La Sainte Cène est l’un des deux sacrements institués par le Seigneur Jésus-Christ pour son Église. Elle n’est ni un simple symbole pédagogique, ni un rite mystique opérant mécaniquement la grâce. Elle est un signe visible de la grâce invisible, un sceau de l’alliance de grâce, un moyen ordinaire par lequel Dieu fortifie la foi de son peuple.
La manière dont une Église comprend et célèbre la Cène révèle profondément sa théologie. Elle engage la christologie (comment le Christ est-il présent ?), la sotériologie (comment la grâce est-elle reçue ?), l’ecclésiologie (qui administre le sacrement ?), et la doctrine de l’alliance (quel est le lien entre l’Ancien et le Nouveau Testament ?).
Dans le contexte actuel, deux dérives opposées apparaissent fréquemment :
– Une réduction symbolique qui vide la Cène de sa réalité spirituelle.
– Une sacralisation quasi magique qui attribue au rite une efficacité automatique.
La théologie réformée cherche une voie fidèle à l’Écriture : elle affirme une présence réelle du Christ, mais spirituelle ; elle confesse une efficacité véritable, mais liée à la foi ; elle maintient la dignité du sacrement, sans céder au ritualisme.
Cette page propose une présentation structurée de la doctrine réformée de la Sainte Cène :
– Son fondement biblique.
– Les grandes positions historiques sur la présence du Christ.
– Son enracinement dans la théologie de l’alliance.
– Les questions pastorales liées à sa fréquence.
– L’ordre liturgique qui en protège la dignité.
– Les conditions de sa célébration et de sa réception.
Il ne s’agit pas seulement d’exposer une doctrine, mais d’éclairer une pratique ecclésiale. La Cène n’est pas une abstraction théologique : elle est le repas du Seigneur donné à son Église pour nourrir sa foi, sceller sa promesse et rappeler jusqu’à la fin des temps que « Christ est mort, Christ est ressuscité, Christ reviendra ».
Comprendre la Cène, c’est mieux comprendre l’Église, l’alliance et la grâce elle-même.
I. Fondement biblique de la Sainte Cène
Institution par le Christ
La Cène ne trouve pas son origine dans une tradition ecclésiale tardive, mais dans l’acte même du Seigneur.
Dans Luc 22.19–20, Jésus prend le pain, rend grâce, le rompt et dit :
« Ceci est mon corps, qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. »
Puis il prend la coupe :
« Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, qui est répandu pour vous. »
Matthieu 26.26–28 reprend les mêmes paroles en les situant explicitement dans le cadre pascal.
L’apôtre Paul, en 1 Corinthiens 11.23–26, précise qu’il a « reçu du Seigneur » ce qu’il transmet. Il ne s’agit donc pas d’une coutume secondaire, mais d’une institution apostolique fondée sur le commandement du Christ.
La Cène appartient à l’Église parce qu’elle appartient d’abord au Seigneur.
Signification biblique
La richesse du sacrement se déploie en plusieurs dimensions complémentaires.
Mémorial
« Faites ceci en mémoire de moi » ne signifie pas un simple souvenir subjectif. Le mémorial biblique rend présent à la conscience de l’assemblée l’acte salvifique de Dieu.
La Cène rappelle l’œuvre accomplie une fois pour toutes à la croix. Elle recentre l’Église sur le Christ crucifié.
Communion
En 1 Corinthiens 10.16, Paul écrit :
« La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas la communion au sang de Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas la communion au corps de Christ ? »
Le mot « communion » (koinonia) indique une participation réelle. La Cène n’est pas seulement tournée vers le passé ; elle est participation actuelle au Christ vivant.
Proclamation
1 Corinthiens 11.26 affirme :
« Toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. »
La Cène est une proclamation visible de l’Évangile. Elle annonce publiquement le centre de la foi chrétienne : la mort rédemptrice du Christ.
Anticipation du Royaume
Jésus déclare qu’il ne boira plus du fruit de la vigne « jusqu’au jour où je le boirai nouveau avec vous dans le Royaume de mon Père » (Matthieu 26.29).
La Cène est ainsi orientée vers l’avenir. Elle anticipe le banquet eschatologique. Elle nourrit l’espérance.
Lien avec l’Ancien Testament
Pâque et accomplissement
La Cène est instituée dans le cadre du repas pascal. La Pâque rappelait la délivrance d’Égypte par le sang de l’agneau. Jésus se présente comme l’accomplissement de cette figure.
« Christ, notre Pâque, a été immolé » (1 Corinthiens 5.7).
Ainsi, la Cène ne surgit pas dans le vide : elle accomplit un schéma ancien de salut par le sang substitutif.
Alliance et repas d’alliance
Dans l’Écriture, les alliances sont souvent scellées par un repas. En Exode 24, les représentants d’Israël mangent en présence de Dieu après la ratification de l’alliance.
Lorsque Jésus parle de « nouvelle alliance en mon sang », il reprend ce langage. La Cène est le repas de l’alliance renouvelée et accomplie.
Dans la théologie réformée, cela est décisif : la Cène n’est pas un rite isolé, mais le signe d’une relation d’alliance entre Dieu et son peuple.
Conclusion de cette première partie
La Sainte Cène repose solidement sur l’institution du Christ, s’enracine dans l’histoire du salut et exprime à la fois mémoire, communion, proclamation et espérance.
Elle est un don de Dieu à son Église, destiné à fortifier la foi et à sceller la promesse de l’alliance de grâce.
La suite de l’étude abordera la question de la présence du Christ et les divergences historiques, afin de préciser la position proprement réformée.
II. La présence du Christ : clarifications nécessaires
La question centrale n’est pas : le Christ est-il présent ? Toutes les grandes traditions chrétiennes confessent, d’une manière ou d’une autre, une présence du Seigneur dans la Cène.
La vraie question est : comment est-il présent ?
L’histoire de l’Église a formulé plusieurs réponses majeures.
Les grandes positions historiques
1. Transsubstantiation
Dans l’Église catholique, la doctrine classique affirme que, lors de la consécration, la substance du pain et du vin est changée en la substance du corps et du sang du Christ, tandis que les apparences demeurent.
Le Christ est donc présent substantiellement, corporellement et localement sous les espèces eucharistiques. Cette position conduit logiquement à l’adoration de l’hostie et à la compréhension de la messe comme sacrifice non sanglant.
La préoccupation est de prendre au sérieux la parole : « Ceci est mon corps ».
La difficulté, du point de vue réformé, réside dans l’introduction d’une transformation ontologique non explicitement formulée dans l’Écriture et dans le risque d’une matérialisation de la présence.
2. Consubstantiation (présence sacramentelle luthérienne)
La tradition issue de Martin Luther refuse la transsubstantiation, mais maintient une présence corporelle réelle du Christ « dans, avec et sous » le pain et le vin.
Le pain demeure pain, mais le corps du Christ est réellement présent avec lui.
La divergence avec Rome porte sur la transformation de substance, mais la présence corporelle demeure affirmée.
La critique réformée interroge la cohérence christologique : l’humanité du Christ glorifié peut-elle être omniprésente sans confusion des natures ?
3. Symbolisme (Zwingli et certains évangéliques)
Chez Huldrych Zwingli, la Cène est essentiellement un mémorial. Elle est acte d’obéissance, proclamation et engagement communautaire.
Le Christ est présent par sa divinité, comme partout, mais il n’y a pas de présence particulière liée aux éléments.
Dans une partie du monde évangélique contemporain, cette approche s’est parfois réduite à un simple souvenir subjectif.
La théologie réformée estime qu’un tel mémorialisme risque d’appauvrir la profondeur sacramentelle et de minimiser 1 Corinthiens 10.16, qui parle de communion réelle.
4. Présence réelle spirituelle (position réformée)
La position réformée, notamment formulée par Jean Calvin, affirme :
– Le Christ est réellement donné dans la Cène.
– Il n’est pas localement contenu dans le pain.
– La communion est opérée par le Saint-Esprit.
– La réception est par la foi.
Il ne s’agit ni d’un matérialisme eucharistique ni d’un symbolisme vide, mais d’une véritable participation au Christ ressuscité.
Le pain reste pain.
Mais par l’Esprit, le croyant est uni au Christ vivant.
Ce que la théologie réformée affirme et refuse
Ce qu’elle affirme
- Une présence réelle par l’Esprit
Le Christ est véritablement donné. La Cène n’est pas une simple illustration pédagogique. Elle est moyen de grâce. - Une communion véritable
1 Corinthiens 10.16 parle de participation réelle. Cette participation est spirituelle mais non fictive. - Une efficacité liée à la foi
Le sacrement confirme la promesse pour ceux qui croient. Il fortifie une foi déjà suscitée par la Parole. - La cohérence christologique
Le Christ, selon son humanité, demeure au ciel. Il n’est pas multiplié ni localisé dans les éléments.
Ce qu’elle refuse
- Le matérialisme eucharistique
L’idée que le Christ serait physiquement enfermé dans le pain contredit la christologie et ouvre la voie à l’adoration des éléments. - L’efficacité automatique
Le sacrement n’agit pas indépendamment de la foi. Il n’est pas une mécanique sacrée. - Le mémorialisme vide
Réduire la Cène à un simple souvenir psychologique appauvrit la richesse biblique de la communion.
Synthèse
La position réformée se tient dans une tension féconde :
– Réalité du don sans transformation matérielle.
– Présence véritable sans localisation physique.
– Sacrement objectif sans automatisme magique.
– Mémoire vivante sans réduction symbolique.
La Cène est un mystère, mais un mystère bibliquement encadré. Elle exige rigueur théologique et humilité spirituelle.
La section suivante abordera la dimension d’alliance et les implications ecclésiologiques de cette compréhension.
III. La Cène et la théologie de l’alliance
Signe et sceau de l’alliance de grâce
Dans la théologie réformée, la Cène n’est pas un rite isolé ; elle est intégrée à l’économie de l’alliance.
Dieu ne sauve pas de manière abstraite. Il établit une alliance, avec des promesses, des obligations et des signes visibles. La Cène appartient à cette logique.
Elle est signe, parce qu’elle représente visiblement une réalité invisible :
– le corps livré,
– le sang répandu,
– le pardon acquis.
Elle est sceau, parce qu’elle confirme et ratifie la promesse divine dans le cœur des croyants. Elle n’ajoute rien à l’œuvre de la croix ; elle en atteste la validité pour nous.
La formule de Luc 22.20 est décisive :
« Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang. »
La Cène n’est pas seulement souvenir d’un événement passé ; elle est le repas de l’alliance renouvelée.
Continuité avec la circoncision et la Pâque
La théologie réformée insiste sur l’unité du plan de salut.
La circoncision était le signe d’entrée dans l’alliance abrahamique. Elle marquait l’appartenance au peuple de Dieu.
La Pâque rappelait la délivrance par le sang substitutif de l’agneau.
La Cène accomplit ces deux dimensions :
– Elle manifeste l’appartenance au peuple de la nouvelle alliance.
– Elle proclame la délivrance par le sang du véritable Agneau.
1 Corinthiens 5.7 affirme :
« Christ, notre Pâque, a été immolé. »
Il n’y a pas deux voies de salut, ni deux peuples distincts, mais une seule alliance de grâce administrée différemment avant et après l’incarnation.
La Cène est donc enracinée dans l’histoire du salut ; elle ne naît pas au XVIe siècle, mais à la croix.
Dimension communautaire et ecclésiale
La Cène n’est jamais un acte purement individuel.
1 Corinthiens 10.17 déclare :
« Puisqu’il y a un seul pain, nous qui sommes plusieurs, nous formons un seul corps. »
Participer à la Cène, c’est confesser :
– notre union au Christ,
– notre union les uns aux autres.
Elle est signe d’unité visible. C’est pourquoi la discipline ecclésiastique y est liée : la table exprime une communion réelle dans la foi et dans la vie.
Une compréhension individualiste de la Cène trahit sa nature.
IV. Fréquence de la Cène : discernement pastoral
La question de la fréquence ne relève pas uniquement de la tradition ; elle engage une réflexion théologique et pastorale.
Pratiques protestantes dans le monde
Les pratiques varient largement.
– Dans de nombreuses Églises réformées historiques : 4 à 6 célébrations par an.
– Dans d’autres communautés réformées : mensuelle ou bimensuelle.
– Dans certaines Églises presbytériennes et anglicanes : hebdomadaire.
– Dans plusieurs Églises évangéliques : mensuelle ou hebdomadaire selon la tradition locale.
– Dans les Églises issues du mouvement des « Églises de Christ » : généralement hebdomadaire.
Il n’existe pas d’uniformité mondiale. L’histoire montre une diversité constante.
Ce constat doit nous rendre prudents : la fréquence n’a jamais été un marqueur absolu d’orthodoxie.
La Cène hebdomadaire est-elle plus biblique ?
Arguments en faveur d’une célébration hebdomadaire
- Actes 20.7 évoque la fraction du pain le premier jour de la semaine.
- La Cène est un moyen de grâce ; pourquoi en priver l’Église ?
- Certains Réformateurs, dont Calvin, souhaitaient une célébration dominicale.
- La Cène est proclamation de l’Évangile : la proclamer chaque dimanche souligne la centralité de la croix.
Ces arguments sont sérieux et bibliquement défendables.
Arguments de prudence
- L’Écriture ne fixe pas explicitement une fréquence normative universelle.
- Une pratique hebdomadaire peut devenir routinière et banalisée si elle n’est pas accompagnée d’un enseignement solide.
- Le risque d’une attente implicite d’efficacité automatique augmente avec la répétition.
- La centralité de la prédication ne doit jamais être affaiblie.
La question n’est donc pas seulement : « Est-ce biblique ? »
Mais : « Comment cela sera-t-il vécu théologiquement et spirituellement ? »
Conclusion nuancée
La Cène hebdomadaire est bibliquement possible et historiquement défendable.
Elle n’est cependant pas imposée comme unique modèle.
La fidélité ne se mesure pas au nombre de célébrations, mais :
– à la clarté doctrinale,
– à la centralité de la Parole,
– à l’examen de soi,
– à la compréhension de l’alliance,
– à l’absence de superstition.
Une Église peut célébrer chaque semaine et être profondément réformée.
Elle peut célébrer mensuellement et être tout aussi fidèle.
Le discernement pastoral consiste à chercher ce qui nourrit réellement la foi sans banaliser le mystère, et sans glisser vers une compréhension magique du sacrement.
La Cène n’est pas une question de rythme mécanique, mais de vérité confessée et vécue.
V. Ordre et dignité du sacrement
Pourquoi la Cène n’est pas un moment informel
La Sainte Cène n’est pas un simple moment convivial au sein du culte. Elle n’est pas une pause fraternelle, ni une extension du café d’après-culte. Elle est un sacrement de l’alliance de grâce.
Lorsque Paul reprend sévèrement les Corinthiens (1 Corinthiens 11.17–22), c’est précisément parce qu’ils avaient transformé le repas du Seigneur en repas ordinaire, marqué par les divisions et le relâchement. Le problème n’était pas la joie, mais la banalisation.
La Cène implique :
– La mémoire de la mort du Christ.
– La proclamation publique de son sacrifice.
– La communion au corps et au sang du Seigneur.
– Le discernement du corps (1 Corinthiens 11.29).
On ne peut pas traiter légèrement ce que l’Écriture entoure d’un tel sérieux.
L’ordre liturgique n’est pas une rigidité humaine. Il est une manière de confesser, par la forme même du culte, la sainteté de ce que l’on célèbre.
La théologie réformée insiste sur la sobriété : ni théâtralisation mystique, ni relâchement familier. Une gravité paisible, centrée sur la Parole.
Critique des dérives « pique-nique »
Lorsque la Cène devient :
– un moment bruyant et désordonné,
– une distribution informelle sans cadre doctrinal,
– un acte improvisé sans lecture des paroles d’institution,
– un geste détaché de la prédication,
elle cesse d’être clairement identifiable comme sacrement.
Le problème n’est pas esthétique ; il est théologique.
Un climat excessivement relâché peut transmettre implicitement :
– que le sacrement n’est qu’un symbole parmi d’autres,
– que la présence du Christ n’a rien de spécifique,
– que l’examen de soi est secondaire.
Inversement, une mise en scène exagérément sacrale peut introduire une mystique quasi magique.
La voie réformée est celle d’un ordre simple, biblique, intelligible et centré sur l’Évangile.
VI. Qui peut célébrer la Sainte Cène ?
La question de la présidence de la Sainte Cène n’est pas une simple question d’organisation. Elle touche à l’ecclésiologie, à l’autorité spirituelle et à la compréhension même des moyens de grâce.
Dans la théologie réformée classique, la Cène est administrée par un ministre légitimement appelé et ordonné. Ce principe ne repose pas sur une conception sacerdotale du pasteur, mais sur une compréhension ordonnée du ministère de la Parole.
Le ministère ordonné
Le pasteur n’est pas un prêtre médiateur entre Dieu et les hommes. Christ seul est médiateur.
Cependant, le ministère ordonné est institué pour :
– Prêcher fidèlement la Parole.
– Administrer les sacrements.
– Veiller à la discipline.
– Garder la doctrine.
Les sacrements sont confiés à l’Église visible. Et dans l’Église visible, leur administration publique relève du ministère reconnu.
Confier la Cène à toute personne volontaire reviendrait à brouiller la distinction biblique des ministères et à affaiblir la structure ecclésiale.
La Réforme a supprimé le sacerdotalisme, non le ministère.
Lien entre Parole et sacrement
Dans la théologie réformée, la Parole et le sacrement sont inséparables.
La prédication annonce la promesse.
La Cène scelle la promesse.
Celui qui proclame l’Évangile est normalement celui qui administre les signes de l’Évangile.
Séparer ces fonctions reviendrait à détacher le sacrement de son explication doctrinale et pastorale.
La Cène n’est pas un geste technique ; elle est un acte théologique.
Rôle des anciens
La présidence pastorale n’exclut pas la collégialité.
Les anciens :
– Participent à la surveillance doctrinale.
– Veillent à la discipline.
– Assist ent à la distribution des éléments.
– Soutiennent pastoralement les membres.
Dans le modèle presbytérien-synodal, la Cène est un acte de l’Église tout entière, sous l’autorité collégiale du consistoire, mais présidé par le ministre de la Parole.
La Cène n’est jamais l’acte d’un individu isolé.
Exceptions possibles
La règle ordinaire est claire. Mais l’histoire de l’Église connaît des situations exceptionnelles.
- Absence prolongée de pasteur
Dans une communauté dépourvue temporairement de ministre, un ancien peut, sous autorité presbytérale ou synodale, recevoir délégation pour administrer la Cène. Il ne s’agit pas d’un droit personnel, mais d’une mesure d’économie ecclésiastique. - Situation de persécution ou d’isolement extrême
En contexte de guerre, de prison ou d’impossibilité totale d’accès à un ministre, le principe de nécessité peut s’appliquer. L’Église agit alors pour préserver les moyens de grâce sans abolir l’ordre. - Implantation d’Église
Un candidat au ministère peut administrer les sacrements sous supervision officielle et mandat explicite.
Ces exceptions confirment la règle : elles sont liées à des circonstances objectives, non à une revendication individualiste.
Ce qui n’est pas conforme à l’ecclésiologie réformée
– Une Cène organisée spontanément entre amis.
– Une célébration privée sans mandat ecclésial.
– Une présidence justifiée uniquement par le « sacerdoce universel ».
Le sacerdoce universel signifie que tous les croyants ont accès à Dieu par Christ. Il ne signifie pas que tous exercent publiquement les fonctions ministérielles.
Conclusion
La Cène est :
– Acte public de l’Église visible.
– Signe de l’alliance administré avec autorité.
– Lieu où s’exerce aussi la discipline.
Elle doit donc être confiée au ministère ordonné, dans l’ordre ecclésiastique reconnu.
Ce principe protège :
– La pureté doctrinale.
– L’unité de l’Église.
– La dignité du sacrement.
– La paix communautaire.
La liberté protestante n’est pas l’indifférenciation des rôles.
Elle est une liberté exercée dans l’ordre que Dieu a établi pour le bien de son Église.
VII. Se préparer à la Sainte Cène
La Sainte Cène n’est ni un rite automatique ni une récompense spirituelle pour chrétiens exemplaires. Elle est un don de grâce. Mais un don qui appelle une disposition du cœur conforme à l’Évangile.
Paul écrit : « Que chacun donc s’examine soi-même, et qu’ainsi il mange du pain et boive de la coupe » (1 Corinthiens 11.28). L’examen de soi n’est pas une option. Il est une condition biblique de la participation.
Examen de soi
L’examen de soi n’est pas une introspection maladive. Il ne s’agit pas de chercher en soi une perfection morale introuvable, mais de se placer à la lumière de la Parole.
Trois dimensions sont essentielles :
- La foi
Crois-je réellement que le salut repose sur l’œuvre du Christ seul ?
Vais-je à la Cène comme à un acte de foi, ou comme à une habitude ? - La repentance
Reconnais-je mes péchés ?
Suis-je engagé dans une lutte sincère contre eux ?
Il ne s’agit pas d’être sans péché, mais de ne pas s’y complaire.
- La communion fraternelle
Entretiens-je volontairement une rupture ou une haine envers un frère ou une sœur ?
Ai-je refusé toute réconciliation possible ?
La Cène est communion verticale et horizontale. On ne peut célébrer l’unité au Christ tout en cultivant sciemment la division.
L’examen de soi conduit normalement à la repentance… et la repentance conduit à la confiance renouvelée dans la grâce.
Peut-on se sentir indigne ?
Oui. Et c’est fréquent.
Mais il faut distinguer deux réalités très différentes.
Être indigne en soi
Aucun croyant n’est digne par lui-même de s’approcher de la table du Seigneur. Si la dignité personnelle était le critère, personne ne communierait.
Communier indignement
Paul ne dit pas : « Celui qui est indigne ne doit pas venir », mais : « Celui qui mange et boit indignement… » (1 Corinthiens 11.27).
Dans le contexte, il s’agit de :
– Mépriser l’Église.
– Agir sans discernement.
– Vivre dans l’irrévérence.
– Persévérer dans un péché non repenti.
Se sentir pécheur n’est donc pas un obstacle ; c’est souvent un signe de sensibilité spirituelle.
Refuser de se repentir, en revanche, est un obstacle sérieux.
La Cène n’est pas une récompense pour les forts.
Elle est nourriture pour les faibles qui s’attachent au Christ.
Celui qui se sent indigne à cause de ses fautes, mais qui cherche refuge en Christ, doit venir.
Celui qui se croit digne par lui-même devrait s’examiner davantage.
Discipline et excommunication
La Cène exprime l’unité visible du corps du Christ. Elle implique donc une dimension disciplinaire.
Dans certains cas graves, une Église peut suspendre un membre de la table du Seigneur. Cela concerne des situations où :
– Un péché public et sérieux est persévéré sans repentance.
– Toute correction fraternelle est rejetée.
– L’autorité de l’Église est méprisée.
– Le témoignage de l’Évangile est gravement compromis.
L’excommunication est une mesure extrême. Elle n’est ni punitive au sens vindicatif, ni définitive au sens de condamnation éternelle. Elle est un acte pastoral grave, destiné à provoquer une prise de conscience et, si possible, la repentance.
Exclure temporairement de la Cène signifie que la communion visible est rompue.
Mais le but demeure la restauration.
Deux dérives sont à éviter :
– Le laxisme : laisser communier sans discernement, au mépris de la sainteté du sacrement.
– L’abus d’autorité : utiliser la discipline pour régler des conflits secondaires ou des désaccords non essentiels.
La discipline protège :
– La pureté de l’Église.
– La dignité de la Cène.
– La conscience des fidèles.
– Le témoignage public de l’Évangile.
Conclusion
Se préparer à la Sainte Cène, c’est venir :
– Dans la foi.
– Dans la repentance.
– Dans la communion fraternelle.
– Dans l’humilité.
On ne vient pas parce qu’on est parfait.
On vient parce que Christ est parfait et que sa grâce est suffisante.
La table du Seigneur n’est ni un tribunal humain ni un rite magique.
Elle est le lieu où l’Église reçoit, ensemble, le signe et le sceau de l’alliance de grâce.
Annexe 1 – Tableau comparatif : Calvin, Luther, Zwingli (évangéliques) et Rome sur la Sainte Cène
Ce tableau vise à clarifier les différences théologiques majeures concernant la présence du Christ, la nature du sacrement et son efficacité.
| Point doctrinal | Calvin (réformé) | Luther (luthérien) | Zwingli / évangéliques | Rome (catholique) |
|---|---|---|---|---|
| Nature de la présence | Réelle et spirituelle | Réelle et corporelle « dans, avec, sous » | Symbolique ou mémorielle (varie selon évangéliques) | Réelle, corporelle et substantielle |
| Transformation des éléments | Non | Non (le pain reste pain) | Non | Oui (transsubstantiation) |
| Mode de présence | Par l’Esprit Saint ; le croyant est élevé vers Christ | Christ corporellement présent avec les éléments | Présence principalement commémorative | Changement de substance du pain et du vin |
| Rôle de la foi | Essentiel pour recevoir la grâce | Nécessaire pour en recevoir le bénéfice | Central (souvenir et engagement) | La grâce est objectivement présente, reçue fructueusement par la foi |
| Efficacité du sacrement | Moyen de grâce ; sceau de l’alliance | Moyen de grâce réel | Acte d’obéissance et de mémoire | Sacrement opérant la grâce ex opere operato |
| Christologie sous-jacente | Distinction claire des deux natures ; humanité non omniprésente | Communication des attributs ; présence corporelle possible | Accent sur l’humanité historique | Présence eucharistique substantielle |
| Adoration des éléments | Non | Non (pas d’adoration des espèces) | Non | Oui (adoration de l’hostie) |
| Sacrifice | Mémorial du sacrifice accompli | Mémorial réel | Mémorial symbolique | Réactualisation non sanglante du sacrifice |
Points de clarification importants
- Calvin
La présence est réelle mais spirituelle. Le Christ est véritablement donné, mais reçu par la foi, par l’action du Saint-Esprit. Il n’y a aucune transformation matérielle. - Luther
Le corps et le sang du Christ sont réellement présents avec le pain et le vin. Le pain reste pain, mais le Christ est corporellement présent « dans, avec et sous ». - Zwingli et une partie du monde évangélique
La Cène est principalement mémoriale. Elle proclame la mort du Seigneur et exprime l’engagement du croyant. Certains évangéliques contemporains parlent toutefois d’une présence spirituelle, mais sans la précision calvinienne. - Rome
Le pain et le vin deviennent substantiellement le corps et le sang du Christ. La messe est comprise comme sacrifice eucharistique. L’adoration des espèces consacrées est cohérente avec cette doctrine.
Synthèse théologique
La vraie ligne de fracture n’est pas entre « réel » et « symbolique », mais entre :
– Présence matérielle locale
– Présence réelle par l’Esprit
– Présence purement mémorielle
La position réformée cherche à maintenir la réalité du don sans tomber dans le matérialisme sacramentel.
Annexe 2 – La liturgie réformée minimale pour un vrai service de Sainte Cène
La Sainte Cène n’est ni un moment convivial improvisé, ni un simple prolongement fraternel du culte. Elle n’est pas un pique-nique religieux. Elle est un sacrement de l’alliance de grâce : un signe visible de la grâce invisible, institué par le Seigneur lui-même.
Dans la compréhension réformée, le Christ est réellement et spirituellement présent par l’action du Saint-Esprit. Cette présence n’est ni matérielle ni magique, mais elle est réelle. Cela implique gravité, ordre, clarté doctrinale et sobriété.
Une célébration désordonnée, improvisée ou purement émotionnelle contredit la nature même du sacrement.
Voici une structure minimale fidèle à la tradition réformée classique.
Liturgie eucharistique d’Hyppolyte
Voir de-même la page Liturgie.
Annexe 3 – Notice bibiographique réformée
(Doctrine de la Sainte Cène et sacramentologie)
Sources confessionnelles
Confession de foi de La Rochelle (1559), articles 34–38.
Texte fondateur des Églises réformées françaises, définissant les sacrements comme « signes et sceaux » de la grâce.
Confession de foi de Westminster (1647), chapitre 29.
Exposé systématique de la doctrine réformée de la Cène : présence spirituelle réelle, rejet de la transsubstantiation, lien entre foi et réception.
Catéchisme de Heidelberg (1563), questions 75–82.
Présentation pastorale et pédagogique de la communion au Christ dans la Cène.
Deuxième Confession helvétique (1566), chapitres 19–21.
Formulation claire de la présence réelle spirituelle et du rejet du matérialisme eucharistique.
Fiche théologique UNPREF sur le Sainte-Cène.
Réformateurs
Calvin, Jean. Institution de la religion chrétienne (1559), livre IV, chapitres 14–17.
Édition de référence : Vrin, éd. J.-D. Benoît.
Exposé majeur de la sacramentologie réformée, incluant la doctrine de la présence réelle spirituelle.
Calvin, Jean. Petit traité de la Sainte Cène (1541).
Texte pastoral fondamental expliquant la position réformée face à Rome et au luthéranisme.
Bullinger, Heinrich. Deuxième Confession helvétique (1566).
Formulation claire et synthétique de la position suisse réformée.
Théologiens réformés classiques
Turretin, François. Institutes of Elenctic Theology (1679–1685).
Discussion détaillée des controverses eucharistiques avec Rome et les luthériens.
Bavinck, Herman. Reformed Dogmatics, vol. 4.
Analyse systématique de la doctrine des sacrements dans la théologie réformée classique.
(Édition originale néerlandaise : Gereformeerde Dogmatiek, 1895–1901.)
Hodge, Charles. Systematic Theology, vol. 3.
Présentation classique presbytérienne de la doctrine des sacrements.
Études contemporaines réformées
Gerrish, B. A. Grace and Gratitude: The Eucharistic Theology of John Calvin. Fortress Press, 1993.
Étude académique de référence sur la théologie eucharistique de Calvin.
Letham, Robert. The Lord’s Supper: Eternal Word in Broken Bread. P&R Publishing, 2001.
Présentation claire et théologiquement dense de la doctrine réformée de la Cène.
Fesko, J. V. Word, Water, and Spirit: A Reformed Perspective on Baptism and the Lord’s Supper. Reformation Heritage Books, 2010.
Exposé systématique accessible et confessionnel.
McGraw, Ryan M. The Lord’s Supper: A Guide to the Heavenly Feast. Reformation Heritage Books, 2014.
Approche pastorale et pratique.
Perspective historique complémentaire
J. N. D. Kelly. Early Christian Doctrines.
Chapitre sur l’eucharistie dans l’Église ancienne (analyse historique, non confessionnelle).
Orientation générale
La bibliographie réformée insiste sur plusieurs constantes :
– La Cène comme signe et sceau de l’alliance de grâce.
– La présence réelle spirituelle du Christ.
– Le lien indissociable entre Parole et sacrement.
– Le rejet à la fois du matérialisme eucharistique et du mémorialisme réducteur.
Ces ouvrages permettent d’approfondir la doctrine à la fois dans sa dimension historique, confessionnelle et pastorale.
Outils pédagogiques pour fidèles et catéchumènes
- Questions de compréhension
– Pourquoi la Cène est-elle appelée « signe et sceau » ?
– Quelle est la différence entre présence réelle spirituelle et transsubstantiation ?
– Pourquoi la Cène ne produit-elle pas la grâce automatiquement ?
– En quoi la Cène est-elle liée à l’alliance de grâce ?
– Pourquoi la prédication doit-elle toujours accompagner la Cène ?
- Questions de discernement personnel
– Ai-je tendance à voir la Cène comme un simple symbole ?
– Ou comme un rite quasi magique ?
– Est-ce que je me prépare réellement avant d’y participer ?
– Ai-je des conflits non réglés avec des frères et sœurs ?
- QCM (pour catéchèse)
- La Cène est :
A. Un simple souvenir symbolique
B. Un sacrifice renouvelé
C. Un sacrement institué par Christ
Réponse : C - Dans la théologie réformée, le Christ est présent :
A. Matériellement dans le pain
B. Spirituellement par l’Esprit
C. Seulement dans la mémoire du croyant
Réponse : B - Peut-on communier sans foi vivante ?
A. Oui, la grâce agit automatiquement
B. Non, la foi est nécessaire pour recevoir le bénéfice
Réponse : B - Qui préside normalement la Cène ?
A. N’importe quel croyant
B. Le ministre ordonné
C. Le membre le plus ancien
Réponse : B - Se sentir pécheur est :
A. Une raison de ne jamais communier
B. Une raison de venir avec repentance
Réponse : B - Études bibliques guidées
Proposer une lecture suivie de 1 Corinthiens 10–11 avec :
– Analyse du contexte
– Identification des abus
– Application contemporaine
- Travail en groupe
Débat encadré :
« La Cène hebdomadaire renforce-t-elle la foi ou risque-t-elle de la banaliser ? »
Objectif : apprendre à distinguer doctrine et préférence personnelle.
Conclusion pédagogique
L’enjeu n’est pas seulement de connaître une doctrine correcte, mais d’entrer dans une compréhension vivante du sacrement :
– doctrinalement solide
– spirituellement nourrissante
– ecclésialement ordonnée
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