Don Quichotte et le ciel des visions

Le passant et le poète (Jean-Michel Bessou)

Pour lire l’i­mage

Doré ne repré­sente pas seule­ment un che­va­lier errant, mais la puis­sance de l’imagination habi­tée par un idéal. Là où le monde ne voit qu’un pay­sage vide, Don Qui­chotte aper­çoit un com­bat spi­ri­tuel et une aven­ture plus haute. L’image sug­gère que la véri­table réa­li­té n’est pas tou­jours celle que per­çoivent les yeux pres­sés, mais celle que révèle un regard habi­té par l’espérance et par l’idéal.


Sur le mur de sa geôle il a peint la fenêtre
Par où son esprit libre un jour va s’é­va­der,
Emme­nant avec lui le reste de son être
Qui le sui­vra vers Dieu, et vers la liber­té.

Pas­sant, ne blâme pas le rêveur qui s’ar­rête
Lorsque tu cours après le monde qui s’en­fuit…
Ses propres illu­sions sou­rient comme une Fête :
Tes tristes véri­tés t’emportent dans la nuit…

Si tu avais un jour invi­té à ta table
Ce fou dont les châ­teaux sont des châ­teaux de sable,
Il t’au­rait entrou­vert l’é­glise de gra­nit

Aux vitraux de dia­mant, dont la flèche s’é­lance
Au-des­sus de l’A­zur où s’ou­blie la souf­france :
Lève­ras-tu jamais les yeux vers ce zénith ?

© Jean-Michel Bes­sou, décembre 20161


Entrer dans le poème

Le son­net de Jean-Michel Bes­sou des­sine la figure d’un homme inté­rieu­re­ment libre au sein même des limites du monde pré­sent. La « geôle » n’est pas seule­ment une pri­son maté­rielle : elle repré­sente les contraintes de la condi­tion humaine, les cadres sociaux, les obli­ga­tions du métier et les enfer­me­ments intel­lec­tuels d’une époque sou­vent maté­ria­liste. Face à cela, le poète évoque une liber­té plus pro­fonde : celle de l’esprit tour­né vers Dieu.

Le por­trait qui se dégage est celui d’un homme qui refuse de réduire la réa­li­té à ce que le monde appelle « le réel ». Il pré­fère la véri­té plus haute de l’espérance, de la foi et de la quête de Dieu. On recon­naît ici une figure proche du Don Qui­chotte spi­ri­tuel : celui qui paraît rêveur aux yeux des prag­ma­tiques, mais qui pour­suit en réa­li­té une réa­li­té plus solide que les évi­dences pas­sa­gères.

Le poème oppose donc deux regards sur le monde :
– celui du pas­sant pres­sé, atta­ché aux « véri­tés tristes » du monde immé­diat ;
– celui du poète, qui per­çoit der­rière ces appa­rences une ouver­ture vers Dieu, vers la beau­té et vers la liber­té inté­rieure.

La der­nière ques­tion du son­net devient alors un appel : lever les yeux vers le « zénith », c’est-à-dire vers Dieu, vers la trans­cen­dance, vers la lumière qui dépasse la pesan­teur ter­restre.


Clefs de lecture vers par vers

Sur le mur de sa geôle il a peint la fenêtre
La « geôle » sym­bo­lise l’enfermement du monde pré­sent : les contraintes de la vie, les struc­tures sociales, ou même l’époque contem­po­raine sou­vent close à la trans­cen­dance. Peindre une fenêtre sur le mur évoque l’acte poé­tique et spi­ri­tuel : créer une ouver­ture là où il n’y en a pas.

Par où son esprit libre un jour va s’é­va­der,
La liber­té véri­table n’est pas d’abord exté­rieure mais inté­rieure. L’esprit peut déjà fran­chir les murs. L’image rap­pelle la liber­té chré­tienne dont parle Paul : « Là où est l’Esprit du Sei­gneur, là est la liber­té » (2 Corin­thiens 3.17).

Emme­nant avec lui le reste de son être
L’esprit ouvre la voie, et l’être tout entier suit. La foi et la pen­sée orien­tées vers Dieu entraînent toute la per­sonne.

Qui le sui­vra vers Dieu, et vers la liber­té.
La des­ti­na­tion est expli­ci­te­ment spi­ri­tuelle : Dieu est la véri­table liber­té. Cette ligne cor­res­pond à la pers­pec­tive biblique selon laquelle la vraie déli­vrance est la com­mu­nion avec Dieu.

Pas­sant, ne blâme pas le rêveur qui s’ar­rête
Le poète inter­pelle le lec­teur : le « pas­sant » sym­bo­lise l’homme pres­sé, absor­bé par l’agitation du monde. Le rêveur repré­sente celui qui prend le temps de contem­pler et de cher­cher le sens.

Lorsque tu cours après le monde qui s’en­fuit…
Le monde est décrit comme fugi­tif. L’image rap­pelle l’Ecclésiaste : tout ce qui est pure­ment ter­restre passe et se dis­sipe.

Ses propres illu­sions sou­rient comme une Fête :
Ce que le rêveur contemple peut sem­bler illu­sion aux yeux du monde, mais ces illu­sions sont joyeuses, lumi­neuses, ouvertes vers l’espérance.

Tes tristes véri­tés t’emportent dans la nuit…
À l’inverse, le réa­lisme maté­ria­liste pro­duit sou­vent une vision sombre de l’existence. Le poète ren­verse ici l’opposition clas­sique : ce qui se croit « réa­liste » peut être en réa­li­té plus déses­pé­rant que les rêves spi­ri­tuels.

Si tu avais un jour invi­té à ta table
La table sym­bo­lise l’hospitalité et la ren­contre. Le poète sug­gère que la sagesse du rêveur ne se com­prend que dans le dia­logue.

Ce fou dont les châ­teaux sont des châ­teaux de sable,
L’image évoque expli­ci­te­ment Don Qui­chotte : celui que le monde appelle fou parce qu’il pour­suit un idéal. Les châ­teaux de sable sym­bo­lisent les pro­jets qui semblent fra­giles mais qui expriment une aspi­ra­tion plus haute.

Il t’au­rait entrou­vert l’é­glise de gra­nit
L’église de gra­nit repré­sente la soli­di­té de la foi et de la tra­di­tion spi­ri­tuelle. Ce qui sem­blait fra­gile (les châ­teaux de sable) conduit para­doxa­le­ment à une réa­li­té beau­coup plus solide.

Aux vitraux de dia­mant, dont la flèche s’é­lance
Les vitraux évoquent la lumière trans­fi­gu­rée. La flèche de l’église qui s’élance vers le ciel sym­bo­lise l’orientation ver­ti­cale de la vie chré­tienne.

Au-des­sus de l’A­zur où s’ou­blie la souf­france :
L’azur repré­sente le ciel, la paix divine où les dou­leurs du monde perdent leur poids ultime.

Lève­ras-tu jamais les yeux vers ce zénith ?
La ques­tion finale est un appel spi­ri­tuel. Lever les yeux vers le zénith signi­fie se tour­ner vers Dieu, vers la trans­cen­dance, vers la lumière qui éclaire toute exis­tence.


Au fond, ce son­net ne décrit pas seule­ment un homme : il décrit une atti­tude spi­ri­tuelle. Celle de quelqu’un qui, même au milieu du monde, garde les yeux tour­nés vers le ciel et refuse de réduire la réa­li­té à ce que le monde appelle le réel.

  1. On dit volon­tiers qu’on n’est jamais mieux ser­vi que par soi-même. Pour­tant, lorsqu’il s’agit de dire qui nous sommes, le regard d’un autre peut par­fois atteindre plus juste que le nôtre.
    Un ami poète, Jean-Michel Bes­sou, m’a dédié ce son­net. J’y ai recon­nu des mots justes, des images et des allu­sions qui touchent à l’essentiel de ce qui m’habite. Je lui en suis pro­fon­dé­ment recon­nais­sant.
    Je laisse donc ce poème par­ler. Peut-être dira-t-il mieux que moi l’esprit de ces pages. ↩︎

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