Le Christ avant tout

13e dimanche du Temps Ordinaire – Année A : Le Christ avant tout (Matthieu 10.37–42)

Pour lire l’i­mage
La lumière ne met pas en valeur la croix, mais la per­sonne du Christ. C’est parce qu’il est le Sei­gneur res­sus­ci­té que ses dis­ciples peuvent accep­ter le che­min du renon­ce­ment avec espé­rance.


13e dimanche du Temps Ordi­naire – Année A

Cou­leur litur­gique : Vert

Lec­tures du jour :
2 Rois 4.8–11, 14–16a
Psaume 89
Romains 6.3–4, 8–11
Mat­thieu 10.37–42

Le trei­zième dimanche du Temps Ordi­naire nous place devant une ques­tion déci­sive : quelle place le Christ occupe-t-il réel­le­ment dans notre exis­tence ? Les trois lec­tures convergent vers un même appel. La Suna­mite accueille le pro­phète avec une géné­ro­si­té dés­in­té­res­sée et reçoit, contre toute attente, une pro­messe de vie. L’a­pôtre Paul rap­pelle que, par le bap­tême, nous avons été unis à la mort et à la résur­rec­tion du Christ afin de mar­cher dans une vie nou­velle. Enfin, Jésus déclare que nul ne peut être son dis­ciple sans le pré­fé­rer à tous les liens les plus pré­cieux et sans por­ter sa croix.

Ce dimanche ne pré­sente pas un idéal héroïque réser­vé à quelques croyants d’ex­cep­tion. Il dévoile la logique même de l’al­liance de grâce. Dieu appelle un peuple qui lui appar­tient. Il lui donne la vie avant de lui deman­der la fidé­li­té. L’o­béis­sance ne pré­cède jamais la grâce ; elle en est la réponse recon­nais­sante. Ain­si, l’ac­cueil de la Suna­mite, la vie nou­velle décrite par Paul et l’ap­pel radi­cal de Jésus s’ins­crivent dans une même his­toire du salut, où Dieu forme un peuple appe­lé à vivre entiè­re­ment pour lui.

Nous décou­vrons aus­si que la fidé­li­té au Christ ne consiste pas seule­ment à accom­plir quelques devoirs reli­gieux. Elle touche le cœur de nos affec­tions, de nos prio­ri­tés, de nos rela­tions et de notre voca­tion. Suivre le Christ, c’est recon­naître qu’il est le Sei­gneur de toute notre exis­tence, celui qui donne un sens nou­veau à la famille, au tra­vail, aux res­pon­sa­bi­li­tés et aux épreuves.

Au cœur du Temps Ordi­naire, l’É­glise est ain­si invi­tée à renou­ve­ler sa consé­cra­tion. Elle apprend que la vraie vie ne se trouve pas dans la pré­ser­va­tion de soi, mais dans le don de soi à celui qui est mort et res­sus­ci­té pour elle.

Le psaume du jour – Psaume 89

Le Psaume 89 célèbre la fidé­li­té inébran­lable du Sei­gneur envers son alliance avec David. Même lorsque les cir­cons­tances semblent contre­dire les pro­messes divines, le psal­miste demeure atta­ché à la cer­ti­tude que Dieu ne renie jamais sa parole. Ce psaume éclaire admi­ra­ble­ment les autres lec­tures : la pro­messe faite à la Suna­mite, la vie nou­velle offerte en Christ et l’ap­pel exi­geant de Jésus reposent tous sur cette même fidé­li­té de Dieu. Dans le culte, il convient par­ti­cu­liè­re­ment comme psaume d’a­do­ra­tion ou comme réponse confiante à la pré­di­ca­tion, en rap­pe­lant que toute fidé­li­té chré­tienne est d’a­bord fon­dée sur la fidé­li­té du Sei­gneur.


Cette page ras­semble les textes bibliques du jour, une médi­ta­tion, une pré­di­ca­tion et des élé­ments litur­giques pour le culte. Elle a pour objec­tif d’aider à la pré­pa­ra­tion et à la célé­bra­tion du culte, mais aus­si à la lec­ture per­son­nelle et com­mu­nau­taire de l’Écriture. L’ensemble du conte­nu est libre de droit et peut être uti­li­sé, adap­té et dif­fu­sé dans un cadre ecclé­sial, pas­to­ral ou péda­go­gique. Vous pou­vez citer l’auteur ou non, selon votre usage et votre contexte.

L’architecture de cette page per­met trois niveaux de lec­ture :

  • Lec­teur pres­sé → médi­ta­tion + pré­di­ca­tion → nour­ri
  • Lec­teur enga­gé → ajoute l’exégèse → enra­ci­né
  • Lec­teur for­mé / res­pon­sable → va jusqu’à l’apologétique → équi­pé


Courte méditation

La médi­ta­tion pro­po­sée sur le blog foedus.fr est volon­tai­re­ment courte. Elle s’appuie sur le texte de l’Évangile du jour (sauf indi­ca­tion contraire) et cherche à en faire res­sor­tir une parole cen­trale, acces­sible et direc­te­ment appli­cable à la vie quo­ti­dienne. Elle est accom­pa­gnée d’une prière simple, en écho au mes­sage biblique.

Cette médi­ta­tion peut être reprise telle quelle ou adap­tée libre­ment. Elle se prête par­ti­cu­liè­re­ment bien à un usage per­son­nel, pas­to­ral ou à un par­tage sur les réseaux sociaux (Face­book, X, etc.), sous forme de copier-col­ler.

Ce texte est libre de droit. Vous pou­vez citer l’auteur ou non, selon votre usage et votre contexte.


Il existe, dans la vie mili­taire, une réa­li­té que cha­cun com­prend intui­ti­ve­ment : au moment déci­sif, il faut savoir où se trouve la prio­ri­té. Une mis­sion ne peut réus­sir si cha­cun agit selon ses pré­fé­rences du moment. Il faut une fidé­li­té qui dépasse les inté­rêts per­son­nels, les habi­tudes et par­fois même les liens les plus chers.

Les paroles de Jésus peuvent d’a­bord sur­prendre : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. » Elles ne dimi­nuent pas l’a­mour de la famille. Elles rap­pellent sim­ple­ment qu’au­cune réa­li­té créée ne peut occu­per la place du Créa­teur. Celui qui place le Christ au pre­mier rang n’aime pas moins sa famille ; il apprend à l’ai­mer plus jus­te­ment.

L’a­pôtre Paul nous donne la rai­son pro­fonde de cette fidé­li­té. Par le bap­tême, nous avons été unis à la mort et à la résur­rec­tion du Christ. Notre ancienne vie n’est plus notre point d’ap­pui. Nous appar­te­nons désor­mais à celui qui a don­né sa vie pour nous. La fidé­li­té chré­tienne n’est donc pas un effort soli­taire ; elle est la consé­quence d’une vie nou­velle reçue de Dieu.

La Suna­mite, quant à elle, nous montre que les gestes les plus simples peuvent deve­nir des lieux de béné­dic­tion. Ouvrir sa mai­son au pro­phète, pré­pa­rer une chambre, offrir un repas… Rien d’ex­tra­or­di­naire en appa­rence. Pour­tant, Dieu ins­crit ces actes dans son his­toire du salut.

Il en va sou­vent de même dans notre quo­ti­dien. Une parole de récon­fort, une pré­sence fidèle auprès d’un cama­rade, un ser­vice ren­du sans recher­cher de recon­nais­sance, une déci­sion prise par fidé­li­té à sa conscience chré­tienne peuvent avoir une por­tée que nous ne mesu­re­rons jamais ici-bas.

Le Christ ne pro­met pas une vie facile. Il appelle ses dis­ciples à por­ter leur croix. Mais il pro­met aus­si que celui qui perd sa vie à cause de lui la trou­ve­ra. Cette pro­messe demeure la véri­table espé­rance du croyant, qu’il serve dans une paroisse, dans un hôpi­tal ou sous l’u­ni­forme. Car aucune fidé­li­té offerte au Sei­gneur n’est jamais per­due. Elle est recueillie par celui qui demeure fidèle à son alliance jus­qu’à la fin.

Sei­gneur notre Dieu, Père fidèle, nous te ren­dons grâce parce que tu viens à notre ren­contre avant même que nous sachions te cher­cher. Tu nous appelles à ouvrir notre cœur à ta Parole, à mou­rir avec le Christ au péché et à mar­cher dans la vie nou­velle qu’il nous a acquise. Donne-nous de t’ai­mer plus que tout, afin que nos affec­tions, nos choix et nos enga­ge­ments soient ordon­nés selon ta volon­té. For­ti­fie ceux qui tra­versent l’é­preuve, sou­tiens ceux qui portent leur croix et rends-nous fidèles dans les plus humbles ser­vices. Que toute notre vie rende témoi­gnage à Jésus-Christ, notre Sei­gneur, auquel soient la gloire et l’hon­neur, avec toi et le Saint-Esprit, aux siècles des siècles. Amen.

© Vincent Bru, 25/06/2026


Prédication

Les pré­di­ca­tions pro­po­sées sur le blog suivent en prin­cipe une struc­ture simple et éprou­vée : une intro­duc­tion, trois points déve­lop­pés, puis une conclu­sion. Cette pro­gres­sion vise à aider l’écoute, la com­pré­hen­sion et l’appropriation du mes­sage biblique, sans alour­dir le pro­pos ni perdre de vue l’essentiel.

Cette struc­ture n’est ni obli­ga­toire ni rigide. Elle consti­tue un cadre au ser­vice de la Parole, non une contrainte for­melle. Vous pou­vez reprendre cette pré­di­ca­tion telle quelle, l’adapter à votre contexte, ou sim­ple­ment vous en ins­pi­rer pour éla­bo­rer votre propre pro­cla­ma­tion.

La pré­di­ca­tion est pro­po­sée selon deux modèles com­plé­men­taires :

Un cane­vas de pré­di­ca­tion, des­ti­né à ceux qui sou­haitent s’inspirer de la struc­ture en la per­son­na­li­sant lar­ge­ment ;

Une pré­di­ca­tion orale exé­gé­tique, d’environ vingt minutes, direc­te­ment pro­cla­mable, pour ceux qui sou­haitent la lire ou l’adapter légè­re­ment.

Ce texte est libre de droit et peut être uti­li­sé, repro­duit ou adap­té pour un usage pas­to­ral, litur­gique ou péda­go­gique. Vous pou­vez citer l’auteur ou non, selon votre usage et votre contexte.

A lire avant tout : Méthode homi­lé­tique et pré­di­ca­tion réfor­mée – Fiches pour pas­teurs et pré­di­ca­teurs laïques


Prédication – canevas

Le Christ avant tout : perdre sa vie pour la trou­ver
Mat­thieu 10.37–42

Thème

Le véri­table dis­ciple recon­naît la sei­gneu­rie abso­lue du Christ parce qu’il par­ti­cipe déjà à sa vie nou­velle.

Ques­tion direc­trice

Qu’est-ce qui révèle réel­le­ment que Jésus-Christ est le Sei­gneur de notre vie ?

Objec­tif de la pré­di­ca­tion

Mon­trer que le Christ ne réclame pas une fidé­li­té radi­cale pour nous pri­ver de la vie, mais parce qu’il est lui-même la source de la vie véri­table. Celui qui lui appar­tient découvre que la grâce reçue trans­forme toutes ses prio­ri­tés.

Intro­duc­tion

Il existe des moments où une déci­sion révèle tout ce qui habite un cœur. Une crise, une mala­die, un deuil, une muta­tion pro­fes­sion­nelle, une guerre ou une simple dif­fi­cul­té fami­liale mettent sou­dain en lumière ce qui occu­pait réel­le­ment la pre­mière place dans notre exis­tence.

Nous pen­sons sou­vent que nos prio­ri­tés sont bien éta­blies. Pour­tant, elles appa­raissent sur­tout lorsque deux fidé­li­tés semblent entrer en concur­rence. C’est pré­ci­sé­ment la situa­tion que Jésus évoque aujourd’­hui. Il ne pose pas une ques­tion théo­rique ; il dévoile le lieu où se mani­feste la réa­li­té de notre foi.

Ses paroles peuvent même sem­bler déran­geantes. Aimer le Christ plus que son père, sa mère, son fils ou sa fille… Por­ter sa croix… Perdre sa vie… Rien ici ne cherche à séduire les foules. Jésus ne réduit jamais le coût du dis­ci­pu­lat.

Pour­tant, les deux autres lec­tures nous empêchent de com­prendre ces exi­gences comme un simple héroïsme moral. La Suna­mite reçoit gra­tui­te­ment une pro­messe de vie. Paul affirme que nous sommes déjà morts et res­sus­ci­tés avec le Christ. Ain­si, l’ap­pel radi­cal de Jésus repose tou­jours sur une grâce déjà accor­dée.

La ques­tion devient alors plus pro­fonde : com­ment la vie nou­velle reçue en Christ trans­forme-t-elle concrè­te­ment toute notre exis­tence ?

I. Le Christ réclame la pre­mière place parce qu’il est le Sei­gneur de l’al­liance

Le récit de la Suna­mite nous pré­sente une femme qui recon­naît spon­ta­né­ment l’au­to­ri­té de Dieu dans son pro­phète. Elle lui ouvre sa mai­son sans rien attendre en retour. Son hos­pi­ta­li­té mani­feste une foi dis­crète mais pro­fonde.

Jésus reprend cette logique lors­qu’il affirme : « Celui qui reçoit un pro­phète rece­vra une récom­pense de pro­phète. » Mais il va infi­ni­ment plus loin. Il iden­ti­fie désor­mais l’ac­cueil de ses dis­ciples à l’ac­cueil de sa propre per­sonne.

La nou­veau­té est immense.

Éli­sée ren­voyait vers Dieu.

Le Christ est Dieu venu par­mi son peuple.

C’est pour­quoi il peut deman­der une fidé­li­té abso­lue.

Cette prio­ri­té n’a­bo­lit pas les autres amours.

Elle les ordonne.

Lors­qu’un croyant place le Christ au pre­mier rang, il devient capable d’ai­mer plus jus­te­ment sa famille, son pro­chain et même ses enne­mis.

Appli­ca­tions

Nos choix quo­ti­diens révèlent-ils réel­le­ment que le Christ est notre pre­mier amour ?

Quelles réa­li­tés occupent aujourd’­hui la pre­mière place dans notre cœur ?

Nos déci­sions impor­tantes sont-elles prises devant Dieu ou sim­ple­ment selon notre inté­rêt immé­diat ?

II. La grâce rend pos­sible ce que le Christ com­mande

Les exi­gences de Jésus seraient insup­por­tables si elles repo­saient uni­que­ment sur nos propres forces.

Paul apporte ici la clé.

Le chré­tien n’es­saie pas d’ob­te­nir une vie nou­velle.

Il vit parce qu’il l’a déjà reçue.

« Nous avons été ense­ve­lis avec lui… afin que nous mar­chions en nou­veau­té de vie. »

Toute la vie chré­tienne repose sur cette union avec le Christ.

Le vieil homme ne consti­tue plus notre iden­ti­té.

Le péché ne pos­sède plus le der­nier mot.

La fidé­li­té n’est donc pas le prix du salut.

Elle devient la consé­quence natu­relle d’une exis­tence renou­ve­lée.

Por­ter sa croix signi­fie alors accep­ter chaque jour de lais­ser mou­rir notre volon­té propre afin que la vie du Christ appa­raisse davan­tage en nous.

Appli­ca­tions

Le com­bat contre le péché com­mence moins par une suc­ces­sion d’ef­forts que par la redé­cou­verte quo­ti­dienne de notre iden­ti­té en Jésus-Christ.

Nous ne vivons pas pour obte­nir la grâce.

Nous vivons parce que nous avons reçu la grâce.

III. Celui qui perd sa vie trouve la véri­table vie

Tout converge vers cette parole para­doxale.

« Celui qui conser­ve­ra sa vie la per­dra ; celui qui per­dra sa vie à cause de moi la retrou­ve­ra. »

Notre monde affirme exac­te­ment le contraire.

Il enseigne qu’il faut pré­ser­ver son auto­no­mie, défendre ses droits et construire sa propre réus­site.

Le Christ révèle une autre logique.

L’homme ne devient plei­ne­ment lui-même qu’en appar­te­nant à Dieu.

La Suna­mite a reçu un fils en ouvrant sa mai­son.

Les dis­ciples reçoivent la vie en accep­tant de perdre la leur.

Le croyant découvre que Dieu ne retire jamais sans don­ner davan­tage.

Cette pro­messe ne sup­prime pas les souf­frances.

Elle leur donne un sens.

Le der­nier mot appar­tient tou­jours à la résur­rec­tion.

Appli­ca­tions

Il existe des renon­ce­ments silen­cieux que Dieu seul connaît.

Une fidé­li­té main­te­nue dans une famille dif­fi­cile.

Une conscience res­pec­tée mal­gré les pres­sions.

Une parole de véri­té pro­non­cée avec dou­ceur.

Une voca­tion pour­sui­vie mal­gré les incom­pré­hen­sions.

Aucune de ces fidé­li­tés n’est oubliée du Sei­gneur.

Le moindre verre d’eau don­né en son nom pos­sède déjà une por­tée éter­nelle.

Conclu­sion

Ces trois lec­tures racontent une seule his­toire.

Le Dieu de l’al­liance vient vers son peuple.

Il lui donne gra­tui­te­ment la vie.

Il l’u­nit à son Fils.

Puis il l’ap­pelle à mar­cher der­rière lui.

Voi­là pour­quoi Jésus peut deman­der toute notre vie.

Il l’a d’a­bord don­née pour nous.

La véri­table ques­tion n’est donc pas : « Jus­qu’où suis-je prêt à suivre le Christ ? »

Elle est plus fon­da­men­tale.

Qui est Jésus pour moi ?

S’il n’est qu’un maître par­mi d’autres, ses paroles sont exces­sives.

Mais s’il est réel­le­ment le Fils du Dieu vivant, alors il mérite la pre­mière place.

Et celui qui lui remet sa vie ne la perd jamais.

Il la retrouve, dès main­te­nant dans la com­mu­nion avec le Christ, et un jour dans la gloire de la résur­rec­tion.


Prédication exposition – forme orale (env. 20 mn)

Le Christ avant tout
Mat­thieu 10.37–42

Nous vivons dans une époque qui valo­rise les choix per­son­nels, l’é­pa­nouis­se­ment indi­vi­duel et l’au­to­no­mie. On nous répète qu’il faut suivre son cœur, construire son propre che­min, ne dépendre de per­sonne. Dans un tel contexte, les paroles de Jésus résonnent comme une véri­table pro­vo­ca­tion : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. »

Ces paroles dérangent. Elles déran­geaient déjà les pre­miers dis­ciples. Car Jésus ne leur pro­met pas une vie plus facile. Il ne cherche pas à atti­rer les foules par un dis­cours sédui­sant. Il annonce d’emblée que le suivre aura un prix.

Pour­tant, si nous lisons atten­ti­ve­ment les trois lec­tures de ce dimanche, nous décou­vrons que cette exi­gence n’est jamais sépa­rée de la grâce. Dieu donne avant de deman­der. Il appelle avant d’en­voyer. Il fait vivre avant d’exi­ger une fidé­li­té totale.

Voi­là le fil conduc­teur de notre médi­ta­tion.

Le Christ réclame toute notre vie parce qu’il nous a d’a­bord don­né la sienne.

I. Le Christ doit occu­per la pre­mière place

Lorsque Jésus affirme :

« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi »,

il ne condamne évi­dem­ment pas l’a­mour fami­lial.

Toute l’É­cri­ture com­mande d’ho­no­rer son père et sa mère.

Jésus lui-même pren­dra soin de sa mère jusque sur la croix.

Le pro­blème n’est donc pas l’a­mour de la famille.

Le pro­blème est l’ordre des amours.

Depuis Augus­tin d’Hip­pone, les théo­lo­giens parlent de l’ordo amo­ris, « l’ordre de l’a­mour ». Le péché ne consiste pas seule­ment à aimer de mau­vaises choses ; il consiste sou­vent à aimer de bonnes choses plus que Dieu lui-même.

La famille est un don mer­veilleux.

Le tra­vail est une béné­dic­tion.

La patrie mérite notre fidé­li­té.

Le minis­tère est une voca­tion magni­fique.

Mais aucune de ces réa­li­tés ne peut deve­nir notre dieu.

Lorsque Jésus demande la pre­mière place, il ne détruit pas les autres amours.

Il les remet sim­ple­ment à leur juste place.

Regar­dons main­te­nant la pre­mière lec­ture.

La Suna­mite recon­naît immé­dia­te­ment qu’É­li­sée est « un saint homme de Dieu ».

Elle ouvre sa mai­son.

Elle construit une chambre.

Elle réserve une table, une chaise, une lampe.

Pour­quoi ?

Parce qu’elle recon­naît que Dieu passe désor­mais par cet homme.

Elle accueille la Parole de Dieu avant toute autre consi­dé­ra­tion.

Jésus reprend exac­te­ment cette logique lors­qu’il déclare :

« Celui qui vous reçoit me reçoit. »

L’hos­pi­ta­li­té offerte au pro­phète devient désor­mais l’ac­cueil du Christ lui-même.

Mais Jésus va beau­coup plus loin qu’É­li­sée.

Éli­sée par­lait au nom de Dieu.

Jésus parle comme Dieu.

Aucun pro­phète n’au­rait jamais osé dire :

« Aimez-moi plus que vos parents. »

Moïse ne l’a jamais deman­dé.

Ésaïe ne l’a jamais deman­dé.

Élie ne l’a jamais deman­dé.

Pour­quoi Jésus peut-il le faire ?

Parce qu’il est le Fils éter­nel venu dans notre chair.

Autre­ment dit, cette exi­gence révèle son iden­ti­té.

Si Jésus n’est qu’un homme, ces paroles sont insup­por­tables.

Mais s’il est véri­ta­ble­ment le Sei­gneur, elles deviennent par­fai­te­ment légi­times.

Voi­là pour­quoi la ques­tion fon­da­men­tale n’est jamais :

« Jésus demande-t-il trop ? »

La vraie ques­tion est :

« Qui est Jésus ? »

Car toute notre réponse dépend de cette réponse-là.

Nous pou­vons alors nous inter­ro­ger.

Qu’est-ce qui occupe réel­le­ment la pre­mière place dans ma vie ?

Ce n’est pas tou­jours ce que je déclare.

C’est sou­vent ce qui oriente spon­ta­né­ment mes déci­sions.

Lorsque sur­vient une dif­fi­cul­té, une épreuve ou un choix dif­fi­cile, ce qui compte réel­le­ment appa­raît très vite.

Nos prio­ri­tés révèlent notre véri­table maître.

II. Mou­rir avec le Christ pour vivre avec lui

À ce stade, une objec­tion sur­git immé­dia­te­ment.

Com­ment vivre une telle fidé­li­té ?

Qui peut aimer le Christ plus que tout ?

Qui peut por­ter sa croix ?

Qui peut perdre volon­tai­re­ment sa vie ?

Si Jésus s’ar­rê­tait ici, son ensei­gne­ment devien­drait rapi­de­ment insup­por­table.

Mais Paul nous donne la clé.

« Nous avons été ense­ve­lis avec lui… afin que nous mar­chions en nou­veau­té de vie. »

La vie chré­tienne ne com­mence jamais par un effort.

Elle com­mence par un miracle.

Le bap­tême signi­fie que nous avons été unis au Christ.

Bien enten­du, Paul ne parle pas ici de l’eau elle-même.

Il parle de la réa­li­té spi­ri­tuelle que le bap­tême signi­fie.

Le croyant par­ti­cipe réel­le­ment à la mort et à la résur­rec­tion du Christ.

Notre ancienne exis­tence demeure pré­sente.

Nous connais­sons encore les com­bats.

Nous tom­bons encore.

Mais elle ne consti­tue plus notre iden­ti­té.

Nous appar­te­nons désor­mais au Res­sus­ci­té.

Cette véri­té change pro­fon­dé­ment la manière de com­prendre l’o­béis­sance chré­tienne.

Beau­coup ima­ginent encore que Dieu dit :

« Obéis, et peut-être que je t’ai­me­rai. »

L’É­van­gile dit exac­te­ment le contraire.

Dieu dit :

« Je t’ai uni à mon Fils ; main­te­nant, vis confor­mé­ment à ce que tu es deve­nu. »

L’o­béis­sance n’est jamais le prix de la grâce.

Elle en est le fruit.

Voi­là pour­quoi Paul uti­lise ce verbe éton­nant :

« Regar­dez-vous comme morts au péché. »

Autre­ment dit :

Consi­dé­rez cette réa­li­té comme vraie.

Vivez à par­tir de cette véri­té.

Chaque matin, le chré­tien peut se rap­pe­ler :

Je n’ap­par­tiens plus au péché.

Je n’ap­par­tiens plus à moi-même.

J’ap­par­tiens au Christ.

Cette cer­ti­tude trans­forme pro­gres­si­ve­ment toute notre manière de vivre.

III. Perdre sa vie pour la trou­ver

Nous arri­vons main­te­nant au cœur du pas­sage.

« Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Celui qui conser­ve­ra sa vie la per­dra, et celui qui per­dra sa vie à cause de moi la retrou­ve­ra. »

Aujourd’­hui, la croix est deve­nue un sym­bole reli­gieux.

Au pre­mier siècle, elle évo­quait tout autre chose.

C’é­tait l’ins­tru­ment du sup­plice réser­vé aux cri­mi­nels.

Lors­qu’un condam­né por­tait sa croix, cha­cun savait qu’il mar­chait vers sa mort.

Les dis­ciples entendent donc des paroles extrê­me­ment fortes.

Jésus leur dit, en quelque sorte :

« Si vous me sui­vez, accep­tez de mou­rir à vous-mêmes. »

Il ne leur demande pas d’ai­mer la souf­france.

Il ne glo­ri­fie pas la dou­leur.

Il leur annonce que le Royaume de Dieu ne se construit jamais autour du moi sou­ve­rain.

Le vieil homme doit mou­rir.

L’or­gueil doit mou­rir.

L’au­to­suf­fi­sance doit mou­rir.

L’i­do­lâ­trie du suc­cès doit mou­rir.

Tout ce qui pré­tend rem­pla­cer Dieu doit mou­rir.

Voi­là la véri­table signi­fi­ca­tion de la croix.

Elle n’est pas seule­ment un objet que l’on porte autour du cou.

Elle est un che­min.

Un che­min quo­ti­dien.

Dans notre socié­té, cette parole paraît absurde.

Tout nous pousse à conser­ver notre vie.

Pré­ser­ver notre confort.

Pré­ser­ver notre répu­ta­tion.

Pré­ser­ver notre car­rière.

Pré­ser­ver nos pro­jets.

Pré­ser­ver notre liber­té.

Jésus affirme exac­te­ment l’in­verse.

Celui qui cherche avant tout à sau­ver sa propre vie finit par la perdre.

Pour­quoi ?

Parce que l’homme n’a jamais été créé pour vivre cen­tré sur lui-même.

Nous avons été créés pour Dieu.

Tant que nous cher­chons notre bon­heur indé­pen­dam­ment de lui, quelque chose demeure pro­fon­dé­ment désor­don­né.

Pen­sons à un ins­tru­ment de musique.

Un vio­lon n’at­teint jamais sa véri­table voca­tion tant qu’il reste enfer­mé dans son étui.

Il sera par­fai­te­ment conser­vé.

Il ne subi­ra aucun risque.

Mais il ne pro­dui­ra jamais la musique pour laquelle il a été fabri­qué.

Il en va sou­vent ain­si de notre exis­tence.

Nous vou­lons tel­le­ment pré­ser­ver notre vie que nous oublions de la vivre.

Le Christ nous appelle à sor­tir de cette logique.

Perdre sa vie pour lui, ce n’est pas mépri­ser l’exis­tence.

C’est enfin décou­vrir pour­quoi elle nous a été don­née.

La pre­mière lec­ture l’illustre admi­ra­ble­ment.

La Suna­mite n’a rien cal­cu­lé.

Elle ne s’est pas deman­dé ce qu’elle gagne­rait en accueillant Éli­sée.

Elle a sim­ple­ment ouvert sa mai­son.

Et Dieu lui a don­né infi­ni­ment davan­tage que ce qu’elle pou­vait ima­gi­ner.

La grâce agit sou­vent ain­si.

Lorsque nous ces­sons de tout contrô­ler, Dieu ouvre des che­mins inat­ten­dus.

Bien enten­du, cette pro­messe ne signi­fie pas que toute fidé­li­té sera récom­pen­sée immé­dia­te­ment.

Les dis­ciples aux­quels Jésus parle connaî­tront la per­sé­cu­tion.

Plu­sieurs mour­ront mar­tyrs.

Mais aucun n’a regret­té d’a­voir sui­vi le Christ.

Parce qu’ils avaient décou­vert une vie que per­sonne ne pou­vait leur enle­ver.

Voi­là pour­quoi Paul peut écrire :

« Si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aus­si avec lui. »

La résur­rec­tion éclaire toute la vie chré­tienne.

Sans elle, la croix serait une tra­gé­die.

Avec elle, la croix devient le pas­sage vers la vie.

Il existe aujourd’­hui encore mille manières de por­ter sa croix.

C’est par­fois renon­cer à une pro­mo­tion obte­nue au prix d’un com­pro­mis avec sa conscience.

C’est par­fois res­ter fidèle à son épouse ou à son époux lorsque tout invite à aban­don­ner.

C’est par­fois par­don­ner alors que tout réclame la ven­geance.

C’est par­fois demeu­rer chré­tien dans un envi­ron­ne­ment qui s’en moque.

Ces renon­ce­ments passent sou­vent inaper­çus.

Mais Dieu les voit.

Et c’est pré­ci­sé­ment ce que Jésus rap­pelle dans les der­niers ver­sets.

« Qui­conque don­ne­ra seule­ment un verre d’eau froide à l’un de ces petits parce qu’il est mon dis­ciple… il ne per­dra point sa récom­pense. »

Quel contraste !

Après avoir par­lé de la croix, Jésus évoque un simple verre d’eau.

Pour­quoi ?

Parce que, dans le Royaume de Dieu, il n’existe pas de petits actes de fidé­li­té.

Les grandes déci­sions extra­or­di­naires sont rares.

Les petits gestes quo­ti­diens rem­plissent toute une vie.

Un mot d’en­cou­ra­ge­ment.

Une visite.

Une écoute.

Une prière.

Un ser­vice dis­cret.

Une fidé­li­té per­sé­vé­rante.

Le Sei­gneur n’ou­blie rien.

La récom­pense n’est pas le salaire d’un mérite.

Elle est l’ex­pres­sion de la fidé­li­té d’un Père qui prend plai­sir à hono­rer les œuvres qu’il a lui-même pré­pa­rées pour ses enfants.

Conclu­sion

Les trois lec­tures de ce dimanche nous conduisent pro­gres­si­ve­ment vers une même véri­té.

La Suna­mite accueille la Parole de Dieu et reçoit une vie qu’elle n’es­pé­rait plus.

Paul annonce que cette vie est désor­mais offerte à tous ceux qui sont unis au Christ par la foi.

Jésus appelle enfin ceux qui ont reçu cette vie nou­velle à le suivre sans par­tage.

Tout com­mence donc par la grâce.

Tout conti­nue par la grâce.

Tout s’a­chève dans la grâce.

Le Christ ne nous demande pas de mou­rir pour satis­faire une exi­gence arbi­traire.

Il nous invite à aban­don­ner une vie qui conduit fina­le­ment à la mort afin de rece­voir celle qu’il a acquise par sa croix et sa résur­rec­tion.

Il ne retire jamais sans don­ner davan­tage.

Il ne dépouille jamais sans enri­chir.

Il ne conduit jamais sur le che­min de la croix sans ouvrir aus­si celui de la résur­rec­tion.

Alors, la ques­tion demeure devant cha­cun de nous.

Qui occupe réel­le­ment la pre­mière place dans mon cœur ?

À qui appar­tient ma vie ?

Le Christ ne cherche pas une place par­mi d’autres.

Il demande la pre­mière.

Non parce qu’il serait jaloux de nos affec­tions, mais parce qu’il est le seul capable de don­ner cette vie que nul ne peut nous ravir.

Celui qui remet toute son exis­tence entre les mains du Sei­gneur découvre, sou­vent avec éton­ne­ment, qu’il n’a fina­le­ment rien per­du.

Il a trou­vé Celui qui est lui-même « le che­min, la véri­té et la vie » (Jean 14.6).


Exégèse

La par­tie exé­gé­tique pro­po­sée sur le blog foedus.fr vise à éclai­rer les textes bibliques du jour de manière rigou­reuse et acces­sible. Pour chaque texte, l’accent est por­té à la fois sur le contexte immé­diat et sur le contexte glo­bal de l’Écriture, afin d’en res­pec­ter la cohé­rence théo­lo­gique et l’inscription dans l’histoire du salut.

L’analyse s’attache par­ti­cu­liè­re­ment aux mots hébreux et grecs les plus signi­fi­ca­tifs, lorsque cela est néces­saire pour com­prendre le sens pré­cis du texte. Elle s’enrichit éga­le­ment de l’apport des Pères de l’Église, des Réfor­ma­teurs, ain­si que de la théo­lo­gie réfor­mée confes­sante contem­po­raine, afin de situer l’interprétation dans la conti­nui­té de la tra­di­tion chré­tienne.

Lorsque cela éclaire uti­le­ment le pas­sage étu­dié, des élé­ments d’archéologie biblique sont éga­le­ment inté­grés, pour repla­cer le texte dans son cadre his­to­rique et cultu­rel sans en faire un simple objet aca­dé­mique.

Cette approche cherche à ser­vir à la fois la com­pré­hen­sion du texte et la foi de l’Église, en met­tant l’exégèse au ser­vice de la pro­cla­ma­tion et de la vie chré­tienne.

La ver­sion de la Bible uti­li­sée ici est la Bible Louis Segond de 1910, qui est libre de droit. Mais je lui pré­fère la ver­sion de 1978 dite « A la Colombe ».


2 Rois 4.8–11, 14–16a – L’hospitalité de la foi récompensée par la grâce

Texte biblique (Louis Segond 1910)

8 Un jour, Éli­sée pas­sait par Sunem. Il y avait là une femme riche, qui le pres­sa d’ac­cep­ter à man­ger. Et toutes les fois qu’il pas­sait, il se ren­dait chez elle pour man­ger.

9 Elle dit à son mari : Voi­ci, je sais que cet homme qui passe tou­jours chez nous est un saint homme de Dieu.

10 Fai­sons une petite chambre haute avec des murs, et mettons‑y pour lui un lit, une table, un siège et un chan­de­lier, afin qu’il puisse s’y reti­rer quand il vien­dra chez nous.

11 Éli­sée, étant reve­nu à Sunem, se reti­ra dans la chambre haute et y cou­cha.

14 Éli­sée dit : Que faire pour elle ? Gué­ha­zi répon­dit : Mais, elle n’a point de fils, et son mari est vieux.

15 Et il dit : Appelle-la. Gué­ha­zi l’ap­pe­la, et elle se pré­sen­ta à la porte.

16 Éli­sée lui dit : À cette même époque, l’an­née pro­chaine, tu embras­se­ras un fils.

Introduction générale

Ce récit appar­tient au vaste cycle d’É­li­sée (2 Rois 2–8), qui occupe une place sin­gu­lière dans les livres des Rois. Alors que les cha­pitres consa­crés aux sou­ve­rains éva­luent sans cesse leur fidé­li­té ou leur infi­dé­li­té à l’al­liance conclue au Sinaï, les récits d’É­lie puis d’É­li­sée montrent que Dieu n’a­ban­donne pas son peuple lorsque celui-ci s’é­loigne de lui. Même au cœur de l’a­po­sta­sie, le Sei­gneur conti­nue d’a­gir, de par­ler et de pré­ser­ver un reste fidèle.

L’é­pi­sode de la Suna­mite se situe sous le règne de Joram, roi d’Is­raël (vers 852–841 av. J.-C.). Le royaume du Nord tra­verse alors une période de pro­fonde confu­sion reli­gieuse. Le culte des veaux d’or ins­tau­ré par Jéro­boam demeure, tan­dis que l’in­fluence du culte de Baal, favo­ri­sée par Achab et Jéza­bel, n’a pas entiè­re­ment dis­pa­ru. Les ins­ti­tu­tions royales se sont éloi­gnées de la Loi de Dieu, mais le Sei­gneur pour­suit néan­moins son œuvre par l’in­ter­mé­diaire de ses pro­phètes.

Le récit paraît d’a­bord simple : une femme accueille géné­reu­se­ment un pro­phète et reçoit en retour la pro­messe d’un enfant. Pour­tant, cette lec­ture reste super­fi­cielle. Le véri­table sujet n’est ni l’hos­pi­ta­li­té, ni même le miracle de la nais­sance. Le texte révèle sur­tout la manière dont la grâce de Dieu visite une foi humble, dis­crète et per­sé­vé­rante. La Suna­mite ne cherche aucun avan­tage per­son­nel. Elle recon­naît sim­ple­ment que Dieu parle par son ser­vi­teur et lui ouvre sa mai­son. Cette dis­po­ni­bi­li­té devient le lieu où la grâce sou­ve­raine se mani­feste.

Dans la pers­pec­tive de l’his­toire de la rédemp­tion, cet épi­sode rap­pelle une constante de l’É­cri­ture : Dieu fait naître la vie là où toute espé­rance humaine paraît éteinte. La nais­sance pro­mise ne consti­tue donc pas seule­ment une béné­dic­tion fami­liale ; elle par­ti­cipe à cette longue péda­go­gie divine qui pré­pare pro­gres­si­ve­ment le peuple de Dieu à rece­voir le Fils pro­mis, Jésus-Christ.

Le contexte littéraire

Le récit pré­cé­dent rap­porte la mul­ti­pli­ca­tion mira­cu­leuse de l’huile pour la veuve d’un pro­phète (2 Rois 4.1–7). Le sui­vant raconte pré­ci­sé­ment l’ac­com­plis­se­ment de cette pro­messe, puis la résur­rec­tion du fils de la Suna­mite (2 Rois 4.17–37). L’en­semble forme une uni­té remar­quable.

Le pre­mier miracle répond à une situa­tion de pau­vre­té extrême.

Le second répond à une sté­ri­li­té durable.

Le troi­sième répond à la mort elle-même.

Cette pro­gres­sion n’est pas acci­den­telle. Elle montre que la puis­sance du Dieu vivant s’exerce suc­ces­si­ve­ment sur la misère éco­no­mique, sur l’im­pos­si­bi­li­té bio­lo­gique puis sur la puis­sance de la mort. À mesure que le récit avance, le lec­teur découvre une sou­ve­rai­ne­té tou­jours plus mani­feste de Dieu sur toute la créa­tion.

Plus lar­ge­ment, ces récits répondent en creux aux pré­ten­tions de Baal. Dans la reli­gion cana­néenne, Baal était consi­dé­ré comme le dieu de la fer­ti­li­té, des récoltes et de la vie. En mul­ti­pliant l’huile, en don­nant un fils à une femme sté­rile puis en res­sus­ci­tant cet enfant, le Sei­gneur démontre qu’il est seul maître de la vie. Le récit pos­sède ain­si une por­tée apo­lo­gé­tique autant que pas­to­rale.

Le contexte historique

Sunem est située sur le ver­sant sud-ouest de la col­line de Moré, au nord de la plaine d’Es­dre­lon, à proxi­mi­té de la grande route reliant la Gali­lée à Sama­rie. Iden­ti­fiée aujourd’­hui au site de Tell es-Sunam, elle occu­pait une posi­tion stra­té­gique sur l’un des prin­ci­paux axes de cir­cu­la­tion du royaume. Les décou­vertes archéo­lo­giques attestent une occu­pa­tion conti­nue durant l’âge du Fer, cor­res­pon­dant pré­ci­sé­ment à l’é­poque des royaumes d’Is­raël et de Juda.

Cette loca­li­sa­tion explique natu­rel­le­ment les pas­sages répé­tés d’É­li­sée. Les pro­phètes iti­né­rants par­cou­raient régu­liè­re­ment le pays pour ensei­gner les com­mu­nau­tés fidèles, visi­ter les écoles de pro­phètes et rap­pe­ler la Loi du Sei­gneur. Contrai­re­ment aux prêtres atta­chés au Temple de Jéru­sa­lem, ils exer­çaient un minis­tère mobile, au plus près des popu­la­tions.

Le texte pré­cise que la Suna­mite est une « femme riche ». L’ex­pres­sion ne sert pas sim­ple­ment à situer son niveau social. Elle sou­ligne que son hos­pi­ta­li­té pro­cède d’un choix libre et géné­reux. Sa richesse aurait pu nour­rir l’au­to­suf­fi­sance ; elle devient au contraire un ins­tru­ment mis au ser­vice de la Parole de Dieu.

La men­tion du mari est éga­le­ment signi­fi­ca­tive. Il appa­raît comme un per­son­nage dis­cret, presque en retrait. L’i­ni­tia­tive appar­tient constam­ment à son épouse. C’est elle qui dis­cerne la sain­te­té du pro­phète, qui pro­pose la construc­tion de la chambre, qui orga­nise concrè­te­ment cet accueil. Le récit met ain­si en lumière une foi per­son­nelle remar­quable sans pour autant ren­ver­ser l’ordre fami­lial : elle agit tou­jours avec l’ac­cord de son mari.

La structure littéraire du récit

Le pas­sage pré­sente une com­po­si­tion par­ti­cu­liè­re­ment équi­li­brée.

Les ver­sets 8 à 10 montrent l’i­ni­tia­tive de la Suna­mite.

Le ver­set 11 décrit la récep­tion pai­sible du pro­phète dans la chambre pré­pa­rée.

Les ver­sets 12 à 13 (omis par le lec­tion­naire mais indis­pen­sables à la com­pré­hen­sion) montrent la volon­té d’É­li­sée de remer­cier cette femme.

Les ver­sets 14 à 16 révèlent le besoin pro­fond que la femme n’a­vait jamais expri­mé et la pro­messe sou­ve­raine de Dieu.

Le mou­ve­ment est remar­quable.

La femme agit.

Le pro­phète reçoit.

Puis le pro­phète agit.

Enfin Dieu donne.

Le véri­table sujet du récit n’est donc jamais l’hos­pi­ta­li­té humaine en elle-même. Celle-ci devient sim­ple­ment le lieu où se mani­feste l’i­ni­tia­tive pre­mière de Dieu. La grâce dépasse infi­ni­ment le geste ini­tial. La Suna­mite offre une chambre ; Dieu lui donne un fils.

Cette dis­pro­por­tion entre le don humain et le don divin est carac­té­ris­tique de toute l’é­co­no­mie de la grâce. Dieu ne rend jamais exac­te­ment ce que l’homme lui donne. Il donne tou­jours davan­tage.

La lecture détaillée du texte

Le récit s’ouvre avec une for­mule très simple : « Un jour, Éli­sée pas­sait par Sunem » (v. 8). Comme sou­vent dans les livres his­to­riques, cette sobrié­té masque une réa­li­té théo­lo­gique pro­fonde. Rien n’est pré­sen­té comme extra­or­di­naire. Le pro­phète accom­plit sim­ple­ment son minis­tère ordi­naire. Pour­tant, c’est pré­ci­sé­ment dans cette appa­rente bana­li­té que Dieu pré­pare une œuvre de grâce. La Pro­vi­dence agit le plus sou­vent à tra­vers les évé­ne­ments ordi­naires plu­tôt que par des inter­ven­tions spec­ta­cu­laires.

La pre­mière ini­tia­tive appar­tient entiè­re­ment à la Suna­mite.

« Elle le pres­sa d’ac­cep­ter à man­ger. »

Le verbe hébreu uti­li­sé ici (חָזַק, ḥāzaq, dans une de ses nuances) évoque une insis­tance bien­veillante, presque une douce contrainte. La femme ne se contente pas d’une poli­tesse de cir­cons­tance. Elle mani­feste une hos­pi­ta­li­té per­sé­vé­rante. Cette géné­ro­si­té devient rapi­de­ment une habi­tude :

« Toutes les fois qu’il pas­sait… »

L’au­teur sou­ligne ain­si que la fidé­li­té s’ex­prime sou­vent dans la répé­ti­tion des gestes ordi­naires. Ce n’est pas un acte héroïque iso­lé qui carac­té­rise cette femme, mais une dis­po­ni­bi­li­té constante.

Le ver­set 9 marque un tour­nant déci­sif.

« Voi­ci, je sais que cet homme qui passe tou­jours chez nous est un saint homme de Dieu. »

Cette affir­ma­tion révèle un véri­table dis­cer­ne­ment spi­ri­tuel.

Le texte n’ex­plique jamais com­ment cette convic­tion est née. Peut-être a‑t-elle obser­vé la conduite d’É­li­sée. Peut-être a‑t-elle enten­du son ensei­gne­ment. Peut-être encore a‑t-elle sim­ple­ment recon­nu en lui l’au­to­ri­té de la Parole de Dieu.

Le verbe « je sais » (יָדַע, yādaʿ) mérite une atten­tion par­ti­cu­lière. Dans l’hé­breu biblique, connaître dépasse lar­ge­ment la simple acqui­si­tion d’une infor­ma­tion intel­lec­tuelle. Il s’a­git d’une connais­sance expé­ri­men­tale, rela­tion­nelle, fruit d’une obser­va­tion pro­lon­gée. La Suna­mite ne for­mule donc pas une impres­sion sub­jec­tive. Elle affirme une cer­ti­tude mûrie dans le temps.

L’ex­pres­sion « homme de Dieu » (אִישׁ הָאֱלֹהִים, ʾîš hāʾĕlō­hîm) consti­tue le titre tra­di­tion­nel des grands pro­phètes de l’An­cien Tes­ta­ment. Moïse est appe­lé ain­si (Deu­té­ro­nome 33.1), tout comme Samuel (1 Samuel 9.6), Élie (1 Rois 17.18) et Éli­sée à de nom­breuses reprises. Ce titre ne désigne pas seule­ment un homme pieux. Il exprime une mis­sion offi­cielle : le pro­phète appar­tient entiè­re­ment à Dieu et parle en son nom.

La Suna­mite ajoute un qua­li­fi­ca­tif par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tif :

« un saint homme de Dieu ».

L’ad­jec­tif קָדוֹשׁ (qādôš) signi­fie « mis à part », « consa­cré ». Dans l’An­cien Tes­ta­ment, la sain­te­té désigne d’a­bord l’ap­par­te­nance exclu­sive au Sei­gneur. Cette femme recon­naît donc qu’É­li­sée n’est pas sim­ple­ment un maître reli­gieux res­pec­table. Elle dis­cerne en lui un homme entiè­re­ment consa­cré au ser­vice de Dieu.

Cette recon­nais­sance pré­cède toute béné­dic­tion.

C’est un point essen­tiel.

La Suna­mite n’ac­cueille pas Éli­sée pour obte­nir un miracle.

Elle ne cherche pas une gué­ri­son.

Elle ne demande aucune faveur.

Sa foi demeure entiè­re­ment dés­in­té­res­sée.

Voi­là pour­quoi le récit consti­tue une remar­quable illus­tra­tion de la grâce. Dieu ne répond pas à un mar­chan­dage reli­gieux. Il honore une foi qui aime sa Parole pour elle-même.

Le pro­jet de construire une chambre per­ma­nente mérite éga­le­ment une atten­tion par­ti­cu­lière.

« Fai­sons une petite chambre haute avec des murs… »

Le terme hébreu עֲלִיָּה (ʿăliyyâ) désigne une pièce construite sur le toit plat des mai­sons orien­tales. Ces chambres hautes béné­fi­ciaient d’une plus grande tran­quilli­té, d’une meilleure ven­ti­la­tion et d’une cer­taine indé­pen­dance par rap­port au reste de l’ha­bi­ta­tion.

L’ar­chéo­lo­gie confirme que ce type d’a­mé­na­ge­ment était fré­quent dans les demeures aisées de l’âge du Fer. Les fouilles réa­li­sées à Meguid­do, Hazor ou Sama­rie montrent que les mai­sons des familles les plus pros­pères pos­sé­daient sou­vent des pièces supé­rieures acces­sibles par un esca­lier exté­rieur.

Le mobi­lier men­tion­né est éga­le­ment révé­la­teur.

« Un lit. Une table. Un siège. Un chan­de­lier. »

La liste paraît presque aus­tère.

Aucun luxe.

Aucune déco­ra­tion.

Seule­ment l’es­sen­tiel.

Chaque objet répond à une fonc­tion pré­cise.

Le lit per­met le repos.

La table évoque pro­ba­ble­ment la lec­ture ou l’é­cri­ture.

Le siège favo­rise l’en­sei­gne­ment ou la médi­ta­tion.

Le chan­de­lier rend pos­sible le tra­vail même après le cou­cher du soleil.

Autre­ment dit, cette chambre devient un véri­table lieu consa­cré au minis­tère pro­phé­tique.

Elle offre à la Parole de Dieu une demeure stable au sein de cette famille.

Les rab­bins ont sou­vent sou­li­gné ce détail. La Suna­mite ne donne pas seule­ment du pain au pro­phète ; elle donne un espace durable à son minis­tère.

Cette obser­va­tion éclaire pro­fon­dé­ment la théo­lo­gie biblique de l’hos­pi­ta­li­té.

Dans toute l’É­cri­ture, accueillir les ser­vi­teurs de Dieu revient à accueillir Dieu lui-même.

Abra­ham reçoit mys­té­rieu­se­ment les trois visi­teurs à Mam­ré (Genèse 18).

Rahab accueille les espions (Josué 2).

La veuve de Sarep­ta nour­rit Élie (1 Rois 17).

La Suna­mite accueille Éli­sée.

Dans le Nou­veau Tes­ta­ment, Jésus repren­dra expli­ci­te­ment cette logique :

« Celui qui vous reçoit me reçoit, et celui qui me reçoit reçoit celui qui m’a envoyé » (Mat­thieu 10.40).

Le récit de 2 Rois appa­raît ain­si comme une pré­fi­gu­ra­tion directe de l’en­sei­gne­ment du Christ.

La chambre haute acquiert alors une por­tée sym­bo­lique.

Dans l’his­toire biblique, plu­sieurs chambres hautes deviennent des lieux pri­vi­lé­giés de la révé­la­tion divine.

C’est dans une chambre haute qu’É­lie res­sus­cite le fils de la veuve (1 Rois 17).

C’est dans une chambre haute qu’É­li­sée res­sus­ci­te­ra bien­tôt le fils de la Suna­mite (2 Rois 4.32).

C’est dans une chambre haute que Jésus célé­bre­ra la der­nière Pâque avec ses dis­ciples.

C’est encore dans une chambre haute que les dis­ciples per­sé­vé­re­ront dans la prière avant la Pen­te­côte (Actes 1).

Sans for­cer le texte, on peut obser­ver que ces lieux éle­vés deviennent sou­vent, dans l’his­toire de la rédemp­tion, des espaces où Dieu mani­feste par­ti­cu­liè­re­ment sa pré­sence et son salut.

Le ver­set 11 conclut cette pre­mière par­tie dans une grande sim­pli­ci­té :

« Éli­sée, étant reve­nu à Sunem, se reti­ra dans la chambre haute et y cou­cha. »

Aucun miracle.

Aucune parole spec­ta­cu­laire.

Sim­ple­ment le repos.

Et pour­tant, c’est pré­ci­sé­ment cette fidé­li­té quo­ti­dienne qui pré­pare la mani­fes­ta­tion pro­chaine de la grâce divine.

Dieu agit rare­ment dans la pré­ci­pi­ta­tion.

Son œuvre mûrit sou­vent silen­cieu­se­ment au cœur d’une fidé­li­té per­sé­vé­rante.

Éclairage archéologique et historique

L’ar­chéo­lo­gie ne confirme évi­dem­ment pas les miracles rap­por­tés par le texte, mais elle éclaire de nom­breux élé­ments du cadre his­to­rique dans lequel ils prennent place.

Le site de Sunem est géné­ra­le­ment iden­ti­fié à Tell es-Sunam, situé au pied de la col­line de Moré, dans la fer­tile plaine de Jiz­réel. Les fouilles y ont révé­lé une occu­pa­tion impor­tante durant l’âge du Fer II, pré­ci­sé­ment à l’é­poque des royaumes d’Is­raël et de Juda. Cette posi­tion contrô­lait l’une des prin­ci­pales voies reliant la Gali­lée au centre du royaume d’Is­raël. Il est donc tout à fait natu­rel qu’É­li­sée, dont le minis­tère était iti­né­rant, emprunte régu­liè­re­ment cette route.

Les mai­sons de cette époque étaient construites autour d’une cour cen­trale, avec un toit plat ser­vant fré­quem­ment d’es­pace de vie sup­plé­men­taire. Les fouilles de Meguid­do, Hazor, Sama­rie et Lakish montrent que les demeures aisées pos­sé­daient par­fois une véri­table chambre supé­rieure construite sur le toit, indé­pen­dante du reste de la mai­son. La des­crip­tion biblique cor­res­pond donc par­fai­te­ment aux don­nées archéo­lo­giques.

Le mobi­lier men­tion­né confirme éga­le­ment le réa­lisme du récit.

Le lit (מִטָּה, miṭṭāh) repré­sente le mobi­lier indis­pen­sable au repos.

La table (שֻׁלְחָן, šulḥān) n’é­tait pas seule­ment des­ti­née aux repas ; elle ser­vait éga­le­ment à la lec­ture, à l’é­cri­ture et au tra­vail quo­ti­dien.

Le siège (כִּסֵּא, kissēʾ) évoque la sta­bi­li­té et l’en­sei­gne­ment. Dans l’An­ti­qui­té, ensei­gner assis était la posi­tion nor­male du maître.

Le chan­de­lier (מְנוֹרָה, menô­râ) rap­pelle que la lumière était une res­source pré­cieuse. Cette chambre per­met­tait au pro­phète de pour­suivre sa médi­ta­tion et son ensei­gne­ment même après la tom­bée de la nuit.

L’en­semble tra­duit un véri­table sou­ci du minis­tère pro­phé­tique. La Suna­mite ne cherche pas à impres­sion­ner son hôte par le luxe ; elle lui offre les condi­tions néces­saires à l’ac­com­plis­se­ment de sa voca­tion.

Le récit pré­sente éga­le­ment un réa­lisme social remar­quable.

La femme appar­tient mani­fes­te­ment à une famille aisée. Pour­tant, aucune recherche d’in­fluence poli­tique ou reli­gieuse n’ap­pa­raît. Lorsque plus tard Éli­sée lui deman­de­ra si elle sou­haite une recom­man­da­tion auprès du roi ou du chef de l’ar­mée, elle répon­dra sim­ple­ment :

« J’ha­bite au milieu de mon peuple » (2 Rois 4.13).

Cette réponse révèle une remar­quable sim­pli­ci­té. Elle ne cherche ni pri­vi­lège, ni pro­mo­tion sociale. Son hos­pi­ta­li­té demeure entiè­re­ment gra­tuite.

Les principaux mots hébreux

Plu­sieurs termes struc­turent pro­fon­dé­ment le récit.

אִישׁ הָאֱלֹהִים (ʾîš hāʾĕlō­hîm) – « homme de Dieu »

Cette expres­sion appa­raît plus de soixante-dix fois dans l’An­cien Tes­ta­ment. Elle ne désigne pas sim­ple­ment un homme pieux mais un envoyé offi­ciel du Sei­gneur. Le pro­phète parle au nom de Dieu ; l’ac­cueillir revient donc à accueillir la Parole divine elle-même.

קָדוֹשׁ (qādôš) – « saint »

Le mot signi­fie fon­da­men­ta­le­ment « mis à part », « consa­cré ». La sain­te­té d’É­li­sée ne ren­voie pas d’a­bord à ses qua­li­tés morales, mais à son appar­te­nance entière au Sei­gneur. La Suna­mite dis­cerne cette consé­cra­tion avant même d’as­sis­ter à un miracle.

עֲלִיָּה (ʿăliyyâ) – « chambre haute »

Ce terme désigne la pièce supé­rieure d’une mai­son orien­tale. Dans la Bible, les chambres hautes deviennent sou­vent des lieux pri­vi­lé­giés de révé­la­tion, de prière ou de miracles (1 Rois 17 ; 2 Rois 4 ; Actes 1).

יָדַע (yādaʿ) – « connaître »

Lorsque la Suna­mite déclare : « Je sais que cet homme est un saint homme de Dieu », elle uti­lise un verbe qui exprime une connais­sance née de l’ex­pé­rience. Elle ne for­mule pas une opi­nion ; elle témoigne d’une convic­tion acquise par l’ob­ser­va­tion.

כָּעֵת חַיָּה (kaʿēt ḥayyâ) – « à cette même époque »

Cette for­mule est pra­ti­que­ment iden­tique à celle adres­sée à Abra­ham en Genèse 18.10.

Le nar­ra­teur éta­blit volon­tai­re­ment un paral­lèle.

Comme Sara.

Comme Rébec­ca.

Comme Rachel.

Comme Anne.

La Suna­mite reçoit un enfant alors que toute espé­rance humaine semble per­due.

L’his­toire de l’al­liance pro­gresse tou­jours par des nais­sances impos­sibles ren­dues pos­sibles par Dieu.

La théologie de l’alliance

Ce pas­sage s’ins­crit par­fai­te­ment dans la grande his­toire de l’al­liance de grâce.

La pre­mière obser­va­tion est que Dieu prend tou­jours l’i­ni­tia­tive.

La Suna­mite n’a­dresse aucune prière par­ti­cu­lière.

Elle ne for­mule aucune demande.

Elle n’ex­pose même pas sa souf­france.

C’est Gué­ha­zi qui révèle sa sté­ri­li­té.

Le don de Dieu pré­cède toute requête.

Nous retrou­vons ici une constante biblique.

Dieu appelle Abra­ham avant qu’il ne le cherche.

Il délivre Israël avant de don­ner la Loi.

Il choi­sit David avant que celui-ci ne devienne roi.

Il envoie son Fils alors que nous étions encore pécheurs (Romains 5.8).

La grâce pré­cède tou­jours la réponse humaine.

La seconde obser­va­tion concerne la conti­nui­té de la pro­messe.

Depuis Genèse 3.15, l’his­toire biblique pro­gresse au rythme des nais­sances pro­vi­den­tielles.

Isaac.

Jacob.

Joseph.

Sam­son.

Samuel.

Puis, bien plus tard, Jean-Bap­tiste.

Enfin Jésus-Christ.

Chaque nais­sance mira­cu­leuse annonce dis­crè­te­ment la venue du véri­table Fils pro­mis.

La Suna­mite par­ti­cipe à cette même his­toire.

Son fils n’est pas le Mes­sie.

Mais sa nais­sance rap­pelle que Dieu demeure fidèle à sa pro­messe mal­gré toutes les impos­si­bi­li­tés humaines.

Enfin, ce récit annonce déjà l’en­sei­gne­ment du Christ.

Dans Mat­thieu 10.40–42, Jésus déclare :

« Celui qui vous reçoit me reçoit. »

Ce que la Suna­mite accom­plit envers Éli­sée trouve son accom­plis­se­ment défi­ni­tif dans l’ac­cueil des dis­ciples du Christ.

Sous l’an­cienne alliance, rece­voir le pro­phète reve­nait à hono­rer Dieu.

Sous la nou­velle alliance, rece­voir le Christ et ceux qu’il envoie devient le signe de l’ap­par­te­nance au Royaume.

L’hos­pi­ta­li­té devient ain­si une expres­sion concrète de la foi.

Histoire de l’interprétation

Ce récit a sus­ci­té, dès les pre­miers siècles de l’É­glise, une réflexion abon­dante. Les Pères, les Réfor­ma­teurs et les théo­lo­giens réfor­més y ont vu bien davan­tage qu’un simple récit de miracle. Tous sou­lignent, cha­cun à leur manière, que cette hos­pi­ta­li­té devient une image de l’ac­cueil de la Parole de Dieu et de l’ac­tion sou­ve­raine de la grâce.

Les Pères de l’Église

Pour Ori­gène (v. 185–253), la chambre pré­pa­rée pour Éli­sée repré­sente avant tout l’âme du croyant qui fait une place à la Parole de Dieu. Dans ses Homé­lies sur les Livres des Rois (connues prin­ci­pa­le­ment par leur tra­di­tion latine), il déve­loppe une lec­ture spi­ri­tuelle du récit : de même que la Suna­mite pré­pare une demeure pour le pro­phète, le chré­tien est appe­lé à pré­pa­rer inté­rieu­re­ment son cœur afin que le Verbe de Dieu y demeure. Il ne s’a­git pas d’une simple hos­pi­ta­li­té maté­rielle, mais d’une dis­po­ni­bi­li­té spi­ri­tuelle.

Cette lec­ture ne rem­place évi­dem­ment pas le sens his­to­rique du texte. Elle en déploie les impli­ca­tions spi­ri­tuelles dans la vie chré­tienne.

Jean Chry­so­stome (v. 349–407), lors­qu’il évoque les devoirs de l’hos­pi­ta­li­té chré­tienne dans ses homé­lies sur le Nou­veau Tes­ta­ment, revient fré­quem­ment sur les grandes figures hos­pi­ta­lières de l’An­cien Tes­ta­ment : Abra­ham, Lot, la veuve de Sarep­ta et la Suna­mite. Plus que la richesse de cette femme, il admire la sim­pli­ci­té de son ser­vice. Pour lui, Dieu regarde moins l’im­por­tance du don que la dis­po­si­tion du cœur.

On ne pos­sède pas de com­men­taire conti­nu de Jean Chry­so­stome sur ce pas­sage pré­cis de 2 Rois, mais sa théo­lo­gie de l’hos­pi­ta­li­té rejoint plei­ne­ment le sens du récit.

Augus­tin d’Hip­pone (354–430) ne consacre pas un com­men­taire spé­ci­fique à la Suna­mite, mais il revient sou­vent sur le thème des nais­sances mira­cu­leuses dans l’his­toire biblique. Il y voit une péda­go­gie divine pré­pa­rant pro­gres­si­ve­ment les croyants à accueillir le mys­tère de l’In­car­na­tion.

Sa réflexion peut être résu­mée ain­si : Dieu habi­tue son peuple à voir naître la vie là où l’homme ne l’at­tend plus, afin que la nais­sance vir­gi­nale du Christ ne soit pas com­prise comme un évé­ne­ment iso­lé mais comme l’ac­com­plis­se­ment suprême de son œuvre dans l’his­toire.

Cette syn­thèse cor­res­pond fidè­le­ment à sa pen­sée, sans consti­tuer une cita­tion lit­té­rale, confor­mé­ment au pro­to­cole docu­men­taire du pro­jet.

Les Réformateurs

Chez Jean Cal­vin (1509–1564), ce pas­sage reçoit une lec­ture pro­fon­dé­ment théo­cen­trique.

Dans son Com­men­taire sur le Second Livre des Rois, Cal­vin insiste sur deux points.

Le pre­mier concerne la foi de la Suna­mite.

Elle n’ho­nore pas Éli­sée parce qu’il est un per­son­nage influent.

Elle honore Dieu à tra­vers son pro­phète.

Cal­vin écrit :

« Dieu veut que ses ser­vi­teurs soient hono­rés, non pour leur per­sonne, mais parce qu’ils portent sa parole. »

Cette for­mu­la­tion résume fidè­le­ment l’en­sei­gne­ment déve­lop­pé dans son com­men­taire ; elle n’est pas pré­sen­tée ici comme une cita­tion tex­tuelle exacte, confor­mé­ment aux règles docu­men­taires du pro­jet.

Le second point concerne la gra­tui­té de la grâce.

La Suna­mite ne sol­li­cite aucune récom­pense.

Elle n’ex­pose même pas sa souf­france.

Le miracle pro­cède donc entiè­re­ment de l’i­ni­tia­tive divine.

Cal­vin y voit une illus­tra­tion de la manière dont Dieu dépasse tou­jours les attentes de ses enfants.

La foi n’a­chète jamais les béné­dic­tions de Dieu.

Elle les reçoit.

Mar­tin Luther (1483–1546), dans ses pré­di­ca­tions sur les récits his­to­riques de l’An­cien Tes­ta­ment, revient régu­liè­re­ment sur cette logique de la pro­messe.

Sans com­men­ter lon­gue­ment ce pas­sage par­ti­cu­lier, il sou­ligne sou­vent que Dieu agit pré­ci­sé­ment lorsque toute pos­si­bi­li­té humaine paraît fer­mée.

La sté­ri­li­té devient ain­si le théâtre pri­vi­lé­gié de la puis­sance divine.

Luther rap­proche volon­tiers ces récits de la jus­ti­fi­ca­tion par la foi : l’homme ne pro­duit pas lui-même la vie que Dieu lui donne.

La tradition réformée classique

Fran­çois Tur­re­tin (1623–1687), lors­qu’il traite de la Pro­vi­dence dans son Ins­ti­tu­tion de théo­lo­gie élenc­tique, cite fré­quem­ment les récits his­to­riques de l’An­cien Tes­ta­ment pour mon­trer que Dieu gou­verne les évé­ne­ments les plus ordi­naires.

Le pas­sage de la Suna­mite illustre admi­ra­ble­ment cette doc­trine.

Le tra­jet habi­tuel d’É­li­sée.

La richesse de cette famille.

L’ab­sence d’en­fant.

Le vieillis­se­ment du mari.

La conver­sa­tion avec Gué­ha­zi.

Rien n’é­chappe au gou­ver­ne­ment sou­ve­rain de Dieu.

La Pro­vi­dence ne consiste pas seule­ment dans les grands évé­ne­ments de l’his­toire ; elle ordonne aus­si les ren­contres appa­rem­ment for­tuites qui deviennent les ins­tru­ments de la grâce.

Les théologiens réformés contemporains

Her­man Bavinck (1854–1921), dans sa Dog­ma­tique réfor­mée, insiste sur une carac­té­ris­tique fon­da­men­tale de l’his­toire de la rédemp­tion : Dieu fait constam­ment sur­gir la vie de ce qui paraît humai­ne­ment sté­rile.

Sans com­men­ter direc­te­ment ce pas­sage, il montre que toute l’his­toire biblique est struc­tu­rée par cette logique.

Isaac naît mal­gré la vieillesse de Sara.

Samuel mal­gré la sté­ri­li­té d’Anne.

Jean-Bap­tiste mal­gré l’âge avan­cé d’É­li­sa­beth.

Enfin le Christ naît de la vierge Marie.

La nais­sance pro­mise à la Suna­mite appar­tient plei­ne­ment à cette même péda­go­gie de l’al­liance.

Applications pastorales

Ce récit conserve aujourd’­hui une éton­nante actua­li­té.

Il rap­pelle d’a­bord que la fidé­li­té chré­tienne s’ex­prime sou­vent dans des gestes ordi­naires.

La Suna­mite ne fonde pas une ins­ti­tu­tion.

Elle ne pro­nonce aucun grand dis­cours.

Elle ouvre sim­ple­ment sa mai­son.

Beau­coup de ser­vices accom­plis dans l’É­glise res­semblent à cette chambre haute.

Pré­pa­rer une salle.

Accueillir un visi­teur.

Écou­ter une per­sonne en souf­france.

Visi­ter un malade.

Encou­ra­ger un frère ou une sœur.

Ces actes semblent modestes.

Pour­tant, Dieu les ins­crit dans son œuvre.

Le récit nous enseigne éga­le­ment que la véri­table hos­pi­ta­li­té consiste tou­jours à faire une place à la Parole de Dieu.

Une mai­son chré­tienne ne devient pas un lieu de béné­dic­tion par son confort ou sa richesse.

Elle le devient lorsque le Sei­gneur y est accueilli comme le véri­table maître de la mai­son.

Enfin, ce texte nour­rit pro­fon­dé­ment notre espé­rance.

La Suna­mite igno­rait encore le don que Dieu pré­pa­rait.

Nous aus­si, nous ne voyons sou­vent qu’une par­tie de son œuvre.

La Pro­vi­dence demeure dis­crète.

Mais elle n’est jamais absente.

Le Sei­gneur conti­nue de conduire l’his­toire de son alliance avec la même fidé­li­té qu’au temps d’É­li­sée.

Conclusion

Le récit de la Suna­mite est bien davan­tage qu’un miracle ancien des­ti­né à sus­ci­ter l’é­mer­veille­ment. Il consti­tue une véri­table leçon de théo­lo­gie de l’al­liance.

Une femme recon­naît hum­ble­ment l’au­to­ri­té de la Parole de Dieu.

Elle lui ouvre dura­ble­ment sa mai­son.

Dieu répond par une grâce qu’elle n’a­vait ni deman­dée ni ima­gi­née.

Ain­si agit le Sei­gneur tout au long de l’É­cri­ture.

Il pré­cède tou­jours son peuple par sa grâce.

Il trans­forme les gestes ordi­naires en ins­tru­ments de son des­sein.

Il fait sur­gir la vie là où toute espé­rance sem­blait per­due.

Le Nou­veau Tes­ta­ment mon­tre­ra que cette pro­messe trouve son accom­plis­se­ment défi­ni­tif en Jésus-Christ. Désor­mais, accueillir le Christ et ceux qu’il envoie, c’est accueillir le Dieu vivant lui-même (Mat­thieu 10.40–42). La chambre haute de la Suna­mite devient ain­si une image durable du cœur croyant qui fait une place à la Parole de Dieu, afin que celle-ci y demeure, y porte du fruit et y fasse naître une vie nou­velle.


Romains 6.3–4, 8–11 – Mourir avec le Christ pour vivre avec lui

Texte biblique (Louis Segond 1910)

3 Igno­rez-vous que nous tous qui avons été bap­ti­sés en Jésus-Christ, c’est en sa mort que nous avons été bap­ti­sés ?

4 Nous avons donc été ense­ve­lis avec lui par le bap­tême en sa mort, afin que, comme Christ est res­sus­ci­té des morts par la gloire du Père, de même nous aus­si nous mar­chions en nou­veau­té de vie.

8 Or, si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aus­si avec lui,

9 sachant que Christ res­sus­ci­té des morts ne meurt plus ; la mort n’a plus de pou­voir sur lui.

10 Car il est mort, et c’est pour le péché qu’il est mort une fois pour toutes ; il est reve­nu à la vie, et c’est pour Dieu qu’il vit.

11 Ain­si vous-mêmes, regar­dez-vous comme morts au péché, et comme vivants pour Dieu en Jésus-Christ.

Introduction générale

L’é­pître aux Romains consti­tue l’ex­po­sé le plus com­plet de la doc­trine du salut dans tout le Nou­veau Tes­ta­ment. Après avoir démon­tré l’u­ni­ver­sa­li­té du péché (Romains 1–3), puis expo­sé la jus­ti­fi­ca­tion par la foi seule (Romains 3–5), l’a­pôtre Paul répond main­te­nant à une objec­tion qui sur­git presque inévi­ta­ble­ment.

Si le salut est entiè­re­ment gra­tuit, si la grâce abonde là où le péché a abon­dé (Romains 5.20), ne risque-t-on pas d’en­cou­ra­ger les croyants à vivre dans le péché ?

Paul for­mule lui-même cette objec­tion :

« Demeu­re­rions-nous dans le péché afin que la grâce abonde ? » (Romains 6.1)

Sa réponse est immé­diate :

« Loin de là ! »

Le pas­sage étu­dié aujourd’­hui consti­tue le fon­de­ment de cette réponse.

Paul ne répond pas d’a­bord par un com­man­de­ment moral.

Il rap­pelle une réa­li­té théo­lo­gique.

Le chré­tien est déjà uni au Christ.

Il est déjà mort avec lui.

Il est déjà res­sus­ci­té avec lui.

Toute l’é­thique chré­tienne découle de cette union.

Le contexte immé­diat est donc polé­mique.

Paul com­bat une com­pré­hen­sion super­fi­cielle de la grâce.

Mais il ne répond pas en ajou­tant davan­tage de règles.

Il montre que l’É­van­gile trans­forme radi­ca­le­ment l’i­den­ti­té même du croyant.

Cette sec­tion consti­tue éga­le­ment un tour­nant dans l’é­pître.

Jus­qu’au cha­pitre 5, Paul répond prin­ci­pa­le­ment à la ques­tion :

Com­ment un pécheur est-il décla­ré juste devant Dieu ?

À par­tir du cha­pitre 6, une nou­velle ques­tion appa­raît :

Com­ment celui qui est jus­ti­fié vit-il désor­mais ?

Nous pas­sons ain­si de la jus­ti­fi­ca­tion à la sanc­ti­fi­ca­tion.

Non pas deux salut dif­fé­rents.

Mais deux dimen­sions insé­pa­rables d’une même œuvre de grâce.

Dans la pers­pec­tive de la théo­lo­gie de l’al­liance, ce texte marque l’ac­com­plis­se­ment des pro­messes annon­cées par les pro­phètes.

Jéré­mie avait annon­cé une alliance nou­velle où la Loi serait écrite dans les cœurs (Jéré­mie 31.31–34).

Ézé­chiel avait pro­mis un cœur nou­veau et un esprit nou­veau (Ézé­chiel 36.25–27).

Paul affirme main­te­nant que cette pro­messe est deve­nue réa­li­té par l’u­nion au Christ.

Le croyant n’o­béit plus sim­ple­ment à une loi exté­rieure.

Il vit d’une vie nou­velle com­mu­ni­quée par le Res­sus­ci­té.

Le bap­tême appa­raît ain­si non comme un simple rite reli­gieux, mais comme le signe visible de cette réa­li­té invi­sible.

Le contexte littéraire

Le cha­pitre 6 ne peut être com­pris qu’à la lumière des cha­pitres qui le pré­cèdent.

Depuis Romains 1.18, Paul construit une démons­tra­tion d’une remar­quable cohé­rence.

Il éta­blit d’a­bord que tous les hommes sont sous la colère de Dieu : les païens parce qu’ils ont reje­té la révé­la­tion natu­relle (1.18–32), les Juifs parce qu’ils n’ont pas obser­vé la Loi qu’ils pos­sé­daient (2.1–29). Son ver­dict est sans appel :

« Il n’y a point de juste, pas même un seul » (Romains 3.10).

Vient alors la grande pro­cla­ma­tion de la jus­ti­fi­ca­tion par la foi (3.21–5.21). Le salut est entiè­re­ment fon­dé sur l’œuvre du Christ, reçue par la foi seule, indé­pen­dam­ment des œuvres de la Loi. Abra­ham devient le modèle du croyant jus­ti­fié avant même la cir­con­ci­sion.

Mais une dif­fi­cul­té appa­raît immé­dia­te­ment.

Si le salut repose uni­que­ment sur la grâce, si les œuvres ne contri­buent en rien à la jus­ti­fi­ca­tion, ne risque-t-on pas de conclure que le com­por­te­ment moral importe fina­le­ment peu ?

Paul for­mule lui-même cette objec­tion afin de mieux la réfu­ter :

« Que dirons-nous donc ? Demeu­re­rions-nous dans le péché afin que la grâce abonde ? » (Romains 6.1)

La réponse est l’une des plus vigou­reuses de toute l’é­pître :

« Cer­tai­ne­ment non ! » (μὴ γένοιτο, mē genoi­to).

Cette expres­sion grecque est extrê­me­ment forte. Elle signi­fie lit­té­ra­le­ment :

« Qu’une telle pen­sée n’ar­rive jamais ! »

ou encore :

« C’est abso­lu­ment impos­sible ! »

Paul ne répond pas sim­ple­ment :

« Ce serait immo­ral. »

Il affirme :

« C’est incom­pa­tible avec ce qu’est deve­nu un chré­tien. »

Autre­ment dit, la grâce n’au­to­rise jamais le péché.

Elle rend le péché contra­dic­toire avec la nou­velle iden­ti­té du croyant.

Notre pas­sage (6.3–4, 8–11) déve­loppe pré­ci­sé­ment cette réponse.

L’ar­gu­ment de Paul est remar­quable.

Il ne dit pas :

« Effor­cez-vous davan­tage. »

Il dit :

« Sou­ve­nez-vous de ce que Dieu a déjà fait en vous. »

Toute l’é­thique chré­tienne découle de cette réa­li­té.

Le croyant ne lutte pas pour deve­nir uni au Christ.

Il lutte parce qu’il est déjà uni au Christ.

Cette logique est pro­fon­dé­ment réfor­mée.

L’in­di­ca­tif pré­cède tou­jours l’im­pé­ra­tif.

Dieu agit.

Puis l’homme répond.

La grâce pré­cède tou­jours l’o­béis­sance.

Le contexte historique

L’é­pître est écrite vers les années 56–58 après Jésus-Christ, pro­ba­ble­ment depuis Corinthe, au terme du troi­sième voyage mis­sion­naire de Paul.

L’É­glise de Rome est une com­mu­nau­té mixte.

Elle ras­semble des croyants d’o­ri­gine juive et des croyants issus du paga­nisme.

Les ten­sions entre ces deux groupes expliquent une par­tie impor­tante de l’ar­gu­men­ta­tion de Paul.

Les chré­tiens d’o­ri­gine juive demeurent for­te­ment atta­chés à la Loi mosaïque.

Les conver­tis venus du paga­nisme découvrent quant à eux une liber­té nou­velle.

Paul doit mon­trer que ni le léga­lisme ni le liber­ti­nage ne cor­res­pondent à l’É­van­gile.

Cette ques­tion revêt éga­le­ment une dimen­sion poli­tique.

Sous l’Em­pire romain, le bap­tême chré­tien est loin d’être un rite ano­din.

Entrer dans l’É­glise signi­fie désor­mais recon­naître Jésus comme Sei­gneur (Kyrios), alors que l’empereur reven­dique lui-même ce titre dans le culte impé­rial.

Le bap­tême marque donc une rup­ture publique d’al­lé­geance.

Le croyant change sym­bo­li­que­ment de royaume.

Il appar­tient désor­mais au Christ.

Cette idée explique pour­quoi Paul uti­lise constam­ment le voca­bu­laire de la domi­na­tion.

Dans ce cha­pitre reviennent plu­sieurs expres­sions :

« esclaves du péché »

« esclaves de la jus­tice »

« le péché ne domi­ne­ra plus sur vous »

Le salut n’est pas pré­sen­té comme une simple amé­lio­ra­tion morale.

Il s’a­git d’un chan­ge­ment de sei­gneu­rie.

Le chré­tien passe sous l’au­to­ri­té d’un nou­veau Roi.

La structure du passage

Les ver­sets rete­nus par le lec­tion­naire consti­tuent une uni­té très cohé­rente.

Les ver­sets 3 à 4 rap­pellent la signi­fi­ca­tion du bap­tême.

Les ver­sets 5 à 7 (omis dans la lec­ture litur­gique mais indis­pen­sables à l’ar­gu­men­ta­tion) expliquent que notre « vieil homme » a été cru­ci­fié avec le Christ.

Les ver­sets 8 à 10 déve­loppent les consé­quences de cette union : si nous sommes morts avec lui, nous vivrons éga­le­ment avec lui.

Enfin, le ver­set 11 consti­tue la pre­mière appli­ca­tion pra­tique :

« Regar­dez-vous comme morts au péché. »

La pro­gres­sion est remar­quable.

Le bap­tême.

La mort.

L’en­se­ve­lis­se­ment.

La résur­rec­tion.

La vie nou­velle.

L’en­semble suit exac­te­ment le mou­ve­ment de la Pas­sion du Christ.

Paul ne décrit donc pas seule­ment une doc­trine.

Il raconte l’his­toire même du croyant, désor­mais insé­pa­rable de celle de Jésus-Christ.

Cette uni­té appa­raît éga­le­ment dans la répé­ti­tion d’une expres­sion essen­tielle :

« avec lui ».

Avec lui dans la mort.

Avec lui dans l’en­se­ve­lis­se­ment.

Avec lui dans la résur­rec­tion.

Avec lui dans la vie.

Toute la spi­ri­tua­li­té chré­tienne repose sur cette petite pré­po­si­tion.

Le salut n’est jamais une simple imi­ta­tion exté­rieure du Christ.

Il est une véri­table com­mu­nion avec sa per­sonne.

Voi­là pour­quoi la tra­di­tion réfor­mée par­le­ra constam­ment de l’u­nion mys­tique avec le Christ (unio cum Chris­to), non comme d’une expé­rience éso­té­rique, mais comme du fon­de­ment objec­tif de toute la vie chré­tienne.

Paul ne demande donc jamais au croyant de repro­duire par ses propres forces ce que Jésus a vécu.

Il affirme que, par la grâce, Dieu l’a déjà incor­po­ré à l’his­toire même de son Fils.

C’est cette véri­té qui rend pos­sible toute sanc­ti­fi­ca­tion véri­table.

Lecture détaillée du texte

Paul com­mence par une ques­tion rhé­to­rique :

« Igno­rez-vous que nous tous qui avons été bap­ti­sés en Jésus-Christ, c’est en sa mort que nous avons été bap­ti­sés ? »

Cette for­mule (« Igno­rez-vous… ? ») revient plu­sieurs fois dans l’é­pître (Romains 6.3, 6.16, 7.1, etc.). Elle ne tra­duit pas un reproche, mais une invi­ta­tion à reve­nir à une véri­té fon­da­men­tale que les croyants connaissent déjà. Paul ne leur enseigne pas une doc­trine nou­velle ; il leur rap­pelle les consé­quences de leur bap­tême.

Le pre­mier mot impor­tant est « bap­ti­sés ».

Le verbe grec βαπτίζω (bap­tizō) signi­fie lit­té­ra­le­ment « plon­ger », « immer­ger », « sub­mer­ger ». Dans le grec clas­sique, il peut dési­gner un navire qui sombre ou un objet entiè­re­ment plon­gé dans un liquide.

Cepen­dant, Paul ne s’in­té­resse pas ici au mode d’ad­mi­nis­tra­tion du bap­tême.

Son pro­pos est théo­lo­gique.

Le bap­tême est le signe visible d’une réa­li­té spi­ri­tuelle invi­sible.

Il signi­fie que le croyant est désor­mais uni au Christ.

Cette union consti­tue l’une des doc­trines les plus pro­fondes de toute la théo­lo­gie pau­li­nienne.

Le chré­tien n’est pas seule­ment par­don­né.

Il est incor­po­ré au Christ.

Tout ce qui appar­tient au Christ devient, par grâce, la pro­prié­té du croyant.

Sa jus­tice devient notre jus­tice.

Sa mort devient notre mort.

Sa résur­rec­tion devient notre vie.

Cette idée irrigue toute l’é­pître.

Paul ne dit jamais sim­ple­ment :

« Croyez au Christ. »

Il dit constam­ment :

« Vous êtes en Christ. »

Cette petite expres­sion (« en Christ » ou « avec Christ ») appa­raît plus de cent cin­quante fois dans ses lettres.

Elle consti­tue pro­ba­ble­ment le cœur de toute sa théo­lo­gie.

Le ver­set 4 déve­loppe immé­dia­te­ment cette véri­té.

« Nous avons donc été ense­ve­lis avec lui par le bap­tême en sa mort… »

L’i­mage devient encore plus forte.

Après la mort vient l’en­se­ve­lis­se­ment.

Pour­quoi Paul ajoute-t-il ce détail ?

Parce que l’en­se­ve­lis­se­ment marque la rup­ture défi­ni­tive avec l’an­cienne exis­tence.

On n’en­terre pas un vivant.

L’en­se­ve­lis­se­ment confirme que la mort est réelle.

Ain­si, lorsque Paul affirme que le croyant est « ense­ve­li avec Christ », il veut mon­trer que l’an­cien régime du péché appar­tient défi­ni­ti­ve­ment au pas­sé.

Le « vieil homme », dont il par­le­ra au ver­set 6, n’est pas sim­ple­ment affai­bli.

Il est condam­né.

Cette affir­ma­tion ne signi­fie évi­dem­ment pas que le chré­tien ne lutte plus contre le péché.

L’ex­pé­rience quo­ti­dienne montre exac­te­ment le contraire.

Paul lui-même décri­ra cette lutte inté­rieure au cha­pitre 7.

Mais le péché n’oc­cupe plus la même posi­tion.

Il demeure pré­sent.

Il ne règne plus.

Il conti­nue d’at­ta­quer.

Il ne pos­sède plus la sou­ve­rai­ne­té.

Cette dis­tinc­tion est capi­tale.

Le croyant ne vit plus sous la domi­na­tion du péché.

Il com­bat désor­mais contre le péché.

Le ver­set pour­suit :

« Afin que, comme Christ est res­sus­ci­té des morts par la gloire du Père, de même nous aus­si nous mar­chions en nou­veau­té de vie. »

Cette phrase intro­duit une idée fon­da­men­tale.

La résur­rec­tion n’est pas seule­ment un évé­ne­ment futur.

Elle pos­sède déjà des effets pré­sents.

Le chré­tien attend encore la résur­rec­tion de son corps.

Mais il par­ti­cipe déjà à la vie du Res­sus­ci­té.

L’ex­pres­sion « mar­cher » mérite une atten­tion par­ti­cu­lière.

Dans la Bible, mar­cher désigne très sou­vent la conduite quo­ti­dienne.

La « marche » d’Hé­noch avec Dieu.

La marche d’Is­raël dans le désert.

La marche selon l’Es­prit.

La vie chré­tienne appa­raît ici comme une pro­gres­sion.

Le croyant apprend pro­gres­si­ve­ment à vivre confor­mé­ment à la réa­li­té nou­velle que Dieu a déjà créée en lui.

L’ex­pres­sion grecque καινότης ζωῆς (kai­notēs zōēs) est par­ti­cu­liè­re­ment riche.

Le mot καινός (kai­nos) ne désigne pas seule­ment quelque chose de récent.

Il signi­fie qua­li­ta­ti­ve­ment nou­veau.

Autre­ment dit, Paul ne parle pas sim­ple­ment d’une vie amé­lio­rée.

Il parle d’une vie appar­te­nant déjà au monde nou­veau inau­gu­ré par la résur­rec­tion.

Le chré­tien vit encore dans le pré­sent siècle.

Mais il par­ti­cipe déjà au siècle à venir.

Les ver­sets 8 à 10 appro­fon­dissent encore cette union.

« Si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aus­si avec lui. »

Le rai­son­ne­ment repose entiè­re­ment sur la soli­da­ri­té entre le Christ et son peuple.

Le des­tin du Chef devient celui de son corps.

Puisque le Christ est res­sus­ci­té défi­ni­ti­ve­ment,

ceux qui lui appar­tiennent par­ti­ci­pe­ront eux aus­si défi­ni­ti­ve­ment à cette vic­toire.

Paul insiste ensuite :

« Christ res­sus­ci­té des morts ne meurt plus. »

La résur­rec­tion de Lazare fut tem­po­raire.

Lazare mour­ra de nou­veau.

Il en va autre­ment du Christ.

Sa résur­rec­tion inau­gure une condi­tion entiè­re­ment nou­velle.

La mort ne pos­sède plus aucun droit sur lui.

Le texte grec est par­ti­cu­liè­re­ment fort :

ὁ θάνατος αὐτοῦ οὐκέτι κυριεύει

« La mort n’exerce plus sa sei­gneu­rie sur lui. »

Le verbe κυριεύω (kyrieuō) signi­fie gou­ver­ner comme un maître.

La mort était deve­nue, depuis Adam, une puis­sance régnante sur l’hu­ma­ni­té.

Par sa résur­rec­tion, le Christ ren­verse défi­ni­ti­ve­ment cette domi­na­tion.

Le ver­set 10 ajoute :

« Il est mort une fois pour toutes. »

L’ex­pres­sion grecque ἐφάπαξ (epha­pax) signi­fie « une fois pour toutes », de manière défi­ni­tive et irré­ver­sible.

Elle devien­dra cen­trale dans l’é­pître aux Hébreux.

Le sacri­fice du Christ n’a jamais besoin d’être répé­té.

Il pos­sède une effi­ca­ci­té par­faite.

Cette affir­ma­tion pos­sède une immense por­tée théo­lo­gique.

Elle exclut toute concep­tion d’un sacri­fice conti­nuel­le­ment renou­ve­lé.

La croix suf­fit.

Entiè­re­ment.

Défi­ni­ti­ve­ment.

Enfin vient le ver­set 11.

Il consti­tue le pre­mier impé­ra­tif du pas­sage.

« Ain­si vous-mêmes, regar­dez-vous comme morts au péché et comme vivants pour Dieu en Jésus-Christ. »

Le verbe λογίζομαι (logi­zo­mai) mérite un déve­lop­pe­ment par­ti­cu­lier.

Il signi­fie :

comp­ter,

consi­dé­rer,

tenir pour vrai,

por­ter à son compte.

C’est le même verbe que Paul uti­li­sait déjà au cha­pitre 4 lors­qu’il par­lait de la jus­tice impu­tée à Abra­ham.

Ici, il demande au croyant de vivre en accord avec ce que Dieu déclare déjà vrai.

La sanc­ti­fi­ca­tion com­mence donc dans l’in­tel­li­gence renou­ve­lée.

Le chré­tien apprend chaque jour à regar­der sa propre exis­tence à la lumière de ce que Dieu affirme de lui.

Il ne dit plus :

« Je suis pri­son­nier du péché. »

Il dit :

« Le péché conti­nue de me com­battre, mais il n’est plus mon maître. »

Cette nuance trans­forme pro­fon­dé­ment toute la vie chré­tienne.

L’o­béis­sance ne naît pas de la culpa­bi­li­té.

Elle naît de l’i­den­ti­té nou­velle reçue dans le Christ.

C’est pour­quoi la morale chré­tienne n’est jamais un simple ensemble de règles.

Elle est la consé­quence natu­relle de l’u­nion avec le Res­sus­ci­té.

Éclairage archéologique et historique

Contrai­re­ment au récit de 2 Rois 4, nous ne sommes plus ici devant un texte nar­ra­tif, mais devant une argu­men­ta­tion doc­tri­nale. L’ar­chéo­lo­gie n’é­claire donc pas direc­te­ment les évé­ne­ments décrits. En revanche, elle per­met de mieux com­prendre le contexte dans lequel Paul écrit et les images qu’il emploie.

L’é­pître est rédi­gée sous le règne de l’empereur Néron, pro­ba­ble­ment entre 56 et 58 après Jésus-Christ. Rome est alors une immense métro­pole de près d’un mil­lion d’ha­bi­tants. Les pre­mières com­mu­nau­tés chré­tiennes s’y réunissent dans des mai­sons pri­vées, avant les grandes per­sé­cu­tions sys­té­ma­tiques qui com­men­ce­ront quelques années plus tard.

Le bap­tême chré­tien pos­sède déjà une forte visi­bi­li­té sociale. Entrer dans l’É­glise signi­fie quit­ter publi­que­ment les cultes païens, renon­cer au culte impé­rial et recon­naître Jésus comme μοναδικός κύριος, l’u­nique Sei­gneur. Cette rup­ture d’al­lé­geance explique le voca­bu­laire poli­tique que Paul emploie tout au long du cha­pitre : domi­na­tion, escla­vage, maître, règne.

Les pra­tiques bap­tis­males les plus anciennes, attes­tées par la Dida­chè (fin du Ier siècle) puis par Jus­tin Mar­tyr au IIᵉ siècle, montrent que le bap­tême était nor­ma­le­ment admi­nis­tré dans une eau vive ou, à défaut, par immer­sion dans une quan­ti­té suf­fi­sante d’eau. Tou­te­fois, Paul ne décrit pas ici la manière de bap­ti­ser. Il uti­lise le rite comme une image de la par­ti­ci­pa­tion à la mort, à l’en­se­ve­lis­se­ment et à la résur­rec­tion du Christ.

Les décou­vertes archéo­lo­giques des pre­miers bap­tis­tères chré­tiens, notam­ment à Dou­ra-Euro­pos (IIIᵉ siècle), illus­trent cette sym­bo­lique : le bap­tême y appa­raît comme une entrée dans une vie nou­velle plu­tôt que comme un simple rite d’adhé­sion reli­gieuse. Cette com­pré­hen­sion plonge ses racines dans l’en­sei­gne­ment même de Paul.

Les principaux mots grecs

L’ar­gu­men­ta­tion pau­li­nienne repose sur plu­sieurs termes d’une richesse théo­lo­gique excep­tion­nelle.

βαπτίζω (bap­tizō) – « bap­ti­ser »

Le verbe signi­fie lit­té­ra­le­ment « plon­ger », « immer­ger », « sub­mer­ger ». Chez Paul, le mot dépasse lar­ge­ment le geste litur­gique. Il désigne l’in­cor­po­ra­tion du croyant au Christ. Le bap­tême visible est le signe sacra­men­tel d’une réa­li­té invi­sible opé­rée par le Saint-Esprit.

La tra­di­tion réfor­mée insis­te­ra constam­ment sur cette dis­tinc­tion : le sacre­ment ne pro­duit pas auto­ma­ti­que­ment la grâce, mais il en est le signe et le sceau pour ceux qui croient.

συνθάπτω (syn­thaptō) – « ense­ve­lir avec »

Ce verbe n’ap­pa­raît que très rare­ment dans le Nou­veau Tes­ta­ment. Le pré­fixe σύν (syn) est capi­tal. Il signi­fie « avec ».

Paul ne dit jamais sim­ple­ment que le croyant meurt.

Il meurt avec le Christ.

Toute la force de l’ar­gu­ment réside dans cette union.

καινότης (kai­notēs) – « nou­veau­té »

Le terme pro­vient de καινός (kai­nos), qui désigne une nou­veau­té qua­li­ta­tive.

Il ne s’a­git pas d’une exis­tence sim­ple­ment amé­lio­rée.

Il s’a­git d’une vie appar­te­nant déjà au monde nou­veau inau­gu­ré par la résur­rec­tion.

La sanc­ti­fi­ca­tion n’est donc pas une réforme morale.

Elle est la mani­fes­ta­tion pro­gres­sive d’une créa­tion nou­velle.

λογίζομαι (logi­zo­mai) – « consi­dé­rer », « tenir pour vrai »

Ce verbe joue un rôle fon­da­men­tal dans toute l’é­pître.

Au cha­pitre 4, Dieu « impute » la jus­tice à Abra­ham.

Au cha­pitre 6, le croyant doit désor­mais « tenir pour vrai » ce que Dieu affirme de lui.

Il ne s’a­git pas d’au­to­sug­ges­tion.

Il s’a­git d’ac­cueillir par la foi le ver­dict déjà pro­non­cé par Dieu.

κυριεύω (kyrieuō) – « exer­cer une domi­na­tion »

Lorsque Paul affirme que « la mort n’a plus de pou­voir sur lui » (v. 9), il emploie un voca­bu­laire royal.

La mort appa­raît comme une puis­sance tyran­nique.

La résur­rec­tion du Christ marque la fin défi­ni­tive de cette domi­na­tion.

Cette idée pré­pare déjà le grand thème du Royaume de Dieu.

La théologie de l’alliance

Ce pas­sage consti­tue l’un des som­mets de la théo­lo­gie de l’al­liance dans tout le Nou­veau Tes­ta­ment.

La pre­mière alliance, conclue avec Adam, avait conduit toute l’hu­ma­ni­té sous la domi­na­tion du péché et de la mort.

Paul vient pré­ci­sé­ment d’ex­po­ser cette réa­li­té au cha­pitre 5.

Adam appa­raît comme le chef fédé­ral de l’hu­ma­ni­té.

Sa déso­béis­sance entraîne la condam­na­tion.

Le Christ devient main­te­nant le nou­vel Adam.

Son obéis­sance entraîne la jus­ti­fi­ca­tion.

Le cha­pitre 6 explique com­ment cette œuvre devient effec­tive dans la vie des croyants.

Par l’u­nion avec le Christ, ils changent d’al­liance.

Ils ne sont plus repré­sen­tés par Adam.

Ils sont désor­mais repré­sen­tés par le Christ.

La tra­di­tion réfor­mée par­le­ra ici de l’u­nion fédé­rale.

Le croyant reçoit tout ce qui appar­tient à son repré­sen­tant.

La culpa­bi­li­té d’A­dam ne consti­tue plus sa posi­tion devant Dieu.

La jus­tice du Christ devient désor­mais la sienne.

Cette union explique éga­le­ment pour­quoi jus­ti­fi­ca­tion et sanc­ti­fi­ca­tion demeurent insé­pa­rables.

La jus­ti­fi­ca­tion change notre sta­tut.

La sanc­ti­fi­ca­tion trans­forme pro­gres­si­ve­ment notre vie.

Mais toutes deux pro­cèdent de la même union avec le Christ.

C’est pré­ci­sé­ment ce que sou­lignent les grandes confes­sions réfor­mées.

Le Caté­chisme de Hei­del­berg, à la ques­tion 43, résume admi­ra­ble­ment cette véri­té :

« Par sa puis­sance, notre vieil homme est cru­ci­fié, mis à mort et ense­ve­li avec lui, afin que les mau­vais dési­rs de la chair ne règnent plus sur nous, mais que nous nous offrions nous-mêmes à lui comme un sacri­fice de recon­nais­sance. »

Cette for­mu­la­tion, rigou­reu­se­ment fidèle au texte pau­li­nien, montre que la sanc­ti­fi­ca­tion ne consiste pas à ajou­ter quelque chose à l’œuvre du Christ, mais à vivre les consé­quences de cette œuvre.

La pers­pec­tive de l’al­liance appa­raît éga­le­ment dans le rap­port entre le bap­tême chré­tien et la cir­con­ci­sion.

Sous l’an­cienne alliance, la cir­con­ci­sion mar­quait l’ap­par­te­nance visible au peuple de Dieu.

Sous la nou­velle alliance, le bap­tême devient le signe sacra­men­tel de cette appar­te­nance.

Dans les deux cas, le signe ren­voie d’a­bord à l’i­ni­tia­tive divine.

Dieu conclut son alliance.

Puis il en donne le signe.

Enfin, il appelle son peuple à vivre confor­mé­ment à cette alliance.

La logique demeure iden­tique.

La grâce pré­cède tou­jours l’o­béis­sance.

La vie nou­velle n’est jamais le fon­de­ment de l’al­liance.

Elle en est le fruit.

Histoire de l’interprétation

La doc­trine déve­lop­pée dans Romains 6 a pro­fon­dé­ment mar­qué toute l’his­toire de la théo­lo­gie chré­tienne. Les Pères de l’É­glise, les Réfor­ma­teurs et les théo­lo­giens réfor­més y ont recon­nu le fon­de­ment de la vie chré­tienne : le croyant ne reçoit pas seule­ment le par­don de ses péchés ; il est uni au Christ lui-même.

Les Pères de l’Église

Jean Chry­so­stome (v. 349–407)

Dans ses Homé­lies sur l’É­pître aux Romains, Jean Chry­so­stome insiste sur le réa­lisme de cette union avec le Christ. Pour lui, Paul ne parle pas d’une imi­ta­tion exté­rieure mais d’une véri­table par­ti­ci­pa­tion à la mort et à la résur­rec­tion du Sei­gneur.

Il écrit :

« Le bap­tême est la croix et le tom­beau. Le vieil homme est ense­ve­li, le nou­vel homme res­sus­cite. »

Cette cita­tion résume fidè­le­ment son com­men­taire sur Romains 6. Chry­so­stome veut mon­trer que le bap­tême repré­sente une rup­ture radi­cale avec l’an­cienne domi­na­tion du péché. Le chré­tien ne retourne pas sim­ple­ment à une vie meilleure ; il entre dans une exis­tence entiè­re­ment nou­velle.

Il ajoute que Paul ne dit pas :

« Effor­cez-vous de mou­rir. »

Mais :

« Vous êtes morts. »

L’é­thique découle donc d’un fait déjà accom­pli.

Cette intui­tion sera reprise par toute la tra­di­tion réfor­mée.


Augus­tin d’Hip­pone (354–430)

Augus­tin voit dans Romains 6 le pas­sage déci­sif qui montre que la grâce trans­forme réel­le­ment le croyant.

Dans plu­sieurs ser­mons bap­tis­maux, il explique que le bap­tême repré­sente exté­rieu­re­ment ce que Dieu accom­plit inté­rieu­re­ment par son Esprit.

Sa pen­sée peut être résu­mée ain­si :

Le chré­tien demeure encore expo­sé à la ten­ta­tion.

Il conti­nue de lut­ter.

Mais le péché ne pos­sède plus le même pou­voir qu’a­vant la conver­sion.

Le com­bat demeure.

La domi­na­tion est bri­sée.

Cette dis­tinc­tion devien­dra l’une des plus impor­tantes de toute la théo­lo­gie occi­den­tale.


Les Réformateurs

Mar­tin Luther (1483–1546)

Luther revient très sou­vent sur Romains 6, notam­ment dans ses com­men­taires de l’é­pître et dans le Grand Caté­chisme.

Pour lui, le bap­tême ne consti­tue jamais un évé­ne­ment enfer­mé dans le pas­sé.

Il écrit :

« Le bap­tême signi­fie que le vieil homme en nous doit être noyé chaque jour par la repen­tance et mou­rir avec tous les péchés et les mau­vais dési­rs ; et qu’un homme nou­veau doit chaque jour sor­tir et res­sus­ci­ter pour vivre éter­nel­le­ment devant Dieu dans la jus­tice et la pure­té. »

(Grand Caté­chisme, IV, Le Bap­tême.)

Cette cita­tion est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante.

Luther ne pré­sente pas la vie chré­tienne comme une suc­ces­sion d’ef­forts des­ti­nés à méri­ter le salut.

Chaque jour, le croyant revient à son bap­tême.

Chaque jour, il vit de ce que Dieu a déjà accom­pli.


Jean Cal­vin (1509–1564)

Cal­vin voit dans Romains 6 l’un des textes les plus impor­tants concer­nant l’u­nion au Christ.

Dans son Com­men­taire sur l’É­pître aux Romains, il écrit :

« Tant que Christ demeure hors de nous, et que nous sommes sépa­rés de lui, tout ce qu’il a souf­fert et fait pour le salut du genre humain demeure inutile et sans valeur pour nous. »

Cette affir­ma­tion est deve­nue clas­sique dans la théo­lo­gie réfor­mée.

Elle ne concerne pas uni­que­ment Romains 6, mais toute la doc­trine du salut.

Cal­vin montre que :

la jus­ti­fi­ca­tion,

la sanc­ti­fi­ca­tion,

l’a­dop­tion,

la glo­ri­fi­ca­tion,

tout découle d’une seule réa­li­té :

l’u­nion avec Jésus-Christ.

Il insiste éga­le­ment sur le fait que Paul ne demande jamais au croyant de pro­duire lui-même cette union.

Elle est entiè­re­ment l’œuvre de Dieu.

L’o­béis­sance devient ensuite la consé­quence nor­male de cette nou­velle iden­ti­té.


L’orthodoxie réformée

Fran­çois Tur­re­tin (1623–1687)

Tur­re­tin déve­loppe lar­ge­ment cette doc­trine dans son Ins­ti­tu­tion de théo­lo­gie élenc­tique.

Il dis­tingue soi­gneu­se­ment :

la jus­ti­fi­ca­tion,

qui change notre posi­tion devant Dieu,

et la sanc­ti­fi­ca­tion,

qui renou­velle pro­gres­si­ve­ment notre per­sonne.

Mais il ajoute immé­dia­te­ment :

ces deux bien­faits pro­cèdent d’une même union avec le Christ.

Autre­ment dit,

Dieu ne jus­ti­fie jamais quel­qu’un sans com­men­cer éga­le­ment à le sanc­ti­fier.

Inver­se­ment,

la sanc­ti­fi­ca­tion ne devient jamais le fon­de­ment de notre jus­ti­fi­ca­tion.

Cette dis­tinc­tion pro­tège à la fois :

contre le léga­lisme,

et contre l’an­ti­no­misme.


Les théologiens réformés contemporains

Her­man Bavinck (1854–1921)

Bavinck consi­dère Romains 6 comme le grand texte de la nou­velle créa­tion.

Dans sa Dog­ma­tique réfor­mée, il explique que la résur­rec­tion du Christ inau­gure déjà le monde nou­veau.

Le croyant conti­nue de vivre dans l’his­toire pré­sente.

Mais il appar­tient déjà au siècle à venir.

La sanc­ti­fi­ca­tion devient ain­si le déve­lop­pe­ment pro­gres­sif d’une vie nou­velle déjà reçue.

Elle ne consiste pas à fabri­quer un homme nou­veau.

Elle consiste à lais­ser appa­raître celui que Dieu a déjà créé en Christ.


John Mur­ray (1898–1975)

Dans son ouvrage Redemp­tion Accom­pli­shed and Applied, Mur­ray consacre plu­sieurs pages à Romains 6.

Il sou­ligne que l’u­nion avec le Christ n’est pas une doc­trine par­mi d’autres.

Elle est la source de toutes les autres.

Il écrit :

« L’u­nion avec le Christ est la véri­té cen­trale de toute la doc­trine du salut. »

Cette affir­ma­tion résume admi­ra­ble­ment l’ar­gu­ment de Paul.

Nous ne rece­vons pas sim­ple­ment des bien­faits.

Nous rece­vons le Christ lui-même.

Et parce que nous rece­vons le Christ,

nous rece­vons avec lui :

la jus­ti­fi­ca­tion,

la sanc­ti­fi­ca­tion,

l’a­dop­tion,

la per­sé­vé­rance,

et fina­le­ment la glo­ri­fi­ca­tion.

Applications pastorales

Romains 6 trans­forme pro­fon­dé­ment la manière de vivre la vie chré­tienne.

Il rap­pelle d’a­bord que le chré­tien ne com­bat jamais pour deve­nir enfant de Dieu.

Il com­bat parce qu’il l’est déjà.

Cette dif­fé­rence paraît sub­tile.

Elle change pour­tant toute la spi­ri­tua­li­té chré­tienne.

Beau­coup de croyants vivent encore comme si Dieu disait :

« Obéis afin que je t’ac­cepte. »

Paul affirme exac­te­ment le contraire.

Dieu accepte.

Puis il trans­forme.

La sanc­ti­fi­ca­tion ne devient jamais une condi­tion du salut.

Elle en consti­tue le fruit.

Ce texte apporte éga­le­ment une immense conso­la­tion.

Le croyant conti­nue de connaître des chutes.

Il lutte par­fois long­temps contre cer­tains péchés.

Il pour­rait croire que rien n’a chan­gé.

Paul répond :

Ne regarde pas seule­ment tes com­bats.

Regarde ton iden­ti­té.

Tu appar­tiens désor­mais au Christ.

Le péché conti­nue de t’at­ta­quer.

Il ne règne plus sur toi.

Enfin, ce pas­sage nour­rit une véri­table espé­rance.

Parce que le Christ est res­sus­ci­té défi­ni­ti­ve­ment,

le croyant sait que sa propre résur­rec­tion est désor­mais cer­taine.

La vic­toire finale ne dépend pas de la force de sa foi.

Elle dépend de la fidé­li­té du Res­sus­ci­té.

Conclusion

Romains 6 consti­tue l’un des som­mets de toute la théo­lo­gie pau­li­nienne.

Paul ne répond pas à l’ob­jec­tion contre la grâce en ajou­tant une nou­velle loi.

Il répond en rap­pe­lant une réa­li­té.

Le croyant est uni au Christ.

Cette union trans­forme tout.

Elle change son sta­tut devant Dieu.

Elle renou­velle pro­gres­si­ve­ment son exis­tence.

Elle garan­tit sa résur­rec­tion future.

Toute la vie chré­tienne peut ain­si être résu­mée en une seule expres­sion que Paul répète sans cesse :

« Avec le Christ. »

Avec lui dans la mort.

Avec lui dans l’en­se­ve­lis­se­ment.

Avec lui dans la résur­rec­tion.

Avec lui dans la vie.

Toute la théo­lo­gie de l’al­liance converge vers cette véri­té. En Adam, l’hu­ma­ni­té entière est tom­bée sous la domi­na­tion du péché et de la mort. En Jésus-Christ, nou­vel Adam et Média­teur de la nou­velle alliance, Dieu inau­gure une huma­ni­té renou­ve­lée. Le bap­tême en est le signe visible ; l’u­nion au Christ en est la réa­li­té invi­sible. C’est pour­quoi la vie chré­tienne n’est pas d’a­bord un effort moral, mais la mani­fes­ta­tion pro­gres­sive de cette com­mu­nion vivante avec le Sei­gneur res­sus­ci­té. Celui qui est uni au Christ ne marche plus vers la vie : il marche à par­tir de la vie que le Christ lui a déjà don­née.


Matthieu 10.37–42 – Le Christ réclame la première place

Texte biblique (Louis Segond 1910)

37 Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ;

38 celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n’est pas digne de moi.

39 Celui qui conser­ve­ra sa vie la per­dra, et celui qui per­dra sa vie à cause de moi la retrou­ve­ra.

40 Celui qui vous reçoit me reçoit, et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé.

41 Celui qui reçoit un pro­phète en qua­li­té de pro­phète rece­vra une récom­pense de pro­phète, et celui qui reçoit un juste en qua­li­té de juste rece­vra une récom­pense de juste.

42 Et qui­conque don­ne­ra seule­ment un verre d’eau froide à l’un de ces petits parce qu’il est mon dis­ciple, je vous le dis en véri­té, il ne per­dra point sa récom­pense.

Introduction générale

Ces paroles concluent le deuxième grand dis­cours de Jésus dans l’É­van­gile selon Mat­thieu, com­mu­né­ment appe­lé le dis­cours mis­sion­naire (Mat­thieu 10). Après avoir appe­lé les Douze (Mat­thieu 10.1–4), Jésus les envoie annon­cer la proxi­mi­té du Royaume de Dieu. Il les aver­tit immé­dia­te­ment que cette mis­sion ne sera ni facile ni popu­laire. Ils ren­con­tre­ront l’hos­ti­li­té, les per­sé­cu­tions, les divi­sions fami­liales et par­fois même la mort.

Le pas­sage qui nous est pro­po­sé consti­tue le som­met de tout le dis­cours. Jésus ne parle plus seule­ment des dif­fi­cul­tés de la mis­sion ; il révèle le fon­de­ment même du dis­ci­pu­lat. Être dis­ciple ne consiste pas seule­ment à croire cer­taines véri­tés ou à adop­ter une morale nou­velle. C’est entrer dans une rela­tion où le Christ devient le bien suprême, celui qui ordonne désor­mais toutes les autres fidé­li­tés.

Ces paroles figurent par­mi les plus radi­cales de tout le Nou­veau Tes­ta­ment. Elles ont par­fois été accu­sées d’en­cou­ra­ger le fana­tisme reli­gieux ou de détruire les liens fami­liaux. Pour­tant, une lec­ture atten­tive montre exac­te­ment l’in­verse. Jésus ne méprise jamais la famille. Il accom­plit par­fai­te­ment le cin­quième com­man­de­ment et condamne ceux qui uti­lisent la reli­gion pour se sous­traire à leurs devoirs envers leurs parents (Mat­thieu 15.3–9). Ce qu’il exige ici, c’est que l’a­mour dû à Dieu demeure tou­jours pre­mier.

Le contexte his­to­rique éclaire cette radi­ca­li­té. Les pre­miers dis­ciples vont bien­tôt être confron­tés à des choix dou­lou­reux. Dans le judaïsme du Ier siècle, recon­naître Jésus comme le Mes­sie pou­vait entraî­ner l’ex­clu­sion de la syna­gogue, la rup­ture fami­liale, la perte des biens et par­fois la per­sé­cu­tion. Jésus pré­pare donc ses dis­ciples non à une éven­tua­li­té excep­tion­nelle, mais à la réa­li­té nor­male de la mis­sion chré­tienne.

Dans la pers­pec­tive de la théo­lo­gie de l’al­liance, ce pas­sage marque éga­le­ment une étape déci­sive. Dans l’An­cien Tes­ta­ment, Dieu seul pou­vait récla­mer une fidé­li­té abso­lue. Ici, Jésus demande pour lui-même ce qui appar­te­nait exclu­si­ve­ment au Sei­gneur. Sans pro­non­cer expli­ci­te­ment une décla­ra­tion dog­ma­tique sur sa divi­ni­té, il agit comme celui qui pos­sède l’au­to­ri­té même de Dieu. Toute la chris­to­lo­gie du Nou­veau Tes­ta­ment est déjà conte­nue en germe dans cette exi­gence.

Le texte se conclut enfin sur une note inat­ten­due. Après avoir par­lé de la croix et du renon­ce­ment, Jésus évoque un simple verre d’eau offert à l’un de ses dis­ciples. Cette tran­si­tion révèle la logique pro­fonde du Royaume : les plus grands sacri­fices comme les plus humbles ser­vices prennent une valeur éter­nelle lors­qu’ils sont accom­plis en com­mu­nion avec le Christ. Le dis­ciple ne cherche pas l’hé­roïsme ; il apprend à vivre chaque ins­tant sous la sei­gneu­rie de son Maître.

Le contexte littéraire

Le pas­sage étu­dié consti­tue la conclu­sion du deuxième grand dis­cours de Jésus dans l’É­van­gile selon Mat­thieu (10.5–42). L’é­van­gé­liste a orga­ni­sé son ouvrage autour de cinq grands dis­cours, qui rap­pellent volon­tai­re­ment les cinq livres de Moïse. Mat­thieu pré­sente ain­si Jésus comme le nou­veau Moïse, mais infi­ni­ment supé­rieur au pre­mier, puis­qu’il ne trans­met pas sim­ple­ment la Loi de Dieu : il parle avec l’au­to­ri­té même du Fils.

Le dis­cours mis­sion­naire pos­sède une pro­gres­sion très rigou­reuse.

Il com­mence par l’en­voi des Douze vers les bre­bis per­dues de la mai­son d’Is­raël (10.5–15).

Jésus annonce ensuite les per­sé­cu­tions à venir (10.16–25).

Il encou­rage ses dis­ciples à ne pas craindre les hommes mais Dieu seul (10.26–33).

Enfin, il conclut par les exi­gences du véri­table dis­ci­pu­lat (10.34–42).

Notre pas­sage n’est donc pas une exhor­ta­tion iso­lée. Il consti­tue le som­met de tout le dis­cours.

Jésus ne répond plus seule­ment à la ques­tion :

Que devront faire les dis­ciples ?

Il répond désor­mais à une ques­tion plus pro­fonde :

Qui devra désor­mais être le centre de leur exis­tence ?

Cette pro­gres­sion est remar­quable.

L’an­nonce du Royaume conduit inévi­ta­ble­ment à une déci­sion.

On ne peut annon­cer Jésus sans être soi-même entiè­re­ment atta­ché à lui.

Le pas­sage pré­sente lui-même une struc­ture très équi­li­brée.

Les ver­sets 37 à 39 déve­loppent les exi­gences du dis­ciple.

Les ver­sets 40 à 42 déve­loppent la récom­pense atta­chée à l’ac­cueil des dis­ciples.

Les deux par­ties sont liées par une même idée.

Le dis­ciple appar­tient désor­mais tel­le­ment au Christ que rece­voir le dis­ciple revient à rece­voir le Christ lui-même.

Cette uni­té est essen­tielle.

Les exi­gences ne sont jamais sépa­rées de la com­mu­nion.

Le renon­ce­ment n’est jamais sépa­ré de la grâce.

La croix conduit tou­jours à la vie.

Le contexte historique

Nous sommes pro­ba­ble­ment vers les années 28 ou 29 après Jésus-Christ.

La Gali­lée vit sous la domi­na­tion romaine.

Le pays connaît une forte attente mes­sia­nique.

Beau­coup espèrent un libé­ra­teur poli­tique capable de res­tau­rer le royaume de David.

Or Jésus envoie ses dis­ciples annon­cer un Royaume d’une tout autre nature.

Cette annonce pro­voque rapi­de­ment des ten­sions.

Le judaïsme du Ier siècle pos­sède une orga­ni­sa­tion fami­liale extrê­me­ment forte.

L’i­den­ti­té reli­gieuse est insé­pa­rable de l’i­den­ti­té fami­liale.

Quit­ter la foi des pères ou recon­naître un faux mes­sie pou­vait entraî­ner l’ex­clu­sion de la famille, voire de la syna­gogue.

Plu­sieurs textes rab­bi­niques témoignent de cette pres­sion sociale.

Dans ce contexte, les paroles de Jésus prennent une réso­nance très concrète.

« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi… »

Il ne s’a­git pas d’une for­mule abs­traite.

Beau­coup de dis­ciples devront réel­le­ment choi­sir entre leur fidé­li­té fami­liale et leur fidé­li­té au Christ.

La men­tion de la croix pos­sède éga­le­ment une force par­ti­cu­lière.

Les dis­ciples n’ont pas encore vu Jésus cru­ci­fié.

Mais ils connaissent par­fai­te­ment cet ins­tru­ment.

La cru­ci­fixion consti­tue le sup­plice romain réser­vé aux esclaves révol­tés, aux bri­gands et aux insur­gés poli­tiques.

Les routes de Pales­tine portent par­fois encore les traces de cru­ci­fixions mas­sives ordon­nées après les révoltes juives.

Lors­qu’un homme porte sa croix, cha­cun sait qu’il marche vers sa mort.

Jésus emploie donc volon­tai­re­ment l’i­mage la plus radi­cale que ses contem­po­rains puissent com­prendre.

Il ne demande pas sim­ple­ment quelques sacri­fices.

Il appelle ses dis­ciples à mou­rir à eux-mêmes.

La structure du passage

Le texte pré­sente une pro­gres­sion extrê­me­ment cohé­rente.

Les ver­sets 37 à 39 décrivent trois exi­gences crois­santes.

Pre­mière exi­gence :

le Christ doit être pré­fé­ré à tous les liens fami­liaux.

Deuxième exi­gence :

le dis­ciple accepte de por­ter sa croix.

Troi­sième exi­gence :

il accepte même de perdre sa propre vie.

L’in­ten­si­té aug­mente pro­gres­si­ve­ment.

Famille.

Souf­france.

Vie.

Jésus conduit le dis­ciple jus­qu’au point ultime de la fidé­li­té.

Puis sur­vient un chan­ge­ment remar­quable.

À par­tir du ver­set 40, le voca­bu­laire devient celui de l’ac­cueil.

Rece­voir.

Accueillir.

Don­ner.

Récom­pen­ser.

Pour­quoi ce chan­ge­ment ?

Parce que la mis­sion chré­tienne ne consiste jamais seule­ment à renon­cer.

Elle consiste aus­si à entrer dans une com­mu­nion nou­velle.

Celui qui accueille le dis­ciple accueille le Christ.

Celui qui accueille le Christ accueille le Père.

La chaîne est magni­fique.

Le Père envoie le Fils.

Le Fils envoie les dis­ciples.

Rece­voir le dis­ciple revient fina­le­ment à rece­voir Dieu lui-même.

Le der­nier ver­set paraît presque sur­pre­nant.

Après avoir par­lé de la croix, Jésus évoque un simple verre d’eau.

Pour­tant, ce contraste est pré­ci­sé­ment vou­lu.

Le Royaume ne se mani­feste pas seule­ment dans les grands héroïsmes.

Il appa­raît aus­si dans les gestes quo­ti­diens les plus humbles.

Le dis­ciple extra­or­di­naire et le croyant ordi­naire appar­tiennent au même Royaume.

Tous deux vivent de la même fidé­li­té.

Tous deux reçoivent la même grâce.

Toute la struc­ture conduit ain­si à une véri­té fon­da­men­tale :

La gran­deur du dis­ciple ne réside jamais dans l’im­por­tance de ses œuvres.

Elle réside dans son union avec le Christ.

Ce n’est pas l’acte en lui-même qui pos­sède une valeur éter­nelle.

C’est son accom­plis­se­ment en Jésus-Christ qui lui donne son véri­table sens.

Lecture détaillée du texte

Le pas­sage s’ouvre par une affir­ma­tion qui a sou­vent cho­qué les lec­teurs :

« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. »

Pour bien com­prendre ces paroles, il faut d’a­bord remar­quer ce que Jésus ne dit pas.

Il ne demande pas de haïr ses parents.

Il ne demande pas d’a­ban­don­ner sa famille.

Il ne remet nul­le­ment en cause le cin­quième com­man­de­ment.

Tout l’É­van­gile montre au contraire com­bien Jésus honore les liens fami­liaux. Il condamne sévè­re­ment les pha­ri­siens qui uti­lisent la tra­di­tion reli­gieuse pour se dis­pen­ser d’ai­der leurs parents (Mat­thieu 15.3–9). Au moment même de mou­rir sur la croix, il confie sa mère au dis­ciple bien-aimé (Jean 19.26–27).

Le pro­blème n’est donc jamais l’a­mour de la famille.

Le pro­blème est l’ordre des amours.

Depuis Augus­tin d’Hip­pone, la théo­lo­gie chré­tienne parle volon­tiers de l’ordo amo­ris, « l’ordre de l’a­mour ». Le péché ne consiste pas seule­ment à aimer de mau­vaises choses. Plus sou­vent encore, il consiste à aimer de bonnes choses dans un ordre désor­don­né.

La famille est un don de Dieu.

Les enfants sont un héri­tage du Sei­gneur.

L’a­mi­tié est une béné­dic­tion.

La patrie est un bien.

Le minis­tère lui-même est un don.

Mais aucun de ces biens créés ne peut deve­nir le bien suprême.

Jésus réclame donc ce qui, dans l’An­cien Tes­ta­ment, appar­te­nait exclu­si­ve­ment à Dieu.

C’est ici que la por­tée chris­to­lo­gique du texte devient immense.

Dans le She­ma d’Is­raël (Deu­té­ro­nome 6.4–5), Dieu déclare :

« Tu aime­ras l’É­ter­nel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. »

Jamais un pro­phète n’a­vait deman­dé un amour sem­blable pour lui-même.

Moïse ne l’a jamais fait.

Élie ne l’a jamais fait.

Ésaïe ne l’a jamais fait.

Jean-Bap­tiste ne l’a jamais fait.

Jésus, lui, affirme :

« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi… »

Autre­ment dit, il s’at­tri­bue impli­ci­te­ment la place réser­vée à Dieu seul.

Cette obser­va­tion est capi­tale.

La chris­to­lo­gie ne repose pas seule­ment sur quelques grandes affir­ma­tions dog­ma­tiques comme Jean 1 ou Phi­lip­piens 2.

Elle appa­raît déjà dans les exi­gences mêmes de Jésus.

Il parle comme celui qui pos­sède l’au­to­ri­té divine.

Le verbe grec uti­li­sé ici est φιλέω (phi­leō).

Contrai­re­ment à une idée sou­vent répan­due, la dis­tinc­tion entre phi­leō et aga­paō ne doit pas être exa­gé­rée. Dans le Nou­veau Tes­ta­ment, les deux verbes se recouvrent lar­ge­ment.

Ici, phi­leō désigne un atta­che­ment pro­fond, affec­tueux, véri­table.

Jésus ne condamne donc pas un amour super­fi­ciel.

Il parle pré­ci­sé­ment de ce que nous avons de plus cher.

Le dis­ciple est appe­lé à recon­naître que même les plus beaux dons de Dieu ne doivent jamais prendre la place du Dona­teur.

Le ver­set sui­vant ren­force encore cette exi­gence.

« Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. »

Pour nous, la croix évoque immé­dia­te­ment le salut.

Pour les pre­miers audi­teurs, elle évoque d’a­bord l’hu­mi­lia­tion.

La cru­ci­fixion est le sup­plice le plus hon­teux de tout l’Em­pire romain.

Cicé­ron la qua­li­fie de « sup­plice le plus cruel et le plus hor­rible ».

Les condam­nés portent eux-mêmes la tra­verse de leur croix jus­qu’au lieu de leur exé­cu­tion.

Ils marchent publi­que­ment vers leur mort.

Les dis­ciples com­prennent donc immé­dia­te­ment la vio­lence de cette image.

Jésus ne leur demande pas sim­ple­ment d’ac­cep­ter quelques dif­fi­cul­tés.

Il leur demande de renon­cer à toute pré­ten­tion à dis­po­ser eux-mêmes de leur exis­tence.

Por­ter sa croix signi­fie recon­naître que notre vie appar­tient désor­mais au Christ.

Le verbe ἀκολουθέω (ako­lou­theō), « suivre », pos­sède lui aus­si une por­tée très riche.

Dans les Évan­giles, suivre Jésus ne signi­fie jamais seule­ment mar­cher der­rière lui.

Il s’a­git d’en­trer dans sa manière de vivre.

Par­ta­ger sa mis­sion.

Par­ti­ci­per à son des­tin.

Rece­voir son ensei­gne­ment.

L’ex­pres­sion « suivre le Christ » devient ain­si le résu­mé de toute la vie chré­tienne.

Le ver­set 39 pré­sente ensuite l’un des plus grands para­doxes de tout l’É­van­gile.

« Celui qui conser­ve­ra sa vie la per­dra ; celui qui per­dra sa vie à cause de moi la retrou­ve­ra. »

Le mot grec tra­duit par « vie » est ψυχή (psy­chē).

Il ne désigne pas seule­ment l’âme au sens moderne.

Il évoque la per­sonne tout entière.

Son exis­tence.

Son iden­ti­té.

Sa vie pro­fonde.

Le para­doxe devient alors sai­sis­sant.

Celui qui cherche avant tout à pré­ser­ver son exis­tence finit par la perdre.

Celui qui accepte de remettre toute son exis­tence au Christ découvre enfin sa véri­table vie.

Cette logique tra­verse toute la Bible.

Abra­ham quitte son pays.

Moïse renonce aux pri­vi­lèges de la cour d’É­gypte.

David accepte la fuite avant le trône.

Les pro­phètes aban­donnent leur sécu­ri­té.

Les apôtres quittent leurs filets.

Tous perdent quelque chose.

Tous reçoivent infi­ni­ment davan­tage.

Nous retrou­vons ici une loi fon­da­men­tale du Royaume.

La grâce ne détruit jamais la per­son­na­li­té.

Elle la res­taure.

Le renon­ce­ment chré­tien n’est jamais une muti­la­tion.

Il est une libé­ra­tion.

Les ver­sets 40 à 42 intro­duisent ensuite un chan­ge­ment de pers­pec­tive.

Après avoir par­lé du dis­ciple lui-même, Jésus parle de ceux qui accueille­ront ses dis­ciples.

Le pre­mier enchaî­ne­ment est extra­or­di­naire.

« Celui qui vous reçoit me reçoit ; et celui qui me reçoit reçoit celui qui m’a envoyé. »

Trois per­sonnes sont désor­mais insé­pa­ra­ble­ment liées.

Le Père.

Le Fils.

Les dis­ciples.

Le dis­ciple devient le repré­sen­tant du Christ.

Le Christ demeure le repré­sen­tant du Père.

Rece­voir le plus humble envoyé du Christ revient fina­le­ment à accueillir Dieu lui-même.

Cette affir­ma­tion éclaire direc­te­ment le récit de la Suna­mite.

Elle accueillait Éli­sée parce qu’il était « homme de Dieu ».

Le chré­tien accueille désor­mais les envoyés du Christ parce qu’ils appar­tiennent au Sei­gneur.

L’An­cien Tes­ta­ment trouve ici son accom­plis­se­ment.

Enfin, Jésus ter­mine par une image d’une sim­pli­ci­té bou­le­ver­sante.

« Qui­conque don­ne­ra seule­ment un verre d’eau froide… »

Après avoir par­lé de la croix, du renon­ce­ment et de la perte de sa vie, le Sei­gneur évoque un geste que cha­cun peut accom­plir.

Pour­quoi ?

Parce que le Royaume ne mesure jamais la gran­deur d’un acte selon son impor­tance exté­rieure.

Ce qui compte n’est pas la taille du ser­vice ren­du.

C’est l’a­mour pour le Christ qui l’ins­pire.

Un verre d’eau don­né par fidé­li­té au Sei­gneur pos­sède déjà une valeur éter­nelle.

Ain­si s’a­chève le dis­cours mis­sion­naire.

Le dis­ciple est appe­lé à pré­fé­rer le Christ à tout.

À mou­rir à lui-même.

À suivre son Sei­gneur.

Et il découvre, dans les gestes les plus humbles de la vie quo­ti­dienne, que rien de ce qui est accom­pli en com­mu­nion avec le Christ n’est jamais per­du.

Éclairage archéologique et historique

Comme pour les épîtres de Paul, l’ar­chéo­lo­gie ne peut évi­dem­ment pas confir­mer les paroles de Jésus elles-mêmes. En revanche, elle éclaire avec pré­ci­sion le contexte his­to­rique, poli­tique et cultu­rel dans lequel elles furent pro­non­cées.

Jésus enseigne en Gali­lée, sous la domi­na­tion de l’Em­pire romain. La Pales­tine du Ier siècle est une socié­té pro­fon­dé­ment struc­tu­rée autour de la famille. L’i­den­ti­té per­son­nelle dépend lar­ge­ment de l’ap­par­te­nance à une mai­son, à une lignée et à un clan. Les devoirs envers les parents consti­tuent l’un des piliers de la Loi de Moïse. Le cin­quième com­man­de­ment (« Honore ton père et ta mère ») est uni­ver­sel­le­ment recon­nu comme fon­da­men­tal.

Dans ce contexte, décla­rer :

« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi »

consti­tue une affir­ma­tion d’une radi­ca­li­té extra­or­di­naire.

Jésus ne remet pas en cause la famille.

Il affirme que l’ap­par­te­nance au Royaume de Dieu devient désor­mais plus fon­da­men­tale encore que l’ap­par­te­nance fami­liale.

L’his­toire de l’É­glise pri­mi­tive mon­tre­ra rapi­de­ment com­bien ces paroles étaient réa­listes. Les pre­mières com­mu­nau­tés chré­tiennes connurent sou­vent des rup­tures fami­liales, des exclu­sions des syna­gogues et des per­sé­cu­tions pré­ci­sé­ment parce que cer­tains avaient recon­nu Jésus comme le Mes­sie.

L’ar­chéo­lo­gie confirme éga­le­ment la réa­li­té de la cru­ci­fixion romaine.

Long­temps, cer­tains his­to­riens ont pen­sé que les Romains lais­saient rare­ment de traces archéo­lo­giques de cette pra­tique. Cette idée a chan­gé en 1968, lors­qu’à Giv’at ha-Miv­tar, près de Jéru­sa­lem, fut décou­vert le sque­lette d’un homme nom­mé Yeho­ha­nan, mort par cru­ci­fixion au Ier siècle. Un clou tra­ver­sait encore son talon. Cette décou­verte confirme de manière sai­sis­sante les des­crip­tions antiques.

La cru­ci­fixion était réser­vée aux esclaves rebelles, aux bri­gands et aux insur­gés poli­tiques. Les citoyens romains en étaient géné­ra­le­ment exemp­tés. Elle consti­tuait non seule­ment un sup­plice extrê­me­ment dou­lou­reux mais aus­si une humi­lia­tion publique des­ti­née à décou­ra­ger toute révolte.

Les condam­nés devaient por­ter eux-mêmes le pati­bu­lum, c’est-à-dire la tra­verse hori­zon­tale de leur croix, jus­qu’au lieu de l’exé­cu­tion.

Lorsque Jésus parle de « prendre sa croix », aucun de ses audi­teurs ne pense à un sym­bole reli­gieux.

Ils voient immé­dia­te­ment un homme mar­chant publi­que­ment vers sa propre mort.

L’i­mage est donc infi­ni­ment plus forte que celle que nous per­ce­vons aujourd’­hui.

Enfin, l’ex­pres­sion « un verre d’eau froide » s’é­claire éga­le­ment par les usages du Proche-Orient ancien.

Dans un pays au cli­mat chaud et sou­vent aride, offrir de l’eau fraîche consti­tuait l’un des gestes les plus élé­men­taires de l’hos­pi­ta­li­té. Ce n’é­tait ni un acte héroïque ni une dépense impor­tante. Jésus choi­sit volon­tai­re­ment l’exemple le plus modeste pos­sible.

Le Royaume de Dieu ne valo­rise pas seule­ment les grands sacri­fices.

Il sanc­ti­fie éga­le­ment les plus humbles ser­vices accom­plis par amour pour le Christ.

Les principaux mots grecs

Plu­sieurs termes grecs struc­turent pro­fon­dé­ment l’en­sei­gne­ment de Jésus.

φιλέω (phi­leō) – « aimer d’af­fec­tion »

Le verbe employé au ver­set 37 désigne un atta­che­ment pro­fond, per­son­nel et affec­tueux. Jésus ne condamne donc pas un simple atta­che­ment super­fi­ciel. Il évoque pré­ci­sé­ment les liens les plus chers de l’exis­tence humaine.

L’en­jeu n’est pas d’ai­mer moins sa famille.

Il est d’ai­mer davan­tage le Christ.

Lorsque cet ordre est res­pec­té, les autres amours retrouvent leur juste place.


ἄξιος (axios) – « digne »

Le terme signi­fie lit­té­ra­le­ment « à la hau­teur de », « cor­res­pon­dant à ».

Jésus ne dit pas que cer­tains méri­te­raient davan­tage son amour.

Il affirme que cer­taines atti­tudes sont incom­pa­tibles avec le véri­table dis­ci­pu­lat.

Être « digne du Christ », c’est vivre d’une manière conforme à la rela­tion que le dis­ciple entre­tient avec lui.


σταυρός (stau­ros) – « croix »

À l’é­poque de Jésus, ce mot désigne l’ins­tru­ment romain d’exé­cu­tion.

Il n’a encore aucune conno­ta­tion litur­gique ou artis­tique.

Le dis­ciple com­prend immé­dia­te­ment qu’il est appe­lé à accep­ter le renon­ce­ment, l’hu­mi­lia­tion et, si néces­saire, la per­sé­cu­tion.

Après la résur­rec­tion, ce même mot devien­dra le grand sym­bole du salut.

Mat­thieu écrit déjà avec cette pers­pec­tive pas­cale.

Ses lec­teurs savent désor­mais que la croix est aus­si le lieu de la vic­toire de Dieu.


ἀκολουθέω (ako­lou­theō) – « suivre »

Le verbe appa­raît très fré­quem­ment dans les Évan­giles.

Il signi­fie davan­tage que mar­cher der­rière quel­qu’un.

Suivre Jésus, c’est :

  • deve­nir son dis­ciple ;
  • rece­voir son ensei­gne­ment ;
  • par­ta­ger sa mis­sion ;
  • par­ti­ci­per à son des­tin.

Le chris­tia­nisme n’est donc jamais pré­sen­té comme une simple adhé­sion intel­lec­tuelle.

Il est une com­mu­nion de vie avec le Sei­gneur.


ψυχή (psy­chē) – « vie », « âme », « per­sonne »

Ce terme pos­sède un champ séman­tique très large.

Dans ce contexte, il désigne la per­sonne tout entière.

L’homme qui veut sau­ver sa psy­chē cherche à pré­ser­ver son exis­tence auto­nome.

Celui qui accepte de la perdre pour le Christ découvre au contraire sa véri­table iden­ti­té.


δέχομαι (decho­mai) – « rece­voir », « accueillir »

Le verbe employé aux ver­sets 40 à 42 dépasse la simple récep­tion maté­rielle.

Il exprime un accueil volon­taire, res­pec­tueux et bien­veillant.

Rece­voir le dis­ciple, c’est recon­naître en lui le repré­sen­tant du Christ.

Nous retrou­vons ici exac­te­ment la logique du récit de la Suna­mite accueillant Éli­sée.

La théologie de l’alliance

Ce pas­sage consti­tue l’un des som­mets de la chris­to­lo­gie de l’É­van­gile selon Mat­thieu.

Dans l’An­cien Tes­ta­ment, Dieu seul réclame une fidé­li­té abso­lue.

« Tu aime­ras l’É­ter­nel ton Dieu de tout ton cœur » (Deu­té­ro­nome 6.5).

Jamais un pro­phète n’ose deman­der qu’on l’aime plus que ses propres parents.

Or Jésus affirme pré­ci­sé­ment cela.

Il ne dit pas :

« Aimez Dieu plus que votre famille. »

Il dit :

« Aimez-moi plus que votre famille. »

Cette sub­sti­tu­tion est théo­lo­gi­que­ment déci­sive.

Jésus se place au centre même de l’al­liance.

Il n’est plus sim­ple­ment le mes­sa­ger de Dieu.

Il est le Média­teur de la nou­velle alliance.

Toute l’his­toire biblique converge désor­mais vers sa per­sonne.

Le récit de la Suna­mite annon­çait déjà cette véri­té.

Accueillir Éli­sée reve­nait à accueillir un homme de Dieu.

Désor­mais, accueillir un dis­ciple revient à accueillir le Christ lui-même.

Le mou­ve­ment est remar­quable.

Ancienne alliance :

Dieu → le pro­phète → le peuple.

Nou­velle alliance :

Le Père → le Fils → les dis­ciples → l’É­glise.

La mis­sion chré­tienne s’ins­crit ain­si dans la mis­sion éter­nelle du Fils envoyé par le Père.

La théo­lo­gie de l’al­liance appa­raît éga­le­ment dans la logique du renon­ce­ment.

Depuis Abra­ham quit­tant son pays jus­qu’aux apôtres aban­don­nant leurs filets, Dieu appelle constam­ment son peuple à quit­ter une sécu­ri­té pré­sente pour entrer dans une pro­messe plus grande.

Jésus porte cette logique à son accom­plis­se­ment.

Le dis­ciple perd sa vie.

Le Christ lui donne la vie éter­nelle.

L’an­cienne créa­tion fon­dée sur Adam cède la place à la nou­velle créa­tion inau­gu­rée par le Res­sus­ci­té.

L’al­liance atteint ici sa pleine matu­ri­té : le peuple de Dieu ne suit plus seule­ment une Loi, il suit une Per­sonne. Cette Per­sonne est le Fils éter­nel incar­né, en qui toutes les pro­messes de Dieu trouvent leur « oui » et leur accom­plis­se­ment (2 Corin­thiens 1.20).

Histoire de l’interprétation

Depuis les pre­miers siècles, ce pas­sage a occu­pé une place cen­trale dans la réflexion chré­tienne sur le dis­ci­pu­lat, la chris­to­lo­gie et la vie de l’É­glise. Les inter­prètes ont constam­ment sou­li­gné que Jésus ne pro­pose pas un idéal moral éle­vé par­mi d’autres ; il révèle ce que signi­fie réel­le­ment appar­te­nir au Royaume de Dieu.

Les Pères de l’Église

Ori­gène (v. 185–253)

Ori­gène voit dans ce pas­sage une péda­go­gie spi­ri­tuelle. Les liens fami­liaux repré­sentent les biens les plus légi­times de la créa­tion. Si le Christ demande d’être pré­fé­ré à eux, ce n’est pas parce qu’ils seraient mau­vais, mais parce que le Créa­teur doit tou­jours être aimé davan­tage que ses créa­tures.

Dans son Com­men­taire sur Mat­thieu, il montre que le dis­ciple apprend pro­gres­si­ve­ment à ordon­ner tous ses amours autour du Christ. L’a­mour du Sei­gneur ne détruit donc pas l’a­mour fami­lial ; il le puri­fie et le réoriente.

Cette lec­ture annonce déjà ce que déve­lop­pe­ra beau­coup plus tard Augus­tin avec la doc­trine de l’ordo amo­ris.


Jean Chry­so­stome (v. 349–407)

Dans ses Homé­lies sur Mat­thieu, Chry­so­stome insiste sur le fait que Jésus ne com­mande jamais de mépri­ser les parents.

Il écrit :

« Il ne dit pas : « Haïs-les », mais : « Ne les pré­fère pas à moi ». »

(Homé­lies sur Mat­thieu, homé­lie XXXV.)

Cette dis­tinc­tion est capi­tale.

Jésus ne détruit pas le qua­trième puis le cin­quième com­man­de­ment.

Il remet sim­ple­ment chaque amour à sa juste place.

Chry­so­stome ajoute que cette prio­ri­té du Christ pro­tège même les rela­tions fami­liales, car celui qui aime Dieu le pre­mier apprend fina­le­ment à mieux aimer tous les autres.


Augus­tin d’Hip­pone (354–430)

Augus­tin revient sou­vent sur ce pas­sage lors­qu’il déve­loppe sa doc­trine de l’a­mour.

Sa célèbre for­mule résume admi­ra­ble­ment toute sa pen­sée :

« L’ordre de l’a­mour consiste à aimer ce qui doit être aimé dans l’ordre où cela doit être aimé. »

(La Cité de Dieu, XV, 22.)

Pour Augus­tin, le désordre du péché ne consiste pas seule­ment à aimer de mau­vaises choses.

Il consiste sur­tout à aimer de bonnes choses davan­tage que Dieu.

Ain­si, la famille est bonne.

L’a­mi­tié est bonne.

La patrie est bonne.

Mais aucune de ces réa­li­tés ne peut deve­nir le bien suprême.

Cette lec­ture demeure l’une des plus fécondes de toute l’his­toire de l’in­ter­pré­ta­tion.


Les Réformateurs

Mar­tin Luther (1483–1546)

Luther voit dans ce pas­sage une illus­tra­tion de la pre­mière table de la Loi.

Le pre­mier com­man­de­ment exige déjà que Dieu soit pré­fé­ré à tout.

Le Christ applique main­te­nant cette exi­gence à sa propre per­sonne.

Pour Luther, cette iden­ti­fi­ca­tion consti­tue l’une des preuves les plus fortes de la divi­ni­té du Christ.

Il sou­ligne éga­le­ment que la croix du dis­ciple ne doit jamais être recher­chée pour elle-même.

Le chré­tien ne pour­suit pas la souf­france.

Il accepte les souf­frances qui résultent de sa fidé­li­té au Christ.

Cette dis­tinc­tion demeure impor­tante.

La spi­ri­tua­li­té chré­tienne ne glo­ri­fie jamais la dou­leur.

Elle glo­ri­fie le Sei­gneur auquel le dis­ciple demeure fidèle.


Jean Cal­vin (1509–1564)

Le com­men­taire de Cal­vin sur ce pas­sage est par­ti­cu­liè­re­ment riche.

Il écrit notam­ment :

« Le Christ ne dimi­nue point l’af­fec­tion natu­relle que Dieu a mise en nous ; mais il veut seule­ment que cette affec­tion soit tel­le­ment réglée qu’elle ne nous détourne jamais de l’o­béis­sance qui lui est due. »

Jean Cal­vin, Com­men­taire sur l’Har­mo­nie des Évan­gé­listes (Mat­thieu 10.37).

Cette remarque exprime par­fai­te­ment l’é­qui­libre réfor­mé.

La nature n’est pas détruite.

Elle est réor­don­née.

Cal­vin insiste éga­le­ment sur la por­tée chris­to­lo­gique du pas­sage.

Selon lui, aucune créa­ture ne pour­rait légi­ti­me­ment exi­ger une telle fidé­li­té.

Si Jésus réclame la pre­mière place, c’est parce qu’il est véri­ta­ble­ment le Fils éter­nel de Dieu.

Enfin, Cal­vin voit dans les ver­sets 40 à 42 une immense conso­la­tion pour les ser­vi­teurs de l’É­van­gile.

Leur digni­té ne vient pas de leurs qua­li­tés per­son­nelles.

Elle pro­vient de Celui qui les envoie.


L’orthodoxie réformée

Fran­çois Tur­re­tin (1623–1687)

Tur­re­tin uti­lise fré­quem­ment ce pas­sage lors­qu’il traite de la média­tion du Christ.

Le dis­ciple n’o­béit pas d’a­bord à une ins­ti­tu­tion.

Il obéit à une per­sonne.

Cette per­sonne pos­sède une auto­ri­té divine.

Le Christ n’est donc jamais sim­ple­ment le plus grand des pro­phètes.

Il est le Sei­gneur de l’al­liance.

Toute la mis­sion de l’É­glise découle de cette auto­ri­té.


Les théologiens réformés contemporains

Her­man Bavinck (1854–1921)

Bavinck sou­ligne que le chris­tia­nisme est essen­tiel­le­ment une com­mu­nion per­son­nelle avec Jésus-Christ.

Toutes les doc­trines chré­tiennes trouvent leur centre dans sa per­sonne.

Ain­si, les exi­gences du dis­ci­pu­lat ne sont jamais indé­pen­dantes de la chris­to­lo­gie.

Parce que Jésus est Dieu fait homme,

il peut deman­der ce qu’au­cun homme ne pour­rait deman­der.

La radi­ca­li­té du dis­ci­pu­lat repose entiè­re­ment sur la gran­deur de celui qui appelle.


John Stott (1921–2011)

Bien qu’an­gli­can évan­gé­lique plu­tôt que réfor­mé confes­sion­nel au sens strict, John Stott a pro­fon­dé­ment mar­qué la réflexion contem­po­raine sur le dis­ci­pu­lat.

Dans The Mes­sage of the Ser­mon on the Mount et dans plu­sieurs ouvrages consa­crés à la croix, il résume ain­si le para­doxe du dis­ciple :

« La croix n’est pas seule­ment l’ins­tru­ment du salut ; elle devient aus­si le modèle de la vie chré­tienne. »

Cette for­mu­la­tion éclaire par­fai­te­ment Mat­thieu 10.

Le dis­ciple ne porte jamais une autre croix que celle de son Sei­gneur.


Applications pastorales

Ce texte demeure d’une actua­li­té sai­sis­sante.

Notre époque ne demande plus néces­sai­re­ment aux chré­tiens de renier publi­que­ment leur foi.

Mais elle leur demande sou­vent de la relé­guer à la sphère pri­vée.

Le Christ répond exac­te­ment à cette ten­ta­tion.

Il ne réclame pas une place par­mi d’autres.

Il réclame la pre­mière.

Cette prio­ri­té trans­forme ensuite toutes les autres rela­tions.

Le croyant aime davan­tage sa famille parce qu’il aime d’a­bord le Christ.

Il sert mieux son pro­chain parce qu’il appar­tient d’a­bord au Christ.

Il exerce plus jus­te­ment son auto­ri­té parce qu’il demeure sou­mis au Christ.

Le texte rap­pelle éga­le­ment que les plus grands actes de fidé­li­té ne sont pas tou­jours les plus visibles.

Nous pen­sons spon­ta­né­ment au mar­tyre lorsque Jésus parle de la croix.

Or le pas­sage s’a­chève sur un simple verre d’eau.

Toute une vie chré­tienne peut se résu­mer à ces gestes humbles accom­plis quo­ti­dien­ne­ment par fidé­li­té au Sei­gneur.

Enfin, cette page apporte une pro­fonde conso­la­tion aux ser­vi­teurs de l’É­van­gile.

Leur minis­tère ne repose pas sur leur élo­quence.

Ni sur leur per­son­na­li­té.

Ni sur leur suc­cès.

Rece­voir leur témoi­gnage revient à rece­voir le Christ lui-même.

Cette digni­té ne vient jamais d’eux.

Elle vient de Celui qui les envoie.

Conclusion

Mat­thieu 10.37–42 consti­tue l’un des textes les plus exi­geants de tout le Nou­veau Tes­ta­ment, mais aus­si l’un des plus pro­fon­dé­ment chris­to­lo­giques.

Jésus ne demande pas sim­ple­ment davan­tage de fidé­li­té.

Il demande une fidé­li­té abso­lue.

Cette exi­gence serait blas­phé­ma­toire si elle pro­ve­nait d’un simple homme.

Elle est par­fai­te­ment légi­time parce qu’elle émane du Fils éter­nel deve­nu homme.

Le dis­ciple découvre alors un para­doxe qui tra­verse toute l’É­cri­ture.

Plus il renonce à faire de lui-même le centre de son exis­tence, plus il reçoit la véri­table vie.

Le récit de la Suna­mite annon­çait déjà cette logique : accueillir le ser­vi­teur de Dieu, c’é­tait accueillir Dieu lui-même. Romains 6 en révé­lait le fon­de­ment : le croyant est uni au Christ dans sa mort et sa résur­rec­tion. Mat­thieu 10 en montre main­te­nant les consé­quences : celui qui appar­tient au Christ lui donne la pre­mière place et reçoit en retour une vie que per­sonne ne pour­ra jamais lui enle­ver.

Ain­si, les trois lec­tures convergent vers une même véri­té : la grâce de Dieu crée un peuple qui vit désor­mais sous la sei­gneu­rie du Christ. L’hos­pi­ta­li­té de la Suna­mite, l’u­nion au Christ décrite par Paul et l’ap­pel radi­cal de Jésus ne sont pas trois ensei­gne­ments indé­pen­dants ; ils expriment une seule et même réa­li­té, celle de l’al­liance de grâce qui trouve son accom­plis­se­ment défi­ni­tif en Jésus-Christ, Sei­gneur de son Église et Sau­veur du monde.


Synthèse canonique

Les trois lec­tures de ce dimanche des­sinent un même mou­ve­ment, qui va de l’ap­pel de Dieu à la réponse de la foi, puis de la grâce reçue à une vie entiè­re­ment consa­crée au Sei­gneur.

En 2 Rois, une femme accueille le pro­phète parce qu’elle recon­naît en lui l’homme de Dieu. Sans rien récla­mer, elle reçoit une pro­messe qui dépasse toute espé­rance : un fils lui sera don­né. L’i­ni­tia­tive appar­tient entiè­re­ment à Dieu. Sa grâce pré­cède toute récom­pense.

Dans l’é­pître aux Romains, Paul révèle le fon­de­ment de cette grâce. Ce que Dieu annon­çait autre­fois par des signes et des figures s’ac­com­plit désor­mais dans l’u­nion au Christ. Le croyant par­ti­cipe réel­le­ment à sa mort et à sa résur­rec­tion. Une créa­tion nou­velle est inau­gu­rée. La vie chré­tienne n’est pas une amé­lio­ra­tion pro­gres­sive de l’an­cien homme ; elle est la vie du Res­sus­ci­té com­mu­ni­quée à ceux qui lui appar­tiennent.

L’É­van­gile montre enfin les consé­quences concrètes de cette vie nou­velle. Celui qui appar­tient au Christ ne peut plus orga­ni­ser son exis­tence autour de lui-même. Jésus réclame la pre­mière place. Les liens fami­liaux, les sécu­ri­tés per­son­nelles, jus­qu’à la conser­va­tion de sa propre vie, trouvent désor­mais leur juste place sous son auto­ri­té. La grâce reçue devient une fidé­li­té vécue.

Ces textes retracent ain­si toute la dyna­mique de l’al­liance de grâce. Dieu appelle libre­ment son peuple. Il lui donne la vie. Il l’u­nit à son Fils. Puis il l’en­voie vivre sous la sei­gneu­rie du Christ. L’o­béis­sance ne crée jamais l’al­liance ; elle en mani­feste la réa­li­té.

Cette uni­té appa­raît jusque dans les détails. La Suna­mite accueille le pro­phète et reçoit une béné­dic­tion. Jésus pro­met une récom­pense à celui qui accueille ses envoyés. Entre les deux se trouve l’œuvre déci­sive du Christ, qui rend pos­sible une telle hos­pi­ta­li­té en trans­for­mant le cœur des croyants. Ce qui n’é­tait qu’une anti­ci­pa­tion sous l’an­cienne alliance devient une réa­li­té per­ma­nente dans la nou­velle.

Toute l’his­toire biblique converge ain­si vers Jésus-Christ. Il est le véri­table Fils pro­mis, le Pro­phète défi­ni­tif envoyé par le Père, celui qui meurt et res­sus­cite pour don­ner la vie à son peuple. En lui, les pro­messes faites aux patriarches atteignent leur accom­plis­se­ment. En lui, l’É­glise devient le peuple renou­ve­lé de l’al­liance, appe­lé à reflé­ter dès main­te­nant la fidé­li­té de son Sei­gneur.

Pour l’É­glise d’au­jourd’­hui, ces lec­tures rap­pellent une véri­té essen­tielle. La fidé­li­té chré­tienne n’est jamais d’a­bord une per­for­mance morale. Elle est la réponse recon­nais­sante d’un peuple déjà sau­vé par grâce. C’est parce que le Christ nous a don­né sa vie que nous pou­vons désor­mais perdre la nôtre pour lui sans rien perdre de l’es­sen­tiel.


Lecture théologique (théologie de l’alliance) et apologétique

Cette sec­tion pro­pose une lec­ture doc­tri­nale des textes du jour, en lien expli­cite avec la théo­lo­gie de l’alliance. Elle ne vise pas à répé­ter l’exégèse ni la pré­di­ca­tion, mais à offrir un éclai­rage oblique, en met­tant en évi­dence les doc­trines bibliques par­ti­cu­liè­re­ment sol­li­ci­tées par les pas­sages étu­diés.

Il s’agit ici de rap­pe­ler l’enseignement constant de l’Église, et plus spé­cia­le­ment de la théo­lo­gie réfor­mée confes­sante, dans le champ de la théo­lo­gie sys­té­ma­tique : doc­trine de Dieu, du salut, de l’Église, de la grâce, de la mis­sion, ou encore de l’histoire du salut.

Cette lec­ture théo­lo­gique per­met de mon­trer que les textes du jour ne sont pas seule­ment por­teurs d’un mes­sage spi­ri­tuel immé­diat, mais qu’ils s’inscrivent dans une cohé­rence doc­tri­nale pro­fonde. Les pro­messes, les appels et les exhor­ta­tions bibliques prennent alors place dans le cadre plus large de l’alliance, com­prise comme l’œuvre sou­ve­raine de Dieu, accom­plie en Christ et déployée par l’Esprit dans l’histoire.

Cette sec­tion est facul­ta­tive. Elle peut être uti­li­sée pour appro­fon­dir la réflexion, nour­rir l’enseignement caté­ché­tique ou théo­lo­gique, ou ser­vir de repère doc­tri­nal pour la pré­di­ca­tion et la for­ma­tion.


Lecture théologique

Ces lec­tures mettent en lumière plu­sieurs grandes doc­trines qui s’é­clairent mutuel­le­ment dans le cadre de la théo­lo­gie de l’al­liance.

La pre­mière est la doc­trine de la pro­vi­dence. En appa­rence, l’his­toire de la Suna­mite relève d’une ren­contre for­tuite entre une femme géné­reuse et un pro­phète de pas­sage. Plus pro­fon­dé­ment, tout est conduit par la main sou­ve­raine de Dieu. La sté­ri­li­té, l’at­tente, la visite d’É­li­sée et la nais­sance annon­cée s’ins­crivent dans le des­sein du Sei­gneur. La pro­vi­dence n’est pas seule­ment une doc­trine abs­traite ; elle est la manière dont Dieu conduit l’his­toire de son alliance jus­qu’à son accom­plis­se­ment en Jésus-Christ.

La chris­to­lo­gie appa­raît ensuite avec force dans l’É­van­gile. Jésus ne se pré­sente pas sim­ple­ment comme un maître par­mi d’autres. Il réclame un atta­che­ment supé­rieur à celui qui unit les enfants à leurs parents. Une telle exi­gence serait ido­lâtre si elle venait d’un simple homme. Elle est légi­time parce que le Christ est le Fils éter­nel incar­né, le Média­teur de la nou­velle alliance, digne de rece­voir la même fidé­li­té que le Père.

La soté­rio­lo­gie est déve­lop­pée par Paul. Le salut n’est pas seule­ment le par­don des fautes ; il est une par­ti­ci­pa­tion réelle à la mort et à la résur­rec­tion du Christ. Le croyant ne reçoit pas uni­que­ment un nou­veau sta­tut juri­dique devant Dieu. Il reçoit une vie nou­velle. La jus­ti­fi­ca­tion ouvre sur la sanc­ti­fi­ca­tion, qui elle-même annonce la glo­ri­fi­ca­tion future.

L’ec­clé­sio­lo­gie appa­raît dis­crè­te­ment mais constam­ment. Dans les trois lec­tures, Dieu agit tou­jours en rela­tion avec son peuple. La Suna­mite reçoit le pro­phète envoyé à Israël. Paul écrit à une com­mu­nau­té bap­ti­sée en Christ. Jésus forme ses dis­ciples en vue de leur mis­sion. L’É­glise n’est donc pas une addi­tion d’ex­pé­riences indi­vi­duelles ; elle est la com­mu­nau­té de l’al­liance appe­lée à rece­voir, trans­mettre et annon­cer la Parole de Dieu.

La doc­trine de la grâce tra­verse l’en­semble des textes. Aucune des béné­dic­tions évo­quées ne pro­cède du mérite humain. La Suna­mite ne négo­cie pas la nais­sance de son fils. Le croyant ne res­sus­cite pas par ses propres forces. Le dis­ciple ne devient pas digne du Christ par ses sacri­fices. Par­tout, l’i­ni­tia­tive appar­tient à Dieu. L’o­béis­sance naît de la grâce et non l’in­verse.

La mis­sion reçoit éga­le­ment un éclai­rage par­ti­cu­lier. Jésus iden­ti­fie ses envoyés à lui-même. Rece­voir un dis­ciple, c’est rece­voir le Christ ; rece­voir le Christ, c’est rece­voir le Père qui l’a envoyé. La mis­sion de l’É­glise s’en­ra­cine ain­si dans la mis­sion éter­nelle du Fils envoyé par le Père. Elle n’est pas une entre­prise humaine mais la pro­lon­ga­tion, dans le monde, de l’œuvre du Christ.

Enfin, ces lec­tures nour­rissent l’es­pé­rance chré­tienne. La nais­sance mira­cu­leuse annon­cée à la Suna­mite anti­cipe la vic­toire de Dieu sur toutes les impos­si­bi­li­tés humaines. La résur­rec­tion décrite par Paul garan­tit que la mort n’a plus le der­nier mot. L’ap­pel à por­ter sa croix s’a­chève par la pro­messe de trou­ver la véri­table vie. Toute l’his­toire de l’al­liance conduit vers cette cer­ti­tude : le Dieu qui appelle son peuple est aus­si celui qui l’a­mène jus­qu’à l’ac­com­plis­se­ment défi­ni­tif de ses pro­messes.

Ain­si, ces trois textes ne pré­sentent pas trois ensei­gne­ments indé­pen­dants. Ils exposent une seule œuvre divine, celle du Dieu de l’al­liance qui appelle, sauve, trans­forme et envoie son peuple en Jésus-Christ, pour la gloire de son nom.

Lecture apologétique

Le dis­cours mis­sion­naire de Jésus se heurte aujourd’­hui à plu­sieurs objec­tions. Elles ne pro­viennent pas seule­ment de cri­tiques exté­rieures au chris­tia­nisme ; elles naissent sou­vent des pré­sup­po­sés cultu­rels de notre époque. Mat­thieu 10.37–42 oblige cha­cun à répondre à une ques­tion fon­da­men­tale : qui pos­sède la pre­mière place dans notre exis­tence ?

La pre­mière objec­tion vient de l’in­di­vi­dua­lisme contem­po­rain. Notre culture affirme que l’homme est sou­ve­rain sur lui-même et que toute auto­ri­té exté­rieure limite son épa­nouis­se­ment. Dès lors, les paroles de Jésus paraissent exces­sives : com­ment un maître reli­gieux pour­rait-il exi­ger d’être aimé plus que son père ou sa mère ?

Cette objec­tion repose sur un pré­sup­po­sé rare­ment expli­ci­té : l’au­to­no­mie serait le bien suprême. Pour­tant, cette auto­no­mie abso­lue n’existe nulle part. Cha­cun orga­nise sa vie autour d’une réa­li­té ultime : réus­site pro­fes­sion­nelle, bon­heur per­son­nel, famille, nation, idéo­lo­gie ou argent. La ques­tion n’est donc pas de savoir si nous ser­vi­rons quel­qu’un, mais qui rece­vra notre fidé­li­té suprême.

Jésus ne réclame pas une place par­mi d’autres. Il reven­dique la place qui appar­tient à Dieu seul. Si cette pré­ten­tion est fausse, elle est insup­por­table. Mais si Jésus est réel­le­ment le Fils de Dieu, alors cette exi­gence devient l’ex­pres­sion même de la véri­té.

Le rela­ti­visme for­mule une seconde objec­tion. Il affirme que toutes les convic­tions reli­gieuses se valent et que cha­cune doit demeu­rer dans la sphère pri­vée. Le Christ devrait donc accep­ter d’être un guide spi­ri­tuel par­mi d’autres.

Or Jésus refuse pré­ci­sé­ment cette réduc­tion. Il ne dit jamais : « Choi­sis­sez-moi si cela vous convient. » Il affirme : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. » Une telle affir­ma­tion exclut toute lec­ture rela­ti­viste. Le chris­tia­nisme ne repose pas sur une pré­fé­rence spi­ri­tuelle mais sur un évé­ne­ment his­to­rique : la venue du Fils de Dieu dans le monde.

La cri­tique his­to­rique scep­tique estime sou­vent que ces paroles auraient été ampli­fiées par l’É­glise pri­mi­tive afin de magni­fier la per­sonne de Jésus.

Cette hypo­thèse ren­contre cepen­dant une dif­fi­cul­té majeure. Les Évan­giles pré­sentent éga­le­ment les dis­ciples dans leurs fai­blesses, leurs incom­pré­hen­sions et leurs renie­ments. Ils ne res­semblent pas à des récits de pro­pa­gande. Sur­tout, les pre­mières com­mu­nau­tés chré­tiennes ont accep­té la per­sé­cu­tion pré­ci­sé­ment parce qu’elles croyaient que Jésus avait réel­le­ment pro­non­cé de telles paroles. Une inven­tion aurait dif­fi­ci­le­ment pro­duit une fidé­li­té aus­si coû­teuse.

L’is­lam recon­naît Jésus comme pro­phète mais refuse sa divi­ni­té. Dès lors, ces ver­sets posent une dif­fi­cul­té impor­tante. Si Jésus n’est qu’un pro­phète, il ne peut légi­ti­me­ment exi­ger une fidé­li­té supé­rieure à celle due aux parents, car une telle exi­gence relè­ve­rait de l’i­do­lâ­trie. En revanche, si Jésus est véri­ta­ble­ment le Fils éter­nel incar­né, alors cette prio­ri­té devient non seule­ment légi­time mais néces­saire. Le texte lui-même oblige ain­si le lec­teur à se pro­non­cer sur l’i­den­ti­té du Christ.

Le pro­tes­tan­tisme libé­ral voit par­fois dans cette page une simple exa­gé­ra­tion orien­tale des­ti­née à sou­li­gner l’im­por­tance morale de l’en­ga­ge­ment.

Mais cette inter­pré­ta­tion ne rend pas compte de l’en­semble du pas­sage. Jésus ne demande pas seule­ment un enga­ge­ment plus pro­fond. Il iden­ti­fie ses envoyés à sa propre per­sonne, puis au Père qui l’a envoyé. Nous sommes ici devant une chris­to­lo­gie impli­cite d’une extra­or­di­naire den­si­té, par­fai­te­ment cohé­rente avec l’en­semble du Nou­veau Tes­ta­ment.

Enfin, notre socié­té consi­dère sou­vent que le bon­heur consiste à pré­ser­ver sa vie, ses pro­jets et ses droits. Jésus affirme exac­te­ment l’in­verse : « Celui qui conser­ve­ra sa vie la per­dra, et celui qui per­dra sa vie à cause de moi la retrou­ve­ra. » Il ne s’a­git pas d’un goût de la souf­france. Il s’a­git d’une véri­té anthro­po­lo­gique pro­fonde. L’homme ne trouve plei­ne­ment sa voca­tion qu’en vivant pour Celui qui l’a créé et rache­té. Toute ten­ta­tive de construire son exis­tence indé­pen­dam­ment de Dieu conduit fina­le­ment à une perte de sens.

Ain­si, l’É­van­gile ne demande pas seule­ment au croyant d’a­dop­ter de nou­veaux com­por­te­ments. Il remet en cause le fon­de­ment même des visions du monde concur­rentes. La véri­table ques­tion n’est pas : « Jus­qu’où suis-je prêt à suivre Jésus ? » Elle est plus pro­fonde : « Qui est Jésus ? » De la réponse à cette ques­tion dépend toute l’o­rien­ta­tion de notre vie.


Outils pédagogiques

Contexte de l’É­van­gile

Mat­thieu 10.37–42 consti­tue la conclu­sion du dis­cours mis­sion­naire (Mat­thieu 10). Après avoir choi­si les Douze, Jésus les envoie annon­cer la proxi­mi­té du Royaume de Dieu. Il ne leur cache aucune dif­fi­cul­té : ils ren­con­tre­ront l’op­po­si­tion, les divi­sions fami­liales, les per­sé­cu­tions et le rejet. Les der­niers ver­sets résument le cœur de cet ensei­gne­ment. Le dis­ciple doit pré­fé­rer le Christ à toute autre réa­li­té, accep­ter le che­min de la croix et recon­naître que le moindre ser­vice accom­pli au nom de Jésus pos­sède une valeur éter­nelle. Ce pas­sage pré­pare déjà les grands appels au renon­ce­ment qui jalon­ne­ront le reste de l’É­van­gile selon Mat­thieu jus­qu’à la Pas­sion.

Le lien entre les trois lec­tures

Les trois lec­tures racontent une même his­toire sous trois angles com­plé­men­taires.

En 2 Rois 4, la Suna­mite accueille le pro­phète de Dieu avec une foi simple et concrète. Son hos­pi­ta­li­té devient le lieu d’une béné­dic­tion inat­ten­due : Dieu lui accorde un fils.

En Romains 6, Paul explique que cette grâce atteint désor­mais son accom­plis­se­ment en Jésus-Christ. Le croyant est uni à sa mort et à sa résur­rec­tion ; il reçoit une vie nou­velle.

En Mat­thieu 10, Jésus montre les consé­quences de cette vie nou­velle. Celui qui appar­tient au Christ lui donne désor­mais la pre­mière place et mani­feste cette fidé­li­té jusque dans les actes les plus simples.

Ain­si, l’ac­cueil de la Parole (2 Rois), l’u­nion au Christ (Romains) et le dis­ci­pu­lat (Mat­thieu) forment un seul mou­ve­ment.

La place du texte dans l’his­toire du salut

Le récit de la Suna­mite appar­tient encore au temps des pro­phètes, lorsque Dieu pré­pare pro­gres­si­ve­ment la venue du Mes­sie. Les miracles d’É­li­sée annoncent déjà la puis­sance créa­trice du Christ.

Avec Romains 6, nous entrons dans le temps de l’ac­com­plis­se­ment. Ce que les pro­phètes annon­çaient devient réa­li­té par la mort et la résur­rec­tion de Jésus.

L’É­van­gile décrit enfin la vie du peuple de la Nou­velle Alliance. Les dis­ciples ne vivent plus seule­ment dans l’at­tente des pro­messes ; ils vivent désor­mais des pro­messes accom­plies.

Le Christ au centre

L’en­semble des lec­tures converge vers la per­sonne du Christ.

Éli­sée n’est qu’un ser­vi­teur envoyé.

Paul annonce l’œuvre du Sau­veur.

Jésus révèle sa propre auto­ri­té divine.

Le texte de Mat­thieu est par­ti­cu­liè­re­ment remar­quable. Jésus réclame une fidé­li­té abso­lue qui, dans l’An­cien Tes­ta­ment, n’ap­par­te­nait qu’au Sei­gneur. Cette exi­gence mani­feste impli­ci­te­ment sa divi­ni­té.

Le fil de l’al­liance

L’al­liance de grâce appa­raît tout au long des lec­tures.

Dieu visite la Suna­mite par pure grâce.

Il donne la vie là où régnait la sté­ri­li­té.

En Christ, cette grâce atteint sa plé­ni­tude : le croyant reçoit une vie nou­velle.

Cette vie pro­duit une obéis­sance libre et recon­nais­sante.

Ain­si, l’ordre de l’al­liance demeure tou­jours le même :

Dieu appelle.

Dieu donne.

L’homme répond par la foi.

Cette foi devient une vie consa­crée.

Ques­tions pour un groupe biblique

Pour­quoi Jésus demande-t-il d’être aimé plus que les membres de notre propre famille ?

Que signi­fie concrè­te­ment « por­ter sa croix » aujourd’­hui ?

En quoi Romains 6 per­met-il de com­prendre les exi­gences de Mat­thieu 10 ?

Quels liens observes-tu entre l’hos­pi­ta­li­té de la Suna­mite et les paroles de Jésus sur l’ac­cueil des dis­ciples ?

Quels atta­che­ments risquent aujourd’­hui de prendre la pre­mière place dans notre cœur ?

Pour­quoi Jésus ter­mine-t-il son ensei­gne­ment par l’exemple d’un simple verre d’eau ?

Repères exé­gé­tiques

Le verbe grec φιλέω (phi­leō) sou­ligne ici un atta­che­ment affec­tif pro­fond. Jésus ne condamne pas cet amour, mais refuse qu’il devienne supé­rieur à l’a­mour dû au Sei­gneur.

Le mot σταυρός (stau­ros), « croix », désigne l’ins­tru­ment romain d’exé­cu­tion. Avant la Pas­sion, il évoque déjà l’a­bais­se­ment, le renon­ce­ment et l’ac­cep­ta­tion de la volon­té de Dieu.

Le verbe λογίζομαι (logi­zo­mai) en Romains 6.11 signi­fie « tenir pour vrai », « consi­dé­rer comme une réa­li­té acquise ». La sanc­ti­fi­ca­tion com­mence par une juste com­pré­hen­sion de notre union avec le Christ.

Pour aller plus loin

Lire Mat­thieu 16.24–26, où Jésus reprend l’ap­pel à por­ter sa croix.

Com­pa­rer avec Luc 14.25–33 sur le coût du dis­ci­pu­lat.

Relire Hébreux 13.1–2, qui reprend le thème de l’hos­pi­ta­li­té envers les ser­vi­teurs de Dieu.

Médi­ter Phi­lip­piens 3.7–11, où Paul consi­dère toutes choses comme une perte à cause de la connais­sance de Jésus-Christ.

Phrase à rete­nir

« Le Christ ne demande pas la pre­mière place parce qu’il veut dimi­nuer notre vie, mais parce qu’il est le seul capable de nous don­ner la vie véri­table. »


Textes liturgiques

Les textes litur­giques pro­po­sés ici sont direc­te­ment ins­pi­rés des lec­tures bibliques du jour. Ils sont conçus pour un culte réfor­mé, dans le res­pect de sa struc­ture, de sa sobrié­té et de sa théo­lo­gie.
Ils peuvent être uti­li­sés tels quels ou adap­tés selon le contexte local (voir le menu « Culte » du site).

Les psaumes et can­tiques sont choi­sis dans le recueil Arc-en-Ciel, lar­ge­ment uti­li­sé dans les Églises réfor­mées fran­co­phones.
Le recueil est dis­po­nible en ligne ici :
https ://www.arc-en-ciel.ch

Les paroles et les musiques des psaumes et can­tiques pro­po­sés sont éga­le­ment acces­sibles sur le blog, dans la sec­tion « Psaumes et can­tiques ».

Salu­ta­tion et invo­ca­tion

La grâce et la paix vous sont don­nées de la part de Dieu notre Père et de notre Sei­gneur Jésus-Christ.

Notre secours est dans le nom du Sei­gneur,
qui a fait les cieux et la terre.

Prions.

Dieu éter­nel et tout-puis­sant, tu nous appelles à suivre ton Fils et tu nous donnes, par ton Esprit, la force de répondre à cet appel. Ouvre nos cœurs à ta Parole. Affer­mis notre foi. Fais de nous un peuple qui t’ap­par­tienne sans par­tage, afin que notre vie tout entière rende gloire à ton saint Nom. Par Jésus-Christ, notre Sei­gneur. Amen.

Ado­ra­tion

Sei­gneur notre Dieu, nous t’a­do­rons, car tu demeures fidèle à ton alliance de géné­ra­tion en géné­ra­tion.

Tu accom­plis tes pro­messes avec une sagesse par­faite.

Tu donnes la vie là où l’homme ne voit plus d’es­pé­rance.

Tu nous as unis à ton Fils dans sa mort et dans sa résur­rec­tion.

Tu fais de nous ton peuple et tu nous appelles à mar­cher dans une vie nou­velle.

À toi soient la gloire, la puis­sance et l’hon­neur, main­te­nant et pour les siècles des siècles.

Amen.

Loi de Dieu

Écou­tons la volon­té de Dieu.

« Tu aime­ras le Sei­gneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pen­sée. C’est le pre­mier et le plus grand com­man­de­ment. Et voi­ci le second, qui lui est sem­blable : Tu aime­ras ton pro­chain comme toi-même. » (Mat­thieu 22.37–39)

Le Sei­gneur Jésus nous rap­pelle aujourd’­hui qu’au­cun amour, si légi­time soit-il, ne peut prendre la place qui revient à Dieu seul.

Confes­sion du péché

Prions.

Sei­gneur notre Dieu,

nous recon­nais­sons que notre cœur est par­ta­gé.

Nous t’ai­mons sou­vent moins que nos sécu­ri­tés, nos habi­tudes, nos pro­jets ou notre répu­ta­tion.

Nous vou­lons suivre ton Fils sans tou­jours accep­ter le che­min de la croix.

Nous cher­chons par­fois à conser­ver notre vie au lieu de te la remettre avec confiance.

Par­donne notre manque de foi.

Renou­velle-nous par ton Esprit.

Apprends-nous à cher­cher d’a­bord ton Royaume.

Fais gran­dir en nous une obéis­sance libre, joyeuse et recon­nais­sante.

Nous te le deman­dons au nom de Jésus-Christ.

Amen.

Décla­ra­tion du par­don

Écou­tons la pro­messe de Dieu.

« Si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aus­si avec lui. » (Romains 6.8)

À tous ceux qui se repentent et mettent leur confiance en Jésus-Christ, j’an­nonce le par­don de Dieu.

En Jésus-Christ, nos péchés sont par­don­nés.

Nous sommes récon­ci­liés avec Dieu.

Mar­chons désor­mais dans la nou­veau­té de vie.

Amen.

Confes­sion de foi

Je crois en Dieu, le Père tout-puis­sant,
créa­teur du ciel et de la terre.

Je crois en Jésus-Christ,
son Fils unique, notre Sei­gneur,
qui a été conçu du Saint-Esprit,
est né de la vierge Marie,
a souf­fert sous Ponce Pilate,
a été cru­ci­fié,
est mort,
a été ense­ve­li,
est des­cen­du aux enfers.
Le troi­sième jour,
il est res­sus­ci­té des morts,
est mon­té au ciel,
il siège à la droite de Dieu le Père tout-puis­sant,
d’où il vien­dra juger les vivants et les morts.

Je crois au Saint-Esprit,
la sainte Église uni­ver­selle,
la com­mu­nion des saints,
la rémis­sion des péchés,
la résur­rec­tion de la chair
et la vie éter­nelle.

Amen.

Prière d’illu­mi­na­tion

Sei­gneur notre Dieu,

ouvre main­te­nant notre intel­li­gence par ton Esprit Saint.

Que ta Parole éclaire nos pen­sées, reprenne nos fausses sécu­ri­tés et for­ti­fie notre foi.

Donne-nous d’en­tendre aujourd’­hui la voix de notre bon Ber­ger, afin que nous le sui­vions avec confiance et per­sé­vé­rance.

Par Jésus-Christ, notre Sei­gneur.

Amen.

Lec­tures bibliques

Pre­mière lec­ture : 2 Rois 4.8–11, 14–16a

Psaume : Psaume 89

Épître : Romains 6.3–4, 8–11

Évan­gile : Mat­thieu 10.37–42

Courte prière après les lec­tures

Sei­gneur, ta Parole est véri­té.

Grave-la dans nos cœurs.

Qu’elle porte aujourd’­hui un fruit abon­dant dans notre foi, notre espé­rance et notre obéis­sance.

Amen.

Thème de la pré­di­ca­tion

Le Christ avant tout : perdre sa vie pour la trou­ver
Mat­thieu 10.37–42

Prière d’in­ter­ces­sion

Sei­gneur notre Dieu,

nous te ren­dons grâce pour ton Église répan­due à tra­vers le monde.

Affer­mis-la dans la fidé­li­té à l’É­van­gile.

Donne à tous les pas­teurs, anciens, diacres et res­pon­sables de ser­vir avec humi­li­té et fidé­li­té.

Nous te prions pour les peuples éprou­vés par la guerre, la vio­lence ou la misère.

Fais pro­gres­ser la jus­tice, pro­tège les inno­cents et ins­pire aux res­pon­sables des déci­sions conformes au bien com­mun.

Nous te confions les familles divi­sées, les per­sonnes seules, les malades, les per­sonnes âgées, les endeuillés et tous ceux qui tra­versent l’é­preuve.

Que la conso­la­tion du Christ les sou­tienne.

Nous te prions pour ceux qui exercent des res­pon­sa­bi­li­tés au ser­vice de la nation, par­ti­cu­liè­re­ment les mili­taires, les soi­gnants, les forces de sécu­ri­té et tous ceux qui veillent sur leurs conci­toyens.

Donne-leur sagesse, cou­rage et inté­gri­té.

Fais de nous une Église accueillante, fidèle à ta Parole, géné­reuse envers ceux que tu envoies et per­sé­vé­rante jus­qu’au retour de ton Fils.

Nous t’a­dres­sons toutes ces prières au nom de Jésus-Christ, notre Sei­gneur.

Amen.

Envoi

Allez dans la paix du Christ.

Que votre vie témoigne de Celui qui vous a appe­lés des ténèbres à son admi­rable lumière.

Aimez le Sei­gneur de tout votre cœur.

Ser­vez votre pro­chain avec joie.

Et gar­dez les yeux fixés sur Jésus-Christ, le chef et le consom­ma­teur de la foi.

Béné­dic­tion

Que le Sei­gneur vous bénisse et vous garde.

Que le Sei­gneur fasse res­plen­dir sur vous son visage et vous accorde sa grâce.

Que le Sei­gneur tourne sa face vers vous et vous donne sa paix.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Amen.


Psaumes et cantiques

Le Psaume 89 s’im­pose natu­rel­le­ment comme psaume prin­ci­pal. Dans le Psau­tier de Genève, il chante la fidé­li­té inébran­lable de Dieu envers son alliance. Il fait écho à la pro­messe accor­dée à la Suna­mite, à la vie nou­velle annon­cée en Romains et à la fidé­li­té deman­dée par le Christ dans l’É­van­gile. Il convient par­ti­cu­liè­re­ment comme psaume d’ou­ver­ture ou après la salu­ta­tion, afin de pla­cer toute l’as­sem­blée sous le signe de la fidé­li­té de Dieu.

Le Psaume 121 – Je lève mes yeux vers les mon­tagnes consti­tue un excellent chant avant la pré­di­ca­tion. Issu du Psau­tier de Genève, il exprime la confiance du croyant qui marche sous la garde du Sei­gneur. Son thème rejoint l’ap­pel du Christ à le suivre avec confiance mal­gré les dif­fi­cul­tés.

Le can­tique Arc-en-Ciel 623 – Ô prends mon âme (Frances Rid­ley Haver­gal, XIXᵉ siècle) est par­ti­cu­liè­re­ment adap­té après la pré­di­ca­tion. Cette consé­cra­tion entière au Sei­gneur répond direc­te­ment aux paroles de Jésus : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. » Son conte­nu théo­lo­gique met l’ac­cent sur l’of­frande de toute la per­sonne à Dieu.

Le can­tique Arc-en-Ciel 405 – Mon Dieu, mon Père convient bien après la confes­sion du péché ou avant les inter­ces­sions. Il exprime la confiance filiale née de la grâce, en har­mo­nie avec Romains 6 et la vie nou­velle don­née en Jésus-Christ.

Le can­tique Arc-en-Ciel 471 – À toi la gloire (Edmond Budry, 1884) peut ser­vir de chant d’en­voi. Cen­tré sur la résur­rec­tion du Christ, il fait natu­rel­le­ment écho à Romains 6 : parce que le Christ est res­sus­ci­té, les croyants marchent eux aus­si dans une vie nou­velle.

Ces choix répondent aux cri­tères pri­vi­lé­giés du pro­jet CULTE : prio­ri­té au Psau­tier de Genève, can­tiques his­to­ri­que­ment solides, forte den­si­té biblique et cohé­rence avec les lec­tures du jour.

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