Publié en 1971 dans la revue Ichthus, ce texte de Pierre Courthial appartient aux interventions éthiques les plus caractéristiques de sa pensée : une question brûlante est replacée sous l’autorité de l’Écriture et dans une vision chrétienne globale de l’homme. La recension qui suit est de Vincent Bru. Elle précède l’édition du texte source, référencé dans sa pagination originale p. 2–7.
Recension et analyse théologique
Résumé de l’article
Publié dans Ichthus en juin 1971, « L’avortement : considérations éthiques » appartient à ces textes de Pierre Courthial qui manifestent immédiatement ce qui faisait la force de sa pensée : il ne traite jamais une question morale comme un problème isolé. Derrière le débat sur l’avortement se joue, pour lui, une question plus fondamentale : qui a autorité pour dire ce qu’est l’homme, ce qu’est la vie, ce qui est bien et ce qui est mal ? Le texte est donc moins une casuistique qu’une réflexion sur l’autorité de la Parole de Dieu appliquée à l’éthique.
Je relis ces pages avec une reconnaissance particulière. Pierre Courthial fut l’un de mes professeurs à la Faculté d’Aix-en-Provence, aujourd’hui Faculté Jean Calvin, et je lui suis infiniment redevable. Il demeure, à mes yeux, l’un des plus grands connaisseurs francophones de la pensée réformée internationale de sa génération. Sa culture théologique était immense, mais elle n’était jamais une érudition décorative : elle servait une conviction simple et exigeante – toute la vie doit être pensée sous la seigneurie de Dieu. Je lui dois beaucoup dans ma propre manière de concevoir la théologie comme intelligence chrétienne de l’ensemble de l’existence.
Le point de départ de Courthial est net. Il refuse que l’Église se contente, sur une question aussi grave, d’« appréciations humaines » variables selon les époques. Pour lui, l’éthique chrétienne ne peut être fondée sur l’autonomie de la conscience, le consensus social ou l’opinion dominante. Elle doit recevoir sa norme de l’Écriture. Cette démarche donne au texte une cohérence remarquable : avant de demander ce que la société autorise, il demande ce que Dieu commande et ce que l’être humain est devant son Créateur.
Grandes lignes et architecture
L’article progresse en six mouvements. Courthial commence par distinguer les différents motifs alors invoqués pour justifier l’avortement – médicaux, psychiatriques, psychologiques, sociaux, personnels, eugéniques ou liés à des situations extrêmes. Il se tourne ensuite vers les textes bibliques qui attestent, selon lui, que la vie prénatale est déjà placée sous le regard, l’appel et la souveraineté de Dieu. Vient alors la thèse centrale : l’avortement volontaire détruit une vie humaine innocente et ne peut donc être moralement neutralisé par le seul choix des adultes. Une quatrième partie examine le cas tragique où la vie de la mère et celle de l’enfant semblent entrer en conflit. Une cinquième refuse résolument la justification eugénique. La dernière élargit le propos : notre corps ne nous appartient pas souverainement, mais appartient à Dieu.
Appréciation critique générale
L’un des mérites du texte est précisément de ne pas s’arrêter à une condamnation abstraite. Courthial sait que l’avortement s’inscrit souvent dans des détresses réelles. Il refuse avec vigueur l’hypocrisie d’un conservatisme qui défendrait la vie à naître tout en se désintéressant des conditions sociales qui poussent des femmes vers l’avortement. Logement, travail, alcoolisme, solitude, misère familiale, éducation des enfants, soutien aux mères : l’éthique chrétienne doit aussi porter ces fardeaux. Ce point reste particulièrement actuel. Être véritablement « pro-vie » ne consiste pas seulement à interdire un acte ; cela oblige à créer, autant que possible, les conditions concrètes permettant d’accueillir la vie.
Sa critique de l’eugénisme est également forte. Courthial refuse qu’une société mesure la dignité d’une personne à son état de santé, à son utilité ou à la conformité de son corps à une norme. Le raisonnement est profondément chrétien : la valeur d’une vie ne dérive pas du jugement porté sur sa qualité, mais de son rapport à Dieu. Cette intuition demeure capitale dans un monde où les techniques de dépistage et de sélection peuvent rendre la tentation eugénique plus sophistiquée qu’en 1971.
Il faut néanmoins lire ce texte historiquement. Certaines données médicales, juridiques et sociales appartiennent au contexte français du début des années 1970 et ne doivent pas être reprises aujourd’hui sans actualisation. Plusieurs termes employés à l’époque pour parler du handicap sont devenus justement inacceptables. Certaines analogies historiques, notamment lorsqu’elles rapprochent avortement, paganisme et eugénisme totalitaire, ont une fonction d’alarme compréhensible mais gagneraient aujourd’hui à être formulées avec davantage de distinctions afin de ne pas confondre des phénomènes historiquement différents.
Sur le plan exégétique, l’usage d’Exode 21.22–25 demande également prudence : l’interprétation précise de ce passage est discutée. Mais l’argument de Courthial ne dépend pas de ce seul texte. Il s’inscrit dans un faisceau canonique plus large – vocation dès le sein maternel, providence divine, connaissance personnelle par Dieu, interdiction de tuer l’innocent – qui donne à sa position une assise beaucoup plus solide.
Ce que je retiens surtout de Courthial est son refus de séparer la loi et l’Évangile. La loi de Dieu nomme le mal et interdit à l’homme de s’ériger en propriétaire souverain de la vie. Mais l’éthique chrétienne ne s’achève pas dans la condamnation. Elle doit conduire à la repentance, à la grâce et à la restauration en Jésus-Christ. Une republication aujourd’hui doit donc dire aussi clairement qu’il existe, pour les femmes et les hommes marqués par un avortement, un pardon réel en Christ, sans minimisation du péché et sans enfermement dans la culpabilité.
Plus d’un demi-siècle après sa rédaction, ce texte n’est donc pas à répéter mécaniquement. Il est à recevoir, à éprouver par l’Écriture et à contextualiser. Mais son noyau demeure remarquablement actuel : la vie humaine n’est pas notre propriété, l’Écriture ne peut être subordonnée aux fluctuations du consensus, la dignité des plus vulnérables ne dépend pas de leur désirabilité sociale, et la fidélité morale de l’Église doit aller de pair avec une solidarité concrète. C’est exactement cette capacité de tenir ensemble doctrine, vision du monde et responsabilité pastorale qui faisait de Pierre Courthial un maître – et qui explique la dette immense que je reconnais envers lui.
Note sur l’auteur
Pierre Courthial (1914–2009) fut pasteur, professeur d’éthique et de théologie pratique, puis doyen de la Faculté libre de théologie réformée d’Aix-en-Provence. Il compte parmi les figures majeures du renouveau réformé confessant francophone du XXe siècle. Son œuvre se caractérise par une réception très large de la tradition réformée internationale, un attachement résolu à l’autorité de l’Écriture et une volonté constante d’étendre la confession chrétienne à l’ensemble des domaines de la vie. Pour situer plus largement son itinéraire et sa conception de la foi réformée, on pourra lire sur FOEDUS « La Foi Réformée en France – Pierre Courthial ».
Notice bibliographique
Pierre Courthial, « L’avortement : considérations éthiques », Ichthus, no 14, juin 1971, p. 2–7.
Bibliographie sommaire
- Pierre Courthial, Le jour des petits recommencements, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1996.
- Pierre Courthial, De Bible en Bible, Lausanne/Aix-en-Provence, L’Âge d’Homme/Kerygma, 2003.
- Pierre Courthial, « La Foi Réformée en France », FOEDUS.
- « L’avortement : considérations éthiques », Semper Reformanda.
Analyse théologique – approfondissement
La force proprement réformée de cet article tient d’abord à son ordre d’autorité. Courthial ne commence pas par la sociologie du débat ni par le droit positif, mais par la question de la norme. C’est le sola Scriptura appliqué à l’éthique : non pas l’idée que la Bible fournirait un article de code pour chaque situation, mais la conviction que l’Écriture révèle le Créateur, l’homme créé et déchu, la loi morale et la finalité de l’existence. L’éthique chrétienne reçoit donc sa forme d’une théologie de la création et de la providence.
Deuxième axe : la vie humaine est reçue avant d’être possédée. L’enfant à naître n’est pas évalué à partir de son degré d’autonomie, de sa santé, de son désir social ou de son utilité. Cette logique rejoint directement la doctrine biblique de l’homme créé à l’image de Dieu et, plus largement, la souveraineté de Dieu sur la vie. Elle explique la vigueur avec laquelle Courthial refuse l’eugénisme : personne ne reçoit le pouvoir de déterminer quelles vies méritent d’être accueillies parce qu’elles correspondent davantage à nos critères de normalité.
Troisième axe : Courthial refuse de séparer le commandement de la responsabilité communautaire. Une société qui interdit moralement l’avortement tout en abandonnant les femmes à la solitude, à la pauvreté ou à la pression sociale se contredit. Cette observation est particulièrement importante dans une perspective de théologie de l’alliance : le commandement de Dieu ne produit pas seulement des interdictions individuelles ; il appelle un peuple à porter les faibles, à exercer la justice et à créer des formes concrètes de solidarité.
Enfin, la republication exige de rendre plus explicite encore l’articulation loi–Évangile. La loi nomme le péché et protège l’innocent ; l’Évangile annonce le pardon pour le pécheur qui se confie en Jésus-Christ. La fidélité chrétienne refuse donc deux erreurs symétriques : banaliser l’avortement au nom de l’autonomie, ou parler de l’avortement de telle manière que celles et ceux qui en portent la blessure ne puissent plus entendre l’annonce de la grâce. La vérité et la miséricorde ne sont pas concurrentes. Elles se rencontrent en Christ.
Outils pédagogiques
Synthèse en cinq points
- La question décisive est celle de l’autorité : l’éthique chrétienne reçoit sa norme de l’Écriture.
- La vie prénatale relève de la souveraineté du Créateur et ne peut être réduite au désir ou à l’utilité sociale.
- L’argument eugénique est incompatible avec une dignité humaine qui ne dépend ni de la santé ni de la performance.
- Défendre la vie oblige aussi à combattre les conditions sociales qui rendent l’accueil de la vie plus difficile.
- La loi doit être annoncée avec l’Évangile : le péché est nommé, mais la grâce en Jésus-Christ demeure offerte.
Questions pour l’étude
- Pourquoi Courthial commence-t-il par l’autorité de l’Écriture plutôt que par le droit ou la médecine ?
- Quels textes bibliques de l’article sont les plus décisifs, et lesquels demandent davantage de discussion exégétique ?
- Comment distinguer une défense chrétienne de la vie d’un simple conservatisme moral ?
- En quoi le refus de l’eugénisme découle-t-il d’une doctrine chrétienne de l’homme ?
- Comment parler pastoralement de l’avortement sans affaiblir ni la vérité morale ni l’annonce du pardon ?
Textes bibliques à relire
Genèse 1.26–28 ; Exode 20.13 ; Psaume 139.13–16 ; Ésaïe 44.1–2 ; Luc 1.39–45 ; Romains 9.10–12 ; 1 Corinthiens 6.19–20.
Pour prolonger
Voir également « Massachusetts : quand le jugement médical devient la dernière limite ».
Texte intégral de Pierre Courthial
Référence : Pierre Courthial, « L’avortement : considérations éthiques », Ichthus, no 14, juin 1971, p. 2–7.
L’AVORTEMENT
Pierre Courthial
Doyen honoraire de la Faculté Libre de Théologie Réformée d’Aix-en-Provence
I. – L’avortement consiste en l’expulsion de l’embryon ou du fœtus hors de l’utérus maternel, ce qui le fait mourir. Il peut être soit naturel (fausse-couche), soit artificiel.
La responsabilité humaine est engagée aussi bien dans le premier cas, si la fausse couche est recherchée ou provoquée, que dans le second.
Les moyens de l’avortement peuvent être externes ou internes.
Les motifs invoqués pour « justifier » l’avortement sont divers et peuvent être qualifiés de :
thérapeutique, s’il s’agit de sauver la vie de la mère, psychiatrique, s’il s’agit d’éviter le développement d’une psychose profonde chez la mère, psychologique, s’il s’agit de préserver l’équilibre psychique de la mère,
social, s’il s’agit d’éviter l’accroissement de la famille,
personnel, si un parent ne veut pas de l’enfant,
eugénique, s’il s’agit de prévenir la naissance d’enfants tarés ou débiles, moral, dans les cas de viol ou d’inceste.
Plusieurs de ces motifs peuvent être conjugués.
Selon les législations des Etats, l’établissement de la frontière entre l’avortement licite et l’avortement illicite est variable.
Alors qu’à un extrême, certaines législations posent le principe de la liberté de décision et qu’à l’autre extrême telle législation interdit l’avortement sans aucune exception, la plupart des législations distinguent entre des avortements permis et des avortements interdits.
II. – Dans un monde imprégné du paganisme gréco-romain, et où l’avortement était une pratique généralement admise (PLATON et ARISTOTE l’avaient légitimé en certains cas), les chrétiens des premiers siècles, appuyés sur l’Ecriture[1] considéraient et enseignaient que l’avortement volontaire est un meurtre[2].
Pour les Pères et les Docteurs de l’Eglise ancienne, la vie humaine de l’embryon existait dès la conception et le rapport sexuel conjugal était considéré comme « saint ».
Ce point de vue de l’Eglise ancienne est rigoureusement celui de l’Ecriture. Ecoutons-la :
« Ouvrirais-je le sein maternel Pour ne pas laisser enfanter ? dit le Seigneur ; Moi qui fais naître Empêcherais-je d’enfanter ? dit ton Dieu » (Esaïe 66.9).
Jean est « rempli de l’Esprit Saint dès le sein de sa mère » (Luc 1.15).
Marie est « la mère du Seigneur » dès la conception virginale (Luc 1.43).
Le « dessein d’élection de Dieu » est à l’œuvre « quoique les enfants ne soient pas encore nés et qu’ils n’aient fait ni bien ni mal » (Rom. 9.11).
Le Seigneur fait et forme « dès la matrice » (Esaïe 44.2 et 46.3).
Job demande : « Pourquoi ne suis-je pas mort dès la matrice ? » (3.11).
Il apparaît clairement, à partir de ces affirmations scripturaires (et plusieurs autres pourraient être citées) que l’embryon est une vie humaine en son commencement et qu’il doit être estimé et respecté comme tel. C’est d’abord au Seigneur – avec son droit souverain et imprescriptible de vie et de mort – que cette vie humaine appartient.
Ecoutons encore le Psaume 139 :
« Tu m’as tissé dans le ventre de ma mère.
Je te célébrerai de ce que j’ai été fait d’une étrange et admirable manière. Tes oeuvres sont merveilleuses et mon âme le sait très bien.
Mes os ne t’ont pas été cachés lorsque j’ai été fait dans le secret, façonné comme une broderie dans les lieux bas de la terre.
Tes yeux ont vu mon être informe et dans ton livre (mes membres) étaient tous écrits ; de jour en jour ils se formaient lorsqu’il n’y en avait (encore) aucun » (15–16).
Dietrich BONHOEFFER, dans son Ethique, est dans la droite ligne de l’Ecriture Parole de Dieu, lorsqu’il affirme :
« Tuer l’embryon dans le sein de sa mère signifie violer le droit que Dieu accorde à la vie en gestation. La discussion de savoir s’il s’agit déjà d’un être humain ne fait que camoufler ce simple fait : Dieu a voulu créer un homme qu’on a intentionnellement empêché de naître. Ce n’est rien d’autre qu’un assassinat »,
et encore :
« Si l’enfant tient de Dieu le droit de vivre et s’il est déjà viable, le tuer intentionnellement face à la mort naturelle hypothétique de la mère est un acte extrêmement douteux. La vie de la mère est entre les mains de Dieu, la vie de l’enfant est anéantie arbitrairement. Il parait impossible de décider humainement laquelle des deux existences est la plus précieuse »[3].
III. – Le mouvement contemporain en faveur de l’avortement libre et gratuit fait partie du grand mouvement de retour au paganisme, prétendument « humaniste », dont nous sommes témoins. Les hommes entendent décider « du bien et du mal » sans plus avoir égard à la Parole de Dieu qui veut les éclairer, les sauver et les réintroduire en leur honneur et en leur bonheur d”« hommes de Dieu », d’hommes-images de Dieu.
Sur ce point de l’avortement, comme sur d’autres, il est demandé, réclamé, que les législations des divers Etats autorisent et préconisent un retour en arrière, une régression, vers une situation païenne pire encore que celle du paganisme pré-chrétien. De même que la multiplication des adultères ne peut en rien justifier l’abandon du principe du mariage monogamique, les statistiques (au reste contestables) concernant les avortements clandestins ne peuvent en rien justifier le « fœticide » légitimé et légalisé.
La question de l’avortement étant, au premier chef, une question spirituelle et éthique, il est proprement effarant que des théologiens « chrétiens » et des organismes d’Eglises perdent toute sensibilité biblique au point d’apporter leur appui et leur concours au mouvement en faveur de l’avortement.
Il ne s’agit certes pas de juger pharisaïquement des personnes, et, comme l’écrit Bonhoeffer[4], « lorsque cet acte de désespoir (l’avortement) procède d’une extrême solitude et d’une misère humaine ou sociale, la faute en incombe plutôt à la communauté qu’à l’individu » ; mais il n’empêche que l’avortement doit être défini comme le meurtre d’un innocent, et que l’Eglise et les chrétiens se doivent, et doivent au Seigneur Créateur et Sauveur, de le déclarer tel.
Le combat chrétien, quant à la réforme des législations, doit contribuer non pas à légaliser l’avortement mais à prévenir, autant que faire se peut, les conditions morales et sociales qui peuvent y pousser les individus.
IV. – En fait, dans la plupart des cas, l’avortement est devenu un des moyens – et le pire – du « contrôle des naissances ». Les cas où sont invoqués les motifs thérapeutique, psychiatrique et eugénique sont extrêmement rares.
Dans sa Dogmatique[5] Karl BARTH souligne que « celui qui détruit une vie en germe tue un être humain ; il ose, chose monstrueuse, disposer de la vie et de la mort d’autrui, prendre une vie qui, pas plus que la sienne, ne lui appartient, mais dont Dieu est le maître puisqu’il l’a donnée ».
Cependant il considère un cas-limite[6], celui où « deux vies sont en jeu : celle de l’enfant à naître et celle de la mère ».
Dans ce cas-limite, selon BARTH, la suppression de la vie de l’enfant peut être permise et prescrite après une réflexion scrupuleuse « devant Dieu et dans la responsabilité envers lui », et « dans l’assurance que Dieu daignera pardonner tout ce qui pourrait relever ici humainement de l’ordre du péché ».
A mon sens, c’est là une terrible décision pour tous ceux qu’elle concerne. Il est providentiel qu’un tel cas-limite devienne, en suite des progrès de la médecine, de plus en plus théorique. Sans pouvoir juger ceux qui ont cru ou croient pouvoir se résoudre à prendre une telle décision, je serai, sur ce point du cas-limite, plus réservé encore que BARTH.
V. – Si un point d’interrogation subsiste devant le motif thérapeutique de l’interruption volontaire de la grossesse, je pense qu’il n’en est pas de même devant les motifs psychiatrique et eugénique.
Certains psychiatres eux-mêmes rejettent la validité du motif psychiatrique. Un tel motif est plus souvent allégué que fondé. Et même quand il parait fondé, il ne peut l’être indubitablement. Le « remède » est pire que le « mal », et provoque plus que lui le développement d’une grave psychose.
Quant au motif eugénique, il fait intervenir un tel élément de probabilité (ou d’improbabilité) qu’il m’apparaît inadmissible pour des chrétiens. Combien de parents chrétiens, portant leur croix, peuvent témoigner que des enfants handicapés ont apporté à leurs vies de vraies et profondes bénédictions ! Combien d’enfants handicapés, combien de débiles, même profonds, ont vécu et vivent une existence baignée et éclairée par la lumière de Dieu !
Pour justifier l’avortement eugénique, une « prise de position » de la Fédération protestante de France évoque des vies « menacées dans leur propre viabilité future ».
Mais n’y a‑t-il pas un abîme entre ce que l’homme naturel déclare « viable » et ce que nous découvrons « viable » à la lumière de la Parole de Dieu ? L’homme sain (à nos yeux) et pécheur obstiné (aux yeux de Dieu) est-il plus « viable » qu’un être handicapé ou débile régénéré par l’Esprit Saint ?
Les Cahiers Laënnec, organe de l’aumônerie d’étudiants en médecine confiée à des « pères » jésuites, dans le numéro de mars 1971, affirment qu’un enfant conçu « ne sera jamais pleinement homme s’il doit naître un jour affligé d’infirmités effroyables ». M. Robert VOUIN, auteur de l’article, a‑t-il mesuré qu’il rejette ainsi, dans les ténèbres extérieures à l’humanité, des êtres actuellement vivants, affligés de telles infirmités ? En dehors de Jésus-Christ y a‑t-il jamais eu un homme « pleinement homme » ? Sous quelle norme et au nom de quoi des hommes peuvent-ils définir qui est « homme » et qui ne l’est pas ? Ce que HITLER et le nazisme ont osé définir au nom du racisme aryen, devrions-nous le définir au nom d’un nouveau racisme à prétentions humanistes ? Et, comme l’a écrit Carl F. H. HENRY dans The Christian Reformed Outlook (avril 1971) « si nous sommes libres de détruire la vie humaine et de nier sa dignité à telle étape, pourquoi pas à telle autre ? » Ne peut-on pas passer du foeticide eugénique à l’infanticide eugénique et à l’homicide eugénique ?
Ceux qui connaissent les Asiles John Bost, ce lieu saint à la fois effroyable et admirable, ceux qui ont eu à aimer, à servir, et à conduire vers Dieu de misérables créatures handicapées et débiles, loin de rejeter hors de l’humanité des êtres appelés par le Seigneur à son festin d’amour et de joie éternels, ne peuvent aucunement faire leurs les motifs eugéniques qui, aux yeux de certains, justifieraient l’avortement.
VI. – En fait, seule une prise de position ferme contre toute justification de l’avortement est bénéfique pour l’homme et pour le respect de la vie humaine.
Bénéfique pour les individus. L’adage de BLUMHARDT : « Vous appartenez à Dieu, vous les hommes ! » doit être maintenu, sans pharisaïsme et sans faiblesse, en toutes circonstances. La Loi de Dieu, si terrible quand elle juge notre péché, nous introduit et nous fait avancer, quand nous la recevons et l’acceptons, en Jésus-Christ, dans la repentance et la foi auxquelles nous sommes tous appelés, sur une route de reconnaissance et de vie (cf. le Psaume 119). Selon l’Ecriture Sainte, notre corps appartient, comme notre âme, à Dieu et non pas à nous-mêmes comme nous l’imaginons dans notre prétention insensée à l’autonomie. Dans l’amour, c’est la Vérité que nous devons professer pour nous-mêmes et pour le prochain : la Vérité vraie et non pas une vérité arrangée, accommodée, falsifiée. C’est la Vérité (Jésus-Christ ; la Parole de l’Ecriture) qui seule libère et secourt.
Bénéfique pour la recherche médicale. Quand la porte de l’avortement est fermée, la médecine est incitée à inventer, dans des directions légitimes, ce qui sauvera, par exemple, à la fois la mère et l’enfant, ou ce qui permettra – autre exemple – de prévenir des malformations, des maladies congénitales ou autres handicaps à craindre. En raison même des progrès de la médecine, beaucoup de risques ont déjà disparu et d’autres disparaîtront encore.
Bénéfique pour les législations. Il est bien certain que le refus d’une législation consacrant l’avortement oblige ceux-là mêmes (dont nous sommes) qui préconisent ce refus à rechercher, à réclamer et à promouvoir une autre et meilleure législation économique, sociale et politique que celle que nous connaissons. Refuser une législation ouverte à l’avortement ne serait qu’hypocrisie si, par conservatisme et aveuglement, n’étaient pas combattues, dans le même temps, les « causes » qui provoquent plusieurs à l’avortement.
Combien de malheureuses ont été (et sont) poussées à l’avortement par les conditions injustes d’existence auxquelles elles ont été (et sont) réduites ! Si l’avortement est un crime, sont aussi criminelles des situations que le conservatisme tolère et maintient. C’est toute une part de la législation présente concernant, par exemple, la famille, la sécurité professionnelle, l’habitat, l’éducation et l’alcoolisme qui doit être mise en cause.
Pour un certain nombre – à distinguer des autres – la tentation d’avorter est l’effet de causes auxquelles il faut s’attaquer, causes que nous devons discerner, dénoncer et vouloir supprimer, à la lumière de la Parole de Dieu, et qui expliquent en partie, sans pour cela le justifier, pourquoi trop d’êtres humains ont recours à l’avortement pour échapper, pensent-ils, à trop de misère.
Entre Madame qui se fait avorter aux moindres risques en payant très cher un grand « spécialiste » parce qu’il lui plait (et que cela arrange sa « liberté ») de ne pas avoir son enfant, et la mère de famille nombreuse, vivant dans un taudis avec un mari alcoolique, qui pleure en se résolvant à aller chez la « faiseuse d’anges » où va peut-être être ruiné à jamais le peu de santé qui lui reste, la distance morale est grande.
S’il est des crimes dont des individus portent la première responsabilité, il en est d’autres dont nous portons avec les criminels, criminels nous-mêmes à la mesure de notre indifférence et de notre lâcheté, une bonne part de responsabilité.
Cela aussi il faut le reconnaître et le dire. Pour changer.
[1] Cf. le VIe commandement : « Tu ne commettras pas de meurtre » et Exode 21.22, 23.
[2] Cf. Didaché 11, 2 ; Constitution Apostolique VII, 3 ; Tertullien : Apol. 9 ; Minucius Felix, Oct. XXX ; Basile : Epît. CLXXXVIII, 2 et 8 ; Jérôme : Epît. aux Romains XXIV, 4 ; Augustin : De Nupt. et Concup. I, 15 ; Concile d’Ancyre XXI, etc.)
[3] P. 141 de la traduction française.
[4] Ibid.
[5] Volume 16 de la traduction française, pp. 101 et ss.
[6] « en l’envisageant », écrit-il, « nous n’ouvrons pas une porte de derrière par où le crime, qui s’installe si aisément dans ce domaine, pourrait se réintroduire » p. 108.

Laisser un commentaire