La Cité de Dieu et la cité terrestre

Droit natu­rel et droit révé­lé : une jus­tice sous la sou­ve­rai­ne­té de Dieu

Le droit natu­rel affirme qu’il existe un ordre de jus­tice anté­rieur et supé­rieur aux lois humaines. Il sou­tient que le droit posi­tif ne crée pas le bien et le mal, mais doit s’y conformer.

Mais dans une pers­pec­tive réfor­mée confes­sante, cet ordre moral n’est ni auto­nome ni imper­son­nel. Il n’est pas une simple struc­ture ration­nelle acces­sible indé­pen­dam­ment de Dieu. Il est l’expression de l’ordre créé par Dieu et donc, ulti­me­ment, de sa volonté.

Le droit natu­rel n’est pas une alter­na­tive à la révé­la­tion. Il est enra­ci­né dans la créa­tion, et la créa­tion elle-même est révélation.


Un ordre objec­tif : créa­tion et révélation

Il existe un ordre qui ne dépend ni des majo­ri­tés, ni des son­dages, ni des alter­nances électorales.

Cet ordre repose sur deux fon­de­ments inséparables :

  1. La révé­la­tion géné­rale : Dieu se révèle dans l’ordre créé.
  2. La révé­la­tion spé­ciale : Dieu parle expli­ci­te­ment dans l’Écriture.

Chez Kuy­per, la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur toutes les sphères implique que la jus­tice publique ne peut être déta­chée de l’ordre crea­tio­nal. L’État n’invente pas la norme. Il la recon­naît et l’applique dans son domaine propre : la jus­tice publique.

Mais Kuy­per insiste éga­le­ment sur la grâce com­mune : même dans un monde mar­qué par le péché, Dieu main­tient un ordre moral suf­fi­sam­ment intel­li­gible pour per­mettre une vie sociale réelle.

Van Til, quant à lui, radi­ca­lise le fon­de­ment : il n’existe aucune neu­tra­li­té. Toute pré­ten­tion à un droit natu­rel auto­nome repose déjà sur des pré­sup­po­sés théo­lo­giques. Pour lui, la ratio­na­li­té humaine n’est jamais indé­pen­dante ; elle est tou­jours soit sou­mise à Dieu, soit en révolte contre lui.

Ain­si, le droit natu­rel n’est réel­le­ment intel­li­gible que dans un cadre théiste.


Contre le posi­ti­visme juridique

Le posi­ti­visme sou­tient que le droit se réduit à ce qui est léga­le­ment pro­mul­gué. Est juste ce qui est conforme à la procédure.

Mais si la loi posi­tive est la norme ultime, aucune cri­tique interne n’est possible.

Com­ment condam­ner une loi mani­fes­te­ment inique ?
Com­ment affir­mer qu’un régime peut pro­duire des normes juri­di­que­ment valides mais mora­le­ment corrompues ?

Sans cri­tère supé­rieur à la loi posi­tive, la jus­tice devient simple expres­sion de la volon­té dominante.

Kuy­per rap­pelle que l’État n’est jamais sou­ve­rain au sens abso­lu. Il est sou­mis à une norme anté­rieure à lui. Van Til ajou­te­rait : nier cette norme revient à abso­lu­ti­ser l’homme.


Contre le rela­ti­visme normatif

Le rela­ti­visme affirme que les normes varient selon les cultures et les époques. Le bien et le mal deviennent évolutifs.

Mais si tout est relatif :

– La digni­té humaine devient redé­fi­nis­sable.
– Les droits fon­da­men­taux deviennent négo­ciables.
– La limi­ta­tion du pou­voir dis­pa­raît.
– La jus­tice se dis­sout dans le rap­port de force.

Le rela­ti­visme pré­tend pro­té­ger la liber­té ; en réa­li­té, il désarme la cri­tique morale du pouvoir.


Tra­di­tion clas­sique et appro­fon­dis­se­ment réformé

De Aris­tote à Tho­mas d’Aquin, le droit natu­rel désigne la par­ti­ci­pa­tion de la rai­son humaine à un ordre moral objectif.

La Réforme ne rejette pas cette intui­tion, mais la purifie.

Cal­vin enseigne que la loi morale est ins­crite dans la conscience humaine, bien que obs­cur­cie par le péché. Cette loi inté­rieure témoigne de la créa­tion. Elle rend l’homme responsable.

Johannes Althu­sius déve­lop­pe­ra une vision poli­tique où l’autorité est réelle mais stric­te­ment enca­drée par des normes anté­rieures à elle.

Kuy­per apporte une contri­bu­tion déci­sive : il arti­cule droit natu­rel et sou­ve­rai­ne­té des sphères. L’État a une com­pé­tence réelle, mais limi­tée. Il ne peut ni redé­fi­nir la famille, ni absor­ber l’Église, ni créer l’ordre moral.

Van Til, enfin, rap­pelle que toute théo­rie du droit natu­rel doit recon­naître son fon­de­ment théiste. Un ordre moral objec­tif n’existe que si Dieu existe.


Consé­quences politiques

Adop­ter une pers­pec­tive réfor­mée confes­sante du droit natu­rel implique :

– Que la loi pro­tège ce qui est objec­ti­ve­ment consti­tu­tif du bien humain.
– Que le pou­voir soit limi­té, parce que l’homme est déchu.
– Que la digni­té humaine repose sur l’image de Dieu, non sur l’utilité sociale.
– Que les liber­tés fon­da­men­tales ne soient pas des conces­sions de l’État mais des exi­gences de justice.

Le droit natu­rel, ain­si com­pris, ne rem­place pas l’Écriture. Il cor­res­pond à l’ordre créé que l’Écriture éclaire, cor­rige et confirme.

Il ne sup­prime pas le débat poli­tique.
Il en fixe le cadre.

Sans fon­de­ment objec­tif enra­ci­né en Dieu, la jus­tice devient pro­duc­tion du pou­voir.
Avec un fon­de­ment objec­tif fon­dé dans la créa­tion et confir­mé par la révé­la­tion, la jus­tice rede­vient norme à laquelle le pou­voir lui-même doit se soumettre.


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Biblio­gra­phie

I. Sources réfor­mées classiques

Jean Cal­vin
Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, 1559.
Fon­de­ment de la loi morale ins­crite dans la conscience (II.2 ; II.8).

Johannes Althu­sius
Poli­ti­ca metho­dice diges­ta (1603).
Théo­rie fédé­rale de l’autorité, limi­ta­tion du pou­voir, ordre pré-politique.

Fran­cis Tur­re­tin
Ins­ti­tu­tio theo­lo­giae elenc­ti­cae (1679 – 1685).
Défense sco­las­tique réfor­mée de la loi naturelle.


II. Néo-cal­vi­nisme et sou­ve­rai­ne­té des sphères

Abra­ham Kuy­per
Lec­tures on Cal­vi­nism, New York, 1899.
Cha­pitre III : Cal­vi­nism and Politics.

Her­man Bavinck
Refor­med Dog­ma­tics, vol. 2 – 4.
Trai­te­ment sub­stan­tiel de la loi natu­relle et de la grâce commune.

Her­man Dooye­weerd
A New Cri­tique of Theo­re­ti­cal Thought (1953 – 1958).
Cri­tique du pré­ten­du fon­de­ment neutre du droit.


III. Van Til et la cri­tique du neutralisme

Cor­ne­lius Van Til
The Defense of the Faith, 1955 (éd. Révi­sée 1967).
Cri­tique radi­cale de l’autonomie rationnelle.

Chris­tian-Theis­tic Ethics (cours édi­té pos­té­rieu­re­ment).
Fon­de­ment théiste de la morale.


IV. Théo­no­misme et débat interne réformé

Rou­sas John Rush­doo­ny
The Ins­ti­tutes of Bibli­cal Law, 1973.

Greg Bahn­sen
Theo­no­my in Chris­tian Ethics, 1977.

Gary North
Poli­ti­cal Poly­theism, 1989.

Ces auteurs radi­ca­lisent la conti­nui­té entre loi révé­lée et ordre civil.


V. Tra­di­tion clas­sique du droit naturel

Aris­tote
Éthique à Nico­maque ; Poli­tique.

Tho­mas d’Aquin
Somme théo­lo­gique, I‑II, q. 90 – 97 (trai­té de la loi).


VI. Inter­lo­cu­teurs contemporains

John Fin­nis
Natu­ral Law and Natu­ral Rights, 1980.

Alas­dair MacIn­tyre
After Vir­tue, 1981.

Jür­gen Haber­mas
Bet­ween Facts and Norms, 1992.
Pers­pec­tive post-posi­ti­viste sans fon­de­ment théiste.


VII. Cri­tique du positivisme

Hans Kel­sen
Pure Theo­ry of Law, 1934.

H.L.A. Hart
The Concept of Law, 1961.


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