Une Bible ouverte, une rose et un exemplaire du Petit Prince sur une table, devant un désert sous les étoiles.

Le Petit Prince a 80 ans en France : un conte chrétien ?

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La Bible ouverte, la rose et Le Petit Prince pla­cés côte à côte sug­gèrent un dia­logue plu­tôt qu’une assi­mi­la­tion. Le désert et le ciel étoi­lé pro­longent l’univers de Saint-Exu­pé­ry, tan­dis que l’Écriture rap­pelle le cri­tère de lec­ture de l’article : accueillir les réso­nances spi­ri­tuelles du conte, mais dis­tin­guer ce qu’il pressent de ce que l’Évangile révèle plei­ne­ment en Jésus-Christ.


Le 6 avril 1946, trois ans après sa pre­mière publi­ca­tion à New York et près de deux ans après la dis­pa­ri­tion d’Antoine de Saint-Exu­pé­ry, Le Petit Prince parais­sait en France chez Gal­li­mard. Quatre-vingts ans plus tard, le conte conti­nue d’être lu bien au-delà de la lit­té­ra­ture pour enfants. On y ren­contre le désert, un ser­pent, un mou­ton, un puits, l’invisible, le cœur, l’amour, la res­pon­sa­bi­li­té et une mort mys­té­rieuse. Faut-il y voir un livre chré­tien, voire une sorte de para­bole évan­gé­lique ? Cer­tains rap­pro­che­ments bibliques sont réels ; d’autres sont beau­coup plus fra­giles. Plu­tôt que de bap­ti­ser arti­fi­ciel­le­ment un clas­sique moderne ou, à l’inverse, de neu­tra­li­ser sa dimen­sion spi­ri­tuelle, il vaut mieux poser une ques­tion plus féconde : que peut recon­naître un lec­teur chré­tien dans Le Petit Prince, et en quoi l’Écriture confirme-t-elle, rec­ti­fie-t-elle et dépasse-t-elle ses intui­tions ?

Un conte traversé par la mémoire biblique

Il faut d’abord remettre le livre dans son his­toire. Le Petit Prince paraît le 6 avril 1943 à New York chez Rey­nal & Hit­ch­cock, en fran­çais et en anglais. Saint-Exu­pé­ry vit alors aux États-Unis, dans l’exil pro­vo­qué par la guerre. Il quitte l’Amérique quelques jours plus tard, rejoint l’Afrique du Nord, reprend le com­bat comme pilote de recon­nais­sance et dis­pa­raît en mis­sion le 31 juillet 1944. L’édition fran­çaise de Gal­li­mard ne paraît donc qu’en 1946, à titre post­hume.

Cette chro­no­lo­gie importe. Le Petit Prince n’est pas une fan­tai­sie déta­chée du réel. Il naît dans un monde déchi­ré par la guerre, sous la plume d’un homme qui connaît le désert, la soli­tude, le dan­ger, l’exil, la fra­gi­li­té des rela­tions humaines et la proxi­mi­té de la mort. Sa dou­ceur appa­rente ne doit pas mas­quer sa gra­vi­té.

Il faut ensuite recon­naître que l’hypothèse d’une impré­gna­tion biblique n’est pas une inven­tion de lec­teurs pieux. Plu­sieurs études uni­ver­si­taires ont exa­mi­né les liens entre l’œuvre et la Bible. Dean Sla­vić et Ana Jam­brišak ont étu­dié dès 2011 l’intertexte biblique du récit ; des tra­vaux plus récents ont pour­sui­vi l’enquête sur l’imagerie évan­gé­lique et sur la manière dont la prose de Saint-Exu­pé­ry reprend des formes, un rythme et un voca­bu­laire mar­qués par la Bible. Une étude de 2025 sou­ligne jus­te­ment cette ten­sion : l’écriture peut être pro­fon­dé­ment impré­gnée de lan­gage reli­gieux sans que cela suf­fise à faire de son auteur un théo­lo­gien confes­sant.

Cette dis­tinc­tion est essen­tielle. Une œuvre peut être façon­née par la mémoire chré­tienne d’une civi­li­sa­tion, par une édu­ca­tion reli­gieuse, par des images bibliques et même par une véri­table aspi­ra­tion à la trans­cen­dance sans pour autant expo­ser la foi chré­tienne dans son inté­gri­té. C’est pré­ci­sé­ment ce qui rend Le Petit Prince inté­res­sant pour un lec­teur chré­tien : il se situe assez près de cer­tains thèmes bibliques pour per­mettre un dia­logue, mais suf­fi­sam­ment loin pour que les dif­fé­rences appa­raissent.

Des ressemblances qui éclairent – et d’autres qu’il faut laisser à leur place

L’article de Croire et vivre qui four­nit le point de départ de cette réflexion relève plu­sieurs motifs : le désert, le ser­pent, le mou­ton, le puits, puis la scène finale. Une par­tie de ces rap­pro­che­ments mérite d’être rete­nue. Le désert est un grand lieu biblique de dépouille­ment, d’épreuve et de ren­contre. Le puits, dans une culture biblique, évoque spon­ta­né­ment les ren­contres déci­sives de l’Ancien Tes­ta­ment et, pour un lec­teur chré­tien, Jean 4 et la Sama­ri­taine. Quand l’eau devient davan­tage qu’un simple moyen d’étancher la soif, la réso­nance est dif­fi­cile à ne pas entendre.

Le ser­pent et le mou­ton appar­tiennent eux aus­si à l’imaginaire biblique. Mais il faut résis­ter à la ten­ta­tion de conver­tir chaque élé­ment en sym­bole uni­voque. La pré­sence d’un ser­pent ne prouve pas que le ser­pent de la Genèse soit inten­tion­nel­le­ment convo­qué à chaque appa­ri­tion. Un mou­ton n’est pas auto­ma­ti­que­ment l’Agneau de Dieu. La lit­té­ra­ture tra­vaille par échos, dépla­ce­ments et conden­sa­tions ; elle n’est pas un code secret dont il suf­fi­rait de rem­pla­cer chaque per­son­nage par son équi­valent biblique.

Le rap­pro­che­ment pro­po­sé entre les der­nières paroles du petit prince et la parole de Jésus en Jean 19 est encore plus fra­gile. La res­sem­blance ver­bale dépend en par­tie de la tra­duc­tion fran­çaise rete­nue pour l’Évangile, tan­dis que la fonc­tion nar­ra­tive et théo­lo­gique des deux scènes dif­fère pro­fon­dé­ment. Le Christ, dans Jean, ne dis­pa­raît pas dans une ambi­guï­té poé­tique : il accom­plit consciem­ment l’œuvre que le Père lui a don­née, meurt réel­le­ment, puis res­sus­cite cor­po­rel­le­ment. Sans preuve docu­men­taire sup­plé­men­taire, il est pré­fé­rable de par­ler ici d’un écho pos­sible plu­tôt que d’une allu­sion démon­trée.

La lec­ture chré­tienne gagne donc à être à la fois accueillante et dis­ci­pli­née. Elle n’a rien à perdre à recon­naître l’imprégnation biblique du conte ; elle per­drait en revanche sa cré­di­bi­li­té si elle trans­for­mait toutes les res­sem­blances en inten­tions cer­taines de l’auteur.

L’invisible n’est pas seulement ce que le cœur pressent

Le thème le plus pro­fond n’est peut-être pas un per­son­nage ou un objet, mais l’opposition entre le visible et l’invisible. Le Petit Prince dénonce un monde adulte fas­ci­né par ce qui se compte, se pos­sède, s’administre ou se classe. L’homme d’affaires compte les étoiles ; le géo­graphe accu­mule un savoir qu’il n’éprouve pas ; le vani­teux ne voit dans l’autre qu’un miroir de sa propre impor­tance. Le conte soup­çonne à juste titre qu’une exis­tence réduite au mesu­rable passe à côté de l’essentiel.

La Bible for­mule elle aus­si une cri­tique radi­cale de cette réduc­tion. Paul écrit que « nous regar­dons, non point aux choses visibles, mais à celles qui sont invi­sibles » (2 Corin­thiens 4.18, Louis Segond 1910). Mais la res­sem­blance ne doit pas mas­quer la dif­fé­rence. Chez Paul, l’invisible n’est pas sim­ple­ment le domaine des valeurs inté­rieures, de l’affection ou de la pro­fon­deur sub­jec­tive. Il désigne la réa­li­té éter­nelle de Dieu et de son Royaume, ren­due cer­taine par la résur­rec­tion du Christ. Le contexte de 2 Corin­thiens 4 est celui de la souf­france, de la mort et de la gloire à venir.

Plus pro­fon­dé­ment encore, le chris­tia­nisme ne demande pas à l’homme de décou­vrir l’invisible en se fiant à une facul­té inté­rieure natu­rel­le­ment pure. Le cœur humain est lui-même atteint par le péché ; il peut aimer de tra­vers, ratio­na­li­ser ses dési­rs et appe­ler lumière ce qui l’arrange. Il a besoin d’être éclai­ré, jugé et renou­ve­lé.

C’est ici que Colos­siens 1.15 déplace toute la ques­tion : le Christ est « l’image du Dieu invi­sible ». L’invisible chré­tien n’est donc pas un arrière-monde vague auquel la sen­si­bi­li­té poé­tique don­ne­rait accès. Le Dieu que nul ne voit s’est fait connaître dans une per­sonne réelle, dans l’histoire, par l’incarnation du Fils. Le Petit Prince nous apprend à nous méfier des appa­rences ; l’Évangile nous donne quelqu’un à regar­der.

Aimer, ce n’est pas seulement créer des liens

L’autre grande intui­tion du conte concerne la rela­tion. Ce qui est aimé devient irrem­pla­çable ; la proxi­mi­té crée une res­pon­sa­bi­li­té ; le temps don­né à l’autre acquiert une valeur qu’aucun cal­cul ne peut mesu­rer. Là encore, le chris­tia­nisme peut recon­naître quelque chose de vrai. L’homme n’est pas fait pour l’autosuffisance. Il est créé pour l’alliance, pour la com­mu­nion avec Dieu et pour une vie où l’amour du pro­chain n’est pas un sup­plé­ment facul­ta­tif.

Mais le voca­bu­laire chré­tien de l’amour pos­sède une pro­fon­deur que la seule expé­rience du lien ne suf­fit pas à pro­duire. Augus­tin résume cette exi­gence par une for­mule célèbre, sou­vent mal com­prise :

« Aime, et fais ce que tu veux. »

– Augus­tin d’Hippone, In Epis­to­lam Ioan­nis ad Par­thos trac­ta­tus decem, trac­ta­tus VII, § 8.

Augus­tin ne sanc­ti­fie pas le désir spon­ta­né. Tout son déve­lop­pe­ment montre au contraire que l’action juste doit sor­tir d’une racine juste : la cha­ri­té ordon­née par Dieu. On peut cor­ri­ger par amour ou flat­ter par cruau­té ; par­ler par amour ou se taire par égoïsme. La ques­tion n’est donc pas seule­ment de suivre son cœur, mais de savoir ce que – et sur­tout qui – notre cœur aime.

Cal­vin apporte une seconde cor­rec­tion déci­sive. Le pro­chain ne devient pas digne d’amour uni­que­ment parce que nous avons pas­sé du temps avec lui ou parce qu’un lien par­ti­cu­lier s’est créé. Sa digni­té pré­cède notre rela­tion :

« nous devons consi­dé­rer l’image de Dieu en tous, à laquelle nous devons tout hon­neur et dilec­tion. »

– Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, III, VII, 6, édi­tion fran­çaise de 1560.

Le renard aide à com­prendre pour­quoi une per­sonne par­ti­cu­lière devient unique pour nous. La doc­trine de l’image de Dieu rap­pelle pour­quoi même l’étranger, l’ennemi ou l’homme que nous ne connaî­trons jamais ne peut être trai­té comme une chose. Le lien par­ti­cu­lier fonde cer­taines res­pon­sa­bi­li­tés ; il ne fonde pas la valeur de la per­sonne.

Enfin, l’Évangile ren­verse l’ordre spon­ta­né de la morale. Nous n’aimons pas pour deve­nir rece­vables par Dieu. Nous aimons parce que Dieu nous a aimés le pre­mier. J. I. Packer exprime cette logique en par­lant de l’éthique chré­tienne :

« C’est une éthique pour les rache­tés, ceux qui aiment Dieu parce qu’il les a par­don­nés et adop­tés et qu’ils ont connu sa grâce sal­va­trice. »

– J. I. Packer, Our Lord’s Unders­tan­ding of the Law of God, The Camp­bell Mor­gan Memo­rial Bible Lec­tu­re­ship, no. 14, 1962, p. 9.

C’est le mou­ve­ment même de 1 Jean 4 : l’amour chré­tien ne com­mence pas par notre capa­ci­té à créer des liens, mais par l’amour de Dieu mani­fes­té dans l’envoi de son Fils. La grâce pré­cède la réponse.

L’enfant face au monde des « grandes personnes »

Une grande part de la force du Petit Prince vient de son regard sur les adultes. Le roi veut com­man­der même lorsqu’il n’a per­sonne sur qui régner. Le vani­teux n’entend que l’admiration. Le buveur tourne dans le cercle tra­gique de la honte et de l’oubli. L’homme d’affaires croit pos­sé­der les étoiles parce qu’il les compte. Le géo­graphe sait décrire sans jamais aller voir. Ce sont des cari­ca­tures, mais elles touchent juste parce qu’elles dévoilent des formes réelles d’idolâtrie : le pou­voir, l’image de soi, la fuite, la pos­ses­sion, le savoir sans ren­contre.

Le rap­pro­che­ment avec l’appel de Jésus à deve­nir comme des enfants est alors ten­tant, mais il demande encore une dis­tinc­tion. Dans les Évan­giles, l’enfant n’est pas cano­ni­sé comme natu­rel­le­ment inno­cent ou spon­ta­né­ment sage. Jésus met en avant l’humilité, la dépen­dance et la récep­tion du Royaume. Il appelle des adultes à se conver­tir et à rece­voir ce qu’ils ne peuvent pro­duire eux-mêmes.

La cri­tique du monde des grandes per­sonnes rejoint donc uti­le­ment la cri­tique biblique de l’orgueil. Elle nous demande ce que nous sommes deve­nus lorsque la valeur d’une chose se réduit à son prix, lorsqu’un être humain devient une fonc­tion, lorsqu’un savoir ne conduit plus à l’émerveillement ou lorsque le pou­voir n’est plus ordon­né au ser­vice. Mais l’Évangile va plus loin qu’un retour à l’enfance. Il ne nous demande pas de retrou­ver une pure­té per­due par la mémoire ; il annonce une nou­velle nais­sance.

Là où le conte s’arrête : la mort et l’espérance

C’est peut-être à la fin du livre que la dif­fé­rence entre la spi­ri­tua­li­té de Saint-Exu­pé­ry et l’espérance chré­tienne devient la plus visible. La dis­pa­ri­tion du petit prince demeure volon­tai­re­ment enve­lop­pée de mys­tère. Le lec­teur peut y voir un retour, un pas­sage, une mort, une vic­toire de l’invisible sur la lour­deur du corps. Cette indé­ter­mi­na­tion appar­tient à la force poé­tique du conte.

Le chris­tia­nisme, lui, ne peut s’arrêter là. Son espé­rance n’est pas la sur­vi­vance d’une pré­sence dans le sou­ve­nir ni l’évasion d’une âme hors d’un monde maté­riel infé­rieur. Elle repose sur un évé­ne­ment : Jésus-Christ est mort et il est res­sus­ci­té. Elle attend éga­le­ment la résur­rec­tion des morts et la nou­velle créa­tion. Le visible n’est pas sim­ple­ment aban­don­né au pro­fit de l’invisible ; la créa­tion elle-même est appe­lée à être déli­vrée.

Voi­là pour­quoi il serait théo­lo­gi­que­ment trom­peur de lire la fin du Petit Prince comme une trans­po­si­tion de la Pâque. La res­sem­blance peut émou­voir, mais elle ne porte pas la même affir­ma­tion. Dans le conte, le mys­tère demeure ouvert. Dans l’Évangile, le tom­beau est ouvert parce qu’il est vide.

Cette dif­fé­rence ne dimi­nue pas l’œuvre de Saint-Exu­pé­ry. Elle per­met au contraire de la lire pour ce qu’elle est : une médi­ta­tion poé­tique remar­quable sur l’attachement, la soli­tude, la res­pon­sa­bi­li­té, le désir d’un sens qui dépasse la pos­ses­sion et la mort. Elle mani­feste une soif. La foi chré­tienne pré­tend davan­tage : elle annonce la source.

Conclusion – Lire sans baptiser, recevoir sans confondre

Le Petit Prince est-il un conte chré­tien ? Si l’on entend par là une allé­go­rie de l’Évangile ou une expo­si­tion cohé­rente de la foi chré­tienne, la réponse doit être non. Les paral­lèles pro­po­sés avec la Bible ne pos­sèdent pas tous la même soli­di­té, et le lec­teur chré­tien ne rend aucun ser­vice au texte en trans­for­mant chaque mou­ton, chaque ser­pent ou chaque étoile en sym­bole dog­ma­tique.

Mais si la ques­tion devient : Le Petit Prince est-il une œuvre pro­fon­dé­ment mar­quée par la mémoire biblique et par des inter­ro­ga­tions aux­quelles le chris­tia­nisme apporte une réponse propre ? Alors la réponse est clai­re­ment oui. Le livre sait que l’homme meurt lorsqu’il réduit le réel à ce qu’il peut comp­ter. Il sait que la rela­tion crée des res­pon­sa­bi­li­tés, que l’amour exige du temps, que l’orgueil rend aveugle et que l’existence humaine porte en elle une étrange nos­tal­gie de l’invisible.

L’Écriture reçoit ces intui­tions, mais elle les déplace. Le cœur n’est pas notre ultime lumière : il doit être éclai­ré. Le pro­chain ne vaut pas seule­ment parce qu’il est deve­nu unique pour moi : il porte l’image de Dieu. L’amour ne naît pas d’abord de ma capa­ci­té à m’attacher : Dieu nous a aimés le pre­mier. Et l’invisible n’est pas un mys­tère sans visage : Jésus-Christ est l’image du Dieu invi­sible.

Peut-être est-ce ain­si qu’un chré­tien peut rendre le meilleur hom­mage au Petit Prince, quatre-vingts ans après sa publi­ca­tion fran­çaise : ne pas le cano­ni­ser, ne pas le mépri­ser, mais le lire atten­ti­ve­ment. Rece­voir ce qu’il voit juste. Dis­tin­guer ce qu’il laisse dans l’ombre. Puis reve­nir à cette Écri­ture qui ne nous demande pas seule­ment de regar­der autre­ment le monde, mais nous révèle Celui par qui le monde, visible et invi­sible, a été créé et en qui il trou­ve­ra son accom­plis­se­ment.


Annexes

Repères bibliques prin­ci­paux : 2 Corin­thiens 4.16–18 ; Colos­siens 1.15–20 ; 1 Jean 4.7–21 ; Mat­thieu 18.1–5 ; Jean 4.5–26 ; 1 Corin­thiens 15.20–28 et 42–58.


Bibliographie sommaire

Antoine de Saint-Exu­pé­ry, Le Petit Prince, Paris, Gal­li­mard, 1946. – C’est l’édition fran­çaise de réfé­rence du conte, parue trois ans après l’édition ori­gi­nale new-yor­kaise de 1943. Elle demeure évi­dem­ment la source pre­mière : toute lec­ture chré­tienne doit par­tir du texte lui-même avant de construire des paral­lèles bibliques.

Antoine de Saint-Exu­pé­ry, Œuvres com­plètes, t. II, sous la direc­tion de Michel Autrand et Michel Ques­nel, Paris, Gal­li­mard, « Biblio­thèque de la Pléiade », 1999. – Ce volume four­nit un cadre cri­tique beau­coup plus large : Le Petit Prince y est repla­cé par­mi les écrits de guerre, la cor­res­pon­dance pri­vée et Cita­delle. Il per­met d’éviter d’isoler le conte de l’ensemble des pré­oc­cu­pa­tions spi­ri­tuelles et huma­nistes de Saint-Exu­pé­ry.

Anne-Isa­belle Mou­rier, « Le petit prince de Saint-Exu­pé­ry : du conte au mythe », Études lit­té­raires, vol. 33, no 2, 2001, p. 43–54. – L’article ana­lyse le conte comme tes­ta­ment spi­ri­tuel, récit ini­tia­tique et quête méta­phy­sique. Il est par­ti­cu­liè­re­ment utile pour com­prendre pour­quoi l’œuvre peut rece­voir une lec­ture reli­gieuse sans être pour autant assi­mi­lée à une confes­sion de foi chré­tienne.

Dean Sla­vić et Ana Jam­brišak, « Bibli­cal Ana­lo­gy in the Novel­la “The Lit­tle Prince” by Antoine de Saint Exu­pé­ry », Obnovl­je­ni Život, vol. 66, no 4, 2011, p. 503–516. – Cette étude exa­mine expli­ci­te­ment l’intertexte biblique, les sym­boles chré­tiens et cer­tains paral­lèles avec les Écri­tures. Elle consti­tue l’un des tra­vaux uni­ver­si­taires les plus direc­te­ment per­ti­nents pour la ques­tion abor­dée ici, même si toutes les ana­lo­gies pro­po­sées ne pos­sèdent pas néces­sai­re­ment la même force pro­bante.

Son­cho Fuji­ta, « Le Petit Prince et le Nou­veau Tes­ta­ment : sur l’imagerie ani­male », Études de langue et lit­té­ra­ture fran­çaises, vol. 127, 2025, p. 91–108. – Fuji­ta défend des liens pro­fonds avec les Évan­giles et déve­loppe plu­sieurs rap­pro­che­ments pré­cis. L’article est sti­mu­lant, mais cer­taines iden­ti­fi­ca­tions res­tent des hypo­thèses inter­pré­ta­tives qu’il convient de dis­tin­guer d’une dépen­dance tex­tuelle démon­trée.

Amé­lie Gou­tau­dier, « Palimp­seste et pro­so­die biblique chez Saint Exu­pé­ry », Quêtes lit­té­raires, no 15, 2025, p. 97–108. – Cette recherche récente élar­git la ques­tion au style même de Saint-Exu­pé­ry : lexique reli­gieux, traces de l’Ancien et du Nou­veau Tes­ta­ment, formes de la para­bole et du psaume. Sa for­mule d’une mys­tique sans la foi four­nit une dis­tinc­tion par­ti­cu­liè­re­ment féconde pour lire l’auteur avec pré­ci­sion.

José Loncke, « Les 80 ans du Petit Prince », Croire et vivre, Croire Publi­ca­tions, 2026. – Cet article consti­tue le point de départ de la pré­sente réflexion. Il attire uti­le­ment l’attention sur le désert, le ser­pent, le mou­ton, le puits et la scène finale ; plu­sieurs rap­pro­che­ments sont sug­ges­tifs, mais ils doivent être hié­rar­chi­sés selon leur soli­di­té docu­men­taire.


Pour aller plus loin

Relire le conte à côté de quelques textes bibliques per­met de faire appa­raître les res­sem­blances sans effa­cer les dif­fé­rences. 2 Corin­thiens 4.16–18 oppose le visible pas­sa­ger à l’invisible éter­nel ; Colos­siens 1.15–20 donne à cet invi­sible un centre per­son­nel et his­to­rique, Jésus-Christ, image du Dieu invi­sible et Sei­gneur de la créa­tion. 1 Jean 4.7–21 montre que l’amour chré­tien com­mence non par notre apti­tude à nous atta­cher, mais par l’initiative de Dieu qui a envoyé son Fils. Mat­thieu 18.1–5 éclaire la figure de l’enfant par l’humilité et la récep­tion du Royaume plu­tôt que par une inno­cence natu­relle. Jean 4.5–26 per­met de reprendre le motif du puits et de l’eau vive. Enfin, 1 Corin­thiens 15.20–28 et 42–58 dis­tingue l’espérance chré­tienne d’une simple sur­vi­vance spi­ri­tuelle : elle confesse la résur­rec­tion cor­po­relle et la vic­toire finale sur la mort.

Cinq dis­tinc­tions méritent d’être gar­dées en mémoire. Une réso­nance biblique n’est pas néces­sai­re­ment une allu­sion inten­tion­nelle démon­trée. L’invisible biblique n’est pas seule­ment le monde inté­rieur ou affec­tif. La rela­tion par­ti­cu­lière explique pour­quoi quelqu’un devient unique pour nous, mais l’image de Dieu fonde sa digni­té avant même que nous l’aimions. L’enfance évan­gé­lique signi­fie d’abord dépen­dance et humi­li­té, non pure­té native. Enfin, le mys­tère poé­tique d’une dis­pa­ri­tion n’est pas l’équivalent de la résur­rec­tion du Christ, évé­ne­ment pro­cla­mé comme réel dans le Nou­veau Tes­ta­ment.

On pour­ra pro­lon­ger la lec­ture par quelques ques­tions. Qu’est-ce que Le Petit Prince voit jus­te­ment dans notre obses­sion de comp­ter, pos­sé­der et clas­ser ? Dans quels domaines confon­dons-nous encore ce qui a un prix avec ce qui a une valeur ? Notre manière d’aimer dépend-elle seule­ment des liens que nous avons choi­sis, ou savons-nous recon­naître une digni­té reçue de Dieu chez celui qui demeure étran­ger à notre cercle ? Et lorsque nous par­lons d’espérance au-delà de la mort, par­lons-nous d’un vague « ailleurs » ou de la résur­rec­tion pro­mise en Jésus-Christ ?


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