Victoire du Christ sur la mort

« Il est descendu aux enfers » : que signifie réellement cet article du Credo ?

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L’image illustre la confes­sion du Cre­do : le Christ est allé jusque dans la pro­fon­deur de la mort pour y mani­fes­ter sa vic­toire. Dans la pers­pec­tive de l’alliance, cette des­cente signi­fie que la rédemp­tion atteint l’homme jusque dans sa condi­tion la plus radi­cale, afin de le conduire vers la résur­rec­tion.


Que signi­fie vrai­ment cette phrase étrange du Cre­do : « il est des­cen­du aux enfers » ? S’agit-il d’un voyage du Christ dans l’au-delà, ou d’une manière de dire qu’il a por­té jusqu’au bout le poids du juge­ment et de la mort pour nous ? Cet article pro­pose une lec­ture biblique, patris­tique et réfor­mée de cette confes­sion ancienne, avec plu­sieurs annexes pour com­prendre l’enfer, l’état inter­mé­diaire et le pur­ga­toire, comme aus­si l’o­ri­gine du Cre­do.

« Il est descendu aux enfers » (Credo)

Le Sym­bole des Apôtres affirme que le Christ « a été cru­ci­fié, est mort et a été ense­ve­li ; il est des­cen­du aux enfers ; le troi­sième jour il est res­sus­ci­té des morts ». Cette for­mule a sou­vent sus­ci­té per­plexi­té ou incom­pré­hen­sion. Beau­coup ima­ginent une sorte de voyage spec­ta­cu­laire de Jésus dans l’enfer des dam­nés. D’autres pré­fèrent tra­duire plus pru­dem­ment : « il est des­cen­du au séjour des morts ». Der­rière ces débats se cache une ques­tion théo­lo­gique impor­tante : que s’est-il réel­le­ment pas­sé entre la mort du Christ et sa résur­rec­tion ? Et pour­quoi l’Église ancienne a‑t-elle jugé néces­saire de confes­ser cet article de foi ?

La tra­di­tion chré­tienne, dès les pre­miers siècles, a com­pris cette des­cente comme un aspect essen­tiel de l’œuvre rédemp­trice du Christ. Elle mani­feste que le Fils de Dieu a réel­le­ment par­ta­gé la condi­tion humaine jusqu’à la mort, qu’il a péné­tré le domaine même où règne la mort afin d’y mani­fes­ter sa vic­toire. Pour com­prendre ce point, il faut exa­mi­ner à la fois les fon­de­ments bibliques, la récep­tion patris­tique, l’élaboration médié­vale et la relec­ture de la Réforme.

Fon­de­ments bibliques

La for­mule « des­cen­du aux enfers » ne se trouve pas lit­té­ra­le­ment dans la Bible. Elle est une syn­thèse théo­lo­gique fon­dée sur plu­sieurs pas­sages.

Dans Actes 2.27, Pierre cite le Psaume 16 en par­lant du Christ :
« Car tu n’abandonneras pas mon âme dans le séjour des morts (ᾅδης), et tu ne per­met­tras pas que ton Saint voie la cor­rup­tion. »

Le terme grec Hadès cor­res­pond à l’hébreu Sheol, qui désigne le domaine des morts. Il ne signi­fie pas néces­sai­re­ment le lieu de châ­ti­ment final, mais la condi­tion des morts avant la résur­rec­tion.

Un autre texte sou­vent invo­qué est 1 Pierre 3.18–19 :
« Christ aus­si a souf­fert une fois pour les péchés, lui juste pour des injustes… mis à mort quant à la chair, mais ren­du vivant quant à l’Esprit, dans lequel aus­si il est allé prê­cher aux esprits en pri­son. »

Ce pas­sage a sus­ci­té de nom­breuses inter­pré­ta­tions dans l’histoire de l’Église. Cer­tains y ont vu la pro­cla­ma­tion de la vic­toire du Christ dans le monde des morts.

Enfin Éphé­siens 4.9 évoque la des­cente du Christ :
« Or, que signi­fie : Il est mon­té, sinon qu’il est aus­si des­cen­du dans les régions infé­rieures de la terre ? »

Ces textes ne décrivent pas une scène nar­ra­tive pré­cise. Ils indiquent cepen­dant que la mort du Christ implique une véri­table entrée dans le domaine de la mort.

La lec­ture des Pères de l’Église

Les Pères de l’Église ont lar­ge­ment déve­lop­pé le thème de la « des­cente aux enfers ». Leur inten­tion était sou­vent pas­to­rale : mon­trer que le Christ a réel­le­ment vain­cu la mort.

Iré­née de Lyon écrit ain­si :

« Le Sei­gneur des­cen­dit dans les régions infé­rieures de la terre pour annon­cer la bonne nou­velle aux justes qui l’avaient pré­cé­dé et pour les déli­vrer. »
(Iré­née de Lyon, Contre les héré­sies, IV, 27, 2)

Dans la tra­di­tion grecque, cette des­cente est sou­vent inter­pré­tée comme la libé­ra­tion des justes de l’Ancien Tes­ta­ment.

Jean Chry­so­stome pro­clame dans une célèbre homé­lie pas­cale :

« L’enfer fut dans l’amertume, car il fut détruit. Il fut dans l’amertume, car il fut tour­né en déri­sion. Il fut dans l’amertume, car il fut dépouillé. »
(Jean Chry­so­stome, Homé­lie pas­cale, IVᵉ siècle)

Augus­tin adopte une approche plus pru­dente. Il recon­naît la des­cente du Christ mais se montre réser­vé sur les spé­cu­la­tions détaillées :

« Qui pour­rait expli­quer ce qu’il a fait là-bas ? Mais qu’il y soit allé, cela ne peut être nié, puisque l’Écriture l’atteste. »
(Augus­tin, Lettre 164, 6)

Chez Augus­tin appa­raît déjà une ten­dance à limi­ter les spé­cu­la­tions mytho­lo­giques.

La syn­thèse médié­vale : Tho­mas d’Aquin

Tho­mas d’Aquin pro­pose une ana­lyse sys­té­ma­tique dans la Somme théo­lo­gique.

« Le Christ est des­cen­du aux enfers pour déli­vrer les saints Pères, pour confondre les démons et pour mani­fes­ter sa puis­sance. »
(Tho­mas d’Aquin, Somme théo­lo­gique, IIIa, q.52, a.1)

Pour Tho­mas, l’enfer com­prend plu­sieurs « lieux » : le lieu des dam­nés, le pur­ga­toire et le « sein d’Abraham » où atten­daient les justes de l’Ancien Tes­ta­ment. Le Christ n’est pas allé souf­frir, mais mani­fes­ter sa vic­toire.

Cette construc­tion reflète la théo­lo­gie médié­vale du pur­ga­toire et du limbe.

La Réforme et la redé­fi­ni­tion du sens

Les Réfor­ma­teurs ont lar­ge­ment revi­si­té cet article du Cre­do.

Mar­tin Luther conserve l’idée d’une vic­toire du Christ sur les puis­sances infer­nales, mais refuse les spé­cu­la­tions détaillées.

Jean Cal­vin adopte une inter­pré­ta­tion très dif­fé­rente. Pour lui, la des­cente aux enfers ne désigne pas un évé­ne­ment local dans le monde des morts, mais l’intensité de la souf­france du Christ sur la croix.

Cal­vin écrit :

« S’il n’eût éprou­vé que la mort cor­po­relle, cela eût été inef­fi­cace. Il fal­lait qu’il res­sen­tît aus­si la sévé­ri­té de la ven­geance divine afin de satis­faire la jus­tice de Dieu. »
(Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, II, 16, 10)

Dans cette lec­ture, « des­cendre aux enfers » signi­fie subir la pro­fon­deur du juge­ment divin contre le péché.

Le Caté­chisme de Hei­del­berg reprend cette idée :

« Pour­quoi est-il ajou­té : il est des­cen­du aux enfers ?
Afin que dans mes plus grandes ten­ta­tions je sois assu­ré que mon Sei­gneur Jésus-Christ m’a déli­vré de l’angoisse et des tour­ments de l’enfer. »
(Caté­chisme de Hei­del­berg, Q.44)

Ain­si la Réforme déplace l’accent : l’enfer est expé­ri­men­té par le Christ dans sa pas­sion.

Des théo­lo­giens réfor­més contem­po­rains

Plu­sieurs théo­lo­giens réfor­més modernes ont repris cette réflexion.

Her­man Bavinck écrit :

« La des­cente aux enfers exprime que le Christ a péné­tré dans la condi­tion la plus pro­fonde de la mort afin d’en triom­pher. »
(Her­man Bavinck, Dog­ma­tique réfor­mée, vol. 3, Grand Rapids, Baker Aca­de­mic, 2006, p. 389 ; tra­duc­tion du néer­lan­dais)

Karl Barth insiste sur la dimen­sion vic­to­rieuse :

« Dans sa mort, Jésus-Christ est entré dans la région la plus éloi­gnée de Dieu afin d’y éta­blir sa sou­ve­rai­ne­té. »
(Karl Barth, Dog­ma­tique, IV/1)

Ces approches cherchent à main­te­nir la dimen­sion cos­mique de la vic­toire du Christ sans tom­ber dans les repré­sen­ta­tions mytho­lo­giques.

Pour­quoi cer­tains tra­duisent « séjour des morts »

La tra­duc­tion clas­sique « il est des­cen­du aux enfers » est en réa­li­té tout à fait cor­recte, à condi­tion de la com­prendre dans son sens théo­lo­gique tra­di­tion­nel et non dans le sens moderne du mot « enfer ». Le texte latin du Cre­do uti­lise l’expression des­cen­dit ad infe­ros. Le mot infe­ri signi­fie lit­té­ra­le­ment « les régions infé­rieures », c’est-à-dire le domaine des morts. Il cor­res­pond aux termes bibliques Sheol (hébreu) et Hadès (grec), qui dési­gnent le séjour des morts avant le juge­ment der­nier.

Dans ce sens ancien, « les enfers » ne signi­fient pas le lieu de dam­na­tion éter­nelle. Ils dési­gnent l’ensemble du monde des morts, la condi­tion humaine sous la puis­sance de la mort. La tra­duc­tion tra­di­tion­nelle est donc fidèle à l’usage ancien du mot.

La dif­fi­cul­té vient du fait que, dans la langue fran­çaise moderne, « l’enfer » au sin­gu­lier désigne presque tou­jours le lieu du châ­ti­ment final. Dans la théo­lo­gie biblique, ce lieu cor­res­pond plu­tôt à ce que le Nou­veau Tes­ta­ment appelle la géhenne (Mat­thieu 10.28) ou, après le juge­ment der­nier, « l’étang de feu » (Apo­ca­lypse 20.14–15). Cet enfer défi­ni­tif appar­tient à l’ordre escha­to­lo­gique et non à l’état des morts avant la résur­rec­tion.

La dis­tinc­tion entre plu­riel et sin­gu­lier est donc impor­tante. Les « enfers » (au plu­riel) dési­gnent tra­di­tion­nel­le­ment le royaume des morts, tan­dis que « l’enfer » (au sin­gu­lier) ren­voie au lieu de condam­na­tion après le juge­ment der­nier.

Dans la pers­pec­tive réfor­mée, l’interprétation de Jean Cal­vin per­met de conser­ver la for­mule tra­di­tion­nelle sans ambi­guï­té. Pour Cal­vin, la des­cente aux enfers n’est pas un dépla­ce­ment géo­gra­phique du Christ dans un lieu sou­ter­rain, mais l’expression théo­lo­gique de la pro­fon­deur de sa pas­sion. Sur la croix, le Christ a éprou­vé l’angoisse et le juge­ment que méri­tait le péché humain. Ain­si, « des­cendre aux enfers » signi­fie qu’il a por­té pour nous la réa­li­té du juge­ment divin.

Com­pris ain­si, l’article du Cre­do affirme que la rédemp­tion du Christ a atteint la pro­fon­deur ultime de la condi­tion humaine : la mort et le juge­ment.

Lien avec la théo­lo­gie de l’alliance

Dans une pers­pec­tive réfor­mée, cet article s’inscrit dans la théo­lo­gie de l’alliance.

Le Christ accom­plit l’alliance de grâce en assu­mant plei­ne­ment la condi­tion humaine. Il par­tage la mort d’Adam afin d’ouvrir la résur­rec­tion au peuple de Dieu.

Ain­si la des­cente aux enfers mani­feste que la rédemp­tion atteint toutes les dimen­sions de la condi­tion humaine : la souf­france, la mort et même le domaine des morts.

Le Christ ne sauve pas l’homme de l’extérieur. Il des­cend jusque dans l’abîme pour en libé­rer son peuple.

Conclu­sion

L’article « il est des­cen­du aux enfers » n’est donc pas un détail secon­daire du Cre­do. Il exprime la pro­fon­deur de l’incarnation et de la rédemp­tion.

Le Fils de Dieu a réel­le­ment tra­ver­sé la mort. Il est entré dans le royaume de la mort pour y mani­fes­ter sa vic­toire. Par sa résur­rec­tion, il a bri­sé la puis­sance de la mort et ouvert la vie éter­nelle à ceux qui lui appar­tiennent.

Ain­si la confes­sion de l’Église pro­clame que la mort n’est plus un ter­ri­toire étran­ger à Dieu. Le Christ y est déjà pas­sé.


Annexes

Annexe 1 – Origine du Credo

Le Cre­do, ou Sym­bole des Apôtres, est l’une des plus anciennes confes­sions de foi du chris­tia­nisme. Son ori­gine remonte aux pre­miers siècles de l’Église, dans le contexte de la pré­di­ca­tion apos­to­lique et de la pré­pa­ra­tion au bap­tême. Dès le IIᵉ siècle, les Églises uti­li­saient de courtes for­mules résu­mant l’enseignement essen­tiel de la foi chré­tienne : la confes­sion du Dieu tri­ni­taire, l’incarnation du Christ, sa mort, sa résur­rec­tion et l’espérance de la vie éter­nelle.

Ces for­mules étaient par­ti­cu­liè­re­ment uti­li­sées dans la litur­gie bap­tis­male. Le can­di­dat au bap­tême devait confes­ser sa foi en répon­dant à trois ques­tions : crois-tu au Père ? crois-tu au Fils ? crois-tu au Saint-Esprit ? Cette struc­ture tri­ni­taire se retrouve dans le Cre­do tel que nous le connais­sons aujourd’hui.

La forme la plus ancienne du Cre­do appa­raît à Rome au IIᵉ siècle. On parle par­fois du « sym­bole romain ». Cette confes­sion pri­mi­tive est attes­tée notam­ment par Ter­tul­lien (vers 200) et par Iré­née de Lyon. Elle expri­mait déjà les grandes lignes de la foi apos­to­lique face aux pre­mières héré­sies, en par­ti­cu­lier le gnos­ti­cisme qui contes­tait l’incarnation réelle du Christ.

Au cours des siècles sui­vants, cette confes­sion s’est pro­gres­si­ve­ment pré­ci­sée. Cer­taines expres­sions ont été ajou­tées pour cla­ri­fier la doc­trine chré­tienne, notam­ment face aux contro­verses théo­lo­giques. La for­mule « il est des­cen­du aux enfers » appa­raît dans cer­taines ver­sions occi­den­tales du Cre­do vers le IVᵉ siècle.

Contrai­re­ment à une tra­di­tion popu­laire, les apôtres eux-mêmes n’ont pas rédi­gé ce texte mot pour mot. Cepen­dant, l’Église ancienne consi­dé­rait qu’il expri­mait fidè­le­ment l’enseignement trans­mis par les apôtres. C’est pour­quoi on l’a appe­lé « Sym­bole des Apôtres ». Il résume de manière concise la foi biblique confes­sée par l’Église uni­ver­selle depuis les ori­gines.

Annexe 2 – Qu’est-ce que l’enfer ?

Dans la Bible, l’enfer cor­res­pond au juge­ment final de Dieu contre le péché. Jésus en parle sou­vent avec des images fortes : « le feu éter­nel », « les ténèbres du dehors », « les pleurs et les grin­ce­ments de dents » (Mat­thieu 25.41 ; 8.12).

L’enfer n’est pas sim­ple­ment une souf­france psy­cho­lo­gique. Il est la sépa­ra­tion défi­ni­tive d’avec Dieu. La théo­lo­gie clas­sique insiste cepen­dant sur un point essen­tiel : Dieu ne prend pas plai­sir à la condam­na­tion des pécheurs (Ézé­chiel 18.23).

Annexe 3 – L’état intermédiaire

La théo­lo­gie chré­tienne dis­tingue l’état inter­mé­diaire de la résur­rec­tion finale.

Après la mort, les croyants sont « avec le Sei­gneur » (2 Corin­thiens 5.8). Les incré­dules demeurent dans l’attente du juge­ment final.

La résur­rec­tion finale aura lieu à la fin des temps, lorsque Dieu renou­vel­le­ra la créa­tion (1 Corin­thiens 15).

Annexe 4 – La relation des morts avec les vivants

La Bible inter­dit toute ten­ta­tive de com­mu­ni­ca­tion avec les morts.

Deu­té­ro­nome 18.10–12 condamne expli­ci­te­ment la nécro­man­cie. Le célèbre épi­sode de Saül et la médium d’En-Dor (1 Samuel 28) montre jus­te­ment le carac­tère illé­gi­time de ces pra­tiques.

La com­mu­nion chré­tienne concerne les croyants unis au Christ, mais elle ne passe pas par des pra­tiques spi­rites. Les morts sont entre les mains de Dieu et attendent la résur­rec­tion.

La foi chré­tienne ne repose pas sur un dia­logue avec les morts, mais sur la pro­messe de la résur­rec­tion.

Annexe 5 – La doctrine catholique du purgatoire

Dans la théo­lo­gie catho­lique romaine, le pur­ga­toire désigne un état de puri­fi­ca­tion après la mort pour les croyants qui meurent en état de grâce mais qui ne sont pas encore par­fai­te­ment puri­fiés de leurs péchés. Il ne s’agit pas, dans cette pers­pec­tive, d’un second salut ni d’une condam­na­tion, mais d’une puri­fi­ca­tion tem­po­raire avant l’entrée dans la vision de Dieu.

Le Caté­chisme de l’Église catho­lique défi­nit ain­si cette doc­trine :

« Ceux qui meurent dans la grâce et l’amitié de Dieu, mais impar­fai­te­ment puri­fiés, bien qu’assurés de leur salut éter­nel, subissent après leur mort une puri­fi­ca­tion afin d’obtenir la sain­te­té néces­saire pour entrer dans la joie du ciel. »
(Caté­chisme de l’Église catho­lique, §1030)

Cette doc­trine s’appuie sur plu­sieurs argu­ments bibliques que la théo­lo­gie catho­lique consi­dère comme conver­gents. Le texte le plus sou­vent cité est 2 Mac­ca­bées 12.44–45, où Judas Mac­ca­bée fait offrir un sacri­fice pour les morts afin qu’ils soient déli­vrés de leurs péchés. Dans le Nou­veau Tes­ta­ment, cer­tains invoquent éga­le­ment 1 Corin­thiens 3.15 :

« Si l’œuvre de quelqu’un est consu­mée, il en subi­ra la perte ; pour lui, il sera sau­vé, mais comme au tra­vers du feu. »

Dans la tra­di­tion catho­lique, ces pas­sages sont inter­pré­tés comme indi­quant l’existence d’une puri­fi­ca­tion pos­té­rieure à la mort.

La doc­trine s’est pro­gres­si­ve­ment déve­lop­pée dans la théo­lo­gie médié­vale. Tho­mas d’Aquin affirme par exemple :

« Cer­tains péchés sont remis dans cette vie seule­ment, cer­tains dans la vie future, et cer­tains dans l’une et l’autre. »
(Tho­mas d’Aquin, Somme théo­lo­gique, Sup­plé­ment, q.71, a.6)

Dans cette pers­pec­tive, le pur­ga­toire est un lieu ou un état de puri­fi­ca­tion tem­po­raire, où les âmes sont puri­fiées des consé­quences du péché avant d’entrer dans la béa­ti­tude.

Cette doc­trine est aus­si liée à la pra­tique des prières pour les morts et à la notion de com­mu­nion des saints. Les fidèles vivants peuvent inter­cé­der pour les défunts afin d’abréger leur puri­fi­ca­tion.

La Réforme pro­tes­tante a cepen­dant reje­té la doc­trine du pur­ga­toire. Les Réfor­ma­teurs consi­dé­raient qu’elle ne repo­sait pas sur un fon­de­ment scrip­tu­raire suf­fi­sant et qu’elle ris­quait de dimi­nuer la suf­fi­sance de l’œuvre du Christ.

Jean Cal­vin écrit ain­si :

« Le pur­ga­toire est une fic­tion per­ni­cieuse de Satan, qui anéan­tit la croix du Christ, qui outrage la misé­ri­corde de Dieu et qui ren­verse notre foi. »
(Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, III, 5, 6)

Dans la théo­lo­gie réfor­mée, la jus­ti­fi­ca­tion est com­plète dès cette vie par la foi en Christ. Le croyant qui meurt est immé­dia­te­ment reçu dans la pré­sence de Dieu. La puri­fi­ca­tion ultime de l’être humain se réa­li­se­ra lors de la résur­rec­tion et de la glo­ri­fi­ca­tion finale.

Her­man Bavinck résume cette pers­pec­tive en écri­vant :

« L’Écriture ne connaît pas un lieu de puri­fi­ca­tion après la mort. La mort met fin au temps de la déci­sion ; ensuite vient le juge­ment. »
(Her­man Bavinck, Refor­med Dog­ma­tics, vol. 4, Grand Rapids, Baker Aca­de­mic, 2008, p. 724 ; tra­duc­tion du néer­lan­dais)

Ain­si, le débat autour du pur­ga­toire touche direc­te­ment à des ques­tions cen­trales de la théo­lo­gie chré­tienne : la nature de la jus­ti­fi­ca­tion, la suf­fi­sance du sacri­fice du Christ et la com­pré­hen­sion de l’état inter­mé­diaire entre la mort et la résur­rec­tion.


Bibliographie sommaire

Iré­née de Lyon. Contre les héré­sies. Tra­duc­tion fran­çaise par Ade­lin Rous­seau et Louis Dou­tre­leau. Paris : Cerf, coll. Sources chré­tiennes, 1965–1982.

Jean Chry­so­stome. Homé­lie pas­cale. Dans : Homé­lies et ser­mons. Paris : Cerf, coll. Sources chré­tiennes, diverses édi­tions.

Augus­tin d’Hippone. Lettre 164. Dans : Lettres. Tra­duc­tion fran­çaise par divers auteurs. Paris : Des­clée de Brou­wer / Ins­ti­tut d’Études Augus­ti­niennes.

Tho­mas d’Aquin. Somme théo­lo­gique, IIIa pars, ques­tion 52 (« La des­cente du Christ aux enfers »). Tra­duc­tion fran­çaise. Paris : Cerf, 1984.

Jean Cal­vin. Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne. Livre II, chap. 16. Genève : Labor et Fides, édi­tion fran­çaise moderne.

Caté­chisme de Hei­del­berg. Ques­tion 44. Dans : Confes­sions de foi réfor­mées. Aix-en-Pro­vence : Keryg­ma / diverses édi­tions confes­sion­nelles.

Her­man Bavinck. Refor­med Dog­ma­tics, vol. 3 : Sin and Sal­va­tion in Christ. Grand Rapids : Baker Aca­de­mic, 2006. (ouvrage ori­gi­nal en néer­lan­dais).

Louis Ber­khof. Sys­te­ma­tic Theo­lo­gy. Grand Rapids : Eerd­mans, 1938. Cha­pitre sur l’état inter­mé­diaire et la des­cente du Christ aux enfers.

Karl Barth. Dog­ma­tique, IV/1. Genève : Labor et Fides, tra­duc­tion fran­çaise.

Pierre Mar­cel. La doc­trine chré­tienne. Aix-en-Pro­vence : Keryg­ma, 1988.

Hen­ri Blo­cher (théo­lo­gien évan­gé­lique). La doc­trine du péché et de la rédemp­tion. Vaux-sur-Seine : Édi­fac, 2001.

Wayne Gru­dem. Sys­te­ma­tic Theo­lo­gy. Grand Rapids : Zon­der­van, 1994. Dis­cus­sion cri­tique de l’article « des­cen­du aux enfers ».


Outils pédagogiques

1. Ques­tions pour ana­ly­ser les pré­sup­po­sés

  1. Quand on entend l’expression « des­cen­du aux enfers », ima­gine-t-on spon­ta­né­ment un lieu phy­sique ou une réa­li­té théo­lo­gique ? Pour­quoi ?
  2. Pour­quoi la Bible uti­lise-t-elle plu­sieurs mots dif­fé­rents pour par­ler de la mort : Sheol, Hadès, géhenne ? Que révèle cette diver­si­té ?
  3. L’idée moderne d’« enfer » cor­res­pond-elle réel­le­ment à l’usage biblique du mot « enfers » dans le Cre­do ?
  4. Pour­quoi les Réfor­ma­teurs ont-ils vou­lu inter­pré­ter cet article de foi à par­tir de la croix plu­tôt qu’à par­tir d’un récit mytho­lo­gique de des­cente dans l’au-delà ?
  5. Quelles consé­quences doc­tri­nales décou­le­raient d’une mau­vaise com­pré­hen­sion de cet article pour la doc­trine de la rédemp­tion ?

2. Ques­tions bibliques pour étude per­son­nelle ou en groupe

  1. Que signi­fie le terme « séjour des morts » dans Psaume 16.10 et Actes 2.27 ?
  2. Com­ment com­prendre 1 Pierre 3.18–20 ? À qui le Christ « prêche-t-il » selon ce texte ?
  3. Que veut dire Paul lorsqu’il parle des « régions infé­rieures de la terre » dans Éphé­siens 4.9 ?
  4. Com­ment la confes­sion de la des­cente aux enfers éclaire-t-elle la pro­fon­deur de la souf­france du Christ selon Mat­thieu 27.46 ?
  5. En quoi la résur­rec­tion du Christ trans­forme-t-elle la com­pré­hen­sion chré­tienne de la mort (1 Corin­thiens 15.54–57) ?

3. Lec­ture théo­lo­gique (pers­pec­tive réfor­mée)

  1. Pour­quoi Cal­vin inter­prète-t-il la des­cente aux enfers comme l’expérience du juge­ment divin par le Christ ?
  2. Com­ment cette inter­pré­ta­tion pro­tège-t-elle la doc­trine de la suf­fi­sance du sacri­fice du Christ ?
  3. Pour­quoi la Réforme refuse-t-elle les spé­cu­la­tions sur un « lieu » où le Christ serait allé entre sa mort et sa résur­rec­tion ?

4. Lien avec les confes­sions de foi réfor­mées

Étu­dier les textes sui­vants :

Caté­chisme de Hei­del­berg, ques­tion 44
Confes­sion de foi de West­mins­ter, cha­pitre VIII
Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne de Cal­vin, II.16

Ques­tions :

  1. Quel récon­fort spi­ri­tuel les confes­sions tirent-elles de cet article du Cre­do ?
  2. Pour­quoi cet article est-il impor­tant dans la lutte contre le doute et les ten­ta­tions ?
  3. Com­ment cet ensei­gne­ment s’inscrit-il dans la théo­lo­gie réfor­mée de l’alliance et de la sub­sti­tu­tion du Christ ?

5. Exer­cice de syn­thèse

Résume en quelques phrases ce que signi­fie réel­le­ment l’article : « Il est des­cen­du aux enfers ».
Puis explique en quoi cette confes­sion ren­force la cer­ti­tude du salut pour le croyant.


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