Loi de Dieu

Le chrétien et la Loi de Dieu – Vincent Bru

Centre cultu­rel luthé­rien de Paris, le Ven­dre­di 12 octobre 2001.

Intro­duc­tion 

Le rôle de la Loi de Dieu dans la vie de l’Église et du chré­tien, tel est donc le thème de ma confé­rence, qui s’inscrit dans le pro­lon­ge­ment de l’exposé de Paul Wells sur la ques­tion her­mé­neu­tique.

Alors je vou­drais sim­ple­ment ce soir déga­ger quelques pistes concer­nant non plus seule­ment le fon­de­ment de l’éthique chré­tienne dans sa spé­ci­fi­ci­té et dans le débat contem­po­rain, mais encore les impli­ca­tions de la Loi de Dieu pour notre vie indi­vi­duelle et sociale.

J’insiste sur ces deux dimen­sions indis­so­ciables, à la fois indi­vi­duelle et sociale, de l’éthique chré­tienne d’un point de vue réfor­mée.

Ce qui est valable pour l’Église et les chré­tiens, ce qui est vrai pour eux, indi­vi­duel­le­ment, l’est for­cé­ment aus­si pour la socié­té en géné­ral, pour le monde.

Si la Loi de Dieu a bel et bien un rôle spé­ci­fique à jouer dans la vie de l’Église, elle n’en a pas moins des impli­ca­tions dans tous les domaines de la vie, tant indi­vi­duelle que sociale.

Cela étant dit, j’aimerais pour com­men­cer vous dire pour quelles rai­sons ce sujet de la Loi de Dieu me semble vrai­ment impor­tant et même pri­mor­dial dans la situa­tion que nous connais­sons aujourd’hui.

La pre­mière rai­son, c’est qu’on assiste, depuis plu­sieurs décen­nies déjà, à une déli­ques­cence de la morale et du droit, dans nos socié­tés sécu­la­ri­sées, lié au fait que l’on ne sait plus très bien au fond sur quel fon­de­ment il est encore pos­sible de les fon­der.

Ce qui semble bien carac­té­ri­ser le droit aujourd’hui, c’est le rela­ti­visme, qui tend à sup­pri­mer toute dis­tinc­tion objec­tive entre le bien et le mal.

Dans un article récent de la Revue Réfor­mée sur la situa­tion reli­gieuse et morale des Etats-Unis, le pro­fes­seur Peter Jones montre com­bien l’ensemble des pays occi­den­taux a été impré­gné de l’idéologie, à bien des égards anti-chré­tienne, de la révo­lu­tion sociale des années 60.

Cette révo­lu­tion, par­tie des milieux étu­diants, a for­te­ment ébran­lé les valeurs alors cou­ram­ment admises, avec notam­ment le res­pect dû aux auto­ri­tés, la sexua­li­té hété­ro­sexuelle nor­ma­tive, et la spi­ri­tua­li­té biblique aux­quelles on a sub­sti­tué les notions d’autorité per­son­nelle et auto­nome, de sexua­li­té dite « libé­rée » et la spi­ri­tua­li­té orien­tale.

Les résul­tats de cette révo­lu­tion sociale se sont vite fait sen­tir dans la socié­té puisque les pays ayant été les plus tou­chés sont aujourd’hui les lea­ders dans le monde en matière d’avortement, de divorce, de por­no­gra­phie, d’homosexualité et de fémi­nisme radi­cal.

Donc, il y a dans ce constat de la situa­tion à la fois reli­gieuse et morale de l’Occident, une pre­mière rai­son de s’intéresser de près à la façon dont l’Ecriture Sainte, la Bible nous parle des exi­gences de la Loi de Dieu, fon­de­ment de l’éthique et du droit.

La deuxième rai­son de l’importance de notre sujet, c’est que pour de nom­breux chré­tiens aujourd’hui, la rela­tion, le rap­port entre l’Évangile et la Loi n’est pas tou­jours très bien per­çu, et que beau­coup de confu­sion règne dans les Églises dans ce domaine.

Et c’est ain­si qu’au léga­lisme pha­ri­saïque de cer­tains fon­da­men­ta­listes répond, à l’extrême oppo­sé, notam­ment par­mi les théo­lo­giens modernes, le laxisme et l’antinomisme le plus radi­cal, et il n’est pas très facile dans ce contexte d’avoir un point de vue éclai­ré.

Je revien­drai plus lon­gue­ment tout à l’heure sur ces deux dérives que l’on retrouve tout au long de l’histoire de l’Église que sont le léga­lisme d’une part, et l’antinomisme d’autre part.

Dans cet expo­sé, nous enten­dons pré­sen­ter de façon argu­men­tée et, nous l’espérons, suf­fi­sam­ment nuan­cée, une troi­sième voie, qui s’inscrit en faux avec ces deux écueils du léga­lisme et de l’antinomisme, et il s’agit de la théo­no­mie, qui nous paraît-être le point de vue le plus consé­quent avec l’enseignement de la Bible.

Ni léga­lisme, ni laxisme, mais la théo­no­mie, c’est-à-dire la Loi de Dieu droi­te­ment com­prise, et appli­quée à tous les domaines de la vie, pour le plus grand bon­heur des hommes.

Dans cet expo­sé, nous nous pro­po­sons plus par­ti­cu­liè­re­ment, d’aborder la ques­tion du rôle de la Loi de Dieu dans la vie de l’Église et du chré­tien dans le contexte de l’Alliance.

N’oublions pas que la théo­lo­gie Réfor­mée est par­mi les mul­tiples expres­sions de la Foi, une théo­lo­gie de l’Alliance.

C’est là ce qui fait sa spé­ci­fi­ci­té, et, croyons-nous aus­si, sa richesse et sa pro­fon­deur.

Alors voi­ci le plan de mon expo­sé.

Tout d’abord l’enseignement de la Bible au sujet de la Loi de Dieu et de son rôle, en par­ti­cu­lier dans la vie de l’Église.

Ensuite, nous mon­tre­rons com­ment les Réfor­ma­teurs, et notam­ment Cal­vin, ont com­pris le rap­port entre l’Évangile et la Loi, et le rôle de la Loi de Dieu, quelle est la place de la Loi dans l’économie du salut et dans le des­sein de Dieu.

En troi­sième lieu, nous mon­tre­rons quelques exemples d’oppositions anciennes et modernes à la Loi de Dieu, et com­ment la ten­dance anti­no­miste s’est mani­fes­tée dans l’histoire, et jusque dans l’Église.

Enfin nous nous effor­ce­rons de déga­ger les grandes lignes de la théo­lo­gie réfor­mée sur ce sujet de la Loi de Dieu.

1. La Loi de Dieu dans la Bible

Alors pre­mier point : la Loi de Dieu dans la Bible.

Par­ler de la Loi de Dieu dans la Bible, c’est for­cé­ment par­ler de l’Alliance.

En effet, la Loi nous est pré­sen­tée dans la Bible comme l’expression de la volon­té de Dieu envers sa créa­tion, et ce, dans le cadre de l’Alliance.

Cette Alliance, nous consta­tons, en lisant le Livre de la Genèse, que Dieu l’a d’abord conclue avec toute l’humanité, à tra­vers la per­sonne d’Adam, la tête de l’humanité.

Cette Alliance ori­gi­nelle, ou ada­mique, com­por­tait, comme dans toutes alliances, et tout au long de son his­toire, un aspect « loi », et un aspect « évan­gile ».

L’Alliance avec Adam, c’est déjà, dans un cer­tain sens, la mani­fes­ta­tion de la sei­gneu­rie de Dieu sur toute sa créa­tion, et l’expression de sa bon­té plus par­ti­cu­liè­re­ment envers l’homme, puisqu’il lui a fait le pri­vi­lège d’être son repré­sen­tant au sein de la créa­tion.

Dieu est en alliance avec Adam, avec l’homme, créé à l’image de Dieu, et avec lui seul !

Dans cette alliance, nous voyons qu’il y a déjà là à la fois des com­man­de­ments et des pro­messes.

Le contrat d’alliance qui lie l’humanité avec Dieu, et Dieu avec l’humanité, com­porte l’interdiction de man­ger de l’arbre de la connais­sance du bien et mal, et le com­man­de­ment de culti­ver le jar­din et de le gar­der, de pro­créer : voi­là pour l’aspect « com­man­de­ment », pour l’aspect « loi » ;

Mais l’alliance avec Adam com­porte de même la pro­messe de béné­dic­tion et de vie en suites de l’obéissance libre et joyeuse de l’homme au com­man­de­ment du Sei­gneur : voi­là pour l’aspect « pro­messe », l’aspect « Évan­gile ».

Notez que l’alliance ori­gi­nelle com­porte de même une sanc­tion, puisque la déso­béis­sance devait conduire l’humanité à la mort :

Gn 2.16  L’É­ter­nel Dieu don­na ce com­man­de­ment à l’homme : Tu pour­ras man­ger de tous les arbres du jar­din ;

17  mais tu ne man­ge­ras pas de l’arbre de la connais­sance du bien et du mal, car le jour où tu en man­ge­ras, tu mour­ras.

En conclu­sion, donc, on peut dire que dès le com­men­ce­ment de l’humanité, dès la créa­tion, Dieu a lui-même, libre­ment et sou­ve­rai­ne­ment, contrac­té une alliance de vie avec l’humanité, avec l’homme, dont Adam était la tête repré­sen­ta­tive.

Dans cette Alliance, la Loi et l’Évangile, c’est à dire la Loi, ce que Dieu attend des hommes, ses com­man­de­ments, et l’Évangile, ce que Dieu a fait, fait et fera pour nous, dans sa grâce, l’Alliance, donc, com­porte à la fois l’Évangile et la Loi, qui sont de ce fait inti­me­ment et indis­so­lu­ble­ment liés.

L’Évangile et la Loi sont comme l’avers et l’envers d’une médaille : ils marchent ensemble, et on ne peut les conce­voir qu’ensemble, indis­so­lu­ble­ment liés l’un à l’autre, de sorte que l’Évangile est incon­ce­vable sans la Loi, de même que la Loi est incon­ce­vable sans l’Évangile.

Alors main­te­nant, qu’en est-il de cette alliance ori­gi­nelle après l’intrusion du péché dans le monde, après la Chute ?

Ques­tion légi­time : La chute d’Adam, le péché ori­gi­nel, la rup­ture de l’Alliance, parce que c’est bien de cela qu’il s’agit ici : la rup­ture de l’alliance ori­gi­nelle de Dieu  a‑t-elle ren­du caduque cette alliance ?

L’homme est-il tou­jours, oui ou non, pla­cé sous l’ alliance de Dieu, qui le lie au créa­teur et à sa Loi, comme un vas­sal l’est à son suze­rain ?

C’est là pré­ci­sé­ment toute la por­tée de la révé­la­tion biblique, Ancien et Nou­veau Tes­ta­ments, que d’établir et de mani­fes­ter le carac­tère irré­vo­cable des pro­messes de Dieu, qui, mal­gré la faute, mal­gré le péché d’Adam, n’a pas aban­don­né l’humanité à son sort, à la mort, mais a renou­ve­lé son Alliance que les théo­lo­giens ont dès lors fort jus­te­ment nom­mée l’Alliance de grâce.

Avec Adam, avant la Chute, il s’agissait d’une Alliance de Vie, dans laquelle Adam était capable de répondre par­fai­te­ment aux exi­gences du Créa­teur.

Depuis la Chute, l’homme pécheur n’est plus à même de répondre aux exi­gences de Dieu, à ses com­man­de­ments, à sa Loi, et il est dès lors pla­cé, comme le dira plus tard l’apôtre Paul, sous la « malé­dic­tion de la Loi ».

La Loi n’est plus pour lui une règle de vie, une béné­dic­tion, une grâce qui le lie au créa­teur, à Dieu, mais elle lui rap­pelle sans cesse son péché, sa misère, et sa situa­tion de rup­ture, sa sépa­ra­tion d’avec Dieu.

A la ques­tion : « Com­ment connais-tu ta misère ? », le Caté­chisme de Hei­del­berg répond : « Par la Loi de Dieu » !

La Loi de Dieu nous révèle notre misère, et nous fait mesu­rer la dis­tance entre l’idéal posé par Dieu pour notre vie, et notre vrai situa­tion.

La Loi devient ain­si tel un péda­gogue qui nous conduit au Christ, le Sau­veur, en qui et par qui Dieu a renou­ve­lé son Alliance avec son peuple.

« Car le salaire du péché c’est la mort, mais le don gra­tuit de Dieu, c’est la vie éter­nelle, en Jésus-Christ » (Rm 6.23).

Ain­si, nous voyons que tout au long de la révé­la­tion biblique, il est ques­tion de cette nou­velle Alliance, l’alliance de grâce, l’alliance qui prend en compte désor­mais le péché de l’homme, et qui repose sur l’œuvre de la rédemp­tion accom­plie par Jésus-Christ par sa mort et sa résur­rec­tion.

Je dis bien tout au long de la révé­la­tion, car si l’on a cou­tume de par­ler d’un Ancien Tes­ta­ment, que l’on devrait d’ailleurs plu­tôt nom­mer « ancienne alliance », et d’un Nou­veau Tes­ta­ment, ce n’est qu’improprement que nous nom­mons les choses ain­si.

Car il n’y a jamais eu en réa­li­té qu’une seule et même Alliance depuis la Chute, et c’est l’Alliance de grâce !

Et cette Alliance com­porte, tout comme l’Alliance ori­gi­nelle, avec Adam, un aspect « loi » et un aspect »évan­gile ».

La Loi est l’expression de la volon­té de Dieu, et s’enracine dans la nature même de Dieu, la nature éthique de Dieu : elle est éter­nelle.

L’Ancien Tes­ta­ment nous révèle avec force et détails cette Loi, dont le Déca­logue consti­tue un résu­mé, lui-même résu­mé dans le double com­man­de­ments de l’amour de Dieu et du pro­chain.

Mais l’Évangile et incon­tes­ta­ble­ment aus­si pré­sent tout au long de cette his­toire du peuple d’Israël, et le Déca­logue l’atteste avec évi­dence puisqu’il com­mence en ces termes : « Je suis l’Eternel ton Dieu qui t’ai libé­ré de l’esclavage du pays d’Egypte » !

La libé­ra­tion, enten­dez l’Évangile, la pro­messe de vie, ce que Dieu a fait dans sa grâce pour nous, pré­cède le don de la Loi.

Le Nou­veau Tes­ta­ment, qui est seule­ment « nou­veau » dans le sens où, à la dif­fé­rence de l’ « ancien », celui qui devait venir, le Mes­sie, le Sau­veur, est là, il est venu, et il a tout accom­pli, le Nou­veau Tes­ta­ment, donc, com­porte de même, l’Évangile et la Loi, la Loi et l’Évangile, indis­so­lu­ble­ment liés, et ce n’est qu’improprement que l’on tend à oppo­ser l’Ancien Tes­ta­ment au Nou­veau Tes­ta­ment.

Les deux nous parlent en réa­li­té de la même Alliance, du même Salut, et de la même Loi, à la dif­fé­rence près que le Nou­veau Tes­ta­ment est à l’Ancien, ce que la fleur et au bour­geon, ou ce que la lumière est à l’ombre.

Le Nou­veau accom­plit plei­ne­ment l’Ancien auquel il est lié de façon orga­nique.

Il s’agit de la même réa­li­té, de la même « plante », du même orga­nisme.

Et c’est pour­quoi Jésus dit, dans le Ser­mon sur la Mon­tagne :

17  Ne pen­sez pas que je sois venu abo­lir la loi ou les pro­phètes. Je suis venu non pour abo­lir, mais pour accom­plir.

18  En véri­té je vous le dis, jus­qu’à ce que le ciel et la terre passent, pas un seul iota, pas un seul trait de lettre de la loi ne pas­se­ra, jus­qu’à ce que tout soit arri­vé.

Voi­là donc, en résu­mé, ce qui nous semble être l’enseignement de la Bible, dans ces grandes lignes, sur le rôle de la Loi, expres­sion de la volon­té éter­nelle de Dieu, guide, norme et miroir à la fois, indis­so­lu­ble­ment lié à l’Évangile qui en est le plein accom­plis­se­ment : Jésus-Christ est l’accomplissement de la Loi pour nous ; il est celui qui rend à nou­veau pos­sible l’Alliance, la com­mu­nion avec Dieu, de sorte que « nous ne sommes plus sous la condam­na­tion de la loi mais sous la grâce » (Romains) !

Veuillez m’excuser de cette pré­sen­ta­tion par trop som­maire, faute de temps, mais je vou­drais donc main­te­nant pas­ser au point sui­vant qui est :

2. Le rôle de la Loi de Dieu selon les Réfor­ma­teurs

Alors les Réfor­ma­teurs, et notam­ment Cal­vin, ont déve­lop­pé, appro­fon­di, pré­ci­sé la Doc­trine de l’Église plus par­ti­cu­liè­re­ment sur cette ques­tion du rap­port entre l’Évangile et la Loi.

Luther dira que le chré­tien est jus­ti­fié par la foi et par la foi seule­ment.

C’est le fameux sola fide !

La foi seule !

Le salut nous est accor­dé uni­que­ment sur la base de notre foi en Christ, et nul­le­ment en rap­port avec nos mérites, avec nos œuvres bonnes.

D’ailleurs, le même Luther insis­te­ra for­te­ment sur le fait qu’il n’y a pas, aux yeux de Dieu, d’œuvres « bonnes » indé­pen­dam­ment de la foi, en dehors de la foi en Dieu et en Jésus-Christ.

Donc pas de salut sans la foi.

La foi est la cause ins­tru­men­tale du salut.

« Sans la foi il est impos­sible d’être agréable à Dieu » dit l’Epître aux Hébreux.

Mais alors la Loi ? Quel est donc son rôle, puisqu’il ne s’agit nul­le­ment de trou­ver en elle notre salut ?

La Loi, l’obéissance à la Loi, n’a jamais et ne sau­ve­ra jamais per­sonne, depuis la Chute d’Adam, tout sim­ple­ment parce que la jus­tice de Dieu exige une obéis­sance par­faite, et que, comme le dit si bien le Caté­chisme de Hei­del­berg, « même le plus sain des chré­tiens n’a jamais ici-bas qu’un com­men­ce­ment d’obéissance », et comme le disait Cal­vin dans sa prière : « Nous trans­gres­sons tous les jours, et de plu­sieurs manières, tes saints com­man­de­ments, de sorte que nous atti­rons sur nous, par ton juste juge­ment, la condam­na­tion et la mort » !

C’est donc, avec les Réfor­ma­teurs, ce qu’il convient d’appeler le triomphe de la Grâce !

Le salut est par grâce, par le moyen de la foi, cela ne vient pas de nous, c’est le don de Dieu.

La doc­trine de la Pré­des­ti­na­tion ne fait d’ailleurs qu’appuyer ce carac­tère immé­ri­té de la grâce de Dieu, du salut, qui ne dépend aucu­ne­ment de nos œuvres, mais seule­ment du libre choix misé­ri­cor­dieux de Dieu.

Cela étant dit, les Réfor­ma­teurs ne se sont pas inté­res­sés qu’à la grâce, et ils ont déve­lop­pé aus­si une théo­lo­gie de la Loi de Dieu.

Rapi­de­ment, ils ont rele­vé ce que l’on a cou­tume de nom­mer les trois usages, ou fonc­tions de la Loi.

Il y a tout d’abord l’usage poli­tique ou civil de la Loi : la Loi dans son expres­sion juri­dique, qui concerne le droit des nations, et qui relève du Magis­trat ; la Loi comme garde-fou uti­li­sé par la grâce géné­rale de Dieu pour pro­cu­rer une cer­taine jus­tice civile par­mi les hommes.

Il s’agit ici de l’aspect judi­ciaire et poli­tique de la Loi de Dieu, qui concerne non seule­ment les indi­vi­dus mais encore, nous l’avons vu au début de cet expo­sé, la socié­té dans son ensemble, avec ses diverses ins­ti­tu­tions que son la famille, l’État, le tra­vail, ou l’éducation.

Ensuite il y a l’usage dit « péda­go­gique », ou « élenc­tique » : il s’agit de la Loi de Dieu conçue sous son aspect plus pro­pre­ment théo­lo­gique, la Loi comme miroir révé­lant à l’homme son vrai visage de pécheur, de contre­ve­nant à la Loi, et qui l’attire, de ce fait, tel un Péda­gogue, vers Jésus-Christ en qui se trouve le salut.

Enfin, les Réfor­ma­teurs ont rele­vé l’usage didac­tique ou nor­ma­tif, c’est-à-dire la Loi comme miroir et comme norme dans la vie du chré­tien fidèle.

Il s’agit ici de la loi morale de Dieu, telle qu’elle figure notam­ment dans le Déca­logue, et qui consti­tue la règle de gra­ti­tude et d’amour du croyant envers Dieu.

C’est plus par­ti­cu­liè­re­ment ce troi­sième aspect, ce troi­sième usage de la Loi qui nous inté­resse ce soir par rap­port au thème de notre expo­sé, mais ne croyons pas qu’il soit pos­sible de dis­so­cier cet usage des deux autres, qui lui sont étroi­te­ment liés.

La Loi de Dieu, tout comme Dieu lui-même, est Une, et ses mani­fes­ta­tions mul­tiples, ses dif­fé­rents aspects ne sont que les dif­fé­rentes facettes d’un même prisme, et il nous faut les consi­dé­rer ensemble pour en avoir une droite intel­li­gence.

Pour celles et ceux qui sou­hai­te­raient appro­fon­dir le sujet sur la Loi de Dieu chez les Réfor­ma­teurs, veuillez vous repor­ter à la bro­chure Keryg­ma de Pierre Cour­thial inti­tu­lée « La foi en pra­tique ».

Avant d’aborder le point sui­vant, je vou­drais dire quand même que c’est à tord que l’on a sou­vent oppo­sé Luther et Cal­vin sur la ques­tion du troi­sième usage de la Loi, l’usage moral, comme règle pour le chré­tien, même s’il est vrai que Cal­vin nous semble plus consé­quent que son aîné sur ce point.

Luther semble par­fois lais­ser entendre qu’il suf­fit de prê­cher l’Évangile pour que les croyants fassent ensuite, comme natu­rel­le­ment, ce que pres­crit la Loi, libre­ment et joyeu­se­ment.

Cal­vin, plus pes­si­miste sur les capa­ci­tés de l’homme même régé­né­ré, a davan­tage insis­té sur la néces­si­té de prê­cher l’Évangile et la Loi, insé­pa­ra­ble­ment, et ce, afin de for­ger des âmes fortes, des géné­ra­tions de chré­tiens à l’éthique irré­pro­chable.

Mais on ne peut pas dire que Luther et Cal­vin avaient un avis vrai­ment oppo­sé.

Il s’agit essen­tiel­le­ment d’une ques­tion d’accentuation, et l’important est bien de tenir ensemble ces deux expres­sions de l’Alliance que sont l’Évangile et la Loi.

Ma deuxième remarque, c’est que le Réfor­ma­teur Vau­dois, Pierre Viret, nous semble avoir mieux sai­si que Cal­vin, et plus encore que Luther, toute l’actualité et la per­ti­nence du pre­mier usage de la Loi, l’usage civil ou poli­tique.

Viret a magni­fié dans tous ses ouvrages la per­ti­nence de la Loi de Dieu sous tous ses aspects pour tous les domaines de la vie des hommes, y com­pris le domaine social, et non pas seule­ment indi­vi­duel.

Voi­ci ce qu’il dit : « Car les princes et les magis­trats doivent êtres sujets aux lois, et modé­rer leur gou­ver­ne­ment selon icelles. Car ils sont, non pas maîtres des lois, mais ministres d’icelles, comme ils sont ministres de Dieu, duquel toutes bonnes lois pro­cèdent. »[1]

Cette cita­tion est tirée de : Le monde à l’empire, publié à Genève en 1561.

Alors, de Pierre Viret il faut lire plus par­ti­cu­liè­re­ment son Ins­truc­tion Chré­tienne en la Loi et l’Évangile (Genève, 1564), qui n’a mal­heu­reu­se­ment pas été réédi­té en fran­çais depuis le XVIème siècle, pas plus d’ailleurs que son remar­quable ouvrage sur les Dix com­man­de­ments, dont je vous livre une cita­tion. Il s’agit de l’introduction. Viret dit ceci : « Dieu a vou­lu don­ner lui-même une loi qui ser­vit de règle à tous les hommes de la terre pour régler l’esprit, l’entendement, la volon­té et les affec­tions, tant de ceux qui doivent gou­ver­ner les autres que de ceux qui doivent être gou­ver­nés par eux (…) Donc, soit que nous veuillons bien être ins­truits pour nous savoir conduire et gou­ver­ner nous-mêmes en nos per­sonnes propres, en notre par­ti­cu­lier selon droit, rai­son et jus­tice, ou au gou­ver­ne­ment de nos mai­sons et familles, ou au gou­ver­ne­ment du bien public, cette loi pour­ra nous ser­vir de vraies éthiques, éco­no­miques et poli­tiques chré­tiennes, si elle est bien enten­due. » (p. 255).[2]

Je me per­mets de vous recom­man­der de même, dans la même ligne, l’ouvrage clas­sique du Réfor­ma­teur Stras­bour­geois Mar­tin BucerDu Royaume de Jésus-Christ (1558) [Paris, P.U.F., 1954].

Notons au pas­sage que cette com­pré­hen­sion du pre­mier usage de la loi, l’usage civil, a été par­ta­gée en par­ti­cu­lier par les Puri­tains, fon­da­teurs de la Nou­velle Angle­terre, et bien avant eux par l’Église des pre­miers siècles dont la Foi trans­for­ma de fond en comble les ins­ti­tu­tions de l’Empire Romain, et de celle du Haut Moyen Age, qui est par­ve­nu a impré­gner, dans une large mesure, le droit com­mun des nations de l’Occident chré­tien des ensei­gne­ments de la loi divine.

En France, je pense en par­ti­cu­lier à deux théo­lo­giens et apo­lo­gètes chré­tiens qui ont par­ti­cu­liè­re­ment réflé­chi à cet aspect de la Loi si mécon­nu aujourd’hui, selon lequel toute la Loi de Dieu consti­tue le fon­de­ment non seule­ment de la morale, mais encore du droit lui-même : Pierre Cour­thial, dans son der­nier livre Le jour des petits recom­men­ce­ments (L’Age d’Homme, 1996), et dans sa bro­chure : La foi en pra­tique (Ed. Keryg­ma, 1986) ; et Jean-Marc Ber­thoud, dont je vous recom­mande son Apo­lo­gie pour la Loi de Dieu (L’Age d’Homme, 1996).

Il me semble que dans notre situa­tion aujourd’hui, il serait indis­pen­sable que de nom­breux intel­lec­tuels chré­tiens s’attachent à la tra­duc­tion juri­dique des lois mosaïques dans le contexte de notre civi­li­sa­tion.

Sur ce, je ferme la paren­thèse sur cet aspect de la Loi, et je vous pro­pose donc de pas­ser main­te­nant à notre troi­sième point : l’opposition ancienne et moderne à la Loi de Dieu.

3. L’opposition ancienne et moderne à la Loi de Dieu

Notre pro­pos est donc ici de mon­trer com­ment l’antinomisme, c’est à dire l’opposition à la loi, s’est mani­fes­tée dans l’histoire, condui­sant à une mécom­pré­hen­sion de la Loi de Dieu et du lien indis­so­luble qui existe entre l’Évangile et la Loi.

L’un des pre­miers théo­lo­giens à avoir défen­du un sys­tème dans lequel la Loi de Dieu était conçue de façon essen­tiel­le­ment néga­tive, c’est le célèbre héré­tique du deuxième siècle, Mar­cion, dont on peut résu­mer la pen­sée comme suit :

« La thèse cen­trale de Mar­cion (mort en 160) était que l’Évangile chré­tien est exclu­si­ve­ment un Évan­gile d’amour à l’exclusion abso­lue de la loi. Cette doc­trine, qu’il déve­lop­pa par­ti­cu­liè­re­ment dans ses Anti­thèses, le condui­sit à reje­ter entiè­re­ment l’Ancien Tes­ta­ment. Le Dieu Créa­teur, ou Démiurge, révé­lé dans l’Ancien Tes­ta­ment, à par­tir de Genèse 1, était entiè­re­ment un Dieu de loi et n’avait rien de com­mun avec Jésus-Christ. »[3]

Ain­si, pour Mar­cion l’Évangile et la Loi, loin d’être inti­me­ment liés, étaient par­fai­te­ment incom­pa­tibles, et consti­tuaient deux époques, deux temps, deux sys­tèmes radi­ca­le­ment oppo­sés.

Dans son ouvrage les Anti­thèses, il se pro­pose de prou­ver que l’esprit de l’Ancien Tes­ta­ment est à tel point incom­pa­tible avec celui du Nou­veau, qu’il faut non seule­ment les sépa­rer tota­le­ment, mais encore les attri­buer à deux dieux dif­fé­rents.

Alors, vous convien­drez avec moi que cette posi­tion de Mar­cion est vrai­ment très radi­cale, et rares ont été ceux qui l’ont sui­vi jusqu’au bout de son rai­son­ne­ment.

Cepen­dant, force est de consta­ter que cette idée trom­peuse d’opposition entre l’Ancien et le Nou­veau Tes­ta­ment est quelque chose de récu­rant dans l’histoire de l’Église, et que beau­coup de chré­tiens, y com­pris « évan­gé­liques » s’y laissent prendre en réa­li­té.

Alors après Mar­cion il nous faut par­ler d’un autre célèbre anti­no­mien, Jean Agri­co­la (1492–1566), avec lequel Luther a eu de sérieuses dif­fi­cul­tés.

Agri­co­la insis­tait à tel point sur la jus­ti­fi­ca­tion par la foi qu’il pré­ten­dait que la loi était inutile pour être sau­vé, et que par consé­quent la Loi ne devait plus être prê­chée, et à ce titre, il eut des démê­lés avec les Réfor­ma­teurs parce qu’il ne com­pre­nait pas pour­quoi ils recom­man­daient aux pas­teurs la lec­ture, l’explication et l’observation des dix com­man­de­ments.

On peut se poser la ques­tion de savoir, aujourd’hui, com­bien de pas­teurs ont déjà prê­ché sur le Déca­logue.

Agri­co­la n’est pas si loin…

Alors, men­tion­nons de même, en dehors de l’Église cette fois-ci, l’antinomisme freu­dien et mar­xiste, qui a don­né jour au rela­ti­visme éthique et per­mis­sif de bon nombre de nos contem­po­rains.

Dans le domaine pro­fane, deux mou­ve­ments s’en sont en effet tout par­ti­cu­liè­re­ment pris à la Loi de Dieu : le mar­xisme et la psy­cha­na­lyse.

Le mar­xisme a sur­tout atta­qué l’application de la loi de Dieu dans le domaine public, celle-ci étant iden­ti­fiée à l’idéologie capi­ta­liste et bour­geoise.

Le Mani­feste Com­mu­niste de Marx consti­tue, à bien des égards, un anti-déca­logue, en refu­sant tout fon­de­ment trans­cen­dant à l’éthique.

Lénine a bien résu­mé cette posi­tion en disant : « Nous répu­dions toute mora­li­té pro­ve­nant d’une impul­sion étran­gère à l’humanité, étran­gère aux classes sociales… C’est pour­quoi nous disons : la morale consi­dé­rée en dehors de la socié­té humaine n’existe pas pour nous ; c’est un men­songe. »[4]

Freud de son côté se consi­dé­rait comme l’anti-Moïse, la Loi de Dieu, les inter­dits moraux, étant consi­dé­rés comme ce qui empê­chait l’épanouissement de la per­son­na­li­té, du moi.

A l’arrière plan de tous ces sys­tèmes anti­no­mistes se trouvent les notions de Jean-Jacques Rous­seau selon les­quelles l’homme, né bon, est alié­né par les situa­tions dans les­quelles il se trouve et par les struc­tures éthiques et sociales impo­sées par la socié­té.

Alors, une autre ten­dance anti­no­miste qu’il nous faut consi­dé­rer main­te­nant c’est celle qui s’exprime dans une large mesure, dans la théo­lo­gie moderne.

La théo­lo­gie moderne a vu le jour, ce n’est un secret pour per­sonne, à la suite du siècle des lumières, et notam­ment sous l’influence du phi­lo­sophe ratio­na­liste fran­çais René Des­cartes, plus tard de la phi­lo­so­phie idéa­liste de Kant.

En contraste avec la théo­lo­gie réfor­mée clas­sique, cette théo­lo­gie a pris cer­taines dis­tances par rap­port à l’enseignement tra­di­tion­nel de l’Église, de la Tra­di­tion de l’Église, avec un grand « T » : la Tra­di­tion dans le sens biblique de la Foi une et indi­vi­sible de l’Église expri­mée en par­ti­cu­lier dans les confes­sions de Foi.

Le propre de la théo­lo­gie moderne, quelle soit « libé­rale », ou « néo-ortho­doxe », ou encore « néo-libé­rale » ou « néo-néo-ortho­doxe », c’est de remettre en ques­tion le carac­tère objec­tif et nor­ma­tif de la Foi, et de reven­di­quer un plu­ra­lisme doc­tri­nal qui tend à rela­ti­vi­ser les affir­ma­tions théo­lo­giques et éthiques.

Je cite ici un théo­lo­gien de la Facul­té de Théo­lo­gie de Paris, Oli­vier Abel, qui dans un article récent de la Revue Études Théo­lo­giques et Reli­gieuses sur le thème « Bio­lo­gie et éthique » dit ceci : « L’éthique n’est pas pour nous l’objet d’un magis­tère qui pour­rait être confié à quelques sages iso­lés ou à quelques repré­sen­tants libres de légi­fé­rer au nom des silen­cieux repré­sen­tés (pas plus d’ailleurs qu’à une quel­conque majo­ri­té morale). C’est pour­quoi il n’y a pas d’avis, ni d’une com­mis­sion spé­ciale de la FPF, ni davan­tage du Comi­té Natio­nal d’Éthique, qui puisse être impo­sé à tous. » (p. 199)

Dans cette pers­pec­tive, donc, il ne sau­rait être ques­tion de défi­nir l’éthique de façon objec­tive et nor­ma­tive, qui soit valable pour tous, quelles que soient les situa­tions, et quelles que soient aus­si les époques.

Ce qui est récu­sé ici, c’est la notion même de magis­tère, qui, pour les tenants de la théo­lo­gie moderne, est for­cé­ment incom­pa­tible avec le prin­cipe néo-pro­tes­tant du « libre exa­men ».

Une éthique à pré­ten­tion uni­ver­selle et nor­ma­tive appa­raît comme étant incon­ci­liable avec la liber­té chré­tienne d’une part, et avec la men­ta­li­té ambiante, celle de l’homme moderne, indi­vi­dua­liste et auto­nome d’autre part.

L’éthique du pro­tes­tan­tisme libé­ral s’inscrit ain­si dans une pers­pec­tive exis­ten­tia­liste et évo­lu­tion­niste, pers­pec­tive selon laquelle ce qui était vrai hier ne l’est plus for­cé­ment aujourd’hui, et ce qui a valeur de norme aujourd’hui, demain, peut-être, sera deve­nu obso­lète.

Alors, pour être com­plet, il fau­drait de même par­ler ici de cer­taines ten­dances anti­no­mistes au sein même de la mou­vance évan­gé­lique, et je pense en par­ti­cu­lier ici au dis­pen­sa­tio­na­lisme.

Le dis­pen­sa­tio­na­lisme, qui découpe la Bible en une série de « dis­pen­sa­tions » qui s’opposent les unes aux autres, la der­nière ren­dant caduques les pré­cé­dentes, est par­ti­cu­liè­re­ment connu dans le monde fran­co­phone par la Bible Sco­field, et a impré­gné une par­tie non négli­geable des Églises évan­gé­liques.

Cette manière de divi­ser la Bible en dis­pen­sa­tions qui dif­fèrent entre elles et même se contre­disent conduit à une rela­ti­vi­sa­tion de la Loi et à une dépré­cia­tion très dom­ma­geable de l’Ancien Tes­ta­ment, ce que les Réfor­ma­teurs n’ont jamais fait.

4. Le rôle de la Loi de Dieu dans la théo­lo­gie réfor­mée confes­sante

Alors, au point où nous sommes par­ve­nus, je vou­drais main­te­nant déga­ger, de façon syn­thé­tique, les grandes lignes de la théo­lo­gie réfor­mée confes­sante concer­nant le rôle de la Loi de Dieu dans la vie de l’Église et du chré­tien.

Et je le ferai en cinq points, qui sont étroi­te­ment liés, et qu’il nous faut avoir pré­sents à l’esprit pour une juste com­pré­hen­sion du rap­port entre l’Évangile et la Loi, et du rôle de la Loi dans l’Église.

a. Pre­mier point : la sou­ve­rai­ne­té de Dieu dans tous les domaines de la vie.

C’est là l’un des prin­cipes direc­teurs de la Foi réfor­mée, autour duquel s’articulent tous les autres.

Dieu est Sou­ve­rain, il est au ciel, et nous sommes sur la terre, et il ne s’est pas reti­ré du monde après l’avoir créé, mais comme le dit Cal­vin, il est le Sou­ve­rain Gou­ver­neur du monde.

Abra­ham Kuy­per a dit de même à cet égard : « Il n’est pas de domaine de la vie des hommes dont le Christ ne puisse dire c’est à moi » !

Dieu est Sou­ve­rain, et il y a de ce fait une obli­ga­tion de la part de tous les hommes, d’obéir à ses com­man­de­ments, à sa Loi.

Il n’y a pas d’autonomie pos­sible, ou plu­tôt l’autonomie (= le péché !), le fait de vivre en dehors de la volon­té de Dieu, de sa Loi, conduit à la mort.

L’homme a été créé pour Dieu, et ce n’est que dans la recon­nais­sance de sa dépen­dance radi­cale par rap­port à Dieu qu’il peut décou­vrir et vivre sa vraie liber­té.

Non pas une liber­té d’autonomie, mais de théo­no­mie, une liber­té sous la Loi de Dieu, dans la dépen­dance avec Dieu, en qui nous avons la vie, le mou­ve­ment et l’être.

Rap­pe­lons que le cal­vi­nisme dont nous nous récla­mons, est d’abord une cer­taine com­pré­hen­sion des rap­ports de Dieu et du monde, dans laquelle l’homme ne peut expé­ri­men­ter sa liber­té en tant que créa­ture image de Dieu que dans la sou­mis­sion libre et joyeuse au Créa­teur, la source de tout Bien.

b. Le second point qu’il faut avoir à l’esprit pour bien com­prendre le rôle de la Loi de Dieu dans la vie de l’Église et du chré­tien dans la pers­pec­tive réfor­mée, c’est la ques­tion très contro­ver­sée aujourd’hui de la réa­li­té his­to­rique de la Chute.

Pour la théo­lo­gie moderne, Genèse 1 à 3 relèvent du mythe et ne sau­raient en aucune façon devoir être inter­pré­tés comme s’il s’agissait là, d’événements his­to­riques.

Le pro­fes­seur Hen­ri Blo­cher a bien mon­tré, dans son livre Révé­la­tion des Ori­gines, qu’une lec­ture atten­tive du texte ne per­met pas de dépouiller celui-ci de tout conte­nu his­to­rique.

Certes, tout n’y est pas for­cé­ment de l’histoire : il y a des images, des sym­boles, des façons de par­ler, mais tant le genre lit­té­raire, que l’interprétation qu’en donnent les autres livres de l’Ancien Tes­ta­ment, Jésus et les Apôtres, démentent qu’il s’agisse là d’un mythe.

Il y a de l’histoire, et notam­ment, nul, s’il pré­tend être fidèle à l’Ecriture, ne peut remettre sérieu­se­ment en ques­tion la réa­li­té his­to­rique d’Adam et Eve, d’une part, et plus impor­tant encore, la réa­li­té his­to­rique de la Chute, sur­ve­nue dans le temps, dans l’histoire, et dont la consé­quence a été la mort et la sépa­ra­tion d’avec Dieu.

Il me semble essen­tiel de bien insis­ter sur ce point, autre­ment c’est tout le mes­sage de l’Évangile et de la Loi de Dieu qui est faus­sé.

L’Évangile et la Loi dont l’intention n’est autre que la res­tau­ra­tion de l’image de Dieu en l’homme, cette image que la Chute a défor­mée, tan­dis que le péché nous prive de la com­mu­nion avec Dieu.

Si le péché ori­gi­nel consiste dans la déso­béis­sance à la Loi de Dieu, à la reven­di­ca­tion de l’autonomie, la décla­ra­tion d’indépendance de l’homme vis-à-vis de Dieu, la grâce consiste dans la res­tau­ra­tion de la com­mu­nion per­due avec Dieu et dans le par­don des péchés par la foi au Christ Sau­veur.

Vous voyez qu’il y a un lien étroit entre la Loi de Dieu, l’Évangile et la situa­tion de misère dans laquelle l’homme se trouve depuis la Chute.

C’est là le sché­ma cher à la théo­lo­gie réfor­mée « Créa­tion-Chute-Rédemp­tion » qui fait défaut à la théo­lo­gie moderne, ce qui conduit tout droit à l’antinomisme.

c. Le troi­sième point, je l’intitulerai le prin­cipe de l’antithèse.

La théo­lo­gie réfor­mée s’inscrit ici tout à fait dans la ligne de la pen­sée de Saint Augus­tin qui a remar­qua­ble­ment décrit dans son ouvrage La cité de Dieu, l’antithèse qui oppose dans tous les domaines, la Cité de Dieu à la Cité ter­restre, la Cité de ce monde en révolte contre Dieu, l’antithèse entre Jéru­sa­lem et Baby­lone, entre Christ et Satan.

La Loi de Dieu a un rôle déter­mi­nant à jouer dans ce com­bat, cette anti­thèse entre le péché et la grâce, entre la sou­mis­sion libre et joyeuse au Dieu de notre Salut, et la révolte pro­mé­théenne de l’homme contre Dieu.

La Loi de Dieu per­met d’établir de façon sure et cer­taine, de façon nor­ma­tive pour tous les temps, la dif­fé­rence entre le bien et le mal, qui ne sont pas sim­ple­ment des mots, des concepts, mais qui font par­tie de notre réa­li­té depuis la Chute.

Le bien et le mal, pour les chré­tiens, ne sau­raient être défi­nis de façon arbi­traire et en dehors de toute réfé­rence à Dieu et à une loi trans­cen­dante et abso­lue, comme c’est le cas des lois posi­tives qui gou­vernent nos socié­tés sécu­la­ri­sées.

Pour le chré­tien, le bien c’est ce que Dieu nous com­mande dans sa Parole, dans sa Loi, tan­dis que le mal, c’est ce qu’il nous défend.

Les consé­quences de la Chute ne per­met­tant plus aux hommes de dis­cer­ner droi­te­ment dans sa conscience et dans l’observation des mœurs le bien et le mal de façon cer­taine, comme dans le droit natu­rel, il importe, pour l’Église et les chré­tiens, de s’en tenir au dire de Dieu, à la Parole de Dieu, à sa Loi.

Nous n’avons pas à recher­cher une quel­conque syn­thèse avec le monde, un ter­rain com­mun sur la base d’une théo­lo­gie natu­relle, dans la défi­ni­tion du droit, mais nous devons faire valoir la Loi de Dieu dans tous les domaines de la vie : la famille, le mariage, l’État, la poli­tique, le droit, le tra­vail, l’avortement, l’euthanasie, la géné­tique.

Sur toutes ces réa­li­tés, l’Ecriture a quelque chose à dire pour le plus grand bon­heur des hommes, et pour le salut des nations.

Un théo­lo­gien contem­po­rain exprime cela très bien : « La rai­son pour laquelle cer­tains chré­tiens choi­sissent de cher­cher un fon­de­ment (« de la morale et du droit », P.C.) en l’homme, c’est qu’ils aspirent à trou­ver un ter­rain com­mun à tous les hommes et à toute la réa­li­té hors de Dieu. Ils veulent échap­per à ce qu’ils appellent un « sys­tème sec­taire de pen­sée ». Ils affirment la néces­si­té d’une phi­lo­so­phia per­en­nis, d’une phi­lo­so­phie per­ma­nente qui serait com­mune à tous les hommes en tant qu’hommes, en dehors de toute consi­dé­ra­tion théo­lo­gique. Ces chré­tiens pensent qu’ainsi ils peuvent éta­blir les véri­tés de la reli­gion chré­tienne d’une manière ration­nelle satis­fai­sante pour tous ; et qu’en place d’une révé­la­tion exclu­sive et bor­née pour­ra être éta­bli un ter­rain com­mun d’entente. »[5]

A l’inverse, tout chré­tien fidèle est appe­lé à « sanc­ti­fier en son chœur le Christ Sei­gneur, à être tou­jours prêt à la défense, avec dou­ceur et res­pect, de l’espérance chré­tienne devant qui­conque lui en demande compte. » (1 P 3.15–16)

L’éthique chré­tienne ne sau­rait, par consé­quent, se mettre à la remorque des phi­lo­so­phies et des éthiques non-chré­tiennes, mais bien s’enraciner tou­jours davan­tage dans le Trai­té d’Alliance que consti­tue l’Ecriture Sainte, la Bible, la Parole de Dieu, qui est tout entière Évan­gile et Loi, Loi et Évan­gile, et qui consti­tue la norme à laquelle il nous faut reve­nir tou­jours.

d. Qua­trième et der­nier point : après le prin­cipe de l’antithèse, le prin­cipe de la théo­no­mie.

Alors qu’entendons-nous par « théo­no­mie » ?

Théo­no­mie vient de deux mots grecs theos (Dieu) et nomos (loi).

La théo­no­mie désigne donc un prin­cipe de fidé­li­té, de recon­nais­sance et d’obéissance à la Loi de Dieu consi­dé­rée comme nor­ma­tive.

Le contraire de la théo­no­mie c’est l’autonomie : la reven­di­ca­tion de l’indépendance de la créa­ture par rap­port au Créa­teur, la volon­té de s’affranchir de la Loi de Dieu, et d’être à soi-même sa propre loi.

Le prin­cipe de la théo­no­mie en oppo­si­tion à l’autonomie est par­ti­cu­liè­re­ment illus­tré dans la Bible par la déso­béis­sance d’Adam et Eve dans le Para­dis : man­ger de l’arbre de la connais­sance du bien et du mal était en quelque sorte, l’expression d’une reven­di­ca­tion d’autonomie par rap­port à Dieu et à sa Loi.

La connais­sance du bien et du mal, le fait de déter­mi­ner la nature même du bien et d’en fixer les limites n’appartiennent qu’à Dieu seul.

La créa­ture est appe­lée à vivre et à s’épanouir dans ce cadre posé par Dieu, dans la recon­nais­sance de la sou­ve­rai­ne­té abso­lue de Dieu dans l’Alliance, et de la dépen­dance filiale dans laquelle Dieu nous a pla­cés.

Conclu­sion

Alors en conclu­sion je dirai ceci.

Face aux dérives que consti­tuent l’antinomisme ou, à l’opposé, le léga­lisme, la Bible nous exhorte à trou­ver notre plai­sir, notre bon­heur dans la Loi de Dieu.

La Loi de Dieu qui consti­tue l’autre ver­sant de l’Évangile, et sans laquelle le Salut serait dépouillé de toute signi­fi­ca­tion.

L’Évangile et la Loi sont comme l’avers et l’envers d’une médaille : ils consti­tuent tous deux les deux facettes de l’Alliance éter­nelle.

Tous deux doivent être l’objet de notre recon­nais­sance et de notre amour.

Le Salut de Dieu s’exprime dans son Évan­gile et dans sa Loi, sa Loi qui est source de vie, et dont l’obéissance ou la déso­béis­sance condi­tionnent l’avenir de notre monde : béné­dic­tion ou male­dic­tion.

« J’en prends aujourd’­hui à témoin contre vous le ciel et la terre :

j’ai mis devant toi la vie et la mort, la béné­dic­tion et la malé­dic­tion.

Choi­sis la vie, afin que tu vives, toi et ta pos­té­ri­té,

pour aimer l’E­ter­nel, ton Dieu, pour obéir à sa voix, et pour t’at­ta­cher à lui :

car de cela dépendent ta vie et la pro­lon­ga­tion de tes jours… »

(Deu­té­ro­nome 30.19s)

Amen !

Pas­teur Vincent Bru


[1] J.-M. Ber­thoud, p. 43, note 11.

[2] J.-M. Ber­thoud, p. 120.

[3] Mar­cion : The Oxford Dic­tio­na­ry of the Church, O.U.P., Oxford, 1966, p. 854, cite dans J.-M. Ber­thoud, p. 1007.

[4] Cité dans J.-M. Ber­thoud, p. 109.

[5] Rush­doo­ny, cité par P. Cour­thial, p. 225.


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