Nature morte en clair-obscur montrant un vase éclairé parmi des objets dans l’ombre, avec « Soyez saints, car je suis saint. » (1 Pierre 1.16).

La vocation de l’homme à la sainteté : « Vous serez saints, car je suis saint »

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Le vase éclai­ré se détache d’objets lais­sés dans la pénombre : il n’est ni plus pré­cieux ni plus spec­ta­cu­laire, mais il est mis à part dans la lumière. Cette sim­pli­ci­té figure la voca­tion biblique à la sain­te­té. Dieu prend un peuple pour lui, le sanc­ti­fie par sa grâce et l’appelle à mani­fes­ter, dans toute son exis­tence, l’appartenance qu’il a reçue.


La sain­te­té n’est pas, dans la Bible, une spé­cia­li­té réser­vée à quelques croyants par­ti­cu­liè­re­ment fer­vents. Elle appar­tient à la voca­tion même du peuple de Dieu. Lorsque le Sei­gneur déclare à Israël : « Soyez saints, car je suis saint », il ne lui pro­pose pas un idéal facul­ta­tif : il lui révèle quelle exis­tence cor­res­pond à l’alliance avec le Dieu saint. L’apôtre Pierre reprend cette parole pour les chré­tiens et l’étend à « toute [leur] conduite » (1 Pierre 1.15–16). Mais com­ment des pécheurs peuvent-ils être appe­lés à res­sem­bler au Dieu trois fois saint ? Et com­ment com­prendre cet impé­ra­tif sans trans­for­mer la vie chré­tienne en recherche anxieuse de mérite ? Toute la doc­trine biblique de la sanc­ti­fi­ca­tion se joue dans cette arti­cu­la­tion : Dieu appelle les siens à la sain­te­té parce qu’il est saint, et il accom­plit en eux, par Jésus-Christ et par son Esprit, ce à quoi il les appelle.

La sainteté humaine trouve sa source dans la sainteté de Dieu

L’ordre don­né en Lévi­tique 19.2 com­mence par Dieu, non par l’homme. Israël doit être saint « car » l’Éternel est saint. La sain­te­té du peuple n’est donc jamais auto­nome. Elle est déri­vée, reçue : elle répond à l’initiative de Dieu. Dieu ne devient pas saint en accom­plis­sant quelque chose : il est saint. Sa sain­te­té appar­tient à ce qu’il est. Celle de l’homme, au contraire, consiste à être mis à part pour Dieu et à vivre d’une manière conforme à sa volon­té.

Cette dis­tinc­tion est déci­sive. L’homme n’est pas appe­lé à deve­nir divin. La créa­ture ne fran­chit jamais la dis­tance qui la sépare du Créa­teur. Être saint comme Dieu est saint ne signi­fie pas pos­sé­der la sain­te­té de Dieu selon le même mode que lui, mais reflé­ter, dans une exis­tence de créa­ture, la pure­té, la jus­tice et la bon­té de celui auquel nous appar­te­nons.

Le contexte de Lévi­tique 19 empêche d’ailleurs de réduire cette sain­te­té à une pure­té rituelle ou à une spi­ri­tua­li­té inté­rieure. Le cha­pitre fait entrer la sain­te­té dans les rela­tions fami­liales, le culte, l’usage des biens, la parole, le salaire dû au tra­vailleur, le trai­te­ment du faible, l’exercice de la jus­tice, les rap­ports avec le pro­chain et l’étranger. Quelques ver­sets après l’appel ini­tial appa­raît le com­man­de­ment : « Tu aime­ras ton pro­chain comme toi-même » (Lévi­tique 19.18).

La sain­te­té biblique est donc consé­cra­tion à Dieu, mais cette consé­cra­tion devient immé­dia­te­ment une manière de vivre. Elle concerne le culte et la morale, la rela­tion à Dieu et la rela­tion au pro­chain. Elle ne consiste pas à sor­tir de la condi­tion humaine, mais à vivre cette condi­tion sous le règne de Dieu.

Il faut même pré­ci­ser le sens de l’expression « voca­tion de l’homme à la sain­te­té ». Dans Lévi­tique 19, l’appel est adres­sé à « toute l’assemblée des enfants d’Israël ». En 1 Pierre, il est repris pour ceux que Dieu a appe­lés et qui placent leur espé­rance dans la grâce appor­tée en Jésus-Christ. Le texte ne parle donc pas d’abord d’une dis­po­si­tion reli­gieuse uni­ver­selle pré­sente indis­tinc­te­ment en tout être humain. Il décrit la voca­tion du peuple de l’alliance.

Pour autant, cette voca­tion touche à la fina­li­té pre­mière de l’humanité. Créé à l’image de Dieu, l’homme a été fait pour connaître son Créa­teur, lui obéir et reflé­ter sa jus­tice dans le monde. Le péché n’a pas abo­li cette obli­ga­tion ; il a ren­du l’homme inca­pable de l’accomplir par­fai­te­ment. L’appel à la sain­te­té ne consti­tue donc pas une exi­gence étran­gère ajou­tée après la chute. Il révèle ce que l’être humain aurait tou­jours dû être devant Dieu – et ce que la grâce entre­prend de res­tau­rer chez ceux qu’elle unit au Christ.

C’est pour­quoi la sain­te­té chré­tienne ne peut être com­prise à par­tir d’un simple pro­jet de per­fec­tion­ne­ment per­son­nel. Son point de départ n’est pas la ques­tion : « Com­ment deve­nir une meilleure ver­sion de moi-même ? » Elle com­mence par une autre ques­tion : « À qui est-ce que j’appartiens ? »

Dans l’alliance, Dieu met à part un peuple pour qu’il soit sien. La sain­te­té est d’abord cette appar­te­nance reçue, avant de deve­nir l’obéissance vécue qui lui cor­res­pond. Le croyant ne cherche pas à se rendre digne d’appartenir à Dieu ; parce que Dieu l’a appe­lé à lui appar­te­nir, toute son exis­tence est désor­mais convo­quée à por­ter la marque de cette appar­te­nance.

Ain­si, le fon­de­ment de la sain­te­té n’est pas l’admiration de la ver­tu humaine, mais la contem­pla­tion de Dieu. Plus la sain­te­té divine est réduite à une idée abs­traite, plus la sanc­ti­fi­ca­tion risque de deve­nir mora­lisme. Mais lorsque Dieu lui-même demeure le centre – le Dieu saint qui appelle, rachète et fait alliance – alors l’obéissance retrouve son vrai carac­tère : elle est la réponse d’un peuple qui appar­tient à son Sei­gneur.

De la sainteté d’Israël à l’appel de l’Église

Lorsque Pierre reprend l’appel du Lévi­tique, il ne cite pas une maxime morale déta­chée de son contexte. Il s’adresse à des hommes et des femmes que Dieu a fait entrer dans une his­toire de grâce. Le début de sa lettre parle d’élection, de nou­velle nais­sance, d’espérance vivante et d’un héri­tage gar­dé dans les cieux. Puis vient l’exhortation : pla­cer plei­ne­ment son espé­rance dans la grâce qui sera appor­tée lors de la révé­la­tion de Jésus-Christ, ne plus se confor­mer aux convoi­tises d’autrefois et deve­nir saints dans toute sa conduite (1 Pierre 1.13–16).

L’ordre est capi­tal. Pierre ne dit pas : deve­nez saints afin que Dieu vous accorde sa grâce. Il appelle à la sain­te­té ceux qui ont déjà été mis en mou­ve­ment par la grâce de Dieu. L’impératif chré­tien repose sur l’indicatif de l’œuvre divine. Le croyant ne marche pas vers la sain­te­té pour deve­nir enfant de Dieu ; parce qu’il a été appe­lé par Dieu, il apprend désor­mais à vivre comme un enfant d’obéissance.

Cette reprise de Lévi­tique mani­feste une pro­fonde conti­nui­té entre les deux Tes­ta­ments. Le Dieu qui appelle l’Église est le Dieu qui avait appe­lé Israël. Sa sain­te­té n’a pas chan­gé. Sa volon­té d’avoir un peuple consa­cré à son nom n’a pas chan­gé non plus. Pierre peut même reprendre plus loin le lan­gage d’Exode 19 pour décrire l’Église comme un peuple sacer­do­tal et une nation sainte (1 Pierre 2.9). Les caté­go­ries de l’alliance ne dis­pa­raissent donc pas avec la venue du Christ : elles trouvent en lui leur accom­plis­se­ment et leur plé­ni­tude.

Cette conti­nui­té ne signi­fie pour­tant pas que toutes les pres­crip­tions don­nées à Israël sous l’administration mosaïque s’appliquent sans dis­tinc­tion à l’Église. Les sacri­fices, le sacer­doce lévi­tique, les règles céré­mo­nielles de pure­té et l’organisation natio­nale d’Israël appar­te­naient à une éco­no­mie qui annon­çait le Christ et qui trouve en lui son accom­plis­se­ment. Mais l’appel à appar­te­nir au Dieu saint ne dis­pa­raît pas avec ces formes pro­vi­soires. Il est au contraire appro­fon­di, parce que le croyant connaît désor­mais plus plei­ne­ment celui vers lequel elles orien­taient.

La sain­te­té chré­tienne n’est donc ni le main­tien pur et simple de l’ordre mosaïque ni son abo­li­tion morale. Elle est la vie nou­velle du peuple de la nou­velle alliance, rache­té par le Christ et conduit par l’Esprit. La conti­nui­té réside dans le Dieu de l’alliance, dans son exi­gence de sain­te­té et dans sa volon­té d’avoir un peuple qui lui appar­tienne. La nou­veau­té réside dans l’accomplissement de la rédemp­tion : ce peuple est désor­mais ras­sem­blé autour du Christ cru­ci­fié et res­sus­ci­té, dont le sacri­fice rend obso­lète l’ancien sys­tème céré­mo­niel et dont l’Esprit ins­crit l’obéissance dans les cœurs.

Pierre le montre immé­dia­te­ment après son appel à la sain­te­té. Il rap­pelle aux croyants qu’ils ont été rache­tés de leur vaine manière de vivre non par des biens péris­sables, mais par le sang pré­cieux du Christ (1 Pierre 1.18–19). L’exhortation morale est ain­si enca­drée par la grâce. Le Dieu qui exige la sain­te­té est aus­si celui qui paie le prix de la rédemp­tion. Le com­man­de­ment n’est pas sépa­ré de l’Évangile.

Voi­là pour­quoi la sain­te­té chré­tienne ne peut être com­prise comme une simple res­tau­ra­tion de l’effort moral. Elle naît d’un évé­ne­ment accom­pli hors de nous : la mort et la résur­rec­tion de Jésus-Christ. Elle devient ensuite une œuvre accom­plie en nous : le renou­vel­le­ment pro­gres­sif par l’Esprit. Le salut pos­sède donc une objec­ti­vi­té avant de pro­duire une trans­for­ma­tion sub­jec­tive.

La sainteté ne nous sauve pas, mais le salut nous sanctifie

Cette arti­cu­la­tion est indis­pen­sable pour évi­ter deux erreurs oppo­sées.

La pre­mière consiste à faire de la sain­te­té la condi­tion méri­toire de notre accep­ta­tion devant Dieu. Dans cette pers­pec­tive, le croyant cher­che­rait à deve­nir suf­fi­sam­ment pur pour être fina­le­ment recon­nu juste. L’Évangile est alors ren­ver­sé. L’Écriture enseigne au contraire que la jus­ti­fi­ca­tion repose sur l’œuvre du Christ et que le pécheur reçoit par la foi une jus­tice qui n’est pas pro­duite par sa sanc­ti­fi­ca­tion. Nos pro­grès, même réels, demeurent tou­jours impar­faits dans cette vie. Ils ne pour­raient jamais sup­por­ter le poids du ver­dict divin.

La seconde erreur consiste à tirer de la jus­ti­fi­ca­tion gra­tuite la conclu­sion que la sain­te­té serait facul­ta­tive. Puisque les œuvres ne nous jus­ti­fient pas, elles n’auraient plus d’importance déci­sive. Mais cette conclu­sion sépare ce que Dieu unit. Le Christ ne par­donne pas au pécheur pour le lais­ser sous la domi­na­tion du péché. Celui qu’il jus­ti­fie, il le sanc­ti­fie aus­si. La foi seule reçoit la jus­ti­fi­ca­tion, mais la foi qui reçoit Christ n’est jamais sté­rile.

C’est ici que la dis­tinc­tion réfor­mée entre jus­ti­fi­ca­tion et sanc­ti­fi­ca­tion pro­tège à la fois la gra­tui­té du salut et le sérieux de l’obéissance. La jus­ti­fi­ca­tion est le ver­dict de Dieu par lequel le pécheur est décla­ré juste à cause du Christ. La sanc­ti­fi­ca­tion est l’œuvre de Dieu par laquelle le croyant, uni au Christ, est pro­gres­si­ve­ment renou­ve­lé dans toute sa per­sonne. Elles ne sont pas deux voies concur­rentes vers Dieu. Elles sont deux bien­faits dis­tincts d’un même salut.

La Confes­sion de West­mins­ter consacre pré­ci­sé­ment son cha­pitre XIII à la sanc­ti­fi­ca­tion, tan­dis que le Caté­chisme de Hei­del­berg, notam­ment dans sa troi­sième par­tie consa­crée à la recon­nais­sance, situe les bonnes œuvres après la déli­vrance et non avant elle. Cet ordre n’est pas un détail de sys­tème. Il cor­res­pond au mou­ve­ment même de l’Évangile : Dieu délivre, puis il renou­velle ; il adopte, puis il enseigne à vivre comme ses enfants.

Il faut donc résis­ter à une manière de par­ler qui oppo­se­rait grâce et sain­te­té. La grâce biblique n’est pas la per­mis­sion de res­ter ce que nous étions. Elle est la faveur immé­ri­tée de Dieu qui par­donne et qui trans­forme. De même, la sain­te­té biblique n’est pas l’effort par lequel nous ache­tons la grâce. Elle est le fruit vivant de cette grâce.

Cela explique pour­quoi le Nou­veau Tes­ta­ment peut par­ler de la sain­te­té avec une très grande gra­vi­té. Hébreux 12.14 appelle les croyants à pour­suivre la sanc­ti­fi­ca­tion. Paul exhorte sans cesse les Églises à faire mou­rir ce qui appar­tient à l’ancien homme et à revê­tir l’homme nou­veau. Ces appels ne contre­disent pas la jus­ti­fi­ca­tion par la foi seule. Ils montrent au contraire que la foi véri­table nous unit à un Christ vivant.

La ques­tion chré­tienne n’est donc pas : « Mes pro­grès dans la sain­te­té sont-ils suf­fi­sants pour que Dieu m’accepte ? » La réponse à cette ques­tion serait tou­jours angois­sante, car notre sanc­ti­fi­ca­tion reste inache­vée. La vraie ques­tion est : « Puisque Dieu m’a reçu en Christ, com­ment sa grâce doit-elle main­te­nant trans­for­mer ma manière de vivre ? »

Cette dif­fé­rence change tout. Elle rem­place la peur ser­vile par la recon­nais­sance, sans dimi­nuer l’exigence de l’obéissance. Elle détourne le regard de notre mérite, sans nous détour­ner du com­bat contre le péché. Elle per­met de prendre la sain­te­té au sérieux pré­ci­sé­ment parce que le salut ne repose pas sur notre capa­ci­té à la pro­duire.

Le croyant peut ain­si confes­ser simul­ta­né­ment deux véri­tés : toute son assu­rance repose en Jésus-Christ seul, et toute sa vie est appe­lée à être trans­for­mée à son image. Si l’une de ces affir­ma­tions dis­pa­raît, l’Évangile est muti­lé. Sans la pre­mière, la sain­te­té devient léga­lisme. Sans la seconde, la grâce devient pré­texte à l’antinomisme. Dans l’Écriture, elles demeurent unies : le Dieu qui jus­ti­fie le pécheur est aus­si le Dieu saint qui le prend pour lui et entre­prend de le rendre conforme à son Fils.

Unis au Christ et renouvelés par l’Esprit

La sanc­ti­fi­ca­tion chré­tienne ne consiste pas seule­ment à rece­voir de nou­velles règles. Elle découle de l’union au Christ. Paul peut dire que ceux qui appar­tiennent à Jésus-Christ sont morts au péché et appe­lés à mar­cher « en nou­veau­té de vie » (Romains 6.4). Cette mort au péché n’est pas l’affirmation que le croyant serait deve­nu inca­pable de pécher. Elle signi­fie qu’un chan­ge­ment de règne s’est pro­duit : le péché demeure pré­sent, mais il n’est plus le maître légi­time de celui qui a été uni au Christ dans sa mort et sa résur­rec­tion.

C’est pour­quoi le com­bat pour la sain­te­té n’est jamais indé­pen­dant de Jésus-Christ. Le croyant ne cherche pas à imi­ter un modèle loin­tain par ses seules forces. Il par­ti­cipe aux bien­faits du Christ vivant. Paul affirme même que Christ est deve­nu pour nous « sagesse, jus­tice, sanc­ti­fi­ca­tion et rédemp­tion » (1 Corin­thiens 1.30). Notre sain­te­té ne peut donc être sépa­rée de celui en qui elle nous est don­née et par qui elle porte du fruit.

Cette œuvre se réa­lise par le Saint-Esprit. Il ne se contente pas de convaincre le pécheur de son besoin de par­don ; il renou­velle effec­ti­ve­ment l’homme inté­rieur. Il fait mou­rir les œuvres du corps (Romains 8.13), pro­duit son fruit dans la vie du croyant (Galates 5.22–23) et le trans­forme pro­gres­si­ve­ment à l’image du Sei­gneur (2 Corin­thiens 3.18).

La sanc­ti­fi­ca­tion com­porte ain­si une dimen­sion déjà accom­plie et une dimen­sion encore en cours. Le croyant a été mis à part pour Dieu : il appar­tient réel­le­ment au peuple saint. Mais il doit encore deve­nir, dans sa conduite, ce qu’il est déjà par grâce dans son appar­te­nance au Christ. Le Nou­veau Tes­ta­ment peut donc appe­ler les chré­tiens « saints » tout en leur adres­sant des exhor­ta­tions pres­santes à pro­gres­ser dans la sain­te­té.

Cette ten­sion explique l’expérience ordi­naire de la vie chré­tienne. Le croyant est véri­ta­ble­ment renou­ve­lé, mais il ne l’est pas encore par­fai­te­ment. Il peut consta­ter des pro­grès réels tout en décou­vrant plus pro­fon­dé­ment la gra­vi­té du péché qui demeure en lui. La sanc­ti­fi­ca­tion n’est donc ni une fic­tion juri­dique ni une per­fec­tion ins­tan­ta­née. Elle est une œuvre réelle, pro­gres­sive, sou­vent com­bat­tue, tou­jours dépen­dante de la grâce.

Dieu accom­plit cette œuvre par les moyens qu’il a lui-même ins­ti­tués. Jésus prie : « Sanc­ti­fie-les par ta véri­té : ta parole est la véri­té » (Jean 17.17). La Parole de Dieu éclaire l’intelligence, expose le péché, nour­rit la foi et forme l’obéissance. La prière, la pré­di­ca­tion, les sacre­ments et la com­mu­nion de l’Église ne sont pas des acces­soires de la sanc­ti­fi­ca­tion : ils appar­tiennent à la manière ordi­naire dont Dieu nour­rit et for­ti­fie son peuple.

Le croyant ne gran­dit donc pas dans la sain­te­té en se déta­chant de l’Évangile, comme s’il fal­lait com­men­cer par la grâce puis pas­ser à une seconde étape où tout dépen­drait désor­mais de lui. Il demeure jusqu’au bout un homme qui vit de la grâce. Mais cette grâce le met au tra­vail. Paul peut ain­si exhor­ter les croyants à mettre en œuvre leur salut tout en ajou­tant aus­si­tôt que c’est Dieu qui pro­duit en eux le vou­loir et le faire (Phi­lip­piens 2.12–13).

Une sainteté qui embrasse toute la vie

Pierre ne dit pas seule­ment : « soyez saints » dans quelques moments reli­gieux. Il ajoute : « dans toute votre conduite » (1 Pierre 1.15). La sain­te­té ne peut donc être confi­née au culte du dimanche, à la prière per­son­nelle ou à cer­taines pra­tiques pieuses.

Elle concerne le corps, parce que le corps appar­tient au Sei­gneur. Elle concerne la sexua­li­té, parce que l’Écriture refuse de sépa­rer le désir de la volon­té de Dieu. Elle concerne l’argent, le tra­vail, la parole, les choix pro­fes­sion­nels, les rela­tions fami­liales, la fidé­li­té aux enga­ge­ments, l’usage du pou­voir, la jus­tice envers les faibles, le par­don, la véri­té et la manière de trai­ter celui qui nous offense.

En cela, le Nou­veau Tes­ta­ment rejoint pro­fon­dé­ment Lévi­tique 19. La sain­te­té de Dieu y pro­duit une éthique concrète. Elle ne se réduit jamais à une dis­po­si­tion inté­rieure invi­sible. Celui qui appar­tient au Dieu saint apprend à lais­ser cette appar­te­nance réor­don­ner ses habi­tudes, ses prio­ri­tés et ses rela­tions.

Mais cette vie sainte n’est pas une fuite hors du monde. Jésus ne demande pas au Père d’ôter ses dis­ciples du monde, mais de les gar­der du mal et de les sanc­ti­fier dans la véri­té (Jean 17.15–17). La sain­te­té chré­tienne n’est donc pas l’isolement orgueilleux de ceux qui se croient supé­rieurs. Elle est une consé­cra­tion qui per­met de vivre au milieu des autres sans rece­voir du monde ses cri­tères ultimes.

Elle com­porte néces­sai­re­ment une dimen­sion ecclé­siale. Le croyant n’est pas sanc­ti­fié comme un indi­vi­du iso­lé. Il appar­tient à un peuple que Dieu forme, cor­rige, nour­rit et édi­fie. Les com­man­de­ments du Nou­veau Tes­ta­ment sup­posent constam­ment cette vie com­mune : por­ter les far­deaux les uns des autres, par­don­ner, exhor­ter, ser­vir, sup­por­ter, encou­ra­ger, pra­ti­quer l’hospitalité, recher­cher la paix. Une sain­te­té qui ne sup­por­te­rait pas la proxi­mi­té des frères devien­drait vite une spi­ri­tua­li­té ima­gi­naire.

Elle com­porte aus­si une dimen­sion mis­sion­naire. Pierre relie la conduite sainte au témoi­gnage ren­du par­mi les nations (1 Pierre 2.11–12). L’Église ne pro­clame pas seule­ment par ses paroles que Dieu est saint et qu’il sauve ; elle est appe­lée à rendre visible, avec toutes ses imper­fec­tions, quelque chose de la puis­sance trans­for­ma­trice de cet Évan­gile.

Appelés à refléter le Dieu saint

« Vous serez saints, car je suis saint. » Cette parole ne place donc pas le croyant devant une alter­na­tive entre grâce et obéis­sance. Elle révèle au contraire leur ordre véri­table.

Tout com­mence en Dieu : il est saint. Il appelle un peuple à lui appar­te­nir. Il accom­plit en Jésus-Christ la rédemp­tion que ce peuple ne pou­vait accom­plir pour lui-même. Il jus­ti­fie gra­tui­te­ment le pécheur qui croit. Il lui donne son Esprit. Puis il entre­prend de confor­mer pro­gres­si­ve­ment sa vie à la sain­te­té de celui auquel il appar­tient.

La sain­te­té n’est ain­si ni le prix du salut ni un sup­plé­ment facul­ta­tif au salut. Elle est l’un des fruits néces­saires de l’union au Christ. Elle ne fonde jamais notre assu­rance devant Dieu, mais elle témoigne de l’œuvre de Dieu en nous. Elle demeure impar­faite dans cette vie, mais elle n’est pas irréelle.

Cela donne au croyant une double atti­tude. D’un côté, il refuse de pla­cer sa confiance dans ses pro­grès spi­ri­tuels. Même au terme d’une vie de fidé­li­té, son unique jus­tice devant Dieu demeure Jésus-Christ. De l’autre, il refuse de faire de la grâce une excuse pour conser­ver volon­tai­re­ment ce que Dieu condamne. Celui qui connaît le Dieu saint désire apprendre à lui res­sem­bler.

Cette voca­tion pos­sède enfin une dimen­sion d’espérance. La sanc­ti­fi­ca­tion pré­sente n’est pas le der­nier mot. Ce que Dieu com­mence main­te­nant, il l’achèvera. Jean écrit que lorsque Christ paraî­tra, « nous serons sem­blables à lui, parce que nous le ver­rons tel qu’il est », puis il ajoute : « Qui­conque a cette espé­rance en lui se puri­fie, comme lui-même est pur » (1 Jean 3.2–3).

L’espérance future nour­rit donc la sain­te­té pré­sente. Le chré­tien com­bat le péché non parce qu’il ima­gine pou­voir atteindre par lui-même une per­fec­tion ter­restre, mais parce que Dieu l’a des­ti­né à être fina­le­ment conforme à l’image de son Fils.

La voca­tion à la sain­te­té est ain­si, du com­men­ce­ment à la fin, une voca­tion de grâce. Le Dieu saint appelle. Le Christ rachète. L’Esprit sanc­ti­fie. L’Église accom­pagne. Le croyant com­bat, obéit, tombe par­fois, se relève par la repen­tance et pour­suit sa course. Et au terme, toute la gloire revient à celui qui n’a pas seule­ment dit : « Soyez saints », mais qui a entre­pris de faire de son peuple un peuple réel­le­ment saint, pour la louange de sa grâce.


Annexes

Textes bibliques prin­ci­paux : Exode 19.5–6 ; Lévi­tique 11.44–45 ; 19.2, 18 ; 20.7–8 ; Jean 17.15–17 ; Romains 6.1–14 ; 1 Corin­thiens 1.30 ; Hébreux 12.14 ; 1 Pierre 1.13–19 ; 2.9–12 ; 1 Jean 3.2–3.


Bibliographie sommaire

La Bible, pas­sages cités dans l’article ; Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, livre III ; Confes­sion de foi de West­mins­ter, cha­pitres XI, XIII et XVI ; Caté­chisme de Hei­del­berg, troi­sième par­tie « De la recon­nais­sance », ques­tions 86–129.


Pour aller plus loin

Vaincre le mal sans lui res­sem­bler
Le bon lar­ron : la grâce seule au pied de la croix
Le puri­ta­nisme – une réforme de l’Église, de l’âme et de la vie


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