La musique n’est jamais neutre. Dans le culte, elle façonne la prière, oriente la piété et révèle une certaine compréhension de Dieu et de l’homme. Entre exaltation émotionnelle et intériorité spirituelle, entre adaptation culturelle et fidélité à la tradition, le discernement s’impose. À la lumière de l’Écriture, des Pères de l’Église et de la Réforme, cet article interroge le rôle de la musique dans le culte et rappelle un principe décisif : toute chose doit être ordonnée à la seule gloire de Dieu.
Je vais être volontairement direct. La question n’est pas simplement pragmatique, elle est théologique : l’Église doit-elle recourir aux moyens du monde pour séduire le monde ? Autrement dit, faut-il penser que la grâce de Dieu serait plus efficace lorsqu’elle emprunte des formes, des codes et des esthétiques qui relèvent davantage du profane que du sacré ?
Derrière cette interrogation se profile une conception implicite de la grâce : agit-elle par adaptation mimétique à la culture dominante, ou par une parole qui, tout en s’adressant au monde, lui demeure irréductiblement autre ? Le Nouveau Testament ne laisse pourtant guère de doute : « Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes » (1 Corinthiens 1.25). La fécondité de l’Évangile ne repose pas sur sa capacité à divertir, mais sur sa puissance propre, que Dieu a voulu manifester sous la forme scandaleuse de la croix.
Cette question se pose de manière particulièrement aiguë lorsqu’on aborde le choix des cantiques et de la musique dans le culte. Jean Calvin l’avait parfaitement compris. Dans la préface du Psautier de Genève, il écrivait :
« Il faut toujours veiller à ce que le chant ne soit ni léger, ni volage, mais qu’il ait poids et majesté (comme dit saint Augustin) et ainsi qu’il y ait grande différence entre la musique qu’on fait pour réjouir les hommes à table et en leurs maisons, et les psaumes qui se chantent en l’Église, en la présence de Dieu et de ses anges. »
Jean Calvin, Préface au Psautier, 1543.
Calvin ne défend pas ici une préférence esthétique arbitraire, mais une théologie du culte : la forme doit être ajustée à l’objet. Le culte n’est pas un espace neutre d’expression émotionnelle, mais le lieu où Dieu convoque son peuple devant sa face. Déjà, Augustin mettait en garde contre une musique qui flatterait davantage les sens que l’âme :
« Lorsque le chant me touche plus que ce qu’il exprime, je confesse pécher par un plaisir coupable. »
Augustin, Confessions, X, 33.
Ainsi compris, le culte ne saurait être pensé comme un simple outil d’attractivité. Or, on entend souvent aujourd’hui l’argument suivant : les seules Églises qui croissent seraient les Églises évangéliques ou charismatiques, caractérisées par des cultes fortement émotionnels ; conclusion : l’Église doit s’adapter aux attentes culturelles contemporaines ou disparaître.
Le raisonnement est séduisant, mais il est fragile. Il confond croissance numérique et fidélité ecclésiale, efficacité apparente et fécondité spirituelle. Déjà, Martin Luther rappelait que la musique, si précieuse soit-elle, devait rester servante de la Parole :
« La musique est un don excellent de Dieu, mais elle doit être au service du texte, et non l’inverse. »
(Martin Luther, Préface au recueil de cantiques de Wittenberg, 1524)
Des théologiens réformés contemporains ont repris ce discernement. Hughes Oliphant Old souligne ainsi :
« Lorsque le culte devient un spectacle, il cesse d’être l’acte public par lequel Dieu sert son peuple par la Parole et les sacrements. »
H. O. Old, Worship That Is Reformed According to Scripture, Westminster John Knox Press, 2002, p. 18.
Autrement dit, l’alternative n’est pas entre tradition figée et modernité vivante, mais entre un culte centré sur Dieu et un culte centré sur l’expérience humaine. La question est donc plus profonde qu’il n’y paraît : non pas « comment attirer ? », mais « qui sert qui, dans le culte ? ». Et c’est précisément cette question qui interdit les réponses rapides et les slogans du type : « s’adapter ou mourir ».
Comme dirait Cyrano : c’est en effet « un peu court ».
Les Églises traditionnelles
Concrètement, il existe dans le monde des Églises qui célèbrent le culte de manière traditionnelle, et qui sont en pleine croissance, comme en Amérique Latine, en Corée du Sud, aux États-Unis, en Angleterre, aux Pays-Bas, et c’est, bien évidemment, aussi le cas dans notre pays, la France.
Qui plus est, dans le catholicisme, les Églises qui connaissent aujourd’hui le plus fort taux de croissance sont les Églises traditionnalistes.
J’ai vécu quelques années en Afrique, et c’est la même réalité. La croissance n’est pas l’apanage des communautés nouvelles. La nouveauté attire. Mais sur le long terme, qu’en est-il ?
La superficialité de certains cultes signe à plus ou moins longues échéances leur arrêt de mort. Cela s’est déjà vu. Il faut pouvoir tenir dans la durée. Sans fondements solides, l’édifice chancelle. La maison construite sur le sable s’effondre quand vient la tempête !
La vérité c’est que la croissance de l’Église ne doit pas être confondue, comme certains le prétendent, avec une forme unique de culte.
Il y a aujourd’hui une tendance très forte à chercher à plaire à tout prix, pour attirer du monde. De nombreux cantiques évangéliques ou autres donnent parfois l’impression de flatter, de manière excessive, les émotions des fidèles, plutôt que de s’adresser à d’autres dimensions, disons plus profondes, moins superficielles, moins à la surface des choses, de l’être humain, des dimensions plus proches du sacré, du divin.
Il ne s’agit pas, pour autant, de sous-estimer ni de dénigrer les émotions, mais plutôt de les mettre à leur juste place. Les émotions sont sujettes au changement. Il y a quelque chose de l’ordre de l’inconstance en elles. Elles sont subjectives et individualistes. Là où la piété biblique est d’abord communautaire, surtout dans son expression liturgique, au moment du culte dominical.
Qui plus est, les paroles de ces cantiques-chansonnettes sont souvent d’une pauvreté déconcertante, et dénotent une piété très individualiste, et subjective, quand ce n’est pas une mauvaise théologie. Nous en connaissons tous.
« Je pense vraiment que tu es ce que tu chantes. Une théologie superficielle produira une musique superficielle, et une musique superficielle produira une théologie superficielle. C’est quelque chose de cyclique. Ce que nous sommes mis au défi de faire de nos jours, c’est de réinsérer l’élément théologique à la fois dans nos vies et dans notre musique. »
Daniel Block, For the Glory of God, Recovering a Biblical Theology of Worship.
Vivre avec son temps ?
Il va de soi que l’Église n’est pas appelée à vivre hors du temps. Les chrétiens de toutes les époques ont su parler la langue de leur siècle, user des formes culturelles disponibles, et inscrire leur témoignage dans un contexte donné. Mais il faut immédiatement ajouter ceci : s’adapter n’est pas en soi une vertu. Tout dépend de ce à quoi l’on s’adapte, et surtout pour quelles raisons. L’histoire de l’Église montre que l’adaptation peut être missionnaire, mais qu’elle peut aussi devenir une forme de renoncement déguisé.
La distinction classique entre le fond et la forme est ici décisive. Les deux comptent. Mais lorsque la forme finit par altérer le fond, l’adaptation cesse d’être fidèle. Il arrive même que, sous couvert de modernisation, l’Église se trahisse elle-même. Vincent de Lérins formulait déjà ce principe de discernement au Ve siècle :
« Il faut que la religion du Christ suive la loi du progrès, non celle du changement. Qu’elle se développe avec les années, qu’elle s’affermisse avec le temps, mais qu’elle demeure incorruptible. »
Vincens de Lérins, Commonitorium, XXIII.
Autrement dit, il existe une différence fondamentale entre développement organique et rupture. La conformité mimétique aux modes culturelles, aux expressions dominantes de la modernité, aux sensibilités du moment, n’a de sens que si elle demeure subordonnée à la Tradition reçue. Lorsqu’elle s’en détache, elle cesse d’être adaptation pour devenir autre chose : une reconfiguration de la foi selon des critères étrangers à l’Évangile.
Cette question se pose avec une acuité particulière dans le domaine de l’hymnologie et de la musique liturgique. Chaque Église a reçu un héritage spécifique, forgé par des générations de foi, de prière et de discernement. Certaines traditions hymnologiques ont fait leurs preuves sur des siècles, tant par leur densité théologique que par leur qualité littéraire et musicale. Le Psautier de Genève en est un exemple éminent : les cent cinquante psaumes mis en vers par Clément Marot et Théodore de Bèze, sous l’impulsion et la vigilance de Jean Calvin, constituent un trésor ecclésial d’une richesse exceptionnelle.
Calvin ne voyait pas le psautier comme un simple héritage du passé, mais comme une école permanente de piété :
« Les psaumes sont comme une anatomie de toutes les parties de l’âme. »
Jean Calvin, Préface au Psautier, 1543.
Pourquoi donc faudrait-il s’en priver aujourd’hui sous prétexte qu’ils seraient anciens ? L’ancienneté est-elle un défaut lorsqu’elle est le signe d’une fécondité durable ? La musique de Bach ou de Händel a-t-elle vieilli, ou bien a-t-elle traversé le temps précisément parce qu’elle portait une profondeur qui dépasse les modes ?
Il en va de même pour nombre de cantiques hérités de la Réforme et du protestantisme classique. Leur théologie, leur poésie, leur structure musicale ont formé des générations entières. Les délaisser quasi systématiquement au nom d’un impératif de modernité revient à se priver volontairement de ressources spirituelles irremplaçables. C’est une perte, non un progrès.
Cela étant dit, l’hymnologie chrétienne ne doit jamais être figée. L’Église a toujours composé, et doit continuer à le faire. Luther lui-même encourageait la création de nouveaux cantiques, à condition qu’ils soient solidement enracinés dans la Parole :
« La musique est faite pour donner vie au texte, non pour l’éclipser. »
Martin Luther, Préface aux cantiques de Wittenberg, 1524.
La question n’est donc pas celle de la nouveauté en soi, mais de la qualité et de la portée. Que l’on compose, soit. Mais que l’on propose des chants capables de traverser le temps, de nourrir l’intelligence de la foi, d’élever l’âme vers Dieu, et non de simples productions éphémères, émotionnellement tapageuses mais théologiquement creuses. Augustin avait déjà perçu ce danger :
« Je crains que l’agrément de la mélodie ne séduise l’âme plus que la vérité qu’elle porte. »
Augustin, Confessions, X, 33.
Des théologiens réformés contemporains ont repris ce diagnostic. David F. Wright soulignait que la liturgie est l’un des lieux majeurs où l’Église se forme doctrinalement, parfois plus encore que par l’enseignement formel. Et Hughes Oliphant Old rappelait avec force que le culte n’est pas un laboratoire d’expériences, mais un acte reçu, transmis et exercé dans la continuité.
En définitive, le véritable critère n’est ni l’ancien ni le moderne, mais le poids spirituel. Ce qui élève, ce qui forme, ce qui résiste au temps, mérite d’être conservé et transmis. Ce qui flatte sans nourrir, excite sans édifier, finit inévitablement par lasser et appauvrir. L’Église n’a pas pour vocation de courir après l’air du temps, mais de porter une parole qui, précisément parce qu’elle est enracinée, demeure vivante à travers les siècles.
Quels types de musique pour quelle piété ?
Il faut ici nommer les choses avec précision. Certaines formes musicales sollicitent prioritairement l’émotionnel et le corporel : par le jeu des harmoniques, par la pulsation rythmique, par la nature même des instruments employés. Elles agissent puissamment sur les affects et sur le corps, dimensions réelles de la personne humaine, mais aussi parmi les plus immédiates et les plus exposées à la manipulation. Or le culte, en tant que lieu par excellence du sacré, n’a pas pour vocation première d’exciter ce que le monde stimule déjà en permanence, mais de conduire le croyant vers une dimension plus intérieure, plus silencieuse, plus profonde : celle de l’âme devant Dieu.
Lorsque la musique donne l’illusion d’une spiritualité fondée essentiellement sur l’exaltation, elle risque de maintenir la personne à un niveau superficiel. Cette forme de religiosité affective entre souvent en tension avec la délicatesse, l’intériorité et la profondeur propres à l’hymnologie classique et traditionnelle, qui cherche moins à provoquer qu’à former, moins à exciter qu’à convertir.
Les Pères de l’Église avaient déjà identifié ce danger. Augustin confesse sans détour son ambivalence face à la musique sacrée :
« Lorsque le chant me touche plus que ce qu’il exprime, je confesse pécher par un plaisir coupable. »
Augustin, Confessions, X, 33.
Ce n’est pas la musique en elle-même qui est mise en cause, mais sa capacité à court-circuiter l’intelligence et la vérité Au profit d’un plaisir spirituellement trompeur.
À l’inverse, la musique sacrée, lorsqu’elle est ordonnée, possède une vertu unique : elle unit le croyant à Dieu d’une manière véritablement spirituelle, profonde et durable. Elle instaure une verticalité du lien, non pas de sensation à sensation, mais d’âme à âme. Grégoire de Nysse parlait déjà de la psalmodie comme d’un moyen par lequel l’âme est doucement conduite vers Dieu, sans violence, sans agitation, par un mouvement intérieur.
Il est donc essentiel de ne pas confondre exaltation mystique et spiritualité authentique. L’exaltation peut être religieuse sans être spirituelle ; elle peut être mondaine tout en se parant d’un vocabulaire sacré. La véritable piété biblique se reconnaît non à l’intensité de l’émotion, mais à la profondeur de la communion avec Dieu, à la transformation durable de l’être, à l’orientation de toute la vie vers sa gloire.
C’est pourquoi le discernement musical dans le culte est une question sérieuse, et non accessoire. Le type de musique proposé façonne un type de spiritualité. Il peut conduire à une piété humble, enracinée, communautaire, ou au contraire à une religiosité instable, centrée sur l’expérience individuelle et l’auto-satisfaction spirituelle. Jean Chrysostome avertissait déjà :
« Dieu n’écoute pas le tumulte de la voix, mais la disposition du cœur. »
Jean Chrysostome, Homélies sur les Psaumes, Prologue.
Dans la tradition réformée, le critère décisif de toute piété est clair : la gloire de Dieu seule. Soli Deo Gloria. Ce principe n’est pas un slogan, mais une règle de discernement. Il oriente toute la vie chrétienne, et tout particulièrement le culte dominical. Ce qui détourne l’attention de Dieu vers l’homme, même sous couvert de ferveur, manque sa cible.
Jean Calvin l’exprime avec une sobriété et une lucidité remarquables dans l’introduction au Psautier de Genève. Reconnaissant la puissance du chant pour émouvoir le cœur humain, il insiste aussitôt sur la nécessité d’un contrôle spirituel rigoureux. Le chant doit émouvoir, certes, mais pour conduire à l’invocation et à la louange véritables, non pour flatter les sens. Il doit avoir « poids et majesté », selon l’expression qu’il emprunte à Augustin, et se distinguer clairement des musiques destinées au divertissement profane.
Calvin pose ainsi un principe fondamental : le chant liturgique n’est pas jugé d’abord à l’aune de son efficacité émotionnelle, mais de sa capacité à édifier l’Église et à servir la gloire de Dieu. C’est précisément cette orientation qui confère à la musique sacrée sa noblesse et sa nécessité.
Oui, tout est dit. Mais encore faut-il accepter d’en tirer les conséquences.
Source iconographique : Anonyme XVIIe siècle, Concert des anges, huile sur toile 33 x 48,5cm.
Pour approfondir :
- La beauté du culte réformé – Vincent Bru
- Tout pour le culte (foedus)
- Psaumes et Cantiques (foedus)
- Le Psautier de Genève (foedus)

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