L’avortement : considérations éthiques – Pierre Courthial

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Publié en 1971 dans la revue Ich­thus, ce texte de Pierre Cour­thial appar­tient aux inter­ven­tions éthiques les plus carac­té­ris­tiques de sa pen­sée : une ques­tion brû­lante est repla­cée sous l’autorité de l’Écriture et dans une vision chré­tienne glo­bale de l’homme. La recen­sion qui suit est de Vincent Bru. Elle pré­cède l’édition du texte source, réfé­ren­cé dans sa pagi­na­tion ori­gi­nale p. 2–7.


Recension et analyse théologique

Résumé de l’article

Publié dans Ich­thus en juin 1971, « L’avortement : consi­dé­ra­tions éthiques » appar­tient à ces textes de Pierre Cour­thial qui mani­festent immé­dia­te­ment ce qui fai­sait la force de sa pen­sée : il ne traite jamais une ques­tion morale comme un pro­blème iso­lé. Der­rière le débat sur l’avortement se joue, pour lui, une ques­tion plus fon­da­men­tale : qui a auto­ri­té pour dire ce qu’est l’homme, ce qu’est la vie, ce qui est bien et ce qui est mal ? Le texte est donc moins une casuis­tique qu’une réflexion sur l’autorité de la Parole de Dieu appli­quée à l’éthique.

Je relis ces pages avec une recon­nais­sance par­ti­cu­lière. Pierre Cour­thial fut l’un de mes pro­fes­seurs à la Facul­té d’Aix-en-Provence, aujourd’hui Facul­té Jean Cal­vin, et je lui suis infi­ni­ment rede­vable. Il demeure, à mes yeux, l’un des plus grands connais­seurs fran­co­phones de la pen­sée réfor­mée inter­na­tio­nale de sa géné­ra­tion. Sa culture théo­lo­gique était immense, mais elle n’était jamais une éru­di­tion déco­ra­tive : elle ser­vait une convic­tion simple et exi­geante – toute la vie doit être pen­sée sous la sei­gneu­rie de Dieu. Je lui dois beau­coup dans ma propre manière de conce­voir la théo­lo­gie comme intel­li­gence chré­tienne de l’ensemble de l’existence.

Le point de départ de Cour­thial est net. Il refuse que l’Église se contente, sur une ques­tion aus­si grave, d’« appré­cia­tions humaines » variables selon les époques. Pour lui, l’éthique chré­tienne ne peut être fon­dée sur l’autonomie de la conscience, le consen­sus social ou l’opinion domi­nante. Elle doit rece­voir sa norme de l’Écriture. Cette démarche donne au texte une cohé­rence remar­quable : avant de deman­der ce que la socié­té auto­rise, il demande ce que Dieu com­mande et ce que l’être humain est devant son Créa­teur.

Grandes lignes et architecture

L’article pro­gresse en six mou­ve­ments. Cour­thial com­mence par dis­tin­guer les dif­fé­rents motifs alors invo­qués pour jus­ti­fier l’avortement – médi­caux, psy­chia­triques, psy­cho­lo­giques, sociaux, per­son­nels, eugé­niques ou liés à des situa­tions extrêmes. Il se tourne ensuite vers les textes bibliques qui attestent, selon lui, que la vie pré­na­tale est déjà pla­cée sous le regard, l’appel et la sou­ve­rai­ne­té de Dieu. Vient alors la thèse cen­trale : l’avortement volon­taire détruit une vie humaine inno­cente et ne peut donc être mora­le­ment neu­tra­li­sé par le seul choix des adultes. Une qua­trième par­tie exa­mine le cas tra­gique où la vie de la mère et celle de l’enfant semblent entrer en conflit. Une cin­quième refuse réso­lu­ment la jus­ti­fi­ca­tion eugé­nique. La der­nière élar­git le pro­pos : notre corps ne nous appar­tient pas sou­ve­rai­ne­ment, mais appar­tient à Dieu.

Appréciation critique générale

L’un des mérites du texte est pré­ci­sé­ment de ne pas s’arrêter à une condam­na­tion abs­traite. Cour­thial sait que l’avortement s’inscrit sou­vent dans des détresses réelles. Il refuse avec vigueur l’hypocrisie d’un conser­va­tisme qui défen­drait la vie à naître tout en se dés­in­té­res­sant des condi­tions sociales qui poussent des femmes vers l’avortement. Loge­ment, tra­vail, alcoo­lisme, soli­tude, misère fami­liale, édu­ca­tion des enfants, sou­tien aux mères : l’éthique chré­tienne doit aus­si por­ter ces far­deaux. Ce point reste par­ti­cu­liè­re­ment actuel. Être véri­ta­ble­ment « pro-vie » ne consiste pas seule­ment à inter­dire un acte ; cela oblige à créer, autant que pos­sible, les condi­tions concrètes per­met­tant d’accueillir la vie.

Sa cri­tique de l’eugénisme est éga­le­ment forte. Cour­thial refuse qu’une socié­té mesure la digni­té d’une per­sonne à son état de san­té, à son uti­li­té ou à la confor­mi­té de son corps à une norme. Le rai­son­ne­ment est pro­fon­dé­ment chré­tien : la valeur d’une vie ne dérive pas du juge­ment por­té sur sa qua­li­té, mais de son rap­port à Dieu. Cette intui­tion demeure capi­tale dans un monde où les tech­niques de dépis­tage et de sélec­tion peuvent rendre la ten­ta­tion eugé­nique plus sophis­ti­quée qu’en 1971.

Il faut néan­moins lire ce texte his­to­ri­que­ment. Cer­taines don­nées médi­cales, juri­diques et sociales appar­tiennent au contexte fran­çais du début des années 1970 et ne doivent pas être reprises aujourd’hui sans actua­li­sa­tion. Plu­sieurs termes employés à l’époque pour par­ler du han­di­cap sont deve­nus jus­te­ment inac­cep­tables. Cer­taines ana­lo­gies his­to­riques, notam­ment lorsqu’elles rap­prochent avor­te­ment, paga­nisme et eugé­nisme tota­li­taire, ont une fonc­tion d’alarme com­pré­hen­sible mais gagne­raient aujourd’hui à être for­mu­lées avec davan­tage de dis­tinc­tions afin de ne pas confondre des phé­no­mènes his­to­ri­que­ment dif­fé­rents.

Sur le plan exé­gé­tique, l’usage d’Exode 21.22–25 demande éga­le­ment pru­dence : l’interprétation pré­cise de ce pas­sage est dis­cu­tée. Mais l’argument de Cour­thial ne dépend pas de ce seul texte. Il s’inscrit dans un fais­ceau cano­nique plus large – voca­tion dès le sein mater­nel, pro­vi­dence divine, connais­sance per­son­nelle par Dieu, inter­dic­tion de tuer l’innocent – qui donne à sa posi­tion une assise beau­coup plus solide.

Ce que je retiens sur­tout de Cour­thial est son refus de sépa­rer la loi et l’Évangile. La loi de Dieu nomme le mal et inter­dit à l’homme de s’ériger en pro­prié­taire sou­ve­rain de la vie. Mais l’éthique chré­tienne ne s’achève pas dans la condam­na­tion. Elle doit conduire à la repen­tance, à la grâce et à la res­tau­ra­tion en Jésus-Christ. Une repu­bli­ca­tion aujourd’hui doit donc dire aus­si clai­re­ment qu’il existe, pour les femmes et les hommes mar­qués par un avor­te­ment, un par­don réel en Christ, sans mini­mi­sa­tion du péché et sans enfer­me­ment dans la culpa­bi­li­té.

Plus d’un demi-siècle après sa rédac­tion, ce texte n’est donc pas à répé­ter méca­ni­que­ment. Il est à rece­voir, à éprou­ver par l’Écriture et à contex­tua­li­ser. Mais son noyau demeure remar­qua­ble­ment actuel : la vie humaine n’est pas notre pro­prié­té, l’Écriture ne peut être subor­don­née aux fluc­tua­tions du consen­sus, la digni­té des plus vul­né­rables ne dépend pas de leur dési­ra­bi­li­té sociale, et la fidé­li­té morale de l’Église doit aller de pair avec une soli­da­ri­té concrète. C’est exac­te­ment cette capa­ci­té de tenir ensemble doc­trine, vision du monde et res­pon­sa­bi­li­té pas­to­rale qui fai­sait de Pierre Cour­thial un maître – et qui explique la dette immense que je recon­nais envers lui.


Note sur l’auteur

Pierre Cour­thial (1914–2009) fut pas­teur, pro­fes­seur d’éthique et de théo­lo­gie pra­tique, puis doyen de la Facul­té libre de théo­lo­gie réfor­mée d’Aix-en-Provence. Il compte par­mi les figures majeures du renou­veau réfor­mé confes­sant fran­co­phone du XXe siècle. Son œuvre se carac­té­rise par une récep­tion très large de la tra­di­tion réfor­mée inter­na­tio­nale, un atta­che­ment réso­lu à l’autorité de l’Écriture et une volon­té constante d’étendre la confes­sion chré­tienne à l’ensemble des domaines de la vie. Pour situer plus lar­ge­ment son iti­né­raire et sa concep­tion de la foi réfor­mée, on pour­ra lire sur FOEDUS « La Foi Réfor­mée en France – Pierre Cour­thial ».


Notice bibliographique

Pierre Cour­thial, « L’avortement : consi­dé­ra­tions éthiques », Ich­thus, no 14, juin 1971, p. 2–7.

Bibliographie sommaire


Analyse théologique – approfondissement

La force pro­pre­ment réfor­mée de cet article tient d’abord à son ordre d’autorité. Cour­thial ne com­mence pas par la socio­lo­gie du débat ni par le droit posi­tif, mais par la ques­tion de la norme. C’est le sola Scrip­tu­ra appli­qué à l’éthique : non pas l’idée que la Bible four­ni­rait un article de code pour chaque situa­tion, mais la convic­tion que l’Écriture révèle le Créa­teur, l’homme créé et déchu, la loi morale et la fina­li­té de l’existence. L’éthique chré­tienne reçoit donc sa forme d’une théo­lo­gie de la créa­tion et de la pro­vi­dence.

Deuxième axe : la vie humaine est reçue avant d’être pos­sé­dée. L’enfant à naître n’est pas éva­lué à par­tir de son degré d’autonomie, de sa san­té, de son désir social ou de son uti­li­té. Cette logique rejoint direc­te­ment la doc­trine biblique de l’homme créé à l’image de Dieu et, plus lar­ge­ment, la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur la vie. Elle explique la vigueur avec laquelle Cour­thial refuse l’eugénisme : per­sonne ne reçoit le pou­voir de déter­mi­ner quelles vies méritent d’être accueillies parce qu’elles cor­res­pondent davan­tage à nos cri­tères de nor­ma­li­té.

Troi­sième axe : Cour­thial refuse de sépa­rer le com­man­de­ment de la res­pon­sa­bi­li­té com­mu­nau­taire. Une socié­té qui inter­dit mora­le­ment l’avortement tout en aban­don­nant les femmes à la soli­tude, à la pau­vre­té ou à la pres­sion sociale se contre­dit. Cette obser­va­tion est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante dans une pers­pec­tive de théo­lo­gie de l’alliance : le com­man­de­ment de Dieu ne pro­duit pas seule­ment des inter­dic­tions indi­vi­duelles ; il appelle un peuple à por­ter les faibles, à exer­cer la jus­tice et à créer des formes concrètes de soli­da­ri­té.

Enfin, la repu­bli­ca­tion exige de rendre plus expli­cite encore l’articulation loi–Évangile. La loi nomme le péché et pro­tège l’innocent ; l’Évangile annonce le par­don pour le pécheur qui se confie en Jésus-Christ. La fidé­li­té chré­tienne refuse donc deux erreurs symé­triques : bana­li­ser l’avortement au nom de l’autonomie, ou par­ler de l’avortement de telle manière que celles et ceux qui en portent la bles­sure ne puissent plus entendre l’annonce de la grâce. La véri­té et la misé­ri­corde ne sont pas concur­rentes. Elles se ren­contrent en Christ.


Outils pédagogiques

Synthèse en cinq points

  1. La ques­tion déci­sive est celle de l’autorité : l’éthique chré­tienne reçoit sa norme de l’Écriture.
  2. La vie pré­na­tale relève de la sou­ve­rai­ne­té du Créa­teur et ne peut être réduite au désir ou à l’utilité sociale.
  3. L’argument eugé­nique est incom­pa­tible avec une digni­té humaine qui ne dépend ni de la san­té ni de la per­for­mance.
  4. Défendre la vie oblige aus­si à com­battre les condi­tions sociales qui rendent l’accueil de la vie plus dif­fi­cile.
  5. La loi doit être annon­cée avec l’Évangile : le péché est nom­mé, mais la grâce en Jésus-Christ demeure offerte.

Questions pour l’étude

  • Pour­quoi Cour­thial com­mence-t-il par l’autorité de l’Écriture plu­tôt que par le droit ou la méde­cine ?
  • Quels textes bibliques de l’article sont les plus déci­sifs, et les­quels demandent davan­tage de dis­cus­sion exé­gé­tique ?
  • Com­ment dis­tin­guer une défense chré­tienne de la vie d’un simple conser­va­tisme moral ?
  • En quoi le refus de l’eugénisme découle-t-il d’une doc­trine chré­tienne de l’homme ?
  • Com­ment par­ler pas­to­ra­le­ment de l’avortement sans affai­blir ni la véri­té morale ni l’annonce du par­don ?

Textes bibliques à relire

Genèse 1.26–28 ; Exode 20.13 ; Psaume 139.13–16 ; Ésaïe 44.1–2 ; Luc 1.39–45 ; Romains 9.10–12 ; 1 Corin­thiens 6.19–20.

Pour prolonger

Voir éga­le­ment « Mas­sa­chu­setts : quand le juge­ment médi­cal devient la der­nière limite ».


Texte intégral de Pierre Courthial

Réfé­rence : Pierre Cour­thial, « L’avortement : consi­dé­ra­tions éthiques », Ich­thus, no 14, juin 1971, p. 2–7.

L’AVORTEMENT

Pierre Cour­thial
Doyen hono­raire de la Facul­té Libre de Théo­lo­gie Réfor­mée d’Aix-en-Pro­vence

I. – L’a­vor­te­ment consiste en l’ex­pul­sion de l’embryon ou du fœtus hors de l’u­té­rus mater­nel, ce qui le fait mou­rir. Il peut être soit natu­rel (fausse-couche), soit arti­fi­ciel.

La res­pon­sa­bi­li­té humaine est enga­gée aus­si bien dans le pre­mier cas, si la fausse couche est recher­chée ou pro­vo­quée, que dans le second.

Les moyens de l’a­vor­te­ment peuvent être externes ou internes.

Les motifs invo­qués pour « jus­ti­fier » l’a­vor­te­ment sont divers et peuvent être qua­li­fiés de :

thé­ra­peu­tique, s’il s’a­git de sau­ver la vie de la mère, psy­chia­trique, s’il s’a­git d’é­vi­ter le déve­lop­pe­ment d’une psy­chose pro­fonde chez la mère, psy­cho­lo­gique, s’il s’a­git de pré­ser­ver l’é­qui­libre psy­chique de la mère,

social, s’il s’a­git d’é­vi­ter l’ac­crois­se­ment de la famille,

per­son­nel, si un parent ne veut pas de l’en­fant,

eugé­nique, s’il s’a­git de pré­ve­nir la nais­sance d’en­fants tarés ou débiles, moral, dans les cas de viol ou d’in­ceste.

Plu­sieurs de ces motifs peuvent être conju­gués.

Selon les légis­la­tions des Etats, l’é­ta­blis­se­ment de la fron­tière entre l’a­vor­te­ment licite et l’a­vor­te­ment illi­cite est variable.

Alors qu’à un extrême, cer­taines légis­la­tions posent le prin­cipe de la liber­té de déci­sion et qu’à l’autre extrême telle légis­la­tion inter­dit l’a­vor­te­ment sans aucune excep­tion, la plu­part des légis­la­tions dis­tinguent entre des avor­te­ments per­mis et des avor­te­ments inter­dits.

II. – Dans un monde impré­gné du paga­nisme gré­co-romain, et où l’a­vor­te­ment était une pra­tique géné­ra­le­ment admise (PLATON et ARISTOTE l’a­vaient légi­ti­mé en cer­tains cas), les chré­tiens des pre­miers siècles, appuyés sur l’Ecriture[1] consi­dé­raient et ensei­gnaient que l’a­vor­te­ment volon­taire est un meurtre[2].

Pour les Pères et les Doc­teurs de l’E­glise ancienne, la vie humaine de l’embryon exis­tait dès la concep­tion et le rap­port sexuel conju­gal était consi­dé­ré comme « saint ».

Ce point de vue de l’E­glise ancienne est rigou­reu­se­ment celui de l’E­cri­ture. Ecou­tons-la :

« Ouvri­rais-je le sein mater­nel Pour ne pas lais­ser enfan­ter ? dit le Sei­gneur ; Moi qui fais naître Empê­che­rais-je d’en­fan­ter ? dit ton Dieu » (Esaïe 66.9).

Jean est « rem­pli de l’Es­prit Saint dès le sein de sa mère » (Luc 1.15).

Marie est « la mère du Sei­gneur » dès la concep­tion vir­gi­nale (Luc 1.43).

Le « des­sein d’é­lec­tion de Dieu » est à l’œuvre « quoique les enfants ne soient pas encore nés et qu’ils n’aient fait ni bien ni mal » (Rom. 9.11).

Le Sei­gneur fait et forme « dès la matrice » (Esaïe 44.2 et 46.3).

Job demande : « Pour­quoi ne suis-je pas mort dès la matrice ? » (3.11).

Il appa­raît clai­re­ment, à par­tir de ces affir­ma­tions scrip­tu­raires (et plu­sieurs autres pour­raient être citées) que l’embryon est une vie humaine en son com­men­ce­ment et qu’il doit être esti­mé et res­pec­té comme tel. C’est d’a­bord au Sei­gneur – avec son droit sou­ve­rain et impres­crip­tible de vie et de mort – que cette vie humaine appar­tient.

Ecou­tons encore le Psaume 139 :

« Tu m’as tis­sé dans le ventre de ma mère.

Je te célé­bre­rai de ce que j’ai été fait d’une étrange et admi­rable manière. Tes oeuvres sont mer­veilleuses et mon âme le sait très bien.

Mes os ne t’ont pas été cachés lorsque j’ai été fait dans le secret, façon­né comme une bro­de­rie dans les lieux bas de la terre.

Tes yeux ont vu mon être informe et dans ton livre (mes membres) étaient tous écrits ; de jour en jour ils se for­maient lors­qu’il n’y en avait (encore) aucun » (15–16).

Die­trich BONHOEFFER, dans son Ethique, est dans la droite ligne de l’E­cri­ture Parole de Dieu, lors­qu’il affirme :

« Tuer l’embryon dans le sein de sa mère signi­fie vio­ler le droit que Dieu accorde à la vie en ges­ta­tion. La dis­cus­sion de savoir s’il s’a­git déjà d’un être humain ne fait que camou­fler ce simple fait : Dieu a vou­lu créer un homme qu’on a inten­tion­nel­le­ment empê­ché de naître. Ce n’est rien d’autre qu’un assas­si­nat »,

et encore :

« Si l’en­fant tient de Dieu le droit de vivre et s’il est déjà viable, le tuer inten­tion­nel­le­ment face à la mort natu­relle hypo­thé­tique de la mère est un acte extrê­me­ment dou­teux. La vie de la mère est entre les mains de Dieu, la vie de l’en­fant est anéan­tie arbi­trai­re­ment. Il parait impos­sible de déci­der humai­ne­ment laquelle des deux exis­tences est la plus pré­cieuse »[3].

III. – Le mou­ve­ment contem­po­rain en faveur de l’a­vor­te­ment libre et gra­tuit fait par­tie du grand mou­ve­ment de retour au paga­nisme, pré­ten­du­ment « huma­niste », dont nous sommes témoins. Les hommes entendent déci­der « du bien et du mal » sans plus avoir égard à la Parole de Dieu qui veut les éclai­rer, les sau­ver et les réin­tro­duire en leur hon­neur et en leur bon­heur d”« hommes de Dieu », d’hommes-images de Dieu.

Sur ce point de l’a­vor­te­ment, comme sur d’autres, il est deman­dé, récla­mé, que les légis­la­tions des divers Etats auto­risent et pré­co­nisent un retour en arrière, une régres­sion, vers une situa­tion païenne pire encore que celle du paga­nisme pré-chré­tien. De même que la mul­ti­pli­ca­tion des adul­tères ne peut en rien jus­ti­fier l’a­ban­don du prin­cipe du mariage mono­ga­mique, les sta­tis­tiques (au reste contes­tables) concer­nant les avor­te­ments clan­des­tins ne peuvent en rien jus­ti­fier le « fœti­cide » légi­ti­mé et léga­li­sé.

La ques­tion de l’a­vor­te­ment étant, au pre­mier chef, une ques­tion spi­ri­tuelle et éthique, il est pro­pre­ment effa­rant que des théo­lo­giens « chré­tiens » et des orga­nismes d’E­glises perdent toute sen­si­bi­li­té biblique au point d’ap­por­ter leur appui et leur concours au mou­ve­ment en faveur de l’a­vor­te­ment.

Il ne s’a­git certes pas de juger pha­ri­saï­que­ment des per­sonnes, et, comme l’é­crit Bonhoeffer[4], « lorsque cet acte de déses­poir (l’a­vor­te­ment) pro­cède d’une extrême soli­tude et d’une misère humaine ou sociale, la faute en incombe plu­tôt à la com­mu­nau­té qu’à l’in­di­vi­du » ; mais il n’empêche que l’a­vor­te­ment doit être défi­ni comme le meurtre d’un inno­cent, et que l’E­glise et les chré­tiens se doivent, et doivent au Sei­gneur Créa­teur et Sau­veur, de le décla­rer tel.

Le com­bat chré­tien, quant à la réforme des légis­la­tions, doit contri­buer non pas à léga­li­ser l’a­vor­te­ment mais à pré­ve­nir, autant que faire se peut, les condi­tions morales et sociales qui peuvent y pous­ser les indi­vi­dus.

IV. – En fait, dans la plu­part des cas, l’a­vor­te­ment est deve­nu un des moyens – et le pire – du « contrôle des nais­sances ». Les cas où sont invo­qués les motifs thé­ra­peu­tique, psy­chia­trique et eugé­nique sont extrê­me­ment rares.

Dans sa Dogmatique[5] Karl BARTH sou­ligne que « celui qui détruit une vie en germe tue un être humain ; il ose, chose mons­trueuse, dis­po­ser de la vie et de la mort d’au­trui, prendre une vie qui, pas plus que la sienne, ne lui appar­tient, mais dont Dieu est le maître puis­qu’il l’a don­née ».

Cepen­dant il consi­dère un cas-limite[6], celui où « deux vies sont en jeu : celle de l’en­fant à naître et celle de la mère ».

Dans ce cas-limite, selon BARTH, la sup­pres­sion de la vie de l’en­fant peut être per­mise et pres­crite après une réflexion scru­pu­leuse « devant Dieu et dans la res­pon­sa­bi­li­té envers lui », et « dans l’as­su­rance que Dieu dai­gne­ra par­don­ner tout ce qui pour­rait rele­ver ici humai­ne­ment de l’ordre du péché ».

A mon sens, c’est là une ter­rible déci­sion pour tous ceux qu’elle concerne. Il est pro­vi­den­tiel qu’un tel cas-limite devienne, en suite des pro­grès de la méde­cine, de plus en plus théo­rique. Sans pou­voir juger ceux qui ont cru ou croient pou­voir se résoudre à prendre une telle déci­sion, je serai, sur ce point du cas-limite, plus réser­vé encore que BARTH.

V. – Si un point d’in­ter­ro­ga­tion sub­siste devant le motif thé­ra­peu­tique de l’in­ter­rup­tion volon­taire de la gros­sesse, je pense qu’il n’en est pas de même devant les motifs psy­chia­trique et eugé­nique.

Cer­tains psy­chiatres eux-mêmes rejettent la vali­di­té du motif psy­chia­trique. Un tel motif est plus sou­vent allé­gué que fon­dé. Et même quand il parait fon­dé, il ne peut l’être indu­bi­ta­ble­ment. Le « remède » est pire que le « mal », et pro­voque plus que lui le déve­lop­pe­ment d’une grave psy­chose.

Quant au motif eugé­nique, il fait inter­ve­nir un tel élé­ment de pro­ba­bi­li­té (ou d’im­pro­ba­bi­li­té) qu’il m’ap­pa­raît inad­mis­sible pour des chré­tiens. Com­bien de parents chré­tiens, por­tant leur croix, peuvent témoi­gner que des enfants han­di­ca­pés ont appor­té à leurs vies de vraies et pro­fondes béné­dic­tions ! Com­bien d’en­fants han­di­ca­pés, com­bien de débiles, même pro­fonds, ont vécu et vivent une exis­tence bai­gnée et éclai­rée par la lumière de Dieu !

Pour jus­ti­fier l’a­vor­te­ment eugé­nique, une « prise de posi­tion » de la Fédé­ra­tion pro­tes­tante de France évoque des vies « mena­cées dans leur propre via­bi­li­té future ».

Mais n’y a‑t-il pas un abîme entre ce que l’homme natu­rel déclare « viable » et ce que nous décou­vrons « viable » à la lumière de la Parole de Dieu ? L’homme sain (à nos yeux) et pécheur obs­ti­né (aux yeux de Dieu) est-il plus « viable » qu’un être han­di­ca­pé ou débile régé­né­ré par l’Es­prit Saint ?

Les Cahiers Laën­nec, organe de l’au­mô­ne­rie d’é­tu­diants en méde­cine confiée à des « pères » jésuites, dans le numé­ro de mars 1971, affirment qu’un enfant conçu « ne sera jamais plei­ne­ment homme s’il doit naître un jour affli­gé d’in­fir­mi­tés effroyables ». M. Robert VOUIN, auteur de l’ar­ticle, a‑t-il mesu­ré qu’il rejette ain­si, dans les ténèbres exté­rieures à l’hu­ma­ni­té, des êtres actuel­le­ment vivants, affli­gés de telles infir­mi­tés ? En dehors de Jésus-Christ y a‑t-il jamais eu un homme « plei­ne­ment homme » ? Sous quelle norme et au nom de quoi des hommes peuvent-ils défi­nir qui est « homme » et qui ne l’est pas ? Ce que HITLER et le nazisme ont osé défi­nir au nom du racisme aryen, devrions-nous le défi­nir au nom d’un nou­veau racisme à pré­ten­tions huma­nistes ? Et, comme l’a écrit Carl F. H. HENRY dans The Chris­tian Refor­med Out­look (avril 1971) « si nous sommes libres de détruire la vie humaine et de nier sa digni­té à telle étape, pour­quoi pas à telle autre ? » Ne peut-on pas pas­ser du foe­ti­cide eugé­nique à l’in­fan­ti­cide eugé­nique et à l’ho­mi­cide eugé­nique ?

Ceux qui connaissent les Asiles John Bost, ce lieu saint à la fois effroyable et admi­rable, ceux qui ont eu à aimer, à ser­vir, et à conduire vers Dieu de misé­rables créa­tures han­di­ca­pées et débiles, loin de reje­ter hors de l’hu­ma­ni­té des êtres appe­lés par le Sei­gneur à son fes­tin d’a­mour et de joie éter­nels, ne peuvent aucu­ne­ment faire leurs les motifs eugé­niques qui, aux yeux de cer­tains, jus­ti­fie­raient l’a­vor­te­ment.

VI. – En fait, seule une prise de posi­tion ferme contre toute jus­ti­fi­ca­tion de l’a­vor­te­ment est béné­fique pour l’homme et pour le res­pect de la vie humaine.

Béné­fique pour les indi­vi­dus. L’a­dage de BLUMHARDT : « Vous appar­te­nez à Dieu, vous les hommes ! » doit être main­te­nu, sans pha­ri­saïsme et sans fai­blesse, en toutes cir­cons­tances. La Loi de Dieu, si ter­rible quand elle juge notre péché, nous intro­duit et nous fait avan­cer, quand nous la rece­vons et l’ac­cep­tons, en Jésus-Christ, dans la repen­tance et la foi aux­quelles nous sommes tous appe­lés, sur une route de recon­nais­sance et de vie (cf. le Psaume 119). Selon l’E­cri­ture Sainte, notre corps appar­tient, comme notre âme, à Dieu et non pas à nous-mêmes comme nous l’i­ma­gi­nons dans notre pré­ten­tion insen­sée à l’au­to­no­mie. Dans l’a­mour, c’est la Véri­té que nous devons pro­fes­ser pour nous-mêmes et pour le pro­chain : la Véri­té vraie et non pas une véri­té arran­gée, accom­mo­dée, fal­si­fiée. C’est la Véri­té (Jésus-Christ ; la Parole de l’E­cri­ture) qui seule libère et secourt.

Béné­fique pour la recherche médi­cale. Quand la porte de l’a­vor­te­ment est fer­mée, la méde­cine est inci­tée à inven­ter, dans des direc­tions légi­times, ce qui sau­ve­ra, par exemple, à la fois la mère et l’en­fant, ou ce qui per­met­tra – autre exemple – de pré­ve­nir des mal­for­ma­tions, des mala­dies congé­ni­tales ou autres han­di­caps à craindre. En rai­son même des pro­grès de la méde­cine, beau­coup de risques ont déjà dis­pa­ru et d’autres dis­pa­raî­tront encore.

Béné­fique pour les légis­la­tions. Il est bien cer­tain que le refus d’une légis­la­tion consa­crant l’a­vor­te­ment oblige ceux-là mêmes (dont nous sommes) qui pré­co­nisent ce refus à recher­cher, à récla­mer et à pro­mou­voir une autre et meilleure légis­la­tion éco­no­mique, sociale et poli­tique que celle que nous connais­sons. Refu­ser une légis­la­tion ouverte à l’a­vor­te­ment ne serait qu’­hy­po­cri­sie si, par conser­va­tisme et aveu­gle­ment, n’é­taient pas com­bat­tues, dans le même temps, les « causes » qui pro­voquent plu­sieurs à l’a­vor­te­ment.

Com­bien de mal­heu­reuses ont été (et sont) pous­sées à l’a­vor­te­ment par les condi­tions injustes d’exis­tence aux­quelles elles ont été (et sont) réduites ! Si l’a­vor­te­ment est un crime, sont aus­si cri­mi­nelles des situa­tions que le conser­va­tisme tolère et main­tient. C’est toute une part de la légis­la­tion pré­sente concer­nant, par exemple, la famille, la sécu­ri­té pro­fes­sion­nelle, l’ha­bi­tat, l’é­du­ca­tion et l’al­coo­lisme qui doit être mise en cause.

Pour un cer­tain nombre – à dis­tin­guer des autres – la ten­ta­tion d’a­vor­ter est l’ef­fet de causes aux­quelles il faut s’at­ta­quer, causes que nous devons dis­cer­ner, dénon­cer et vou­loir sup­pri­mer, à la lumière de la Parole de Dieu, et qui expliquent en par­tie, sans pour cela le jus­ti­fier, pour­quoi trop d’êtres humains ont recours à l’a­vor­te­ment pour échap­per, pensent-ils, à trop de misère.

Entre Madame qui se fait avor­ter aux moindres risques en payant très cher un grand « spé­cia­liste » parce qu’il lui plait (et que cela arrange sa « liber­té ») de ne pas avoir son enfant, et la mère de famille nom­breuse, vivant dans un tau­dis avec un mari alcoo­lique, qui pleure en se résol­vant à aller chez la « fai­seuse d’anges » où va peut-être être rui­né à jamais le peu de san­té qui lui reste, la dis­tance morale est grande.

S’il est des crimes dont des indi­vi­dus portent la pre­mière res­pon­sa­bi­li­té, il en est d’autres dont nous por­tons avec les cri­mi­nels, cri­mi­nels nous-mêmes à la mesure de notre indif­fé­rence et de notre lâche­té, une bonne part de res­pon­sa­bi­li­té.

Cela aus­si il faut le recon­naître et le dire. Pour chan­ger.


[1] Cf. le VIe com­man­de­ment : « Tu ne com­met­tras pas de meurtre » et Exode 21.22, 23.

[2] Cf. Dida­ché 11, 2 ; Consti­tu­tion Apos­to­lique VII, 3 ; Ter­tul­lien : Apol. 9 ; Minu­cius Felix, Oct. XXX ; Basile : Epît. CLXXXVIII, 2 et 8 ; Jérôme : Epît. aux Romains XXIV, 4 ; Augus­tin : De Nupt. et Concup. I, 15 ; Concile d’An­cyre XXI, etc.)

[3] P. 141 de la tra­duc­tion fran­çaise.

[4] Ibid.

[5] Volume 16 de la tra­duc­tion fran­çaise, pp. 101 et ss.

[6] « en l’en­vi­sa­geant », écrit-il, « nous n’ou­vrons pas une porte de der­rière par où le crime, qui s’ins­talle si aisé­ment dans ce domaine, pour­rait se réin­tro­duire » p. 108.


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