La Cité de Dieu et la cité terrestre

Poli­tique et sou­ve­rai­ne­té de Dieu : la grille d’analyse réfor­mée confessante

Toute réflexion poli­tique repose sur une théo­lo­gie impli­cite. Même lorsqu’elle pré­tend être neutre, elle pré­sup­pose une vision de l’homme, du bien, de la jus­tice et du pou­voir. La démarche de Foe­dus consiste à expli­ci­ter ces pré­sup­po­sés et à les exa­mi­ner à la lumière de la foi réfor­mée confessante.

Nous ne croyons pas à la neu­tra­li­té axio­lo­gique de l’ordre poli­tique. Nous croyons que Dieu est sou­ve­rain sur toutes les sphères de la vie. La ques­tion n’est donc pas : « faut-il une vision nor­ma­tive ? » mais : « laquelle ? »

Pour cela, nous nous situons dans la ligne de Abra­ham Kuy­per (1837 – 1920), théo­lo­gien néer­lan­dais, fon­da­teur du néo-cal­vi­nisme et homme d’État.


Pen­ser la poli­tique avec Abra­ham Kuyper

Dans les Lec­tures on Cal­vi­nism (Stone Lec­tures, Prin­ce­ton, 1898), Kuy­per déve­loppe une thèse cen­trale : le cal­vi­nisme n’est pas seule­ment une doc­trine ecclé­sias­tique, mais une vision du monde complète.

Dans le cha­pitre consa­cré à la poli­tique, il sou­tient plu­sieurs points décisifs :

  1. La sou­ve­rai­ne­té de Dieu est abso­lue.
    Aucune sphère de la vie n’échappe à son auto­ri­té. La poli­tique n’est donc pas autonome.
  2. La socié­té est orga­nique et plu­rielle.
    Famille, Église, État, science, art, éco­no­mie : cha­cune pos­sède une com­pé­tence propre.
  3. L’État a une voca­tion spé­ci­fique : la jus­tice publique.
    Il ne doit ni se sub­sti­tuer à la famille ni absor­ber l’Église. Il n’est ni source de véri­té, ni dis­pen­sa­teur de salut.
  4. Le plu­ra­lisme est une consé­quence du péché et de la grâce com­mune.
    Dans un monde divi­sé reli­gieu­se­ment, l’État doit per­mettre la coexis­tence de convic­tions pro­fondes dif­fé­rentes, sans pré­tendre effa­cer ces différences.
  5. La limi­ta­tion du pou­voir est essen­tielle.
    L’homme est pécheur ; toute concen­tra­tion exces­sive de pou­voir devient dangereuse.

Kuy­per refuse ain­si deux erreurs symé­triques :
– le libé­ra­lisme indi­vi­dua­liste qui dis­sout la socié­té dans le mar­ché ;
– le col­lec­ti­visme qui absorbe toutes les sphères dans l’État.

Son concept clé est la « sou­ve­rai­ne­té des sphères » : chaque domaine de la vie est direc­te­ment res­pon­sable devant Dieu et ne reçoit pas son auto­ri­té de l’État.


La démarche de Foedus

Foe­dus reprend cette intui­tion fondamentale.

Nous affir­mons :

– que la poli­tique n’est pas un domaine neutre, mais un lieu d’obéissance à Dieu ;
– que l’État est ministre de jus­tice, non pro­vi­dence ultime ;
– que la socié­té est struc­tu­rée par des ins­ti­tu­tions natu­relles (famille, com­mu­nau­té, nation) qui pré­cèdent l’État ;
– que toute idéo­lo­gie doit être éva­luée à l’aune de l’anthropologie biblique : l’homme est créé à l’image de Dieu, mais déchu.

Notre objec­tif n’est pas par­ti­san. Il n’est pas non plus tech­no­cra­tique. Il est principiel.

Nous ne cher­chons pas à bap­ti­ser un camp poli­tique exis­tant.
Nous cher­chons à discerner.


La grille d’analyse proposée

Chaque sys­tème ou idéo­lo­gie étu­dié sur ce site sera exa­mi­né selon les cri­tères suivants :

  1. Anthro­po­lo­gie impli­cite
    Quelle vision de l’homme sous-tend ce sys­tème ?
    Homme auto­nome ? Vic­time ? Pro­duc­teur-consom­ma­teur ? Pécheur responsable ?
  2. Concep­tion de la loi et de la jus­tice
    La jus­tice est-elle défi­nie mora­le­ment ou pro­cé­du­ra­le­ment ?
    Existe-t-il une norme supé­rieure au consensus ?
  3. Archi­tec­ture du pou­voir
    Où se concentre l’autorité ?
    Quels contre-pou­voirs existent ?
    Les corps inter­mé­diaires sont-ils pro­té­gés ou affaiblis ?
  4. Rap­port à la trans­cen­dance
    Le sys­tème recon­naît-il une limite supé­rieure au poli­tique, ou abso­lu­tise-t-il l’État, le mar­ché ou le peuple ?
  5. Dérives struc­tu­relles pro­bables
    Non pas les inten­tions, mais les effets à long terme.

Ni neu­tra­li­té, ni radicalisme

Foe­dus ne pré­tend pas à la neu­tra­li­té. Toute neu­tra­li­té affi­chée masque en réa­li­té une nor­ma­ti­vi­té implicite.

Mais nous refu­sons éga­le­ment le radi­ca­lisme simplificateur.

Parce que nous croyons à la grâce com­mune, nous recon­nais­sons que même des sys­tèmes impar­faits peuvent pro­duire des biens réels.
Parce que nous croyons au péché, nous savons qu’aucun sys­tème n’est auto-sauveur.

Notre tâche est donc double :
– affir­mer des prin­cipes clairs ;
– intro­duire des dis­tinc­tions précises.


Une poli­tique sous le signe de l’alliance

La vision réfor­mée confes­sante s’inscrit dans la théo­lo­gie de l’alliance.
Dieu traite avec l’humanité dans l’histoire. Il éta­blit des ordres. Il fixe des limites.

La poli­tique n’est ni le lieu du salut, ni celui du déses­poir.
Elle est un champ d’obéissance relative.

L’État doit res­ter État.
La famille doit res­ter famille.
L’Église doit res­ter Église.

Et Dieu seul demeure souverain.


Cita­tions Abra­ham Kuyper

Abra­ham Kuy­per, Lec­tures on Cal­vi­nism : Six Lec­tures Deli­ve­red at Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty, New York, Charles Scribner’s Sons, 1899 (Stone Lec­tures, Prin­ce­ton, 1898).

1. La sou­ve­rai­ne­té de Dieu

« Cal­vi­nism is not a sec­ta­rian concep­tion, but one of the prin­ci­pal phases in the gene­ral deve­lop­ment of our human life. »
(Lec­tures on Cal­vi­nism, 1899, p. 11)

Le cal­vi­nisme n’est pas une concep­tion sec­taire, mais l’une des phases prin­ci­pales du déve­lop­pe­ment géné­ral de la vie humaine.

« There is not a square inch in the whole domain of our human exis­tence over which Christ, who is Sove­rei­gn over all, does not cry : ‘Mine !’ »
(p. 488)

Il n’y a pas un seul cen­ti­mètre car­ré dans tout le domaine de notre exis­tence humaine sur lequel le Christ, qui est sou­ve­rain sur tout, ne pro­clame : « À moi ! »

Cette affir­ma­tion consti­tue le fon­de­ment de toute la pen­sée poli­tique kuyperienne.


2. La sou­ve­rai­ne­té des sphères

« In a State nothing may be allo­wed to remain which is not sub­ject to the autho­ri­ty of the State ; but the State has no autho­ri­ty over what lies out­side its own sphere. »
(p. 79)

Dans l’État, rien ne peut sub­sis­ter qui ne soit sou­mis à son auto­ri­té ; mais l’État n’a aucune auto­ri­té sur ce qui relève d’une autre sphère que la sienne.

« The fami­ly, the busi­ness, science, art, and so forth, all pos­sess a sphere of life of their own, over which the State may not encroach. »
(p. 80)

La famille, l’entreprise, la science, l’art, etc., pos­sèdent tous une sphère de vie qui leur est propre, sur laquelle l’État ne peut empiéter.


3. La voca­tion propre de l’État

« The State may never become an octo­pus, which stifles the whole of life. »
(p. 99)

L’État ne doit jamais deve­nir un poulpe qui étouffe toute la vie.

« The only sphere which belongs to the State is the sphere of public jus­tice. »
(p. 100)

La seule sphère qui appar­tienne pro­pre­ment à l’État est celle de la jus­tice publique.


4. Le plu­ra­lisme et la liber­té religieuse

« The State must pro­tect eve­ry form of reli­gion which mani­fests itself within its ter­ri­to­ry. »
(p. 90)

L’État doit pro­té­ger toute forme de reli­gion qui se mani­feste sur son territoire.


5. Limi­ta­tion du pou­voir et péché

« Cal­vi­nism has taught us that man is incli­ned to all evil, and the­re­fore no man can be trus­ted with unli­mi­ted power. »
(p. 73)

Le cal­vi­nisme nous a ensei­gné que l’homme est enclin à tout mal ; par consé­quent, aucun homme ne peut être digne d’une confiance impli­quant un pou­voir illimité.

Syn­thèse doctrinale

Dans le cha­pitre poli­tique des Lec­tures on Cal­vi­nism, Kuy­per éta­blit donc cinq thèses structurantes :

  1. Dieu est sou­ve­rain sur toutes les sphères de la vie.
  2. Aucune sphère n’est reli­gieu­se­ment neutre.
  3. L’État a une com­pé­tence propre et limi­tée : la jus­tice publique.
  4. Les autres ins­ti­tu­tions (famille, Église, socié­té civile) ont une auto­ri­té propre.
  5. Le péché impose la limi­ta­tion struc­tu­relle du pouvoir.

Ces prin­cipes consti­tuent la matrice d’une ana­lyse poli­tique réfor­mée confessante.


Biblio­gra­phie sommaire

Abra­ham Kuy­per
Lec­tures on Cal­vi­nism : Six Lec­tures Deli­ve­red at Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty, New York, Charles Scribner’s Sons, 1899.
(Stone Lec­tures, 1898).
Réfé­rence majeure pour la sou­ve­rai­ne­té de Dieu, la sou­ve­rai­ne­té des sphères et la voca­tion limi­tée de l’État.

Cor­ne­lius Van Til
The Defense of the Faith, Phi­la­del­phia, Pres­by­te­rian and Refor­med, 1955 (éd. Révi­sée 1967).
Cri­tique du neu­tra­lisme et fon­de­ment théiste de toute normativité.

Her­man Bavinck
Refor­med Dog­ma­tics, 4 vols., Grand Rapids, Baker Aca­de­mic, 2003 – 2008 (trad. Anglaise de l’édition néer­lan­daise 1895 – 1901).
Trai­te­ment appro­fon­di de la loi natu­relle, de la grâce com­mune et de l’ordre créé.

Jean Cal­vin
Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, 1559 (éd. Cri­tique la plus cou­rante : Genève, Labor et Fides).
Fon­de­ment réfor­mé de la loi morale ins­crite dans la conscience (notam­ment II.2 et II.8).

Johannes Althu­sius
Poli­ti­ca metho­dice diges­ta, Her­born, 1603 (plu­sieurs réédi­tions modernes en latin et en anglais).
Théo­rie fédé­rale de l’autorité et limi­ta­tion du pou­voir politique.

Fran­cis Tur­re­tin
Ins­ti­tu­tio theo­lo­giae elenc­ti­cae, Genève, 1679 – 1685 (trad. Angl. Ins­ti­tutes of Elenc­tic Theo­lo­gy, Phil­lips­burg, P&R).
Défense sco­las­tique réfor­mée de la loi naturelle.


Articles asso­ciés

I. Articles doc­tri­naux (fon­de­ment de la méthode)

  1. Sou­ve­rai­ne­té de Dieu et non-neu­tra­li­té du poli­tique
    Montre pour­quoi toute poli­tique repose sur une théo­lo­gie implicite.
  2. La sou­ve­rai­ne­té des sphères face à l’État moderne
    Appli­ca­tion kuy­pe­rienne aux États cen­tra­li­sés contemporains.
  3. Grâce com­mune et ordre public
    Com­ment un ordre poli­tique est pos­sible dans un monde déchu.
  4. Révé­la­tion géné­rale et révé­la­tion spé­ciale dans la vie publique
    Arti­cu­la­tion droit natu­rel /​droit révélé.
  5. Péché et limi­ta­tion du pou­voir
    Pour­quoi la sépa­ra­tion des pou­voirs est théo­lo­gi­que­ment nécessaire.

II. Articles cri­tiques (cla­ri­fi­ca­tion méthodologique)

  1. Le mythe de la neu­tra­li­té de l’État
    Ana­lyse phi­lo­so­phique et théologique.
  2. Peut-on fon­der la jus­tice sans Dieu ?
    Dia­logue avec le natu­ra­lisme contemporain.
  3. Plu­ra­lisme poli­tique : tolé­rance ou rela­ti­visme ?
    Lec­ture kuy­pe­rienne du pluralisme.
  4. Majo­ri­té démo­cra­tique et véri­té morale
    La loi votée peut-elle être injuste ?
  5. Le poli­tique peut-il être sau­veur ?
    Cri­tique des mes­sia­nismes séculiers.

III. Articles com­pa­ra­tifs (affi­ne­ment théologique)

  1. Kuy­per et Van Til : conti­nui­té et ten­sion
    Sou­ve­rai­ne­té des sphères et cri­tique du neutralisme.
  2. Droit natu­rel réfor­mé et droit natu­rel catho­lique
    Conver­gences et divergences.
  3. Théo­no­misme et sou­ve­rai­ne­té des sphères
    Com­plé­men­ta­ri­té ou conflit ?
  4. Cal­vin est-il un théo­ri­cien du droit natu­rel ?
    Ana­lyse textuelle.

IV. Articles d’application concrète

  1. Quand la loi posi­tive contre­dit la jus­tice
    Cri­tères réfor­més de déso­béis­sance civile.
  2. Liber­té reli­gieuse : conces­sion libé­rale ou exi­gence théo­lo­gique ?
    Lec­ture kuyperienne.
  3. L’État peut-il redé­fi­nir les réa­li­tés natu­relles ?
    Famille, mariage, filiation.
  4. Pou­voir tech­no­cra­tique et sou­ve­rai­ne­té divine
    Crise contem­po­raine de la légitimité.

Éti­quettes Word­Press
Abra­ham Kuy­per, Sou­ve­rai­ne­té de Dieu, Sou­ve­rai­ne­té des sphères, Théo­lo­gie poli­tique réfor­mée, Jus­tice publique, Anthro­po­lo­gie biblique, Plu­ra­lisme prin­ci­piel, Grâce commune


Articles

  • Essais sur le cal­vi­nisme – Abra­ham Kuyper

    Essais sur le cal­vi­nisme – Abra­ham Kuyper

    Des­crip­tion Dans cet ouvrage deve­nu mar­quant pour des géné­ra­tions de chré­tiens, Abra­ham Kuy­per déve­loppe une théo­lo­gie du ser­vice public et de l’enga­ge­ment cultu­rel moti­vés par la bon­té de Dieu envers sa créa­tion, et par une huma­ni­té par­ta­gée avec nos contem­po­rains. Sa convic­tion pro­fonde est que toute la vie humaine fut créée par Dieu pour lui… 


  • Le mou­ve­ment réfor­mé de recons­truc­tion chré­tienne – Par­tie 3 : Abra­ham Kuy­per (1837−1920) – Pierre Courthial

    Le mou­ve­ment réfor­mé de recons­truc­tion chré­tienne – Par­tie 3 : Abra­ham Kuy­per (1837−1920) – Pierre Courthial

    Voir de même : Som­maire : [Ndlr : C’est nous qui sou­li­gnons (en gras) ; les titres sont de nous] Il est temps, main­te­nant, de par­ler d’Abra­ham Kuy­per (1837−1920). « J’ai rêvé le rêve du moder­nisme » Kuy­per fit ses études de lettres et de théo­lo­gie à l’U­ni­ver­si­té de Leyde, lui aus­si. En théo­lo­gie, il reçut l’en­sei­gne­ment de moder­nistes décla­rés et savants tels L.W.…