Le 8 novembre 1920, Abraham Kuyper meurt à La Haye, âgé de quatre-vingt-trois ans. Pasteur, théologien, journaliste et ancien chef du gouvernement néerlandais, il laisse une empreinte exceptionnelle sur le calvinisme moderne. Son ambition fut de montrer que la foi réformée ne concernait pas seulement le culte et le salut individuel, mais aussi l’enseignement, la science, la vie sociale et la responsabilité politique.
Du ministère pastoral à la réforme de l’Église
Né en 1837 à Maassluis, Kuyper étudie la théologie à Leyde. Marqué dans sa jeunesse par le protestantisme libéral, il se rapproche progressivement de la foi réformée orthodoxe, notamment au contact de fidèles de son premier pastorat, à Beesd, et de l’héritage de Guillaume Groen van Prinsterer. Il entend replacer la prédication biblique et les confessions historiques au cœur de la vie ecclésiale.
En 1886, il joue un rôle déterminant dans la Doleantie, mouvement de rupture avec la direction de l’Église réformée établie. Une partie de ces communautés rejoint en 1892 des Églises issues de la séparation de 1834 pour former les Gereformeerde Kerken in Nederland. Cette union ne fut ni immédiate ni unanimement acceptée. Kuyper y voit néanmoins une réforme de l’Église, et non la création d’un christianisme nouveau.
La seigneurie du Christ sur toute l’existence
Sa pensée est portée par une conviction : Dieu est souverain sur l’ensemble de la création. Kuyper développe la notion de souveraineté des sphères pour défendre les responsabilités propres de la famille, de l’Église, de l’école, de l’université et de l’État, sans faire de l’une le simple instrument de l’autre. Cette construction s’appuie sur des principes bibliques, mais elle ne peut être attribuée telle quelle à Calvin.
Sa doctrine de la grâce commune souligne que Dieu retient les effets du péché et permet aussi aux non-croyants de contribuer à la culture, au savoir et à la justice civile. Elle doit être distinguée de la grâce salvatrice en Jésus-Christ. Exposée notamment dans De gemeene gratie, cette réflexion demeure influente, tout en suscitant des débats théologiques sur ses formulations et ses conséquences.
Des institutions au service d’une conviction
Kuyper fonde le quotidien De Standaard en 1872, dirige la création du Parti antirévolutionnaire en 1879 et contribue à établir la Vrije Universiteit d’Amsterdam, ouverte en 1880 sur des fondements réformés. Il défend la liberté de l’enseignement et l’organisation politique des milieux protestants populaires. De 1901 à 1905, il préside le gouvernement néerlandais. Ses conférences de Princeton, en 1898, donnent à son interprétation du calvinisme un retentissement international.
Une postérité à éprouver
L’ampleur de son œuvre n’efface pas ses limites. Son autorité personnelle provoque des conflits, notamment avec A. F. de Savornin Lohman ; sa politique sociale et ses décisions face aux grèves de 1903 sont contestées. Ses écrits contiennent aussi des propos antisémites, bien qu’il ait défendu les droits civiques des Juifs : cette tension doit être reconnue. En Afrique du Sud, des héritiers invoqueront sa pensée dans des directions opposées, y compris pour légitimer l’apartheid : ces réceptions ne doivent être ni ignorées ni attribuées indistinctement à Kuyper lui-même.
Sa mémoire rappelle que la confession de la souveraineté du Christ engage toute la vie. Elle rappelle aussi qu’aucun programme culturel ou politique, fût-il inspiré par le calvinisme, ne possède l’autorité de l’Écriture.
Extrait du livre Mon calendrier réformé confessant, à paraître chez Foedus Éditions.
Bibliographie
- Abraham Kuyper, Souvereiniteit in eigen kring, Amsterdam, J. H. Kruyt, 1880.
- Abraham Kuyper, Het Calvinisme. Zes Stone-lezingen in October 1898 te Princeton gehouden, Amsterdam, Höveker & Wormser, 1899.
- Abraham Kuyper, De gemeene gratie, 3 vol., Amsterdam/Pretoria, Höveker & Wormser, 1902–1905 (troisième volume daté 1904, paru en 1905).
- H. T. Colenbrander, « Dr. Abraham Kuyper. † 8 November 1920 », De Gids, 84e année, 1920, p. 482–488.
Illustration : Jan Veth, Portrait d’Abraham Kuyper, lithographie, 1900, Rijksmuseum Amsterdam, RP-P-1926–984. Reproduction CC0 1.0 – source et licence. Réalisée du vivant de Kuyper ; elle ne représente pas son décès.
Retrouver les autres notices du Calendrier réformé.
Pour approfondir
- Abraham Kuyper (1837–1920) – Pierre Courthial
- Essais sur le calvinisme – Abraham Kuyper
- Luther, Kuyper et la responsabilité politique des chrétiens
- Vondelkerk, Kuyper et la ruine d’un christianisme réduit au patrimoine
- Quand la politique emprunte les images du sacré – Une lecture kuyperienne
- Guillaume Groen van Prinsterer – Pierre Courthial
- Herman Dooyeweerd – Pierre Courthial
- Herman Bavinck (1854–1921)
- Le mouvement réformé de reconstruction chrétienne – Conclusion
