Jacques Ellul

Jacques Ellul et l’islam

De la prise du pou­voir en Iran par Kho­mey­ni en 1979 jusqu’à sa propre mort en 1994, Jacques Ellul n’a ces­sé d’alerter contre la mon­tée en puis­sance d’un islam inté­griste, tota­li­taire et conqué­rant.

Voi­ci une dizaine d’extraits repré­sen­ta­tifs de sa cri­tique, soi­gneu­se­ment pas­sée sous silence par la plu­part des ellu­liens, pour­tant indis­so­ciable d’une vie de com­bat pour la liber­té et contre toutes les formes du tota­li­ta­risme, qu’il soit tech­no­lo­gique, poli­tique ou reli­gieux.


Jacques Ellul

Religion et terrorisme

(Article paru dans Sud-Ouest, le 21 octobre 1979)

Ce qui se passe en Iran pro­voque un vague scan­dale dans notre bon peuple et sur­tout par­mi les intel­lec­tuels. Un scan­dale et un sen­ti­ment de ridi­cule : « Un pou­voir qui se mêle d’imposer le silence et le voile aux femmes, qui pros­crit le vin et le ciné­ma… quand même ! », il y a aus­si les exé­cu­tions des enne­mis poli­tiques. Tou­te­fois, ici, nous sommes assez bla­sés. Tant de gou­ver­ne­ments font, dans le monde, cent fois pire. Mais, ce qui nous cho­que­rait, c’est que ce soit un gou­ver­ne­ment reli­gieux qui les ordonne. Telle n’est pas notre concep­tion de la reli­gion, morale et sen­ti­ments pieux.

Mais je m’étonne de ceux qui s’étonnent. Après tout, l’ayatollah fait bien exac­te­ment ce qu’il avait dit. C’est tou­jours une erreur de ne pas croire stric­te­ment ce que disent les hommes poli­tiques, ils font tou­jours ce qu’ils disent (dans leurs dis­cours simple ou double, atten­tion !).

Bien lire Hit­ler, c’était savoir vrai­ment ce qu’il allait faire. Bien lire Sta­line per­met­tait de cal­cu­ler pré­ci­sé­ment ce qu’il fai­sait. Et pour­quoi s’étonner de ce qui se passe en Iran puisque l’ayatollah se borne à appli­quer la loi isla­mique comme il l’avait dit ! L’erreur était d’affubler un homme uni­que­ment reli­gieux de notre inter­pré­ta­tion du monde (lutte des classes, laï­cisme, bon­heur du peuple, démo­cra­tie contre dic­ta­ture, etc.).

Nous voi­ci main­te­nant écœu­rés par ce « retour au Moyen Âge », comme on dit, avec une vue assez étrange de ce « Moyen Âge » ! Mais, après tout, sauf si l’on croit au pro­grès (celui-ci étant syn­thé­ti­sé dans la bagnole et la télé), le Moyen Âge avait aus­si du bon ! Réaf­fir­mer une morale (ce qui est en notre temps pro­ba­ble­ment le seul acte vrai­ment révo­lu­tion­naire !), ten­ter de redon­ner à un peuple des valeurs claires, essayer d’endiguer des com­por­te­ments erra­tiques, cela me paraît à la fois bien néces­saire et fort sain. Le pro­blème est que l’on veuille impo­ser tout cela par la contrainte, et que le pou­voir reli­gieux soit deve­nu pou­voir poli­tique.

Nous sommes plu­tôt, en notre temps, habi­tués à l’inverse. Sitôt qu’une auto­ri­té poli­tique veut vrai­ment s’affirmer, elle devient reli­gieuse, elle trans­forme l’obéissance en une foi, elle réclame l’amour des citoyens qui deviennent des croyants, elle affirme déte­nir seule la véri­té. C’est le pro­ces­sus auquel aujourd’hui nous sommes accou­tu­més, aus­si bien chez les chefs com­mu­nistes que chez les empe­reurs, dic­ta­teurs et maré­chaux afri­cains. Mais l’étrange, l’invraisemblable est donc en Iran que, bien plus direc­te­ment que la papau­té du Moyen Âge, un chef reli­gieux est deve­nu chef poli­tique. Dans une situa­tion qui rap­pelle celle de Cal­vin, il n’exerce pas direc­te­ment le pou­voir, mais il dicte exac­te­ment à celui-ci tout ce qu’il doit faire. Or, le remar­quable, c’est que ce pou­voir reli­gieux se conduit comme n’importe quel pou­voir poli­tique auto­ri­taire. Le conte­nu des mesures importe peu (le voile des femmes, etc.), mêmes moyens, même volon­té de réduire à l’obéissance abso­lue, même déci­sion de rame­ner les conduites pri­vées à un confor­misme col­lec­tif… Nous connais­sons cela.

On sera ten­té de dire : « Voyez ce que fait la reli­gion. C’est tou­jours la même chose, tou­jours le même sec­ta­risme, tou­jours la même oppres­sion, au nom de la véri­té. La reli­gion est ter­ro­risme par essence… » Je crois que l’idée est trop simple ! Ce n’est pas la « reli­gion » qui est telle, mais l’exercice du pou­voir poli­tique par une auto­ri­té reli­gieuse. Autre­ment dit, la reli­gion assor­tie du poli­tique, confon­due avec lui. Deux remarques pour­tant. Cela ne signi­fie pas que la reli­gion doive être une affaire pri­vée, inté­rieure et cachée : toute reli­gion ins­pire évi­dem­ment un mode d’être, une morale, un com­por­te­ment, aus­si bien dans le domaine de la vie pri­vée que dans celui de la vie publique et poli­tique. Mais le pro­blème est celui de la prise et de l’exercice du pou­voir.

La seconde remarque : il ne faut pas croire que l’on se tire du pro­blème avec le laï­cisme. Car celui-ci peut par­fai­te­ment conduire à une même atti­tude sec­taire, et nous avons vu suf­fi­sam­ment d’États laïques deve­nir reli­gieux en s’affirmant juges du bien et du mal.

Ce n’est pas la reli­gion qui a conduit à la situa­tion de l’Iran, c’est la confu­sion du poli­tique et du reli­gieux. C’est l’exercice du pou­voir au nom d’une véri­té abso­lue. Que la véri­té abso­lue existe, j’en suis convain­cu, mais elle n’a jamais à s’exprimer dans le pou­voir de contrainte, de condam­na­tion, de ges­tion qui est le poli­tique. Une seule garan­tie pour nous, en face de la démence poli­tique, c’est que la poli­tique cesse d’être la grande ques­tion de la vie, qu’elle soit rame­née aux étroites limites d’un jeu ges­tion­naire, après tout inté­res­sant et très rela­ti­ve­ment impor­tant ; qu’elle ne soit plus l’objet de pas­sions, qu’elle ne pré­tende ni ser­vir la véri­té, ni édic­ter le bien. Je suis effrayé chaque fois que je suis en pré­sence de ces hommes qui, la voix trem­blante d’émotion et les yeux exta­siés, me pro­clament : « Tout est poli­tique. » La mitrailleuse n’est pas loin. La confu­sion du poli­tique et du reli­gieux, quelle que soit cette poli­tique, quel que soit ce reli­gieux, est le mal abso­lu, le pire mal­heur qui puisse arri­ver sur terre aux hommes.


Jacques Ellul 

Les Chrétientés d’Orient entre jihad et dhimmitude : VIIe-XXe siècle

(Pré­face à l’édition anglaise de livre de Bat Ye’or, 1983)

Ce livre est très impor­tant car il aborde un des pro­blèmes les plus déli­cats de notre monde, déli­cat par la dif­fi­cul­té même du sujet, à savoir la réa­li­té de l’islam dans sa doc­trine et sa pra­tique à l’égard des non-musul­mans, et déli­cat par l’actualité du sujet, et les sen­si­bi­li­tés que se sont révé­lées un peu par­tout dans le monde. Il y a un demi-siècle, la ques­tion de savoir quelle était la situa­tion des non-musul­mans en terre d’islam n’aurait exal­té per­sonne. On aurait pu en faire une des­crip­tion his­to­rique, qui aurait inté­res­sé les spé­cia­listes, ou une ana­lyse juri­dique (je pense aux tra­vaux de M. Gau­de­froy-Demom­bynes et de mon ancien col­lègue G.-H. Bous­quet qui a décrit tant de choses sur des aspects du droit musul­man sans que cela ait sus­ci­té la moindre polé­mique), ou un débat phi­lo­so­phique et théo­lo­gique, mais assu­ré­ment sans pas­sion. Ce qui concer­nait l’islam et le monde musul­man appar­te­nait à un pas­sé, non pas mort, mais cer­tai­ne­ment pas plus vivant que la chré­tien­té médié­vale. Les peuples musul­mans n’avaient aucune puis­sance, ils étaient extra­or­di­nai­re­ment divi­sés, un grand nombre d’entre eux étaient sou­mis à la colo­ni­sa­tion. Les Euro­péens hos­tiles à la colo­ni­sa­tion avaient de la sym­pa­thie pour les « Arabes », mais cela n’allait pas au-delà ! Et tout à coup, depuis 1950, la scène change com­plè­te­ment.

Je crois qu’on peut dis­cer­ner quatre étapes : la pre­mière, la volon­té de se libé­rer des enva­his­seurs. Mais en cela, les musul­mans n’étaient pas « ori­gi­naux » : la guerre d’Algérie et tout ce qui a sui­vi n’était qu’une consé­quence de la pre­mière guerre du Viet­nam. C’est un mou­ve­ment géné­ral de déco­lo­ni­sa­tion qui s’engage. Et ceci va ame­ner ces peuples à se vou­loir une cer­taine iden­ti­té, à être par eux-mêmes non seule­ment libé­rés des Euro­péens, mais dif­fé­rents. Et qua­li­ta­ti­ve­ment dif­fé­rents. La seconde étape en résulte : ce qui fai­sait la spé­ci­fi­ci­té de ces peuples c’était non pas une par­ti­cu­la­ri­té eth­nique ou une orga­ni­sa­tion, mais une reli­gion. Et l’on voit paraître, à l’intérieur même de mou­ve­ments de gauche socia­listes ou même com­mu­nistes, un retour au reli­gieux. Se trouve alors tout à fait reje­tée la ten­dance à la créa­tion d’un État laïque, comme l’avait vou­lu Atatürk par exemple. Très sou­vent on pense que l’explosion de reli­gio­si­té isla­mique est le fait par­ti­cu­lier de Kho­mey­ni. Mais non. Il ne faut pas oublier la guerre atroce en Inde en 1947 entre musul­mans et hin­dous sur le seul fon­de­ment reli­gieux. Le nombre des vic­times fut de plus d’un mil­lion et on ne peut pas consi­dé­rer que cette guerre ait eu une autre ori­gine que l’indépendance d’une Répu­blique isla­mique (puisque tant que les musul­mans étaient inté­grés dans le monde hin­dou boud­dhiste, il n’y avait pas de mas­sacre). Le Pakis­tan se pro­cla­me­ra offi­ciel­le­ment Répu­blique isla­mique en 1953 (donc jus­te­ment au moment du grand effort de ces peuples de retrou­ver leur iden­ti­té). Depuis cette époque, il n’y a pas eu d’année sans que ne se marque le renou­veau reli­gieux de l’islam (la reprise de la conver­sion de l’Afrique noire à l’islam, le retour des popu­la­tions déta­chées vers la pra­tique des rites, l’obligation pour des États arabes socia­listes de se pro­cla­mer « musul­mans », etc.) si bien que l’islam est actuel­le­ment la reli­gion la plus active, la plus vivante dans le monde. Et l’extrémisme de l’imam Kho­mey­ni ne peut se com­prendre que dans la pers­pec­tive de ce mou­ve­ment. Il n’est pas du tout un fait extra­or­di­naire, à part : il en est la suite logique. Mais, et c’est le troi­sième élé­ment, au fur et à mesure de cette renais­sance reli­gieuse, on assiste à une prise de conscience d’une cer­taine uni­té du monde isla­mique, au-delà des diver­si­tés poli­tiques et cultu­relles. Bien enten­du, ici il ne faut pas oublier tous les conflits entre États musul­mans, les diver­gences d’intérêts, les guerres mêmes, mais cette évi­dence de leurs conflits ne doit pas nous faire oublier une réa­li­té plus fon­da­men­tale : leur uni­té reli­gieuse en face du monde non musul­man.

Et ici il y a un phé­no­mène qui est inté­res­sant : je serais ten­té de dire que ce sont les « autres », les pays « com­mu­nistes », « chré­tiens », etc. qui accen­tuent la ten­dance à l’unité du monde musul­man, et en quelque sorte jouent le rôle de « com­pres­seur », pour ame­ner ce monde à s’unifier ! Enfin, et c’est évi­dem­ment le der­nier fac­teur, la décou­verte de la puis­sance éco­no­mique et pétro­lière. Je n’insiste pas. En somme une marche cohé­rente : indé­pen­dance poli­tique – remon­tée reli­gieuse – puis­sance éco­no­mique. Ceci a retour­né la face du monde en moins d’un demi-siècle. Et actuel­le­ment nous assis­tons à une vaste opé­ra­tion de pro­pa­gande isla­mique, créa­tion de mos­quées par­tout, même en URSS, dif­fu­sion de la lit­té­ra­ture et de la culture arabe, récu­pé­ra­tion d’une his­toire : l’islam se glo­ri­fie main­te­nant d’avoir été le ber­ceau de toutes les civi­li­sa­tions alors que l’Europe avait som­bré dans la bar­ba­rie et que l’Orient était sans cesse déchi­ré. L’islam ori­gine de toutes les sciences et de tous les arts, c’est un dis­cours que nous enten­dons constam­ment. Ceci a pro­ba­ble­ment moins atteint les États-Unis que la France (pour­tant il faut rap­pe­ler les Black Mus­lims). Mais si je juge par rap­port à la situa­tion fran­çaise, c’est qu’elle me paraît tout à fait exem­plaire.

Dès lors, sitôt que l’on aborde un pro­blème de l’islam, on entre dans un domaine où toutes les sen­si­bi­li­tés sont exas­pé­rées. En France, on ne sup­porte plus les cri­tiques adres­sées à l’islam ou à des pays arabes. Ceci s’explique par bien des rai­sons : la mau­vaise conscience d’avoir été enva­his­seur et colo­ni­sa­teur de l’Afrique du Nord. La mau­vaise conscience de la guerre d’Algérie (qui entraîne en « contre­coup », l’adhésion à l’adversaire et le juge­ment favo­rable). La décou­verte du fait, exact, que dans la culture occi­den­tale on a occul­té pen­dant des siècles la valeur de l’apport musul­man à la civi­li­sa­tion (et de ce fait, on passe à l’autre extrême). La mul­ti­pli­ca­tion des tra­vailleurs immi­grés (en France) d’origine arabe, qui repré­sentent main­te­nant une popu­la­tion impor­tante, géné­ra­le­ment mal­heu­reuse, mépri­sée (avec un cer­tain racisme), ce qui fait que les intel­lec­tuels, les chré­tiens, etc., sont rem­plis de bons sen­ti­ments envers eux et ne sup­portent plus cri­tiques. On assiste alors à une réha­bi­li­ta­tion géné­rale de l’islam qui s’exprime de deux façons. D’abord sur le plan intel­lec­tuel, il y a un nombre crois­sant d’œuvres qui cor­res­pondent à une recherche appa­rem­ment scien­ti­fique et qui se donnent pour objec­tif décla­ré de détruire des pré­ju­gés, des images toutes faites (et fausses) de l’islam, aus­si bien en tant que doc­trine, qu’en tant que cou­tumes et mœurs. Ain­si on « démontre » qu’il est faux que les Arabes aient été des enva­his­seurs cruels, qu’ils aient répan­du la ter­reur et mas­sa­cré les peuples qui ne se sou­met­taient pas. Il est faux que l’islam soit into­lé­rant, au contraire, c’est la tolé­rance même. Il est faux que la femme ait eu un sta­tut infé­rieur et qu’elle ait été exclue de la cité. Il est faux que le jihad (la guerre sainte) soit une guerre maté­rielle, etc., etc. Autre­ment dit : tout ce que l’on a consi­dé­ré comme his­to­ri­que­ment cer­tain au sujet de l’islam était l’effet de la pro­pa­gande, et on a implan­té en Occi­dent des images fausses, que l’on pré­tend réta­blir main­te­nant dans la véri­té. On se réfère à une inter­pré­ta­tion très spi­ri­tuelle du Coran et on cherche à prou­ver l’excellence des mœurs des pays musul­mans.

Mais il n’y a pas que cela, dans nos pays, l’islam exerce une séduc­tion d’ordre spi­ri­tuel. Dans la mesure où le chris­tia­nisme n’a plus la valeur reli­gieuse qu’il avait, et où il est radi­ca­le­ment cri­ti­qué, dans la mesure où le com­mu­nisme a per­du son pres­tige et son mes­sage d’espoir, le besoin reli­gieux de l’homme euro­péen a cher­ché une autre dimen­sion pour s’investir et voi­ci que l’on a décou­vert l’islam ! Il ne s’agit plus du tout de débats intel­lec­tuels : mais de véri­tables adhé­sions reli­gieuses. Et plu­sieurs intel­lec­tuels fran­çais de grand renom ont fait une conver­sion reten­tis­sante à l’islam. On pré­sente celui-ci comme un pro­grès évident par rap­port au chris­tia­nisme, on se réfère aux grands mys­tiques musul­mans. On rap­pelle que les trois reli­gions du Livre sont parentes (juifs – chré­tiens – musul­mans). Toutes trois se réclament de l’ancêtre Abra­ham. Et la plus avan­cée des trois… c’est évi­dem­ment la der­nière, la plus récente. Je n’exagère rien. Il y a même, par­mi les juifs, des intel­lec­tuels sérieux pour espé­rer sinon une fusion, du moins une conci­lia­tion entre les trois. Or, si je décris ces phé­no­mènes euro­péens, c’est dans la mesure où, qu’on le veuille ou non, l’islam se donne une voca­tion uni­ver­selle, se déclare la seule reli­gion qui doive ame­ner l’adhésion de tous : nous ne devons gar­der aucune illu­sion, aucune par­tie du monde ne sera indemne. Main­te­nant que l’islam a un pou­voir natio­nal, mili­taire, éco­no­mique, il cher­che­ra à s’étendre sur le plan reli­gieux à tout le monde. Et le Com­mon­wealth bri­tan­nique ain­si que les États-Unis seront visés aus­si. En face de cette expan­sion (la troi­sième de l’islam), il ne faut pas réagir par un racisme, ni par une fer­me­ture ortho­doxe, ni par des per­sé­cu­tions ou la guerre. Il doit y avoir une réac­tion d’ordre spi­ri­tuel et d’ordre psy­cho­lo­gique (ne pas se lais­ser empor­ter par la mau­vaise conscience) et une réac­tion d’ordre scien­ti­fique. Qu’en est-il au juste ? Qu’est-ce qui est exact ? les cruau­tés de la conquête musul­mane ou bien la dou­ceur, la béni­gni­té du Coran ? Qu’est-ce qui est exact sur le plan de la doc­trine et sur le plan de l’application, de la vie cou­rante dans le monde musul­man ? et il fau­dra faire du tra­vail intel­lec­tuel­le­ment sérieux, por­tant sur des points pré­cis. Il est impos­sible de juger de façon géné­rale le monde isla­mique, il y a eu cent cultures diverses absor­bées par l’islam. Il est impos­sible d’étudier d’un trait toutes les croyances, toutes les tra­di­tions, toutes les appli­ca­tions. On ne peut faire ce tra­vail que de façon limi­tée sur des séries de ques­tions, pour « faire le point » du vrai et du faux.

Tel est le contexte dans lequel se situe le livre de Bat Ye’or sur le dhim­mi. Et c’est un tra­vail exem­plaire dans le grand débat où nous sommes enga­gés. Je ne vais pas ici ni racon­ter le livre ni chan­ter ses mérites, mais seule­ment sou­li­gner son impor­tance. Le dhim­mi est donc celui qui vit dans une socié­té musul­mane, sans être musul­man (juifs, chré­tiens, et, éven­tuel­le­ment « ani­mistes »). Cet homme a un sta­tut social, poli­tique, éco­no­mique, par­ti­cu­lier. Et il importe essen­tiel­le­ment de savoir en effet com­ment ont été trai­tés ces « réfrac­taires ». Mais il faut tout de suite se rendre compte de la dimen­sion de ce thème : en effet, c’est beau­coup plus que l’étude d’une « condi­tion sociale » par­mi d’autres. Le lec­teur ver­ra que, par bien des points, le dhim­mi est com­pa­rable au serf euro­péen du Moyen Âge. Mais la condi­tion du serf était le résul­tat d’un cer­tain nombre d’évolutions his­to­riques (trans­for­ma­tion de l’esclavage, dis­pa­ri­tion de l’État, appa­ri­tion de la féo­da­li­té, etc.). Et par consé­quent, lorsque les condi­tions his­to­riques changent, la situa­tion du serf évo­lue, jusqu’à dis­pa­raître. Il n’en est pas de même pour le dhim­mi : ce n’est pas du tout le résul­tat d’un hasard his­to­rique, c’est ce qui doit être, du point de vue reli­gieux et du point de vue de la concep­tion musul­mane du monde. C’est-à-dire c’est l’expression de la concep­tion totale, per­ma­nente, fon­dée théo­lo­gi­que­ment de la rela­tion entre l’islam et le non-islam. Ce n’est pas un acci­dent his­to­rique qui pour­rait avoir un inté­rêt rétros­pec­tif, mais un devoir être. Par consé­quent, c’est à la fois un sujet his­to­rique (cher­cher les don­nées intel­lec­tuelles et décrire les appli­ca­tions pas­sées) et un sujet actuel, de pleine actua­li­té dans la mesure de l’expansion de l’islam. Et il faut en effet lire le livre de Bat Ye’or comme un livre d’actualité. Il importe de savoir aus­si exac­te­ment que pos­sible ce que les musul­mans ont fait de ces peuples sou­mis non conver­tis, parce que c’est ce qu’ils feront (et font encore main­te­nant). Je pense que le lec­teur ne sera pas immé­dia­te­ment convain­cu par cette affir­ma­tion.

Quand même, n’est-ce pas, les notions, les concepts évo­luent. La concep­tion chré­tienne de Dieu ou de Jésus-Christ n’est plus pour les chré­tiens la même aujourd’hui que celle du Moyen Âge. Et l’on peut mul­ti­plier les exemples. Mais pré­ci­sé­ment ce qui me paraît inté­res­sant, frap­pant dans l’islam, une de ses sin­gu­la­ri­tés, c’est la fixi­té des concepts. D’une part, il est évident que les choses évo­luent d’autant plus qu’elles ne sont pas idéo­lo­gi­que­ment fixées. Le régime des Césars à Rome pou­vait se trans­for­mer beau­coup plus que le régime sta­li­nien, parce qu’il n’y avait aucun cadre doc­tri­nal et idéo­lo­gique, qui lui don­nait une conti­nui­té, une rigueur. Là où l’organisation sociale est fon­dée sur un « sys­tème », elle tend à se repro­duire beau­coup plus exac­te­ment. Or, l’islam, encore plus que ne le fut le chris­tia­nisme, est une reli­gion qui pré­tend don­ner une forme défi­ni­tive à l’ordre social, aux rela­tions entre les hommes, et enca­drer chaque moment de la vie de cha­cun. Donc il tend à une fixi­té que la plu­part des autres formes sociales n’avaient pas. Mais bien plus, on sait que la doc­trine tout entière de l’islam (y com­pris sa pen­sée reli­gieuse) a pris un aspect juri­dique. Tous les textes ont été sou­mis à une inter­pré­ta­tion de type juri­dique, et toutes les appli­ca­tions (même du spi­ri­tuel) ont eu un aspect juri­dique. Or, il ne faut pas oublier que le juri­dique a une orien­ta­tion très nette : fixer – fixer les rela­tions – arrê­ter le temps – fixer les signi­fi­ca­tions (arri­ver à ce qu’un mot ait un sens et un seul) – fixer les inter­pré­ta­tions. Tout ce qui est juri­dique évo­lue le plus len­te­ment pos­sible et n’obéit à aucun bou­le­ver­se­ment. Bien enten­du, il peut y avoir évo­lu­tion (dans la pra­tique, la juris­pru­dence, etc.) mais lorsqu’il y a un texte qui est consi­dé­ré comme texte « fon­da­teur » en quelque sorte, il suf­fit que l’on veuille s’y rap­por­ter de nou­veau, et ce que l’on avait créé comme nou­veau­té s’effondre. Et telle était bien la situa­tion de l’islam. Le juri­disme intro­duit par­tout pro­dui­sait une fixi­té (non pas abso­lue, ce qui est impos­sible, mais maxi­male) ce qui fait que l’étude his­to­rique est essen­tielle. Lorsqu’on se rap­porte à un mot, à une ins­ti­tu­tion isla­mique du pas­sé, il faut savoir, tant que le texte fon­da­men­tal (ici le Coran) n’est pas chan­gé, quelles que soient les trans­for­ma­tions appa­rentes, les évo­lu­tions, il peut tou­jours y avoir retour sur les prin­cipes et les don­nées d’origine, et cela d’autant plus que l’islam a réus­si (ce qui a tou­jours été tel­le­ment rare) l’intégration entre le reli­gieux, le poli­tique, le moral, le social, le juri­dique, et l’intellectuel : consti­tuant un ensemble rigou­reux où chaque élé­ment est une par­tie du tout.

Mais appa­raît tout de suite un débat au sujet de ce dhim­mi. Ce mot veut en effet dire « pro­té­gé ». Et c’est un des argu­ments des défen­seurs modernes de l’islam : le dhim­mi n’a jamais été ni per­sé­cu­té ni mal­trai­té (sauf acci­dent), bien au contraire : il est un pro­té­gé. Quel meilleur exemple du libé­ra­lisme de l’islam ! Voi­ci des hommes qui ne par­tagent aucune croyance musul­mane, et au lieu de les exclure, on les pro­tège. J’ai lu de nom­breux textes mon­trant qu’aucune autre socié­té ni reli­gion n’a été aus­si tolé­rante, n’a aus­si bien pro­té­gé les mino­ri­tés. Bien enten­du, on en pro­fite pour mettre en cause le chris­tia­nisme médié­val (que je ne défen­drai pas), en sou­li­gnant que jamais l’islam n’a connu l’Inquisition ou la « chasse aux sor­cières ». Accep­tons ce point de vue, et bor­nons-nous à réflé­chir à ce mot lui-même : le « pro­té­gé ». Et il faut bien se deman­der « pro­té­gé contre qui ? » Dans la mesure où cet « étran­ger » est en terre d’islam, cela ne peut évi­dem­ment être que contre les musul­mans eux-mêmes. Le terme de pro­té­gé implique en soi une hos­ti­li­té latente, c’est ce qu’il importe de bien com­prendre. On avait une ins­ti­tu­tion com­pa­rable dans la Rome pri­mi­tive, avec le cliens : l’étranger est tou­jours un enne­mi. Il doit être trai­té comme enne­mi, (même s’il n’y a pas de situa­tion de guerre). Mais si cet étran­ger obtient la faveur d’un chef de grande famille, il devient son pro­té­gé (cliens) et il peut rési­der à Rome : il sera « pro­té­gé » contre les agres­sions que n’importe quel citoyen romain pou­vait faire, par son « patron ». Cela veut dire en réa­li­té que le pro­té­gé n’a aucun droit véri­table. Le lec­teur de ce livre ver­ra que la condi­tion du dhim­mi est défi­nie par un trai­té pas­sé entre lui (ou son groupe) et tel groupe musul­man (la dhim­ma). Ce trai­té pré­sente un aspect juri­dique, mais c’est ce que nous appel­le­rions un contrat inégal : en effet, la dhim­ma est une « charte octroyée » (voir C. Che­ha­ta sur le droit musul­man), ce qui implique deux consé­quences. La pre­mière, c’est que celui qui octroie la charte peut aus­si bien la révo­quer. En réa­li­té, ce n’est pas un contrat « consen­suel » for­mé par la volon­té de deux par­ties. Et, en fait, c’est un arbi­traire. Le concé­dant décide seul de ce qu’il octroie (d’où une grande varié­té pos­sible de condi­tions). La seconde, c’est que nous sommes dans une situa­tion qui est l’inverse de ce que l’on a essayé de construire avec la théo­rie des droits de l’homme et selon laquelle, du fait que l’on est un homme, on a, obli­ga­toi­re­ment, un cer­tain nombre de droits, donc ceux qui ne les res­pectent pas sont eux, dans une situa­tion de mal. Au contraire, avec l’idée de charte octroyée, on n’a de droits que pour autant qu’ils sont recon­nus dans cette charte et pour autant qu’elle dure. Par soi-même, et en tant qu’« exis­tant », on n’a aucun droit à faire valoir. Et c’était bien la condi­tion du dhim­mi. Or, j’indiquais plus haut pour­quoi, ceci ne varie pas dans le cours de l’histoire : c’est non pas un aléa social, mais un concept enra­ci­né.

Aujourd’hui, pour l’islam conqué­rant, tous ceux qui ne se recon­naissent pas musul­mans n’ont pas de droits humains recon­nus en tant que tels. Ils retrou­ve­raient dans une socié­té isla­mique la même condi­tion de dhim­mi. D’où le carac­tère par­fai­te­ment illu­soire et fan­tai­siste d’une solu­tion du drame du Proche-Orient par la créa­tion d’une fédé­ra­tion englo­bant Israël dans un ensemble de peuples et d’États musul­mans, ou encore celle d’un État « judéo-isla­mique ». Ceci est impen­sable du point de vue musul­man. Ain­si, sui­vant que l’on prend le mot « pro­té­gé » dans le sens moral ou dans le sens juri­dique, on peut en avoir deux inter­pré­ta­tions exac­te­ment contra­dic­toires. Et ceci est tout à fait carac­té­ris­tique des débats aux­quels on assiste au sujet de l’islam. Mal­heu­reu­se­ment, il faut prendre le mot dans sons sens juri­dique. Je sais bien que l’on objec­te­ra : mais le dhim­mi avait des « droits ». Certes. Mais des droits octroyés. Tout le point est là. Si nous pre­nons par exemple le trai­té de Ver­sailles de 1918, l’Allemagne a reçu un cer­tain nombre de « droits » octroyés par son vain­queur. Et ce fut qua­li­fié de « dik­tat ». Ceci montre à quel point l’étude de cet ordre de pro­blème est déli­cate. Car les appré­cia­tions peuvent entiè­re­ment varier selon que l’on a un a prio­ri favo­rable ou défa­vo­rable à l’islam, et en même temps une étude vrai­ment scien­ti­fique, « objec­tive » (mais per­son­nel­le­ment je ne crois pas à l’objectivité en sciences humaines, au mieux le cher­cheur peut être hon­nête et faire la cri­tique de ses pré­sup­po­sés) devient extrê­me­ment dif­fi­cile. Et cepen­dant, disions-nous, jus­te­ment parce que les pas­sions sont extrêmes, une étude de ce type est doré­na­vant indis­pen­sable pour toutes les ques­tions qui concernent l’islam.

Alors la ques­tion se pose pour ce livre : est-ce que nous sommes en pré­sence d’un livre scien­ti­fique ? J’avais fait un compte ren­du de ce livre, paru d’abord en fran­çais (1) (édi­tion beau­coup moins com­plète et riche, sur­tout pour les annexes, qui sont essen­tielles) dans un grand jour­nal. Et j’ai reçu une lettre très vio­lente d’un col­lègue, spé­cia­liste des ques­tions musul­manes [le pro­fes­seur Claude Cahen], me disant que ceci était un livre de pure polé­mique, qui n’avait aucun carac­tère sérieux. Mais ses cri­tiques mani­fes­taient qu’il n’avait pas lu ce livre, et ses argu­ments (à par­tir de mon texte) étaient inté­res­sants pour révé­ler « a contra­rio » le carac­tère scien­ti­fique de cette étude. Tout d’abord il employait « l’argument d’autorité », il me ren­voyait à des études sur le pro­blème, qu’il esti­mait indis­cu­tables et scien­ti­fiques (celles de S.D. Goi­tein, Ber­nard Lewis, et Nor­man Stil­l­man), en géné­ral favo­rables à l’attitude musul­mane. J’ai sou­mis l’objection à Bat Ye’or, qui m’a répon­du qu’elle connais­sait per­son­nel­le­ment les trois auteurs et avait tenu compte de leurs tra­vaux. Le contraire m’eût éton­né, étant don­né l’ampleur des recherches de l’auteur ! Elle main­tint qu’une lec­ture atten­tive de leurs écrits ne per­met­tait pas une inter­pré­ta­tion aus­si res­tric­tive.

Mais à par­tir de ces livres, quels étaient les argu­ments de fond pour cri­ti­quer l’analyse de Bat Ye’or ? Tout d’abord, que l’on ne peut géné­ra­li­ser la condi­tion du dhim­mi, et qu’il y a eu une très grande diver­si­té dans leur situa­tion. Or, pré­ci­sé­ment, c’est bien ce que montre notre livre, qui est très habi­le­ment construit : à par­tir de don­nées com­munes, d’un fon­de­ment iden­tique, l’auteur donne des docu­ments per­met­tant de se faire une idée pré­ci­sé­ment sur ces dif­fé­rences, selon qu’on envi­sage le dhim­mi au Magh­reb, en Perse, en Ara­bie, etc. Et l’on constate effec­ti­ve­ment une très grande diver­si­té dans les réa­li­tés de l’existence du dhim­mi, mais cela ne change rien à la réa­li­té pro­fonde iden­tique de sa condi­tion. Le second argu­ment, c’est qu’on a beau­coup exa­gé­ré les « per­sé­cu­tions », il parle de « quelques accès de colère popu­laire »… mais, d’une part, ce n’est pas là-des­sus que Bat Ye’or se fonde, d’autre part, c’est ici que paraît l’esprit par­ti­san : « les quelques accès » ont été his­to­ri­que­ment très nom­breux et les mas­sacres des dhim­mis fré­quents. Il ne faut pas aujourd’hui reje­ter ces témoi­gnages consi­dé­rables (que l’on a autre­fois trop fait valoir) de tue­ries de juifs ou de chré­tiens, dans tous les pays occu­pés par les Arabes et les Turcs, qui se repro­dui­saient fré­quem­ment, et au cours des­quelles les forces de l’ordre n’intervenaient pas. Le dhim­mi avait peut-être des droits aux yeux des auto­ri­tés, et offi­ciel­le­ment, mais quand la haine popu­laire se déchaî­nait pour un motif sou­vent incom­pré­hen­sible, ils étaient sans défense et sans pro­tec­tion. C’était l’équivalent des pogroms. Sur ce point, c’est mon cor­res­pon­dant qui n’est pas scien­ti­fique. Il atteste en troi­sième lieu que les dhim­mis avaient des « droits » per­son­nels et confes­sion­nels. Mais, n’étant pas juriste, il ne voit pas la dif­fé­rence entre droits per­son­nels et droits octroyés. Nous en avons par­lé plus haut, et l’argument ne porte pas puisque pré­ci­sé­ment Bat Ye’or étu­die de façon tout à fait satis­fai­sante ces droits en ques­tion.

Il sou­ligne en outre que les juifs ont atteint, en pays musul­mans, leur plus haut niveau de culture, et qu’ils consi­dé­raient les États dont ils dépen­daient comme leur État. Sur le pre­mier point, je dirai qu’il y a eu une énorme diver­si­té. Il est bien exact que dans cer­tains pays arabes et à cer­taines époques, les juifs – et les chré­tiens – ont obte­nu un haut niveau de culture et de bien-être. Mais notre livre ne le nie pas. Et ce n’est pas un fait extra­or­di­naire : à Rome, à par­tir du Ier siècle après Jésus-Christ, il arri­vait que des esclaves (res­tant tou­jours esclaves) avaient une situa­tion très remar­quable, ils exer­çaient presque toutes les pro­fes­sions intel­lec­tuelles (pro­fes­seurs, méde­cins, ingé­nieurs, etc.), ils diri­geaient des entre­prises et pou­vaient même être à leur tour pro­prié­taires d’esclaves. Il n’empêche qu’ils étaient esclaves. Et c’est un peu la ques­tion des dhim­mis, qui en effet avaient un rôle éco­no­mique impor­tant (comme c’est très bien mon­tré dans ce livre) et pou­vaient être « heu­reux » : il n’empêche qu’ils étaient des infé­rieurs dont le sta­tut, très variable, les fai­sait étroi­te­ment dépen­dants et… sans « droits ». Quant à dire qu’ils consi­dé­raient l’État dont ils dépen­daient comme leur État, ceci n’a jamais été vrai des chré­tiens. Quant aux juifs, ils avaient été dis­per­sés depuis si long­temps dans le monde, qu’ils n’avaient pas d’autre pos­si­bi­li­té. Mais on sait qu’il n’y eut de véri­table cou­rant « assi­mi­la­tion­niste » que dans les démo­cra­ties occi­den­tales. Enfin ce cri­tique déclare qu’il y a eu « dégra­da­tion pen­dant les temps contem­po­rains de la condi­tion des juifs en pays isla­mique ». Et il ne faut pas juger de la condi­tion du dhim­mi d’après ce qui s’est pas­sé aux xixe-xxe siècles. Je suis alors obli­gé de me deman­der si l’auteur de ces cri­tiques n’obéit pas, comme beau­coup d’historiens, à un embel­lis­se­ment du pas­sé. Il suf­fit de consta­ter la remar­quable concor­dance entre les sources his­to­riques se rap­por­tant à des faits et les don­nées de base d’origine pour pen­ser que l’évolution n’a pas dû être si com­plète.

Si je me suis éten­du un peu lon­gue­ment sur ces cri­tiques, c’est qu’elles m’ont paru impor­tantes pour cer­ner le carac­tère « scien­ti­fique » de ce livre. Quant à moi, je consi­dère, en effet, cette étude comme très hon­nête, peu polé­mique et aus­si objec­tive qu’il est pos­sible (compte tenu que j’appartiens à l’école d’historiens pour qui l’objectivité pure, au sens abso­lu du mot, ne peut pas exis­ter). Nous avons là une très grande richesse de sources assem­blées, une uti­li­sa­tion cor­recte des docu­ments, un sou­ci de pla­cer chaque situa­tion dans son contexte his­to­rique. Par consé­quent, un cer­tain nombre des exi­gences scien­ti­fiques pour un ouvrage de cet ordre. Et c’est pour­quoi je consi­dère cette étude comme tout à fait exem­plaire et signi­fi­ca­tive. Mais aus­si, inter­ve­nant dans le « contexte sen­sible » que je rap­pe­lais plus haut, c’est un livre qui apporte un aver­tis­se­ment déci­sif. Le monde isla­mique n’a pas évo­lué dans sa façon de consi­dé­rer le non-musul­man, et nous sommes aver­tis par-là de la façon dont seraient trai­tés ceux qui y seraient absor­bés. C’est une lumière pour notre temps.

Bor­deaux, mai 1983

Note
1. Le Monde, 18 novembre 1980. 


Jacques Ellul 

La Subversion du christianisme (1984)

Cha­pitre V
L’influence de l’islam (1)

On a rare­ment sou­li­gné l’influence de l’islam sur le chris­tia­nisme, c’est-à-dire sur la défor­ma­tion et la sub­ver­sion que subit la révé­la­tion de Dieu en Jésus-Christ. Elle a pour­tant été consi­dé­rable entre le ixe et le xie siècle. On a vécu long­temps sur l’image d’une chré­tien­té stable et forte, atta­quée, assié­gée en quelque sorte par l’islam. Celui-ci conqué­rant sans limite, avec voca­tion uni­ver­selle (comme le pré­ten­dait le chris­tia­nisme lui-même), n’a ces­sé d’étendre son empire, dans les trois direc­tions, vers le sud, avec son expan­sion dans l’Afrique noire prin­ci­pa­le­ment en sui­vant les côtes, et des­cen­dant au xiiie siècle jusqu’au Zan­zi­bar par exemple ; vers le nord-ouest, conquête de l’Espagne et enva­his­se­ment de la France jusqu’à Lyon d’un côté et Poi­tiers de l’autre ; vers le nord-est avec toute l’Asie Mineure jusqu’à la prise de Constan­ti­nople. L’islam conti­nue­ra ensuite avec les Turcs à mena­cer sans cesse les Bal­kans, l’Autriche, la Hon­grie, etc. C’est une vision très mani­chéenne, très guer­rière, et de même que l’on conçoit dif­fi­ci­le­ment des contacts pro­fonds au cours d’une guerre entre les enne­mis, de même dans cette guerre per­ma­nente com­ment l’islam aurait-il influen­cé le chris­tia­nisme ?

L’admirable livre de H. Pirenne, Maho­met et Char­le­magne (2), a magni­fi­que­ment mon­tré les consé­quences éco­no­miques et poli­tiques de cette menace guer­rière per­ma­nente. Mais on a sou­li­gné depuis com­bien man­quait l’étude des rela­tions. Or, cela est d’autant plus curieux que par ailleurs, dans le domaine de la phi­lo­so­phie, on savait par­fai­te­ment que la pen­sée d’Aristote avait péné­tré en Europe grâce à la tra­duc­tion et aux com­men­taires d’un phi­lo­sophe arabe, Aver­roès (xiie siècle) et que l’on peut consta­ter l’influence d’Avicenne dès le xie siècle. Par ailleurs, on recon­nais­sait aus­si que l’influence arabe avait été grande dans les domaines scien­ti­fiques, cal­cul, algèbre, mais aus­si méde­cine, agro­no­mie, astro­no­mie, phy­sique… tout cela était admis et bien connu.

Un peu plus loin, il est indé­niable que l’influence arabe se mani­feste dans les « arts de l’œuvre au noir », la magie, les diverses « man­cies », l’alchimie, la recherche de la pierre phi­lo­so­phale, la musique au xiie siècle. Bien enten­du, on connaît par­fai­te­ment l’influence arabe sur l’art mili­taire, sur la cava­le­rie, etc., et dans cer­tains domaines tech­niques (irri­ga­tion), de même encore en archi­tec­ture. Enfin, on sou­li­gnait régu­liè­re­ment que c’était aux croi­sades et au fait de la rela­tion que les croi­sés ont eue avec les Arabes que bien des trans­for­ma­tions de tous ordres ont eu lieu, ne serait-ce que l’apport d’arbres frui­tiers (ceri­siers, abri­co­tiers) en France. Tout ceci est très banal. Or, ceci veut dire indis­cu­ta­ble­ment qu’entre les deux enne­mis repré­sen­tés comme irré­con­ci­liables il y avait des rela­tions cultu­relles, intel­lec­tuelles, des échanges, des connais­sances qui cir­cu­laient. À la véri­té, il semble que ces connais­sances aient cir­cu­lé assez à sens unique : venant de l’islam et du monde arabe vers l’Occident, beau­coup plus arrié­ré et « bar­bare (3) ».

Il reste deux domaines qui, à ma connais­sance, n’ont jamais été étu­diés dans cette optique : le droit et la théo­lo­gie ! Or, com­ment croire, admettre, conce­voir que des échanges aient eu lieu sur le plan intel­lec­tuel, com­mer­cial, éco­no­mique, sans que cela ait com­por­té des consé­quences dans ces dis­ci­plines. On recon­naît par exemple que la lettre de change a sans doute été inven­tée par les Arabes et adop­tée par les Occi­den­taux pour faci­li­ter le com­merce mari­time. Mais bien d’autres sec­teurs du droit ont dû être influen­cés. Je ne serais pas éloi­gné de croire que, par exemple, le sta­tut de serf ait été une imi­ta­tion occi­den­tale du dhim­mi musul­man. De même l’importance du droit reli­gieux. Je suis convain­cu qu’une par­tie du droit canon a son ori­gine dans le droit arabe. Et ceci nous conduit, en effet, au « chris­tia­nisme ».

Com­ment ima­gi­ner qu’il y ait eu une influence recon­nue et admise sur la phi­lo­so­phie, sans que cela se réper­cute sur la théo­lo­gie ! Bien enten­du, tout le monde sait que le pro­blème réso­lu par Tho­mas d’Aquin fut pré­ci­sé­ment celui de l’affrontement entre la théo­lo­gie clas­sique et la phi­lo­so­phie d’Aristote. Mais on fait le pont par-des­sus les Arabes. On parle : phi­lo­so­phie grecque/théologie chré­tienne. Or, cette phi­lo­so­phie grecque, si fidèles qu’aient été les inter­prètes arabes, était trans­mise par eux. C’est au tra­vers de la pen­sée arabe-musul­mane que l’on sai­sit le pro­blème à cette époque. On ne peut donc pas conce­voir que l’influence arabe ait été nulle sauf en ce qui concerne Aris­tote !

Par ailleurs, on recon­naît appa­rem­ment très vite qu’il y a des points com­muns, des points de confron­ta­tion par­fai­te­ment aisés : chris­tia­nisme et islam sont deux reli­gions mono­théistes et deux reli­gions fon­dées sur un livre. De même l’importance accor­dée dans l’islam au pauvre. Sans doute, il y a rejet d’Allah par les chré­tiens, parce qu’il y a néga­tion de Jésus-Christ comme Fils de Dieu, il y a rejet du Coran qui ne peut être conçu comme ins­pi­ré par Dieu. Et inver­se­ment il y a rejet de la Tri­ni­té au nom de l’Unicité de Dieu, et absorp­tion de la Bible entière comme préa­lable, intro­duc­tion, pré­face au Coran. Au fond, avec la Bible chré­tienne, les musul­mans font ce que les chré­tiens ont fait avec la Bible hébraïque. Mais sur cette base com­mune, il y a for­cé­ment ren­contres, dis­putes, dis­cus­sions, et de ce fait ouver­ture. Même quand on refuse et récuse, on ne peut pas ne pas subir la ques­tion qui a été posée.

Il semble que les intel­lec­tuels et théo­lo­giens musul­mans aient été beau­coup plus forts que leurs répon­dants chré­tiens. Il semble qu’il y ait eu influence de l’islam, mais non la réci­proque. Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas tel­le­ment le pro­blème phi­lo­so­phique ou les for­mu­la­tions théo­lo­giques, qui res­taient for­cé­ment à l’intérieur d’un petit cercle intel­lec­tuel, c’est au contraire com­ment les influences isla­miques ont chan­gé des pra­tiques, des rites, des croyances, des atti­tudes devant la vie, tout ce qui est du domaine des croyances et de la conduite morale ou sociale. Ce qui consti­tue la chré­tien­té. Là encore, tout le monde sait que dans le royaume franc de Jéru­sa­lem, les che­va­liers fran­çais ins­tal­lés en Pales­tine ont adop­té rapi­de­ment quan­ti­té de mœurs et de cou­tumes venant de l’islam. Mais ce n’est pas cet exem­plaire excep­tion­nel qui est impor­tant. C’est l’importation en Europe, c’est le fait de l’imitation incons­ciente, le fait de s’être situé sur le ter­rain choi­si, déli­mi­té par celui que l’on vou­lait com­battre. Je lais­se­rai donc de côté la théo­lo­gie pure, la dif­fé­rence entre Tho­mas d’Aquin et une théo­lo­gie biblique par exemple, et l’influence d’Aristote pour m’intéresser à d’autres pro­blèmes.

Je crois qu’en tout point l’esprit de l’islam est contraire à celui de la Révé­la­tion de Dieu en Jésus-Christ. Déjà le fait fon­da­men­tal : Dieu ne peut pas être incar­né. Dieu ne peut pas être autre que le juge sou­ve­rain qui ordonne à sa volon­té toute chose. Et puis l’intégration abso­lue de « reli­gion-poli­tique-droit ». L’expression de la volon­té de Dieu se tra­duit inévi­ta­ble­ment dans du droit. Il n’y a pas de droit qui ne soit reli­gieux, ins­pi­ré par Dieu, et réci­pro­que­ment, toute volon­té de Dieu doit se tra­duire en termes juri­diques. L’islam pous­sait à l’extrême une ten­dance vir­tuelle de la Bible hébraïque, mais alors que tout ceci était sym­bo­lique du spi­ri­tuel, et avait été trans­cen­dé par Jésus-Christ, avec l’islam nous reve­nons à la for­mu­la­tion juri­dique comme telle. 

J’ai démon­tré ailleurs que la double for­mu­la­tion « avoir un droit » et « droit objec­tif » était contraire à la Révé­la­tion. Ceci, bien enten­du, ne peut qu’être contes­té par tous les tenants du jus­na­tu­ra­lisme et de la théo­lo­gie clas­sique. Je crois pour­tant que cette révé­la­tion de l’amour, ten­dant à éta­blir une rela­tion d’amour (et celle-là seule­ment) entre les hommes, à tout faire repo­ser sur la grâce et à don­ner aux hommes le modèle de rela­tions exclu­si­ve­ment gra­tuites, est vrai­ment le contraire du droit où tout se mesure en « doit et avoir » (le contraire de la grâce) et en « devoir » (le contraire de l’amour).

Dans la mesure où nous ne sommes pas dans le royaume de Dieu, on ne peut atteindre bien sûr à cette rela­tion pure de l’amour et de la gra­tui­té, à cette rela­tion par­fai­te­ment trans­pa­rente. Le droit sub­siste donc inévi­ta­ble­ment. Mais il faut le recon­naître comme une simple uti­li­té (parce qu’on ne peut pas faire mieux) et un mal néces­saire (qui reste tou­jours un mal !). Or, cette com­pré­hen­sion n’aurait eu rien de com­mun avec celle qui, au contraire, magni­fie le droit à l’extrême, en fait l’expression de la volon­té de Dieu et la for­mu­la­tion en termes juri­diques du monde « reli­gieux ». Le droit deve­nant une valeur émi­nente. Les chré­tiens avaient déjà été extra­or­di­nai­re­ment influen­cés dans ce sens par le milieu romain. On ne pou­vait exclure, mini­mi­ser cette valeur du droit romain, nous l’avons vu. Mais voi­ci que tout rebon­dit avec les Arabes. C’est main­te­nant l’union intime droit-volon­té de Dieu.

Le juriste est le théo­lo­gien. La théo­lo­gie devient autant juri­dique que phi­lo­so­phique, et la vie se trouve insé­rée dans du droit autant et plus que dans une éthique. Tout le reli­gieux devient juri­dique. Il n’y a de juge que d’affaires reli­gieuses, et la juris­pru­dence devient théo­lo­gie. Ceci va don­ner une impul­sion énorme à la juri­di­ci­sa­tion de la chré­tien­té. Le droit canon se mul­ti­plie à l’image de ce qui se fai­sait en islam. Et si tout n’a pas été absor­bé, c’est que les féo­daux, les rois, res­taient très hos­tiles à cette crois­sance du pou­voir de l’Église, et aus­si que les cou­tumes (laïques) s’opposaient fer­me­ment à cette sanc­ti­fi­ca­tion. Mais l’esprit juri­dique pénètre fon­da­men­ta­le­ment l’Église, et j’affirme que c’est à la fois sous l’influence de l’islam et en réponse à ce droit reli­gieux isla­mique. Il fal­lait, n’est-ce pas, faire aus­si bien.

En outre, cela arran­geait assez les auto­ri­tés ecclé­sias­tiques, et leur four­nis­sait un moyen de gou­ver­ne­ment. On aurait bien vou­lu que tout fût rame­né au droit canon et aux offi­cia­li­tés, comme dans le monde musul­man. L’Église aurait alors régné sans par­tage ! Mais dans l’islam, il y a cor­ré­la­tion indis­so­luble entre reli­gion-droit et pou­voir poli­tique. Là encore, ce qui était appa­ru avec le constan­ti­nisme, et que nous avons vu, va rece­voir une nou­velle impul­sion avec l’islam. Tout chef poli­tique est en même temps le Sei­gneur des croyants. Il n’y a pas de sépa­ra­tion entre Église et pou­voir poli­tique. Celui-ci est le chef reli­gieux. Il est repré­sen­tant d’Allah ; ses actes poli­tiques, mili­taires, etc., sont des actes ins­pi­rés.

Or, ceci est bien connu en Europe, la pré­ten­tion du roi ou de l’empereur, dès ce moment, sera d’être non plus le bras sécu­lier de l’Église, mais le titu­laire du pou­voir spi­ri­tuel. Il veut que l’on recon­naisse qu’il est, lui, per­son­nel­le­ment choi­si par Dieu, élu du Tout-Puis­sant. Il faut qu’il ait une parole pro­phé­tique, un pou­voir de faire des miracles. Sa parole et sa per­sonne doivent être sacrées.

Bien enten­du ceci exis­tait par­tiel­le­ment avant l’islam. Mais ce n’est pas pour rien que toute cette théo­lo­gie, cette litur­gie, cette concep­tion impé­riale se déve­loppent d’abord à Byzance au contact pre­mier avec l’islam, et gagnent ensuite seule­ment l’Occident. Le pou­voir royal devient reli­gieux non seule­ment par alliance avec l’Église mais par influence de cet islam, qui est encore beau­coup plus une théo­cra­tie que ne le fut jamais l’Occident. Théo­cra­tie où seul Dieu est roi, certes, mais où le vrai repré­sen­tant de Dieu sur la terre est le chef poli­tique, puisque, comme on l’a très jus­te­ment dit, c’est une « théo­cra­tie laïque », c’est-à-dire sans orga­ni­sa­tion reli­gieuse, sans cler­gé, sans ins­ti­tu­tion ecclé­sias­tique : on pou­vait s’en féli­ci­ter, mais cela impli­quait alors que seul le pou­voir poli­tique est reli­gieux. L’islam ne connaît pas la dua­li­té Église-État, avec ses conflits, mais aus­si avec la limi­ta­tion que cela impli­quait pour le pou­voir poli­tique.

On com­prend alors par­fai­te­ment le sou­hait, le désir, la ten­ta­tion des rois et empe­reurs d’Occident d’être eux aus­si seuls repré­sen­tants de Dieu sur terre, allant beau­coup plus loin par consé­quent que Constan­tin. La for­mule selon laquelle « l’empereur est évêque du dehors » ne leur suf­fit pas. Je suis cer­tain que le modèle isla­mique a joué en faveur de l’émancipation des rois, de leur pré­ten­tion à créer, depuis le xive siècle, une Église dépen­dant entiè­re­ment du pou­voir poli­tique. Bien sûr, dans ce grand débat, on ne pou­vait faire valoir cet argu­ment ! Quel aveu que décla­rer prendre ces affreux infi­dèles comme modèle !

Or, dou­blant cette impor­tance majeure du pou­voir poli­tique, il y a bien enten­du l’importance, la glo­ri­fi­ca­tion de la guerre pour répandre la foi. Cette guerre est un devoir de tout musul­man. Il faut que l’islam devienne l’Universel. Il faut étendre non pas tel­le­ment son pou­voir mais la vraie foi à tous les peuples en les contrai­gnant par tous les moyens, et for­cé­ment la guerre. D’où l’importance en même temps du pou­voir poli­tique, qui est guer­rier par essence. Les deux sont étroi­te­ment conju­gués. Le chef poli­tique mène la guerre néces­saire pour la foi, donc il est chef reli­gieux et comme seul repré­sen­tant de Dieu, il a à com­battre pour étendre l’islam. Cette énorme impor­tance de la guerre est tota­le­ment obli­té­rée de nos jours, dans les milieux intel­lec­tuels où on s’émerveille de l’islam, et où on veut le don­ner (à nou­veau) comme modèle. La guerre est inhé­rente à l’islam. Elle est ins­crite dans sa doc­trine, elle est tan­tôt un fait de civi­li­sa­tion, tan­tôt un fait reli­gieux mais ne peut pas en être sépa­rée. Elle est cohé­rente à la concep­tion même du Dar al harb, le monde entier ayant voca­tion d’être isla­mi­sé par la conquête arabe. La preuve de ceci n’est pas seule­ment théo­lo­gique, elle est his­to­rique : à peine la reli­gion musul­mane a‑t-elle été prê­chée, aus­si­tôt et comme consé­quence immé­diate, la conquête mili­taire com­mence. De 632 à 651, en vingt ans, après la mort du Pro­phète c’est une ful­gu­rante guerre de conquête, inva­sion à l’ouest de l’Égypte et de la Cyré­naïque, au centre du reste de l’Arabie, à l’est de l’Arménie, de la Syrie, de la Perse. Dans le siècle qui suit, la tota­li­té de l’Afrique du Nord et de l’Espagne, et à l’est jusqu’à l’Inde et au Tur­kes­tan. Tout cela, non par la ver­tu et la sain­te­té, mais par la guerre.

Pen­dant trois cents ans, le chris­tia­nisme s’est éten­du, lui, par la pré­di­ca­tion, la bon­té, l’exemple, la mora­li­té, l’encouragement aux pauvres. Et quand l’Empire devient chré­tien, la guerre est mal tolé­rée par les chré­tiens. Elle reste, quoique menée par un empe­reur chré­tien, dou­teuse et mal jugée. Elle est sou­vent condam­née. On accu­se­ra les chré­tiens de miner inté­rieu­re­ment la force poli­tique et la puis­sance mili­taire de l’Empire. 

Pra­ti­que­ment, les chré­tiens vont res­ter cri­tiques à l’égard de la guerre, jusqu’à la péné­tra­tion de l’image flam­boyante de guerre sainte. Autre­ment dit, quelles que soient les atro­ci­tés qui se sont pro­duites dans les guerres menées par des nations dites chré­tiennes, la guerre est tou­jours en contra­dic­tion essen­tielle avec l’Évangile, et les chré­tiens le savaient tou­jours, plus ou moins. Elle était jugée et mise en ques­tion.

Dans l’islam, au contraire, elle était tou­jours juste et consti­tuait un devoir sacré. Cette guerre des­ti­née à conver­tir les infi­dèles est juste et légi­time, parce que, répète-t-on dans la pen­sée musul­mane, l’islam est la seule reli­gion conforme de façon par­faite à la Nature. Si l’homme res­tait natu­rel, il serait for­cé­ment musul­man. S’il est autre chose, c’est qu’il a été induit en erreur et détour­né de la vraie foi. En fai­sant la guerre pour le contraindre à l’islam, on le ramène à sa propre nature. CQFD. Et en même temps cette guerre est la guerre sainte. Le dji­had. Il ne faut pas s’y trom­per. Dji­had a deux sens, dif­fé­rents et com­plé­men­taires. C’est une guerre spi­ri­tuelle, morale et inté­rieure. Le musul­man doit mener cette guerre en lui-même, pour lut­ter contre les démons, contre les puis­sances mau­vaises, pour se contraindre à mieux obéir à la volon­té de Dieu, pour atteindre la par­faite sou­mis­sion. Mais en même temps et de façon tout à fait, cohé­rente, le dji­had est guerre contre les démons exté­rieurs. Pour étendre la vraie foi, il faut détruire les fausses reli­gions. Donc cette guerre est tou­jours une guerre reli­gieuse, une guerre sainte.

Nous voi­ci alors en pré­sence de deux autres énormes influences directes de l’islam sur le chris­tia­nisme. Celui-ci, avant le viiie siècle, n’a guère affir­mé que la Révé­la­tion était conforme à la Nature. La tra­di­tion affir­mait le contraire, fon­dée sur la Bible. La Nature est déchue, la chair est mau­vaise, l’homme est par lui-même, dans sa natu­ra­li­té, pécheur et incroyant. Bien enten­du, je sais que les Pères de l’Église ont déjà ren­con­tré ce pro­blème de la contra­dic­tion entre l’affirmation biblique et, par exemple, la phi­lo­so­phie grecque, cer­tains de ses cou­rants, qui pré­sentent la nature comme le modèle qu’il faut suivre. Mais jamais il n’y avait confu­sion entre Nature et Révé­la­tion biblique. Même pour ceux qui admet­taient la valeur posi­tive de la Nature, il y avait tou­jours la réserve de la Nature cor­rom­pue. Je crois que c’est l’identification musul­mane entre Nature et islam qui pose aux chré­tiens la ques­tion de façon brû­lante : on ne pou­vait pas lais­ser dire cela à ces infi­dèles ! Il fal­lait au moins en dire autant.

On connaît les théo­lo­gies qui depuis le XI siècle vont tendre à faire coïn­ci­der Nature et Révé­la­tion, à trou­ver dans la Nature une source de révé­la­tion (les déve­lop­pe­ments com­bien ambi­gus de Denys sur la Lumière), à éla­bo­rer une théo­lo­gie « natu­relle », à démon­trer que la chute n’est pas radi­cale et totale, puis à coor­don­ner les deux en une Nature com­plé­tée par la grâce en tant que Sur­na­ture. Ain­si, l’énorme dévia­tion de la pen­sée, de la théo­lo­gie chré­tiennes, s’éloignant de la Révé­la­tion biblique quant à la Nature, a au moins deux sources : la grecque et l’arabe. Celle-ci étant, je pense, fina­le­ment plus impor­tante. Or, cette orien­ta­tion condui­sait tout droit aux mêmes conclu­sions que nous avons vues pour l’islam : s’il y a coïn­ci­dence entre Nature et Révé­la­tion, c’est donc un aveu­gle­ment condam­nable qui conduit à ne pas recon­naître Dieu (le Dieu chré­tien, bien sûr !), puisqu’il suf­fît d’ouvrir les yeux, de regar­der la Nature pour y voir Dieu. Il suf­fit de se connaître soi-même pour dis­cer­ner la vraie reli­gion. Si on ne fait pas des choses si simples, on est cou­pable. Du moment que, à son tour, le chris­tia­nisme devient une reli­gion conforme à la Nature, alors il faut aus­si contraindre l’homme à deve­nir chré­tien. C’est-à-dire à retrou­ver sa propre nature ! Et les conver­sions for­cées vont alors avoir lieu.

La fameuse his­toire de Char­le­magne conver­tis­sant par la vio­lence et à peine de mort les Saxons n’est que l’exacte imi­ta­tion de ce que l’islam fai­sait depuis deux siècles. Mais si la guerre a pour but de conver­tir au chris­tia­nisme, on com­prend que très vite elle prenne aus­si l’aspect de la guerre sainte. Guerre menée contre les infi­dèles et aus­si contre les héré­tiques (on sait à quel point, à l’intérieur du monde musul­man, la guerre contre les héré­tiques dans l’islam fut impi­toyable). Mais l’idée de guerre sainte est direc­te­ment issue du dji­had musul­man. Si celui-ci est guerre sainte, évi­dem­ment la lutte contre eux et pour défendre ou sau­ver le chris­tia­nisme ne peut être que guerre sainte aus­si. L’idée de guerre sainte n’est pas d’origine chré­tienne. Jamais les empe­reurs n’ont avan­cé cette notion avant l’apparition de l’islam.

Depuis un demi-siècle les his­to­riens cherchent aux croi­sades d’autres expli­ca­tions que la toute bête idée autre­fois admise et conforme au dis­cours et à la pré­di­ca­tion selon laquelle il s’agissait de déli­vrer les Lieux saints. On a « démon­tré » que les croi­sades avaient des objec­tifs éco­no­miques. Ou encore qu’elles étaient pro­vo­quées par le pape pour des motifs poli­tiques divers (assu­rer sa propre pré­émi­nence en épui­sant les royaumes, ou encore refor­ger l’unité de la chré­tien­té qui s’effritait), à moins que ce ne soit un moyen pour les rois de rui­ner les sei­gneurs qui leur dis­pu­taient le pou­voir. Et encore que ce soient les ban­quiers génois, flo­ren­tins, bar­ce­lo­nais pour avan­cer de l’argent aux croi­sés et tou­cher de fabu­leux béné­fices, etc. Mais il y a un fait radi­cal : la croi­sade est l’exacte imi­ta­tion du dji­had. Y com­pris, par exemple, le salut garan­ti, assu­ré ; celui qui meurt dans le dji­had va tout droit au Para­dis. Et ceci sera repris pour les croi­sés. Ce n’est pas une coïn­ci­dence : c’est une très exacte iden­ti­fi­ca­tion.

Ces croi­sades que (après les avoir admi­rées comme l’expression d’une foi abso­lue) l’on a tant repro­chées à l’Église et au chris­tia­nisme ne sont pas d’origine chré­tienne mais musul­mane. Nous trou­vons là une suite, une confir­ma­tion ter­rible du vice qui déjà ron­geait le chris­tia­nisme : la ten­ta­tion de puis­sance, de vio­lence, de domi­na­tion. Lorsqu’on lutte contre un mau­vais adver­saire avec les mêmes armes, les mêmes moyens que lui, on s’identifie for­cé­ment à lui. La juste cause est inévi­ta­ble­ment cor­rom­pue par de mau­vais moyens. La non-vio­lence, la non-puis­sance de Jésus-Christ se trans­forme en guerre pour lut­ter contre la guerre menée par l’adversaire et comme celle-ci est une guerre sainte, la nôtre le devient aus­si. Ce fut assu­ré­ment une des per­ver­sions majeures de la foi en Jésus-Christ et de la vie chré­tienne.

Mais il fal­lait faire un pas de plus. À par­tir du moment où le roi est repré­sen­tant de Dieu sur la terre et où la guerre peut être sainte, naît for­cé­ment une autre ques­tion. Quand la guerre n’est pas sainte, qu’est-elle ? Il semble bien qu’avec les empe­reurs chré­tiens de Rome, on ne se soit guère posé la ques­tion. Elle était une néces­si­té pour défendre l’Empire. On n’allait pas au-delà. Bien enten­du, pen­dant la période des inva­sions et des royaumes ger­ma­niques non plus. La guerre était un fait, un état per­ma­nent. On ne cher­chait pas à la jus­ti­fier. Mais à par­tir de l’idée de guerre sainte musul­mane com­mence à naître la concep­tion que la guerre peut être bonne même si elle n’est pas moti­vée par des inten­tions reli­gieuses, mais menée par le roi légi­time. On accède peu à peu à l’idée que le pou­voir poli­tique ne peut pas faire autre­ment que de mener des guerres, ce pou­voir poli­tique est chré­tien, il doit donc obéir à un cer­tain nombre de pré­ceptes, d’orientations, de cri­tères pour agir comme roi chré­tien et donc mener une guerre… juste. Nous voi­ci alors embar­qués dans l’infinie que­relle des condi­tions pour que la guerre soit juste, jusqu’au décret de Gra­tien puis à saint Tho­mas. Mais tout ceci dérive de la pre­mière impul­sion d’une guerre sainte, et c’est le modèle musul­man qui a fina­le­ment ins­pi­ré ce ter­rible renie­ment dont toute la chré­tien­té s’est ren­due cou­pable.

Reste à exa­mi­ner une tout autre sub­ver­sion : celle qui concerne la pié­té, la rela­tion à Dieu. Et en pre­mier lieu l’influence de ce que nous avons déjà men­tion­né acci­den­tel­le­ment, à savoir que le petit enfant nais­sant naît musul­man, puisque l’islam est confor­mi­té par­faite à la Nature. Les sages diront alors que c’est ensuite par une mau­vaise influence, celle des parents, celle du milieu « cultu­rel », que ce bébé natu­rel­le­ment musul­man est dévié de la véri­té, et devient juif ou chré­tien ou païen, etc. Or, la pen­sée évan­gé­lique est dia­mé­tra­le­ment oppo­sée. On devient chré­tien uni­que­ment par la conver­sion. C’est une muta­tion de l’ancien homme, natu­rel­le­ment per­ver­ti, qui s’effectue par l’action du Saint-Esprit et qui fait de lui un homme nou­veau. Seule la conver­sion, et quand elle est consciente, recon­nue, qu’il y a « foi du cœur et confes­sion de la bouche », pro­duit un chré­tien. 

Cette nou­velle nais­sance, oppo­sée à la nais­sance natu­relle, est confir­mée par le signe exté­rieur du bap­tême qui sem­blait impli­quer une recon­nais­sance expresse de foi. Mais pro­gres­si­ve­ment cette rigueur va s’atténuer, il y a tout le pro­blème de l’analyse des sacre­ments qui s’effectue chez les Pères de l’Église et la ten­dance à l’opus ope­ra­tum, à l’efficacité du sacre­ment par lui-même. Le bap­tême cesse d’être le signe de la Grâce qui conver­tit, pour être en lui-même ins­tru­ment de salut. Dès lors, si on veut que le petit enfant (natu­rel­le­ment dam­né à cause de la trans­mis­sion du péché ori­gi­nel) soit sau­vé, il doit être bap­ti­sé tout de suite, à sa nais­sance, avant qu’il ne risque de mou­rir. On rap­proche par consé­quent le salut du moment de la nais­sance. Mais comme en même temps on reva­lo­rise la Nature qui n’est plus radi­ca­le­ment mau­vaise, on acquiert la convic­tion que l’âme est « natu­rel­le­ment » bonne et sau­vée, qu’il y a seule­ment un empê­che­ment, un vice, le péché ori­gi­nel qui n’est plus qu’une sorte d’obstacle dont triomphe le bap­tême.

Très vite après, on en vient à la for­mule : Ani­ma natu­ra­li­ter chris­tia­na, qui est l’exact pen­dant du « musul­man natu­rel ». Or, cette natu­ra­li­té de la foi, cette concep­tion d’une trans­mis­sion du sta­tut de chré­tien de façon qua­si héré­di­taire, sta­tut car en effet à par­tir de ce moment, être chré­tien dans cette socié­té devient une sorte de sta­tut, d’état qui en même temps éta­blit l’appartenance à l’Église et à la socié­té (ce qui est bien confir­mé puisque l’excommunication est exclu­sion en même temps de l’Église et de la socié­té), est l’inverse de l’œuvre de Jésus-Christ. Il faut insis­ter sur cette super­po­si­tion de la chré­tien­té à l’Église, qui est en effet l’exacte réplique de ce qui était ensei­gné par l’islam. À par­tir du moment où l’ani­ma est natu­ra­li­ter chris­tia­na, for­cé­ment la socié­té est faite de « chré­tiens », il ne peut en être autre­ment. Déjà, avec les empe­reurs chré­tiens, il y avait une pous­sée en ce sens, mais c’est le modèle isla­mique qui va être ici déci­sif. Chaque fois, nous trou­vons le même thème : il faut faire pièce à l’islam, mais cela conduit à l’imiter.

Or, disions-nous, ceci est exac­te­ment l’inverse de ce qui est mon­tré dans les Évan­giles et dans Paul. C’est la néga­tion de la valeur unique rédemp­trice de la mort de Jésus-Christ. Si la « nature humaine » n’est pas tota­le­ment inca­pable d’accéder à Dieu, si elle est natu­rel­le­ment en accord avec la volon­té de Dieu, alors à quoi bon la mort de Jésus-Christ ? Il n’était certes pas néces­saire que Dieu vienne par­mi nous, que Jésus obéisse à la volon­té de son Père jusqu’à accep­ter la mort à cause du mal régnant dans l’humanité. L’impossibilité que l’homme puisse être en accord avec Dieu est démon­trée par le fait que l’homme rejette le saint, le juste, l’amour, la véri­té en la per­sonne de Jésus. L’imitation de l’islam a, de façon incons­ciente, éva­cué le sérieux der­nier de la mort de Jésus-Christ.

Dans ce domaine de la rela­tion à Dieu, il y a encore deux autres aspects où le chris­tia­nisme se révèle influen­cé par l’islam : la mys­tique et l’obéissance. La mys­tique n’est pas essen­tiel­le­ment chré­tienne. Je dirai même, à la limite, qu’elle est plu­tôt anti­chré­tienne. Je sais que ceci pro­vo­que­ra de la peine ou de la colère chez cer­tains. Et cepen­dant, quand je regarde la Bible, je ne vois guère d’exemples de mys­tiques. Paul fait allu­sion à son expé­rience, je connais quelqu’un qui fut éle­vé jusqu’au sep­tième ciel, si ce fut avec son corps, ou sans son corps, je ne sais, etc. Mais ce n’est pas une volon­té déli­bé­rée de la recherche d’union avec Dieu, un mou­ve­ment ascen­sion­nel de l’homme : il fut pris, hap­pé. Force exté­rieure à lui, comme le char de feu qui vient prendre Élie ou comme la main qui trans­porte Daniel. Rien de plus. Nous voyons dans l’Ancien Tes­ta­ment des pro­phètes. Dans le Nou­veau, nous ren­con­trons des apôtres. Dans l’énumération des dons spi­ri­tuels, il n’est pas ques­tion de dons mys­tiques. On nous dit d’imiter Jésus-Christ, mais en rien de nous unir à Dieu par notre ascèse.

Quand les apôtres sont inves­tis de la puis­sance spi­ri­tuelle, c’est par des flammes de feu qui des­cendent du ciel. Il n’est pas ques­tion d’une union à Dieu. Seul, abso­lu­ment seul, Jésus est celui qui est uni entiè­re­ment à Dieu. Et ceci par le fait que Dieu est venu vers nous (est « des­cen­du »), jamais par suite de notre inten­si­té spi­ri­tuelle, de notre action psy­chique, de notre effort pour mon­ter vers lui. L’idée même d’une pos­si­bi­li­té d’union avec Dieu est exclue par la révé­la­tion des ché­ru­bins gar­dant tout retour vers le « Para­dis ». Il n’y a, je l’ai sou­vent écrit, aucune ascen­sion, aucun accès pos­sibles vers Dieu. Or, c’est bien la recherche pas­sion­née des mys­tiques. Ils veulent l’union avec Dieu. Il y a toute une dis­ci­pline, un che­mi­ne­ment jusqu’à ce vide inté­rieur où l’âme est rem­plie par l’Esprit divin, où s’ouvre l’accès vers Dieu. C’est l’inverse de ce que la Bible nous montre.

Par ailleurs cette oppo­si­tion est encore plus radi­cale si l’on accepte l’étymologie sou­vent pro­po­sée selon laquelle mys­tique vient de « être muet, être sans parole ». Com­ment cela pour­rait-il se conce­voir avec l’œuvre de Dieu qui est tout entière de Parole, Dieu lui-même parole et nous appe­lant à témoi­gner par la Parole ! Il n’y a pas plus oppo­sé. Et de fait toute expé­rience mys­tique est une expé­rience « indi­cible », contre quoi Paul s’élève avec véhé­mence. Il ne s’agit plus, à par­tir de Jésus, de regar­der vers le ciel (pour­quoi cher­chez-vous dans le ciel, etc.) mais d’être sur la terre, et de vivre de façon très concrète la volon­té de Dieu accom­plie en Jésus-Christ.

Or, la mys­tique est un aspect fon­da­men­tal de la reli­gion musul­mane. Et sans aucun doute ceci est en cor­ré­la­tion avec l’Orient. Nous savons à quel point les phé­no­mènes exta­tiques et mys­tiques sont recher­chés, à quel point on uti­lise drogues et tech­niques soma­tiques pour accé­der à cette connais­sance abs­traite, cette fusion en Dieu. Jeûnes, danses épui­santes, silence abso­lu, haschich, etc., tout est bon pour se fondre en Dieu. Et les grands mys­tiques musul­mans abondent. Là encore, on peut recon­naître qu’avant la rela­tion avec l’islam, il y a déjà eu des ten­dances mys­tiques dans le chris­tia­nisme, notam­ment tout le cou­rant issu de la gnose et du néo­pla­to­nisme, mais il était tenu pour sus­pect et ne for­mait en rien une part glo­rieuse de la vie chré­tienne et de l’Église. La mys­tique au contraire est intrin­sè­que­ment liée à l’islam, elle fait par­tie du déve­lop­pe­ment spi­ri­tuel. Ne nous mépre­nons d’ailleurs pas, quand je parle de volon­té de mon­ter vers Dieu, cela ne veut pas dire orgueil et conquête, le mys­tique se recon­naît objet, anéan­ti en Dieu. Mais ici encore l’orientation biblique est contraire. Par ailleurs je ne dis pas que l’influence de l’islam fut ici unique, mais qu’elle fut déci­sive dans le déve­lop­pe­ment de la mys­tique comme expres­sion de la foi chré­tienne.

Il est un der­nier aspect qui me paraît essen­tiel et qui n’est d’ailleurs pas étran­ger au pré­cé­dent : l’islam c’est la sou­mis­sion (à la volon­té de Dieu), de même que le mys­tique s’évacue lui-même pour lais­ser toute la place à Dieu, de même le musul­man n’a pas d’autre orien­ta­tion reli­gieuse. Plus que l’obéissance, c’est la sou­mis­sion. 

Cela paraît, à pre­mière vue, tout à fait conforme à la Révé­la­tion biblique. On sait à quel point, dans la pié­té cou­rante, devient impor­tante la for­mule du mek­toub, c’était écrit. Il faut se sou­mettre à une volon­té de Dieu sou­ve­raine, pré­exis­tante, éter­nelle, immuable et toute l’histoire, tous les évé­ne­ments de l’histoire, tout ce qui se passe dans la vie de cha­cun était déjà pré­vu, fixé d’avance, écrit par Dieu. C’est, en réa­li­té, l’inverse de ce qui nous est dit du Dieu biblique, qui ouvre la liber­té à l’homme, qui laisse l’homme faire son his­toire, qui accom­pagne cet homme dans les aven­tures plus ou moins inouïes qu’il invente. Un Dieu qui n’est pas une « pro­vi­dence » (jamais ce terme n’est biblique), jamais cause déter­mi­nante, jamais l’irréductible conduc­teur. Le Dieu biblique est celui qui sans cesse réta­blit la liber­té de l’homme qui retombe tou­jours dans des escla­vages, et sans cesse entre en dia­logue avec lui, mais seule­ment dia­logue pour l’avertir de ce qui est bien, pour le mettre en garde, pour l’associer à sa volon­té, jamais pour le contraindre. Ici encore, la ten­dance vers le Dieu, qui parce que Tout-Puis­sant est de ce fait omni­scient (ce qui sup­pose que tout est déjà dit), cette ten­dance exis­tait dans la pen­sée chré­tienne enva­hie par cer­tains aspects de la pen­sée grecque, mais les thèmes du salut et de l’amour res­taient domi­nants. Je crois que c’est la rigueur de la pié­té isla­mique qui va conduire les chré­tiens dans cette voie.

Si on fait pré­do­mi­ner la toute-puis­sance de Dieu sur l’amour et son auto­no­mie, sa trans­cen­dance sur l’incarnation et la libé­ra­tion, alors, en même temps, on doit conce­voir son omni­science comme une ins­crip­tion de l’histoire et des évé­ne­ments dans un tout-fait, déjà éta­bli, inchan­geable, immuable, et du coup, il n’y a qu’à s’incliner non pas dans un dia­logue avec ce Dieu, ou un mono­logue exi­geant de Dieu une réponse, comme Job, mais sous une volon­té inchan­geable, et pro­pre­ment inhu­maine. Alors que toute la Bible, aus­si bien le Pre­mier Tes­ta­ment que les Évan­giles, nous annoncent qu’il n’y a pas de des­tin, qu’il n’y a pas de fata­li­té, que tout est rem­pla­cé par l’amour – et c’était bien cette liber­té joyeuse qui était vécue par les pre­miers chré­tiens – voi­ci que, peu à peu, insi­dieu­se­ment, se réin­tro­duit le des­tin.

Je veux bien, là encore, que les croyances popu­laires aient sub­sis­té dans une per­pé­tua­tion de la pen­sée romaine du fatum, et que l’idée d’une libé­ra­tion à l’égard du des­tin ait eu beau­coup de mal à péné­trer. Je veux bien aus­si que la pen­sée phi­lo­so­phique ait orien­té les théo­lo­giens vers des pro­blèmes du type : si Dieu est le Tout-Puis­sant, donc c’est lui qui fait tout (avec par exemple l’erreur de tra­duc­tion de Mt 10,29), il est non seule­ment la Cau­sa sui, mais, la Cause des causes… et l’avenir est devant lui, autant que le pas­sé. Donc pour Dieu notre ave­nir est déjà acquis. Nous ne vivons donc rien, nous ne construi­sons rien, nous ne pou­vons rien y chan­ger. Mais il faut bien com­prendre que ce sont là des ques­tions de logique phi­lo­so­phique, et qui n’ont rien à voir avec ce que nous révèle la Bible. Cette logique tend à assi­mi­ler le Dieu biblique aux concep­tions romaines de Dieu. Pour unir les restes de croyances popu­laires et les déduc­tions phi­lo­so­phiques, il man­quait un apport nou­veau et je pense que c’est l’islam qui l’a four­ni avec sa concep­tion spé­ci­fique du Dieu Tout-Puis­sant qui ne retient qu’un aspect du Dieu hébraïque, en le por­tant à l’absolu.

De là, on joint le des­tin au Dieu omni­scient. Le fidèle peut vivre dans une paix com­plète parce qu’il sait que tout est écrit d’avance et qu’il ne peut rien chan­ger. Déjà la for­mu­la­tion même du « c’était écrit » ne pou­vait venir que d’une reli­gion du livre. Or jamais, ni dans la Bible hébraïque ni dans les Évan­giles, on ne trouve une telle for­mule. Grâce à elle, l’idée de pré­des­ti­na­tion qui bien sûr han­tait déjà la pen­sée phi­lo­so­phique, chré­tienne, va se trou­ver confir­mée, éta­blie avec force, et on va vers la double pré­des­ti­na­tion (de Cal­vin) qui, qu’on le veuille ou non, trans­forme le Dieu biblique en Des­tin, Ananke, etc. Et ceci dérive de la pen­sée musul­mane. Si bien que c’est non seule­ment l’événement his­to­rique qui est écrit d’avance, mais aus­si le salut (ou le rejet) éter­nel. Or, c’est fina­le­ment cette convic­tion qui a lar­ge­ment domi­né dans la chré­tien­té et que rejoint le paga­nisme dans sa croyance au Dieu-fata­li­té.

Enfin, nous avons à tenir compte d’apports un peu dif­fé­rents de l’islam, non plus dans le domaine direc­te­ment théo­lo­gique mais quant à cer­taines consé­quences sociales de la croyance, consé­quences en tous points contraires à l’éthique chré­tienne. Nous en avons déjà ren­con­tré une, au sujet de la guerre sainte. Une seconde, au sujet de laquelle je ne m’étendrai pas, parce que nous l’avons déjà étu­diée, est la condi­tion fémi­nine. Avec l’islam se pose un autre pro­blème dif­fi­cile : des isla­mi­sants modernes affirment que la femme est tota­le­ment l’égale de l’homme, qu’elle est tota­le­ment libre, que l’islam a été un mou­ve­ment de libé­ra­tion de la femme. Tou­te­fois on peut dire quand même que nulle part la femme n’a été plus asser­vie qu’en terre musul­mane (4). Les mariages arran­gés pour des petites filles, la femme réduite à être l’esclave de l’homme dans les familles pauvres, la femme dans le harem chez les riches, la femme sans aucun droit, n’ayant aucun bien : tout cela est indis­cu­table. Par ailleurs la fameuse ques­tion de savoir si la femme a une âme (on a fait grief à l’Église d’avoir posé cette ques­tion, et on pré­tend, ce qui est faux, que l’Église aux xie-xiisiècles sou­te­nait que la femme n’avait pas d’âme) est une ques­tion posée en réa­li­té par des théo­lo­giens musul­mans. Avant la ques­tion sou­le­vée par des théo­lo­giens arabes, il n’a jamais été ques­tion de cette affaire dans le chris­tia­nisme, contrai­re­ment à la légende anti­chré­tienne que l’on répand avec com­plai­sance : en par­ti­cu­lier le fameux concile de Mâcon, de 585, auquel on se réfère sou­vent ne s’en est pas occu­pé, comme l’a démon­tré H. Leclercq dans un article indis­cu­table du Dic­tion­naire d’archéologie chré­tienne (t. v, p. 1349). Toute cette affa­bu­la­tion polé­mique repose sur quelques lignes de Gré­goire de Tours au sujet des­quelles on com­met un contre­sens, la ques­tion était pure­ment gram­ma­ti­cale, à savoir : peut-on appli­quer le mot homo à la femme (est-ce un mot géné­rique : et on répon­dit oui), et non pas théo­lo­gique – « La femme est-elle un être humain pour­vu d’une âme ? » Jamais le chris­tia­nisme ni l’Église n’ont dénié à la femme… « l’âme ». Par ailleurs, c’est cer­tai­ne­ment dans les pays occi­den­taux sou­mis à la domi­na­tion musul­mane que la condi­tion de la femme s’est consi­dé­ra­ble­ment dété­rio­rée. Il n’est pas pos­sible ici de faire une étude de détail. Mais cette ques­tion serait à reprendre entiè­re­ment sur la base que j’indique.

Je serai plus affir­ma­tif dans deux autres domaines, en par­lant de phé­no­mènes incroya­ble­ment dou­lou­reux de l’histoire chré­tienne. Le pre­mier concerne l’esclavage. C’est non pas brus­que­ment, mais pro­gres­si­ve­ment sous l’influence du chris­tia­nisme (et non pas comme on le sou­tient aujourd’hui absur­de­ment et sans aucune preuve à cause de l’amélioration des tech­niques !) que l’esclavage dis­pa­raît du monde romain. On note cepen­dant, en de très rares endroits de l’Empire caro­lin­gien, le main­tien d’esclaves. Il y a deux cou­rants, celui qui vient du nord de l’Europe (les Sla­vons) et celui qui arrive de la Médi­ter­ra­née. Mais c’est assez négli­geable et très épi­so­dique. L’affirmation glo­bale qu’il n’y a plus d’esclave en chré­tien­té reste vraie. La pro­cla­ma­tion par exemple que « toute per­sonne est franche en royaume de France » est exacte, et l’on admet­tait même (peut-être de façon théo­rique) que lorsqu’un esclave arri­vait en France, le seul fait de poser son pied sur la terre fran­çaise le ren­dait libre. Ceci cor­res­pon­dait bien à la pen­sée chré­tienne.

Or, à par­tir du xve siècle, avec le déve­lop­pe­ment de la connais­sance de l’Afrique, et sur­tout, bien sûr aux xviie-xviiie siècles, on connaît l’affreuse his­toire de l’esclavage des Afri­cains arra­chés à leur pays et trans­por­tés en Amé­rique. Quelle accu­sa­tion n’a‑t-on pas por­tée contre le « chris­tia­nisme » et la civi­li­sa­tion occi­den­tale ! À juste titre. Si peu que la Révé­la­tion en Christ aurait été prise au sérieux, cela aurait dû inter­dire tota­le­ment, radi­ca­le­ment, sans aucune réserve, l’esclavage. Au Moyen Âge, les tra­fi­quants d’esclaves auraient sûre­ment été excom­mu­niés. Or, il est curieux de consta­ter que, sauf des his­to­riens conscien­cieux, per­sonne ne se pose la ques­tion élé­men­taire de savoir com­ment il se fait que ces navi­ga­teurs occi­den­taux, peu nom­breux, aient pu récol­ter des mil­liers d’esclaves, dans des peuples qui n’étaient quand même pas des mou­tons. Voyez-vous une cen­taine de marins fran­çais, même avec des mous­quets, s’attaquer à une tri­bu de plu­sieurs cen­taines de durs com­bat­tants pour rafler une car­gai­son d’esclaves ? C’est tota­le­ment ima­gi­naire. Par contre il faut savoir que depuis des siècles le conti­nent noir était mis en coupe réglée pour l’esclavage par les musul­mans. L’esclavage afri­cain est une pra­tique musul­mane au moins depuis le xe siècle. Et ici l’attaque des tri­bus afri­caines était effec­tuée par des armées nom­breuses, véri­tables inva­sions, dont nous repar­le­rons (5).

Les musul­mans ont dépor­té vers l’Orient beau­coup plus d’esclaves noirs que les Occi­den­taux. Au xie siècle, il y avait quinze grands mar­chés d’esclaves éta­blis par les Arabes en Afrique noire, des­cen­dant à l’Est jusqu’en face de Mada­gas­car, et à l’Ouest jusqu’au Niger. La prin­ci­pale mar­chan­dise de tout le com­merce musul­man, c’est l’esclave du xe au xve siècle. En outre, ils avaient com­men­cé à pra­ti­quer la poli­tique, dont les mar­chands euro­péens ont pro­fi­té, consis­tant à dres­ser les chefs afri­cains les uns contre les autres, pour qu’un chef fasse des pri­son­niers chez ses voi­sins et les revende comme esclaves aux mar­chands arabes. C’est en uti­li­sant cette pra­tique éta­blie depuis des siècles que les marins occi­den­taux ont obte­nu aisé­ment des esclaves. Bien enten­du, le fait en lui-même est affreux et anti­chré­tien, mais nous sommes bien en pré­sence d’une influence directe de l’islam sur la pra­tique d’Occidentaux qui n’avaient plus de chré­tiens que le nom.

Il faut d’ailleurs rap­pe­ler que, comme l’ONU l’a consta­té, le com­merce des esclaves noirs par des mar­chands arabes existe tou­jours aujourd’hui, vers les pays du golfe d’Oman.

Enfin un der­nier point : la colo­ni­sa­tion. Ici encore, depuis une tren­taine d’années on a atta­qué le chris­tia­nisme comme ins­pi­rant la colo­ni­sa­tion, on a fait grief aux chré­tiens d’avoir cou­vert l’invasion du monde, d’avoir jus­ti­fié les pra­tiques capi­ta­listes, et la for­mule selon laquelle le mis­sion­naire ouvrait la porte aux mar­chands est deve­nue tra­di­tion­nelle. Sans aucun doute, on a rai­son. Sans aucun doute, jamais des chré­tiens conscients et sérieux n’auraient dû accep­ter l’invasion des peuples du « tiers-monde », l’appropriation de leurs terres, leur réduc­tion en semi-escla­vage (ou leur exter­mi­na­tion), la des­truc­tion de leur culture. Le juge­ment contre nous est acca­blant. Et Las Casas a tota­le­ment rai­son. Mais qui a inven­té la colo­ni­sa­tion ? L’islam. Indis­cu­ta­ble­ment.

Je ne reparle pas ici de la guerre et de l’établissement en Afrique de royaumes domi­nés par les Arabes, mais bien effec­ti­ve­ment de colo­ni­sa­tion, c’est-à-dire cette péné­tra­tion par d’autres voies que mili­taires, la réduc­tion des peuples sou­mis par une sorte de trai­té de façon à ce qu’ils fassent exac­te­ment ce que le domi­nant atten­dait. Pour l’islam il y eut deux voies de péné­tra­tion, la com­mer­ciale et la reli­gieuse. Exac­te­ment comme cinq cents ans plus tard pour les Occi­den­taux. Les mis­sion­naires musul­mans conver­tissent par tous les moyens les Afri­cains à l’islam. Et com­ment admettre que leur inter­ven­tion n’a pas eu les mêmes effets que celle des mis­sion­naires chré­tiens, des­truc­tion de la reli­gion autoch­tone, et par consé­quent de la culture auto­nome des tri­bus et royaumes afri­cains ? Et il ne faut pas sou­te­nir la sot­tise selon laquelle c’était une affaire « interne » au monde afri­cain ! Les musul­mans sont entrés en Afrique du Nord par conquête et les Arabes sont des Blancs. Le mis­sion­naire musul­man allant jusqu’au Zan­zi­bar et en Ango­la a ame­né dans l’orbite du monde musul­man ces peuples afri­cains non conquis et sou­mis.

Mais l’autre voie c’est le com­merce. Le mar­chand arabe va beau­coup plus loin que les guer­riers. Il agit comme le feront cinq cents ans plus tard les Occi­den­taux : il éta­blit des comp­toirs et il pro­cède à des échanges avec les tri­bus locales. Or, il n’est pas sans inté­rêt de consta­ter qu’au xe, au xie siècle, l’une des mar­chan­dises que l’on va cher­cher, c’est de l’or ! Dans tout le Gha­na, au sud du Niger, sur la côte est vers la Tan­za­nie actuelle, il y a des places arabes de com­merce d’or. Quand on dit que c’est la soif de l’or qui au xve siècle a pous­sé les Occi­den­taux, c’est une simple suite de l’islam ! Ain­si le méca­nisme de colo­ni­sa­tion par les Arabes ser­vi­ra de modèle aux Euro­péens.

Pour ter­mi­ner, pré­ci­sons bien, pour qu’il n’y ait pas de mal­en­ten­du. Je n’ai pas du tout cher­ché à excu­ser ce que les Euro­péens ont fait. Je n’ai jamais cher­ché à faire retom­ber la « faute » sur quelqu’un d’autre, et à dire que les « cou­pables » ce sont les musul­mans et non les chré­tiens. Il s’agit d’essayer d’expliquer un cer­tain nombre de per­ver­sions dans la conduite chré­tienne. J’en ai trou­vé le modèle dans l’islam. Ce ne sont pas les chré­tiens qui ont inven­té la guerre sainte ou le tra­fic d’esclaves. Leur immense culpa­bi­li­té a été d’imiter l’islam. Il s’agissait tan­tôt d’une imi­ta­tion directe (on sui­vait l’exemple de l’islam), tan­tôt d’une imi­ta­tion inverse, c’est-à-dire que l’on fai­sait la même chose que l’islam mais pour le com­battre (par exemple la croi­sade). Dans les deux cas, le drame a été l’oubli com­plet de la véri­té de l’Évangile, le ren­ver­se­ment de l’éthique chré­tienne, au pro­fit d’un com­por­te­ment qui parais­sait de toute évi­dence plus effi­cace : le monde musul­man était, au xiie siècle et ensuite, un modèle éblouis­sant de civi­li­sa­tion. Et l’on a oublié l’authenticité de la Révé­la­tion en Christ pour se lan­cer à la pour­suite de ce même mirage.

Notes

1. Cf., entre tant d’autres, D. Sour­del, L’Islam médié­val, Paris, PUF, 1979, et sur l’influence des mys­tiques musul­mans, Mir­cea Eliade, His­toire des croyances et idées reli­gieuses, Paris, Payot, 1983, t. III, § 283. Et : Islam et Chris­tia­nisme, n° spé­cial de Foi et Vie, 1983.

2. H. Pirenne, Maho­met et Char­le­magne, Paris, Payot, 1937.

3. Ce qui d’ailleurs a fait regret­ter à cer­tains fer­vents de l’islam que les Arabes aient été fina­le­ment vain­cus et refou­lés. Quel mer­veilleux empire civi­li­sé on aurait eu si l’Europe avait été tout enva­hie. Cette prise de posi­tion, inverse de celle qui avait cours jusque vers 1950 en his­toire, conduit à oublier les hor­reurs de l’islam, la cruau­té affreuse, la tor­ture géné­ra­li­sée, l’esclavage, et l’intolérance abso­lue mal­gré les bons apôtres qui sou­tiennent la tolé­rance de l’islam. Nous y revien­drons. Il suf­fit de consta­ter que par­tout où l’islam s’est ins­tal­lé, les Églises si vivantes, si fortes d’Afrique du Nord et d’Asie Mineure ont sim­ple­ment dis­pa­ru. Et que toutes les cultures ori­gi­nelles dif­fé­rentes que Rome et les Ger­mains avaient res­pec­tées ont été anéan­ties, dans tous les lieux conquis par les Arabes.

4. L’excellente étude de G. Bous­quet, L’Éthique sexuelle de l’Islam, Paris, Mai­son­neuve, coll. « Islam d’hier et d’aujourd’hui », 1966. Et la pra­tique du Pro­phète lui-même n’a pas été par­ti­cu­liè­re­ment édi­fiante envers les femmes – or il est bien dit qu’il faut en tout imi­ter le Pro­phète…

5. Et en dehors des guerres, il y avait le sys­tème de l’expédition bru­tale, ayant uni­que­ment pour but, jus­te­ment, de faire des pri­son­niers pour les rendre esclaves, ou pour enle­ver trou­peau et femmes : c’est la raz­zia. Mot bien arabe !


Jacques Ellul

Ce que je crois (1987, extrait)

J’ai employé pour expli­quer l’apparition et l’utilité du droit le terme de défi. Je fai­sais ain­si allu­sion à la théo­rie de Toyn­bee. Je sais à quel point elle a été cri­ti­quée et com­bien main­te­nant, comme tous les grands sys­tèmes expli­ca­tifs, elle est reje­tée et oubliée. Cepen­dant je la crois fon­da­men­ta­le­ment exacte. Toute socié­té, comme tout homme, reçoit des défis, et va évo­luer en fonc­tion de sa capa­ci­té à les rele­ver, les absor­ber ou les neu­tra­li­ser. Il y a cent sortes pos­sibles de défis pour une socié­té ; des défis internes, éco­no­miques, démo­gra­phiques, moraux, des impul­sions révo­lu­tion­naires ; des défis externes, qui peuvent pro­ve­nir d’autres groupes – prise de pos­ses­sion des terres, guerres –, et de la nature – cata­clysmes, épi­dé­mies, séche­resse, varia­tion de tem­pé­ra­ture. On peut ima­gi­ner toutes les formes de défis qui, soit immé­dia­te­ment soit à longue échéance, pro­voquent une ou plu­sieurs réac­tions. Mais la socié­té sou­mise à ce défi réagi­ra aus­si de cent façons diverses selon son génie propre et son degré d’évolution. On peut consta­ter dans l’histoire des atti­tudes d’ignorance com­plète à l’égard du défi. Ce fut par exemple le cas de Byzance en face des Arabes. Soit que l’on se fie à sa force soit qu’on veuille igno­rer ce qui vous menace, et l’on conti­nue à mener exac­te­ment la même exis­tence, comme si rien ne se pas­sait. Alors que presque toutes les pro­vinces de l’Empire avaient été conquises par l’islam, l’empereur à qui il ne res­tait plus que la ville de Byzance, sa ban­lieue et deux îles, conti­nuait à pro­mul­guer des décrets signés par l’empereur de l’Empire romain. Par une erreur aus­si dans la com­pré­hen­sion des défis, on se défend contre tout autre chose. Le grand défi de l’Éthiopie est la famine mais le gou­ver­ne­ment est avant tout pré­oc­cu­pé de faire la guerre pour l’Érythrée ! On peut consta­ter encore un accueil enthou­siaste de ce qui est en réa­li­té un défi, mais que l’on reçoit comme un cadeau et un bien­fait. C’est le cas de l’Europe aujourd’hui en face de l’islam, qui est cer­tai­ne­ment la plus grave menace qu’elle ait connue depuis les grandes inva­sions du viie au xe siècle. Mais quand je consi­dère la France, bien plus qu’une inca­pa­ci­té à répondre à un défi, je ren­contre une sorte de volon­té sui­ci­daire. Dans sa tête pen­sante, la France est prête à accueillir ce qui va l’anéantir, elle s’y livre, que ce soit d’un côté à la culture amé­ri­caine et à l’américanisation de la nour­ri­ture, des jeux, des mœurs, de l’économie, que ce soit de l’autre côté au com­mu­nisme (mais celui-ci a per­du sa par­tie), ou, plus gra­ve­ment, à l’islamisation sous pré­texte de la défense des tra­vailleurs immi­grés. Quos per­dere vult, Jupi­ter demen­tat. La France est folle d’amour pour ce qui va l’égorger. Bien enten­du, toute parole contre l’islam est un hor­rible sacri­lège, car on ne manque pas de mettre en avant le pauvre mal­heu­reux tra­vailleur magh­ré­bin qui est venu rele­ver l’économie fran­çaise, en même temps que la voca­tion éter­nelle de la France, pays d’accueil (1). En réa­li­té, c’est toute l’Europe qui, en pré­sence des divers défis qui lui sont por­tés, fait preuve d’une pul­sion sui­ci­daire incons­ciente. Tout en reje­tant ses conclu­sions, il faut consta­ter que fina­le­ment aujourd’hui, c’est Spen­gler qui a rai­son. Toutes ces atti­tudes en face du défi annoncent le déclin par inca­pa­ci­té du groupe social à trou­ver une réponse adé­quate ou par igno­rance du dan­ger. Mais il arrive, et cela nous est arri­vé sou­vent, que la réponse adé­quate, la parade soit trou­vée, alors le groupe social s’enrichit, se déve­loppe, se com­plexi­fie, et plus il absorbe de défis ain­si, plus il devient vivant. Mais le défi au sens de Toyn­bee n’est pas la seule pro­vo­ca­tion que le groupe ait à subir.

Par ailleurs, quand nous par­lons de « réponse » au défi, ceci peut être mal enten­du. Il ne s’agit pas en effet sur le plan de la socié­té glo­bale du méca­nisme qui fut très exploi­té il y a trente ans, en psy­cho­phy­sio­lo­gie, sti­mu­lus-réponse. Ici la réponse n’est jamais de l’ordre du réflexe, elle n’est jamais le fruit incons­cient d’une adap­ta­bi­li­té phy­sio­lo­gique. La part de la déci­sion, du choix, de la réflexion est consi­dé­rable, du moins dans la réponse adé­quate qui per­met de sur­mon­ter le défi. Cette réponse est volon­taire, cal­cu­lée, choi­sie. À l’inverse, l’absence de réponse, l’erreur sur le défi, la pas­si­vi­té ou la volon­té sui­ci­daire relèvent de la dis­pa­ri­tion de la réflexion, de l’énergie et du choix sociaux. Je crois que l’étroite rela­tion entre la réac­tion vitale et la réflexion ou l’intervention de l’intelligence est une spé­ci­fi­ci­té de l’histoire humaine. En étu­diant les menaces his­to­riques qui se sont abat­tues sur les socié­tés, on s’aperçoit aus­si que le choix des réponses excède très sou­vent le défi. La socié­té atta­quée ne se borne pas à repous­ser l’agression pour se retrou­ver telle qu’elle était aupa­ra­vant. La réponse implique une modi­fi­ca­tion du groupe, le défi n’agit pas seule­ment sur la capa­ci­té de défense mais aus­si comme une sorte de révé­la­teur de puis­sances cachées dans le groupe et qui abou­tissent tou­jours à des amé­lio­ra­tions sociales ou éco­no­miques. Ain­si le défi empêche la socié­té de se repro­duire elle-même dans son iden­ti­té, et (c’est aus­si une spé­ci­fi­ci­té) la réponse, quand elle est adé­quate, dépasse lar­ge­ment le défi. Il est impos­sible de savoir d’avance com­ment un corps social va réagir, chaque groupe trouve ses défenses et ses adap­ta­tions de façon dif­fé­rente, selon sa spé­ci­fi­ci­té. Nous retrou­vons ici l’extraordinaire capa­ci­té inven­tive de l’homme. Il y a autant de diver­si­té dans les réponses col­lec­tives au défi au cours de l’histoire que dans les créa­tions ins­ti­tu­tion­nelles ou tech­niques. On ne peut donc pas, si on consi­dère l’histoire humaine dans sa réa­li­té, dres­ser un tableau cli­nique de ses apti­tudes ou inap­ti­tudes ! Cette com­plexi­té même inter­dit qu’on trace une sorte d’évolution « à plat » d’une socié­té et encore moins de l’humanité, ten­ta­tion tou­jours pré­sente dans les grandes syn­thèses his­to­riques, ou dans les sys­tèmes géné­raux expli­ca­tifs de l’histoire (y com­pris celui de Toyn­bee !). Mais aus­si bien cette créa­ti­vi­té, cette inven­ti­vi­té inter­disent de « tirer les leçons de l’histoire » et encore moins des « lois » d’évolution his­to­rique. On peut ana­ly­ser une époque et lui trou­ver des res­sem­blances avec la nôtre, par exemple l’Empire romain aux ive et ve siècles, mais cela ne per­met abso­lu­ment pas de pré­voir ce qui peut se pas­ser dans le demi-siècle à venir. L’histoire ne nous donne jamais de leçon pour com­prendre notre temps ou pour choi­sir une solu­tion. Elle n’est certes pas inutile, mais plu­tôt comme une inci­ta­tion à créer du nou­veau que comme une col­lec­tion de remèdes faits d’avance. Chaque situa­tion his­to­rique est incom­men­su­rable par rap­port aux autres, et s’il est essen­tiel de les connaître, c’est pour com­prendre com­ment nous en sommes venus au point où nous en sommes. L’histoire est utile pour aider au diag­nos­tic, mais non pour une thé­ra­peu­tique, et encore moins pour nous faire nous incli­ner devant une iné­luc­table néces­si­té. Quand l’homme est convain­cu que les pré­dic­tions de Nostra­da­mus (ou des lois scien­ti­fiques de l’histoire) contiennent en effet l’avenir de sa socié­té, cela veut dire qu’il perd sa capa­ci­té créa­trice et par consé­quent que la socié­té à laquelle il appar­tient sera inapte à inven­ter l’indispensable nou­veau­té.

Note

1. Je dois dire que je ne com­prends pas cet argu­ment : d’un côté les étran­gers qui viennent s’installer en France : Por­tu­gais, Espa­gnols, Magh­ré­bins, ne sont en rien des réfu­giés qu’il faut accueillir. Mais inver­se­ment les Viet­na­miens, Cam­bod­giens, etc., qui fuient des régimes atroces ne sont pas accueillis en France. Ce sont ceux-là les véri­tables « potes ».


Jacques Ellul

Le Bluff technologique (1988, extraits) 

Le pro­blème euro­péen, c’est qu’en défi­ni­tive il n’y a plus de culture euro­péenne ! Nous avons assis­té depuis un demi-siècle à une ruine de l’art et de la lit­té­ra­ture (cf. L’Empire du non-sens), à un rem­pla­ce­ment de l’apprentissage (qui unis­sait des valeurs de vie et des valeurs de connais­sance) par l’instruction, à une « mon­dia­li­sa­tion » de toutes les cultures, qui de fait s’interpénètrent en des ensembles inco­hé­rents de miettes et de frag­ments et spé­cia­le­ment pour l’Europe à une amé­ri­ca­ni­sa­tion (je n’ai aucune hos­ti­li­té contre l’Amérique, mais contre l’invasion de ses plus mau­vais aspects) qui a déstruc­tu­ré des habi­tudes, des mœurs, des lan­gages impli­cites, des rituels, qui fai­saient la culture euro­péenne autant que la lit­té­ra­ture et l’art. Aujourd’hui, le grand thème d’une France mul­ti­ra­ciale, avec l’invasion musul­mane, achève cette des­truc­tion de la cohé­rence cultu­relle fran­çaise. 

[…] 

On pou­vait être tran­quille tant que le tiers-monde n’avait pas d’idéologie mobi­li­sa­trice. Une révolte anti­co­lo­niale de tel ou tel pays, ce n’était pas très grave. Mais main­te­nant, le tiers-monde est muni d’une idéo­lo­gie puis­sante mobi­li­sa­trice, l’islam. Celui-ci a toutes les chances de réunir, contrai­re­ment au com­mu­nisme qui était encore impor­té d’Occident. Et c’est pour­quoi le com­mu­nisme échoue peu à peu dans les pays d’Amérique latine qui l’avaient adop­té (sauf à Cuba et en ce moment au Nica­ra­gua), et en Chine où l’on a com­pris que si l’on vou­lait deve­nir le troi­sième grand, il fal­lait aban­don­ner le com­mu­nisme. Au contraire, l’islam est du tiers-monde. Il gagne à une vitesse extra­or­di­naire toute l’Afrique noire, il mord de plus en plus lar­ge­ment en Asie. Or, c’est une idéo­lo­gie à la fois uni­fi­ca­trice, mobi­li­sa­trice et com­bat­tante. À par­tir de ce moment, nous allons être enga­gés dans une véri­table guerre menée par le tiers-monde contre les pays déve­lop­pés. Une guerre qui s’exprimera de plus en plus par le ter­ro­risme, et aus­si par « l’invasion paci­fique ». 

Il est clair que le tiers-monde, même en réunis­sant toutes ses forces, ne pour­rait pas enga­ger une guerre décla­rée, fron­tale, sur un champ de bataille. Ni guerre de tran­chées comme en 1914, ni guerre de mou­ve­ment comme en 1940, ni même guerre « froide » comme en 1947, ni non plus guerre éco­no­mique. Il n’aura jamais une puis­sance mili­taire suf­fi­sante ni une domi­na­tion éco­no­mique (on l’a bien vu avec le pétrole). Mais il a deux armes fan­tas­tiques : le dévoue­ment illi­mi­té de ses kami­kazes, et la mau­vaise conscience de l’opinion publique occi­den­tale envers ce tiers-monde. Car il est remar­quable que cette Europe, qui ne peut pas se déci­der à prendre les mesures dras­tiques rai­son­nables pour rendre enfin le monde vivable, subit une mau­vaise conscience per­ma­nente. Dès lors, d’une part il y aura un ter­ro­risme tiers-mon­diste qui ne peut que s’accentuer et qui est impa­rable dans la mesure où ces « com­bat­tants » font d’avance sacri­fice de leur vie. Quand tout, dans notre monde, sera deve­nu dan­ge­reux, nous fini­rons par être à genoux sans avoir pu com­battre. Et en même temps se pro­dui­ra inévi­ta­ble­ment l’infiltration crois­sante des immi­grés, tra­vailleurs et autres, qui par leur misère même attirent la sym­pa­thie et créent chez les Occi­den­taux des noyaux forts de mili­tants tiers-mon­distes. Les intel­lec­tuels, les Églises, le PC, pour des rai­sons diverses, seront les alliés des immi­grés et cher­che­ront à leur ouvrir les portes plus lar­ge­ment. Toute mesure prise par le pou­voir, soit pour les empê­cher d’entrer, soit pour les contrô­ler, ren­con­tre­ra une opi­nion publique et des médias hos­tiles. Mais cette pré­sence des immi­grés, avec la dif­fu­sion de l’islam en Europe, condui­ra sans aucun doute à l’effritement de la socié­té occi­den­tale entière. Par suite de la dérai­son mani­fes­tée depuis vingt ans par nous, l’Occident va se trou­ver, sur le plan mon­dial, d’ici vingt-cinq ans, dans l’exacte situa­tion actuelle de la mino­ri­té blanche d’Afrique du Sud face à la majo­ri­té noire. Et cela aurait été, à longue dis­tance, l’effet de la tech­ni­ci­sa­tion, jouant à deux niveaux comme nous l’avons mon­tré.


Jacques Ellul

France, terre d’asile

(Article paru dans Sud-Ouest, le 3 octobre 1988)

Les « médias », presse et télé­vi­sion, ont aler­té l’opinion des Fran­çais sur le drame qui s’est pro­duit en Val‑d’Oise, lorsqu’une petite fille était morte parce que les parents, Maliens, avaient pra­ti­qué sur elle l’excision (abla­tion du cli­to­ris), tra­di­tion­nelle dans leur pays. Bien enten­du, les parents n’avaient aucune idée qu’ils pou­vaient faire le mal. Ils se bor­naient à suivre leur cou­tume. Ain­si était posée, pour la pre­mière fois, d’une façon bru­tale, la ques­tion d’une socié­té plu­ri­cul­tu­relle. En face d’un mal que je consi­dère aus­si comme un des dan­gers poli­tiques et sociaux les plus graves, le racisme, des intel­lec­tuels et des hommes poli­tiques croient avoir trou­vé la réponse adé­quate : « Il faut que la France devienne une socié­té plu­ri­cul­tu­relle. » Et cha­cun peut se rap­pe­ler les accents émou­vants et trem­blo­tants du pré­sident de la Répu­blique lorsqu’il évo­quait cette socié­té plu­ri­cul­tu­relle, dans une « France géné­reuse et ouverte », « terre d’accueil », etc.

Or, je pré­tends que, prise au pied de la lettre, la for­mule de la socié­té plu­ri­cul­tu­relle est une imbé­cil­li­té. Au cours de l’Histoire, il n’y a jamais eu aucune socié­té plu­ri­cul­tu­relle (sauf entre peuples très voi­sins dans leur culture, comme Rome et Athènes). Il y a certes eu des socié­tés dans les­quelles venaient s’insérer des groupes ayant des cultures dif­fé­rentes, mais très rapi­de­ment, se mani­fes­tait une culture domi­nante qui s’imposait à tous, avec l’acceptation de quelques dif­fé­rences mineures. Bien enten­du, on évoque le pas­sé de la France, où de nom­breuses cultures se sont croi­sées et fon­dues. D’accord, mais à quel prix ? On oublie que jamais « la France » n’a accueilli à bras ouverts ces peuples dif­fé­rents avec leurs cultures ! S’il y a eu ces appa­ri­tions, ce fut tou­jours à la suite de guerres, de conquêtes vio­lentes : les Ger­mains, les Arabes, les Nor­mands, les Huns, les Hongres, les Anglo-Saxons. Certes des cultures diverses, mais on était bien obli­gés de les subir parce que l’on était vain­cus ! Et quand on pou­vait chas­ser ces « étran­gers à culture dif­fé­rente », on n’a pas man­qué de le faire comme pour les Arabes ou les Anglo-Saxons… France terre d’accueil ? Au cours de l’Histoire, France vain­cue ou vic­to­rieuse, voi­là !

En réa­li­té, tout repose sur un mal­en­ten­du au sujet de la « culture » dans le « plu­ri­cul­tu­rel ». Si l’on entend par culture, la musique, la lit­té­ra­ture, les danses et les chants, que l’on soit plu­ri­cul­tu­rel ne pose aucun pro­blème. Mais la culture, ce n’est pas cela ! C’est l’ensemble des mœurs, des cou­tumes, des tra­di­tions, des règles juri­diques aus­si, de la reli­gion et de la morale, des concepts poli­tiques, et de l’idée même que l’on se fait de la socié­té, avec ses hié­rar­chies, ses clans, ses chefs, etc. (1) Alors il faut se poser les ques­tions très concrètes : l’anthropophagie a repa­ru dans cer­taines tri­bus afri­caines. Est-ce que nous allons admettre la pra­tique de l’anthropophagie lorsque des groupes afri­cains venant de ces pays s’installent chez nous ? La poly­ga­mie est recom­man­dée et pra­ti­quée par l’islam. Est-ce que nous allons admettre le réta­blis­se­ment de la poly­ga­mie en France ? Cas remar­quable de plu­ri­cul­tu­rel, il y aurait des familles mono­games selon la loi fran­çaise et à côté des familles poly­games. L’islam place la femme (mal­gré les pro­tes­ta­tions de musul­mans libé­raux) dans une situa­tion tout à fait infé­rieure et subor­don­née : allons-nous réta­blir la sou­mis­sion abso­lue de la femme et l’autorité abso­lue du père de famille ? Ou bien y aura-t-il deux cultures côte à côte ? Mais alors les tri­bu­naux fran­çais auront-ils à juger selon la loi cora­nique ? Ou bien, ce qui est en réa­li­té indis­pen­sable, y aura-t-il une juri­dic­tion fran­çaise, et une autre musul­mane, mais pour­quoi pas aus­si malienne, etc. ? Voi­là les vrais pro­blèmes, ain­si que l’excision, qui n’est pas du tout une opé­ra­tion « rituelle », mais qui est l’expression d’une socié­té où la femme ne doit être rien d’autre qu’un objet pas­sif.

Il y a plus grave ! Beau­coup de ces cultures diverses que l’on pré­tend accueillir ont leur orga­ni­sa­tion poli­tique (allons-nous accep­ter la consti­tu­tion en France des chef­fe­ries ?), et leur concep­tion poli­tique. Et ici se pose néces­sai­re­ment la ques­tion de la rela­tion entre le pou­voir poli­tique et le reli­gieux. Presque toutes les cultures non occi­den­tales éta­blissent des liens étroits entre les deux, sinon même une iden­ti­fi­ca­tion (comme le Coran). Alors, à mes yeux la vraie ques­tion est : allons-nous, pour admettre toutes les cultures, remettre en jeu la laï­ci­té de l’État, la sécu­la­ri­sa­tion qui sont pour moi une des conquêtes les plus posi­tives de l’Occident ? Ne com­prend-on pas que si l’islam devient très puis­sant en France, c’est la laï­ci­té du pou­voir qui est mena­cée ? Jamais un musul­man n’admettra la sépa­ra­tion du poli­tique et du reli­gieux. Par consé­quent, à ses yeux, les auto­ri­tés laïques fran­çaises n’ont aucune légi­ti­mi­té. Com­prend-on ce que cela signi­fie si trois mil­lions, et pour­quoi pas quatre, d’habitants consi­dèrent les pou­voirs ins­ti­tués comme nuls ? Sur ce point, je serai intrai­table si un musul­man veut deve­nir fran­çais et élec­teur, il faut qu’il signe un docu­ment pré­cis où il accep­te­ra la laï­ci­té du pou­voir et de la socié­té, la légis­la­tion fran­çaise en toutes ses par­ties (y com­pris le mariage) et où il renonce expres­sé­ment au « devoir » de la guerre sainte (dji­had). Faute de quoi – où s’il y déso­béit – il serait recon­duit à la fron­tière.

J’ai dit plus haut que la for­mule d’une socié­té plu­ri­cul­tu­relle est absurde, je l’ai mon­tré. Mais au contraire, il faut une France accueillante, terre d’asile. Certes oui ! À condi­tion qu’il s’agisse de vrais réfu­giés poli­tiques. Et ici je dois dire ma décep­tion. Au temps du pré­sident Gis­card on admet­tait (trop peu nom­breux !) l’entrée de Cam­bod­giens venus des camps de réfu­giés de Thaï­lande, des boat people, etc. Lors de sa can­di­da­ture, M. Mit­ter­rand avait pro­mis qu’il dou­ble­rait les quo­tas. Décep­tion, décep­tion sous son sep­ten­nat, on n’a lais­sé entrer pra­ti­que­ment aucun Cam­bod­gien, aucun Viet­na­mien (cepen­dant qu’on accueillait en masse des Magh­ré­bins, nul­le­ment réfu­giés poli­tiques). Je n’y vois, hélas, qu’une expli­ca­tion : on a accep­té des Chi­liens, parce que fuyant un régime de dic­ta­ture de droite, des Algé­riens parce qu’ils viennent d’un pays socia­liste, mais ceux qui fuyaient un régime de gauche, n’étaient pas « inté­res­sants » n’est-ce pas, pour un gou­ver­ne­ment de gauche ! Et les 135 000 Cam­bod­giens qui conti­nuent depuis 1975 à être enfer­més dans les camps de réfu­giés de Thaï­lande sont évi­dem­ment beau­coup moins inté­res­sants que les Pales­ti­niens de Gaza !

Note
1. D’après R. Barthes, une culture est carac­té­ri­sée par son « uni­té de style » : ce qui exclut radi­ca­le­ment la socié­té plu­ri­cul­tu­relle ! Et pour­tant, R. Barthes n’était ni raciste ni réac­tion­naire !


Jacques Ellul

Non à l’intronisation de l’islam en France

(Article paru dans l’hebdomadaire Réforme le 15 juillet 1989)

Ce n’est pas une marque d’intolérance reli­gieuse : je dirais « oui », aisé­ment, au boud­dhisme, au brah­ma­nisme, à l’animisme…, mais l’islam, c’est autre chose. L’islam est la seule reli­gion au monde qui pré­tende impo­ser par la vio­lence sa foi au monde entier.

Je sais qu’aussitôt on me répon­dra : « Le chris­tia­nisme aus­si ! »

Et l’on cite­ra les croi­sades, les conquis­ta­dors, les Saxons de Char­le­magne, etc. Eh bien il y a une dif­fé­rence radi­cale.

Lorsque les chré­tiens agis­saient par la vio­lence et conver­tis­saient par force, ils allaient à l’inverse de toute la Bible, et par­ti­cu­liè­re­ment des Évan­giles. Ils fai­saient le contraire des com­man­de­ments de Jésus, alors que lorsque les musul­mans conquièrent par la guerre des peuples qu’ils contraignent à l’islam sous peine de mort, ils obéissent à l’ordre de Maho­met.

Le dji­had est la pre­mière obli­ga­tion du croyant musul­man. Et le monde entier doit entrer, par tous les moyens, dans la com­mu­nau­té isla­mique.

Je sais que l’on objec­te­ra : « Mais ce ne sont que les “inté­gristes” qui veulent cette guerre. »

Mal­heu­reu­se­ment, au cours de l’histoire com­plexe de l’islam, ce sont tou­jours les « inté­gristes », c’est-à-dire les fidèles à la lettre du Coran, qui l’ont empor­té sur les cou­rants musul­mans modé­rés, sur les mys­tiques, etc.

Décla­rer sérieu­se­ment qu’en France l’adhésion de « cer­tains musul­mans » à l’intégrisme isla­mique est le résul­tat d’une crise d’identité est une désas­treuse inter­pré­ta­tion.

L’intégrisme isla­mique en Iran, en Syrie, au Sou­dan, en Ara­bie Saou­dite, main­te­nant en Algé­rie est-il une réac­tion à une crise d’identité ?

Non, l’intégrisme isla­mique est seule­ment le réveil de la conscience reli­gieuse musul­mane chez des hommes qui sont musul­mans mais deve­nus plus ou moins « tièdes ».

Main­te­nant, le réveil farouche et ortho­doxe de l’islam est un phé­no­mène mon­dial. Il faut vivre dans la lune pour croire que l’on pour­ra « inté­grer » des musul­mans paci­fiques et non conqué­rants. Il faut oublier ce qu’est la réma­nence du sen­ti­ment reli­gieux (ce que je ne puis déve­lop­per ici). Il faut oublier la réfé­rence obli­gée au Coran. Il faut oublier que jamais pour un musul­man l’État ne peut être laïque et la socié­té sécu­la­ri­sée : c’est impen­sable pour l’islam.

Il faut enfin oublier com­ment s’est faite l’expansion de l’islam du vie au ixe siècle. Une étude des his­to­riens arabes des viie et ixe siècles, que l’on com­mence à connaître, est très ins­truc­tive : elle apprend que l’islam s’est répan­du en trois étapes dans les pays chré­tiens d’Afrique du Nord et de l’Empire byzan­tin.

Dans une pre­mière étape, une infil­tra­tion paci­fique de groupes arabes iso­lés, s’installant en paix. 

Puis une sorte d’acclimatation reli­gieuse : on fai­sait paci­fi­que­ment admettre la vali­di­té de la reli­gion cora­nique. Et ce qui est ici par­ti­cu­liè­re­ment ins­truc­tif, c’est que ce sont les chré­tiens qui ouvraient les bras à la reli­gion sœur, sur le fon­de­ment du mono­théisme et de la reli­gion du Livre, et enfin lorsque l’opinion publique était bien accou­tu­mée, alors arri­vait l’armée qui ins­tal­lait le pou­voir isla­mique – et qui aus­si­tôt éli­mi­nait les Églises chré­tiennes en employant la vio­lence pour conver­tir à l’islam.

Nous com­men­çons à assis­ter à ce pro­ces­sus en France (les autres pays euro­péens se défendent mieux). Mais c’est du rêve éveillé que de pré­sen­ter un pro­gramme de fédé­ra­tion isla­mique en France, pour mieux inté­grer les musul­mans. Ce sera au contraire le début de l’intégration des Fran­çais dans l’islam.

La seule mesure juri­dique valable, c’est de pas­ser avec tous les immi­grés un contrat com­por­tant : la recon­nais­sance de la laï­ci­té du pou­voir, la pro­messe de ne jamais recou­rir au dji­had (en par­ti­cu­lier sous forme indi­vi­duelle – ter­ro­risme, etc.), le renon­ce­ment à la dif­fu­sion de l’islam en France. Et si un immi­gré, beur ou pas, déso­béit à ces trois prin­cipes, alors, qu’il soit immé­dia­te­ment rapa­trié dans son pays.


Jacques Ellul

Réflexion sur l’islam intégriste

(Article paru dans Infor­ma­tion juive en juin 1990)

Bien enten­du, nous savons tous qu’il y a non pas un islam, mais des islams. Celui-ci a, en effet, varié selon les époques et les pays. L’islam de l’Empire du Grand Mogol n’est pas celui du royaume de Gre­nade. Il s’est adap­té à des civi­li­sa­tions et des cultures diverses, par une réin­ter­pré­ta­tion des textes du Coran et des hadiths. Mais il faut bien remar­quer que, au cours de sa longue his­toire, il y a tou­jours eu, en face d’islams libé­raux et « laxistes », une reprise en main à un moment par un mou­ve­ment inté­griste. Tou­te­fois il est cer­tain que deux cou­rants fon­da­men­taux sont per­ma­nents, celui des « juristes », qui éla­borent, à par­tir du Coran, une construc­tion rigou­reuse et poli­tique, et celui des mys­tiques, repré­sen­tés sur­tout par les sou­fis, eux aus­si fon­dés dans le Coran mais sans pré­oc­cu­pa­tions poli­tiques. Ceci dit, il faut consta­ter que nous venons de tra­ver­ser une longue période de modé­ra­tion, près de deux siècles, où l’on a pu, même, assis­ter à la créa­tion d’États laïques dans une socié­té musul­mane (alors qu’en prin­cipe, l’islam est une « reli­gion-poli­tique » ou une « poli­tique-reli­gion »), ou bien, dans les masses, à la pra­tique d’un islam deve­nu sur­tout rituel, obéis­sance aux cinq devoirs sans que cela implique d’hostilité envers le « non-islam ».

Mais actuel­le­ment, sont appa­rus les ten­dances et mou­ve­ments que l’on groupe sous le nom d’islam inté­griste. Ceci est très sou­vent rap­por­té au retour de l’ayatollah Kho­mey­ni en Iran et à sa prise de pou­voir en février 1979. Mais en réa­li­té cet évé­ne­ment n’aurait pas eu lieu s’il n’y avait eu au préa­lable l’énorme boom du prix du pétrole qui a ren­du les gou­ver­ne­ments arabes richis­simes. C’est sur cette base que se fondent la pos­si­bi­li­té et la puis­sance de la Révo­lu­tion isla­mique lan­cée par Kho­mey­ni. L’ayatollah a vou­lu éta­blir une socié­té isla­mique idéale, celle qui exis­tait au viie siècle en Ara­bie sous Maho­met et son gendre Ali. Une socié­té fon­dée sur le Tohid, prin­cipe de l’unité de Dieu et de l’Univers, qui a pour consé­quence l’égalité de tous les hommes. Mais cela implique aus­si le rejet des connais­sances scien­ti­fiques et tech­niques et les modèles occi­den­taux. Cette révo­lu­tion est radi­ca­le­ment anti-moder­niste et anti-occi­den­tale.

Loi socio­lo­gique

Dans ces condi­tions, peut-on ima­gi­ner que cet inté­grisme puisse mieux « réus­sir » que les renou­veaux pério­diques de l’intégrisme chré­tien, qui ont tous échoué ? La grande dif­fé­rence tient à ce que, lorsque les chré­tiens veulent éta­blir un régime de vio­lence et d’exclusion, ils se trouvent en contra­dic­tion avec leur texte de base, leur « livre fon­da­teur », les Évan­giles. Au contraire, lorsque les musul­mans deviennent inté­gristes avec tout ce que cela com­porte d’intolérance, d’exclusion, de domi­na­tion, ils se trouvent en plein accord avec le Coran. Ils ont donc « objec­ti­ve­ment » rai­son. Mais, répondent les par­ti­sans de « l’intégration », c’est une mino­ri­té qui est inté­griste (et vio­lente), il y a une foule de musul­mans qui sont dési­reux de deve­nir sim­ple­ment fran­çais et de s’intégrer dans une socié­té occi­den­tale. Je ne doute pas de leur bonne foi, mais, mis au pied du mur, ils seront bien obli­gés de recon­naître quelle est la « véri­té » inté­grale de ce Coran auquel ils croient. Et l’on voit resur­gir un islam pur et dur à par­tir d’une croyance qui était deve­nue tra­di­tio­na­liste et ritua­liste. Et ce à quoi il faut tou­jours pen­ser, dans ces cir­cons­tances, c’est que lorsqu’un par­ti, un groupe social, une col­lec­ti­vi­té se « met en mou­ve­ment », c’est tou­jours la frac­tion extré­miste qui l’emporte. Je pour­rais prendre dix exemples dans notre siècle de cette sorte de « loi socio­lo­gique ». Autre­ment dit, l’intégrisme musul­man me paraît des­ti­né à croître, à « revi­vi­fier » de plus en plus les peuples ancien­ne­ment musul­mans, et à conqué­rir de nou­velles popu­la­tions ailleurs.

L’avenir ouvert

Et com­ment s’en éton­ner ? Nous vivons dans un monde en crise géné­ra­li­sée. Il n’y a plus de « véri­té » nulle part (même scien­ti­fique). Il n’y a plus de struc­tures sociales stables (pen­sons à la déstruc­tu­ra­tion des peuples du « tiers monde », pro­vo­quée par la colo­ni­sa­tion). Il n’y a plus de « morale », c’est-à-dire de règle com­mune de conduite : situa­tion into­lé­rable pour l’homme. Voi­ci brus­que­ment que paraissent des mou­ve­ments, où l’on « sait ». On sait où est la véri­té, la règle de conduite, l’organisation stable ; quel attrait ! Quelle fas­ci­na­tion ! L’intégrisme musul­man n’est pas seule­ment ter­rible, il est fas­ci­nant. Que valent contre cela les bons sen­ti­ments, les appels à l’humanisme et à la tolé­rance, la mys­tique, et même sur le plan intel­lec­tuel la contra­dic­tion écla­tante entre le fait de pré­tendre reve­nir à cet islam pur et dur, haïr l’Occident maté­ria­liste, et, en même temps se ser­vir de tout ce que l’Occident pro­duit (par exemple, les armes, la pro­pa­gande, etc.) ? Aucun poids. Je crains par consé­quent que l’intégrisme musul­man ait l’avenir ouvert.


Jacques Ellul

Les Trois Piliers du conformisme

(vers 1991, publi­ca­tion post­hume dans
Islam et judéo-chris­tia­nisme)

Intro­duc­tion

Depuis bien­tôt une dizaine d’années, les intel­lec­tuels fran­çais sont dans leur ensemble sai­sis d’un amour immo­dé­ré pour l’islam. On ne cesse de lire les louanges de l’islam à tous les niveaux. Reli­gion de l’absolu der­nier, riche de civi­li­sa­tion, pro­fond huma­nisme, dévo­tion spi­ri­tuelle ; bien enten­du, tout cela est mis en contre­point avec le maté­ria­lisme gros­sier de notre civi­li­sa­tion bar­bare, de notre soif de l’argent, de notre pas­sion du tra­vail, de notre tech­ni­ci­sa­tion déshu­ma­ni­sante. J’ai lu à plu­sieurs reprises que la « vic­toire » de Poi­tiers en 732, où les « Sar­ra­sins » furent écra­sés, a été un désastre pour la civi­li­sa­tion, que les Arabes étaient mille fois plus civi­li­sés que les bar­bares fran­çais de Charles Mar­tel, et que si les Arabes avaient été vain­queurs nous aurions pro­fi­té d’une civi­li­sa­tion, d’une culture, d’une orga­ni­sa­tion sociale très supé­rieures. On met en valeur la haute qua­li­té du royaume de Gre­nade, aus­si bien pour l’art que pour la lit­té­ra­ture, et, mal­heu­reu­se­ment, ce sont une fois de plus les bar­bares du Nord qui ont réus­si à vaincre une si belle créa­tion. J’ai lu éga­le­ment que nous devrions nous mettre à l’école de la sagesse et de la spi­ri­tua­li­té musul­manes, nous y trou­ve­rions la réponse et la com­pen­sa­tion à l’intolérable insi­gni­fiance de notre Occi­dent.

Cer­tains ont entre­pris de com­battre cou­ra­geu­se­ment les « légendes » inven­tées par les Occi­den­taux sur les mas­sacres qui auraient été per­pé­trés par les Arabes et les Turcs dans leurs conquêtes. D’autres ont cher­ché à prou­ver que ce sont les Euro­péens qui, depuis tou­jours, ont cher­ché des chi­canes aux pays arabes, et tant qu’à faire, j’ai pu lire que c’étaient les Euro­péens qui sillon­naient la Médi­ter­ra­née en pillant les côtes, et non pas les pirates bar­ba­resques ; d’ailleurs, argu­ment frap­pant, l’un des grands chefs de ces « pirates », Bar­be­rousse, était un Euro­péen ! Et un remar­quable intel­lec­tuel de mes amis a pro­cla­mé devant moi que le Coran était « le plus gran­diose et le plus par­fait de tous les poèmes du monde ». Je pour­rais pour­suivre cette énu­mé­ra­tion de témoi­gnages de la fer­veur et de l’admiration de nom­breux intel­lec­tuels fran­çais pour l’islam. Pour ne pas être en retard, je me suis plon­gé moi aus­si dans le Coran, dans un petit conden­sé des hadiths, dans des livres concer­nant l’islam, et, fina­le­ment, je n’y ai rien trou­vé de ce que l’on m’avait pro­mis. Mais je sais bien qu’il est tout à fait vain de dis­cu­ter de pas­sions intel­lec­tuelles de cet ordre, et que c’était un tra­vail incom­men­su­rable de pro­cé­der à la tri­an­gu­la­tion : « Coran – socié­tés musul­manes – Conquêtes », l’étude des faits de conquête et de la situa­tion des vain­cus dépas­sait ma com­pé­tence (1), aus­si bien d’ailleurs qu’une étude sérieuse du Coran, qu’il faut lire en arabe, si on veut ne pas com­mettre de contre­sens gros­siers (2). Res­tait quand même pour moi la ques­tion inso­luble : com­ment des géné­ra­tions d’intellectuels ara­bi­sants ont pu se trom­per de façon radi­cale au sujet de l’islam, en le pré­sen­tant comme une ter­reur et une menace ? Com­ment une una­ni­mi­té d’opinion a‑t-elle pu se faire au sujet des conquêtes isla­miques (en se fon­dant, dit-on aujourd’hui, sur des faits inexacts), com­ment des géné­ra­tions de popu­la­tions vivant en bor­dure de la Médi­ter­ra­née ont-elles pu vivre dans la ter­reur de pirates bar­ba­resques, etc., etc. Il y a là un mys­tère de créa­tion d’opinion publique durable mais tenue aujourd’hui pour com­plè­te­ment fausse, que je n’ai jamais vu expli­qué ni même abor­dé.

Aujourd’hui, on a bien « redres­sé » la situa­tion et réta­bli la « véri­té ». Le Coran est un livre de prières, hau­te­ment mys­tique (on sait que très una­ni­me­ment on explique que le jihad, la guerre sainte, n’est nul­le­ment une guerre contre des enne­mis, mais un com­bat spi­ri­tuel qu’il faut mener en soi-même). Les « conquêtes » musul­manes sont tout à fait paci­fiques et l’on pré­fère géné­ra­le­ment res­ter dans le vague (ain­si 1’Ency­clo­pe­dia Uni­ver­sa­lis dira : « Du viiie au xie siècle l’islam s’est répan­du… », mais on évite soi­gneu­se­ment de dire com­ment. Il s’est « répan­du » tout seul, par une opé­ra­tion magique ou spi­ri­tuelle…). Quant aux mas­sacres, aux oppres­sions des peuples chré­tiens, etc., tout cela ce sont des légendes, répan­dues en Occi­dent pour jus­ti­fier nos conquêtes. Car les cou­pables, dans toute cette his­toire, c’est nous, les Euro­péens. Et l’on s’étend lon­gue­ment sur les croi­sades, l’horrible inter­ven­tion des Euro­péens dans ce Proche-Orient paci­fique (on néglige de par­ler des conquêtes arabes dans l’Empire byzan­tin !). Ain­si, nous sommes en pré­sence d’une réécri­ture du pas­sé, de l’histoire, entiè­re­ment favo­rable aux peuples musul­mans, d’une réin­ter­pré­ta­tion du Coran, et de la volon­té d’ouverture à tous les cou­rants intel­lec­tuels ou spi­ri­tuels, de l’islam.

On doit se deman­der quand même à quoi peut être dû un pareil chan­ge­ment, assez pro­fond et spec­ta­cu­laire en même temps. Pour une pareille « conver­sion », une cause est insuf­fi­sante. Et l’on doit cher­cher l’entrecroisement de divers fac­teurs.

Un pre­mier fait, évident et mas­sif, c’est la pré­sence d’une très grande quan­ti­té de Magh­ré­bins, cinq mil­lions [1991] appa­rem­ment en France. On ne peut donc plus consi­dé­rer ces peuples comme loin­tains et étran­gers (donc sans rela­tion). On est obli­gés d’avoir des rela­tions avec eux. Or, la pre­mière évi­dence, que l’on ne cesse de nous répé­ter, c’est qu’ils sont indis­pen­sables à l’économie fran­çaise. Nous ne sommes pas loin de l’affirmation que toute l’économie repose sur leur tra­vail. Si les Magh­ré­bins n’étaient pas là, tout s’effondrerait, les Fran­çais étant, de toute évi­dence, inca­pables de tra­vailler. Par consé­quent, bien loin que ce soit nous qui ren­dions ser­vice (la France terre d’asile, qui recueille les mal­heu­reux, per­sé­cu­tés poli­ti­que­ment ou venant de pays trop misé­rables pour entre­te­nir toutes ces popu­la­tions), ce sont ces étran­gers qui nous rendent un ser­vice inap­pré­ciable, et c’est nous qui devons leur être recon­nais­sants. Qui plus est, ils exé­cutent sou­vent un tra­vail que les Fran­çais ne vou­draient plus faire, les besognes les plus pénibles ou les plus répu­gnantes, si bien qu’ils sont des « pauvres » (même s’ils ont assez d’argent pour en envoyer à leurs familles res­tées dans le pays d’origine, on le sait par­fai­te­ment). Ce sont les pauvres de notre socié­té d’opulence (quoique, le fait est remar­quable, on n’en trouve pas chez les « clo­chards »). Donc le bon cœur, sur­tout des chré­tiens, s’émeut en leur faveur, et s’ouvre à toutes leurs demandes. De plus, ce sont des étran­gers (« Tu trai­te­ras l’étranger comme l’un des tiens », se rap­pellent les chré­tiens), et donc on doit leur appor­ter une aide plus grande qu’aux autres.

Oui, mais, dira-t-on, en quoi cela concerne-t-il notre chan­ge­ment de com­pré­hen­sion, d’ouverture, à l’égard de l’islam ? Le plus sou­vent, ces immi­grés sont des musul­mans de nom, de pure forme. Comme 50 % des Fran­çais sont « catho­liques », on garde des rites, des fêtes, des jours sans tra­vail… mais c’est tout. Il faut, pour com­prendre la réa­li­té, tenir compte du phé­no­mène, que j’ai étu­dié ailleurs, de « réma­nence du reli­gieux » – c’est-à-dire que quelqu’un qui appar­tient de nom, de tra­di­tion, de famille, à une reli­gion, est tou­jours sus­cep­tible de rede­ve­nir un reli­gieux fervent et par­fois sec­taire s’il se pro­duit un « choc », une per­sé­cu­tion, un réveil éma­nant d’un petit groupe mys­tique, l’injustice dans un pays pra­ti­quant une autre reli­gion, etc. Les rites conser­vés rendent l’homme ouvert et récep­tif à une renais­sance reli­gieuse. Et c’est actuel­le­ment le cas, en France tout au moins. Il y a d’une part la plon­gée dans une socié­té laïque (incon­ce­vable pour un homme éle­vé dans un monde isla­mique), et d’autre part, on sait qu’un peu par­tout se pro­duit un réveil isla­mique. Et ceci, col­por­té, dif­fu­sé par les médias, prend des pro­por­tions qu’il n’a peut-être pas dans la réa­li­té (par exemple, le FIS en Algé­rie est une infime mino­ri­té tem­pé­rée par les auto­ri­tés, mais très influent dans les milieux algé­riens en France). Ces deux fac­teurs contri­buent à vivi­fier la reli­gion musul­mane chez les Magh­ré­bins en France.

Et par consé­quent, nous avons ici un ensemble de fac­teurs qui se rejoignent pour impo­ser le fait musul­man, aux médias, aux intel­lec­tuels et aux popu­la­tions qui vivent au contact avec des groupes magh­ré­bins. Or, ceci prend de l’importance, en tant que fait nou­veau. Un groupe juif ou pro­tes­tant ne pose pas de pro­blèmes, c’est une situa­tion ancienne et ins­tal­lée. Il n’y a pas de nou­veau­té, de sur­prise, donc on n’a pas l’attention atti­rée sur ces croyances. Au contraire, l’attention est atti­rée sur les croyances musul­manes, et nos intel­lec­tuels, au second degré, ne peuvent que cher­cher à connaître et à com­prendre ; donc, ils sont atti­rés par ce qui sem­blait négli­geable il y a 30 ans (seuls des spé­cia­listes s’intéressaient à l’islam) et qui s’impose main­te­nant. Et ceci acquiert un impact d’autant plus fort que nous conser­vons envers les peuples du tiers-monde une mau­vaise conscience, à tous les points de vue. Mau­vaise conscience d’avoir été des conqué­rants (des « colo­ni­sa­teurs ») qui se jus­ti­fiaient en affir­mant qu’ils appor­taient la civi­li­sa­tion, alors que nous détrui­sions les cultures vivantes. Mau­vaise conscience, en tant que colo­ni­sa­teurs, d’avoir été des exploi­teurs. On exa­gère assu­ré­ment quand on affirme que l’essor éco­no­mique de l’Europe tient uni­que­ment à l’exploitation des richesses du tiers-monde, qui était dépouillé, mais il reste exact que dans cer­tains domaines, les matières pre­mières du tiers-monde, acquises à vil prix, ont ser­vi le « déve­lop­pe­ment » occi­den­tal. Donc, mau­vaise conscience, certes sur­tout res­sen­tie par les intel­lec­tuels (et il faut quand même ajou­ter un bon nombre de chré­tiens) qui pro­duit un sen­ti­ment de sym­pa­thie main­te­nant pour tout ce qui est afri­cain, magh­ré­bin, etc.

J’ajouterai quand même une pointe assez méchante : cette mau­vaise conscience, elle est quand même née à par­tir du moment où nous avons été vain­cus. Tant que nous étions les plus forts, nous gar­dions la bonne conscience du « civi­li­sa­teur ». Et l’intérêt pour les peuples magh­ré­bins, par exemple, est sus­ci­té par leur vic­toire, leur puis­sance mili­taire, comme l’intérêt pour les peuples du Moyen-Orient coïn­cide avec la puis­sance pétro­lière et la crise de 1973–1974. Et, par exemple, la guerre de l’Irak a été en réa­li­té un plein suc­cès pour le monde arabe parce qu’il a fal­lu mobi­li­ser toute la puis­sance amé­ri­caine pour l’emporter. Donc, res­pect, très grand res­pect : nous ne sommes plus les plus forts. Ain­si, tout se conjugue : la bonne volon­té envers les Magh­ré­bins simples manœuvres exploi­tés, la mau­vaise conscience occi­den­tale, pour le pas­sé, le res­pect pour la nou­velle puis­sance, pour concen­trer l’attention sur le phé­no­mène arabe, et sus­ci­ter l’intérêt. Inté­rêt qui porte sur tout, et bien enten­du sur cette reli­gion, qui, en même temps, nous le notions plus haut, renaît dans son intran­si­geance par­mi les Arabes eux-mêmes. Ceci, c’est donc le fait glo­bal, le fait plus par­ti­cu­lier, c’est la ten­dance à une adhé­sion pour cette reli­gion.

Je pren­drai d’abord le cas de la majo­ri­té des Fran­çais, laïque et libre pen­seur : tant que la laï­ci­té a été un com­bat et un idéal, elle don­nait un sens à la vie de ceux qui com­bat­taient l’Église catho­lique (prin­ci­pa­le­ment). Mais depuis que la laï­ci­té, la répu­blique, l’agnosticisme sont bien ins­tal­lés, cela ne pré­sente plus beau­coup d’intérêt ! Or, ceci s’accompagne, dans notre socié­té contra­dic­toire, de faits majeurs : il n’y a plus guère de morale (au sens large, d’un devoir être, et pas seule­ment d’un confor­misme), on ne croit plus en aucune valeur, les der­nières comme le patrio­tisme ou le socia­lisme sont bien finies. On ne croit plus rien. On ne se trouve pas de sens éle­vé, car gagner de l’argent ou s’obséder de vitesse ne suf­fisent pas à don­ner un sens à la vie. Mais que le lec­teur ne se méprenne pas : je n’accorde aucune valeur aux idéo­lo­gies (dont je sais à quel point elles peuvent être dan­ge­reuses – nazisme, com­mu­nisme), mais je me borne à consta­ter qu’aucune socié­té ne peut sub­sis­ter sans un ensemble de croyances com­munes et sans idéo­lo­gie qui donne une rai­son de res­ter ensemble. Et tout d’un coup arrive par miracle une croyance forte, avec tout le cor­pus qui donne un sens : véri­té pro­cla­mée, rites, morale spé­ci­fique, abso­lu de com­por­te­ments, intran­si­geance… Com­ment ne pas être atti­ré par ce trop-plein de richesse venant com­bler notre vide ? Évi­dem­ment, les inté­gristes font peur ; mais il y a main­te­nant autour de nous tant de musul­mans pieux et d’agréable com­merce – après tout, pour­quoi pas ? Les intel­lec­tuels y trouvent un renou­veau de pos­si­bi­li­té d’un sens et d’une véri­té (tout en dépouillant cette véri­té de son carac­tère reli­gieux ; mais il y a tant de richesses chez les phi­lo­sophes musul­mans, ils ont déjà appor­té tant de lumières que nous igno­rions – al-Kin­di, al-Fara­bi, Avi­cenne, Aver­roes… De quoi sor­tir de la mono­tone que­relle hégé­lienne… !).

Autre­ment dit, sur tous les plans, l’arrivée en force du monde musul­man en Occi­dent appa­raît moins comme un dan­ger que comme une pos­si­bi­li­té de revi­vis­cence de notre culture. Ce bref pano­ra­ma dres­sé, reste à par­ler des chré­tiens. Eux aus­si connaissent l’attraction, pro­vo­quée par la pré­sence proche, par le sérieux, l’exigence, de cette reli­gion, et tant de proxi­mi­tés (appa­rentes). On mul­ti­plie les col­loques entre musul­mans et chré­tiens. Et, pour autant que j’y aie assis­té, ceux-ci sont très en retrait dans leurs affir­ma­tions. Nous ne sommes plus du tout en pré­sence d’un chris­tia­nisme pur et dur qui s’affirme comme tel. Lors d’un de ces col­loques, j’ai pu entendre un théo­lo­gien catho­lique de renom dia­lo­guer au sujet de « Dieu » avec un théo­lo­gien musul­man, sans aucune réserve quant au Dieu en ques­tion, et il est arri­vé au bout de ce col­loque en ayant réus­si à ne pas pro­non­cer le nom de Jésus-Christ. C’est que les chré­tiens, outre toutes les rai­sons que j’évoquais plus haut, sont quand même atti­rés par une reli­gion intran­si­geante et sans faille, d’une rigueur logique extrême, tout en com­por­tant des mys­tiques illustres. Ces chré­tiens sentent bien la mol­lesse de la foi com­mune, le dés­in­té­rêt géné­ral pour le chris­tia­nisme (tout en consta­tant que dans notre socié­té il y a grand besoin d’une croyance, d’un sens, etc.). Les églises se vident. Il n’y a plus guère d’efforts d’évangélisation, les groupes annexes à l’église dis­pa­raissent un à un… On a essayé bien des méthodes, mais les jeunes sont atti­rés par cent autres choses. On a vou­lu réno­ver les litur­gies, sans réflé­chir à cette réa­li­té si simple que seuls ceux qui suivent déjà cultes et messes sau­ront que cette litur­gie est plus acces­sible, plus vivante, etc. Ceux de l’extérieur n’en savent rien et ne sont pas atti­rés, cela ne les concerne plus. Et à côté…, un peuple entiè­re­ment reli­gieux (car les chré­tiens en sont encore à don­ner valeur géné­rique au « reli­gieux », le « chris­tia­nisme » n’étant plus qu’une reli­gion comme les autres). J’ai mon­tré ailleurs l’opposition totale entre la reli­gion et la Révé­la­tion biblique, je ne la reprends pas. Donc, islam, chris­tia­nisme, reli­gion pour reli­gion. Sans doute, ces chré­tiens ne sont pas prêts à renier Jésus-Christ, loin de moi ce soup­çon ! Mais hor­mis cela (et il y a eu déjà tant d’autres inter­pré­ta­tions de la spé­ci­fi­ci­té du chris­tia­nisme), ne peut-on trou­ver un ter­rain d’entente ? De dia­logue au moins ? On a com­men­cé par là, et il faut bien dire que ce fut assez réus­si. Il suf­fit d’estomper cer­taines par­ti­cu­la­ri­tés, et de ne pas regar­der en face le juge­ment (qui n’a pas chan­gé) des musul­mans sur les chré­tiens et les juifs. Puis, voi­ci peu d’années on a entre­pris (du côté chré­tien) de cher­cher les élé­ments d’une paren­té. Et ce fut fina­le­ment assez facile. D’abord indis­cu­table, ce sont des reli­gions mono­théistes. Ensuite, ce sont des reli­gions du « Livre » : un livre saint de chaque côté, quelle aubaine, quelle base com­mune ! Enfin, on s’est rap­pe­lé que les Arabes des­cendent d’Ismaël, et par consé­quent que nous sommes tous des­cen­dants d’Abraham.

Si j’ai déci­dé la rédac­tion de ce petit opus­cule, c’est à cause du suc­cès de ces trois argu­ments, qui attestent la paren­té de l’islam et du chris­tia­nisme. Je vais exa­mi­ner ces trois prin­cipes, et j’espère mon­trer que c’est du vent, et que ces mots ne recouvrent rien.

(Suivent trois cha­pitres : « Nous sommes tous des fils d’Abraham, « Le mono­théisme », « Des reli­gions du livre », dans les­quels Ellul bat en brèche les pré­ten­dues paren­tés entre l’islam et la révé­la­tion biblique, pour conclure à « un fos­sé infran­chis­sable entre les deux. La res­sem­blance des mots cache tota­le­ment les oppo­si­tions, à la fois du sens et de l’être. »)

Notes

1. Cette lacune est com­blée par les ouvrages essen­tiels de Bat Ye’or, dont le der­nier, L’Occident entre jihad et dhim­mi­tude, est radi­cal. [Jacques Ellul donne ici le titre ini­tial du manus­crit de Bat Ye’or pour lequel il écri­vit la pré­face pré­sen­tée p. 5. Le livre fut publié en sep­tembre 1991 aux édi­tions du Cerf sous le titre Les Chré­tien­tés d’Orient entre jihad et dhim­mi­tude : viie-xxe siècle.]

2. Mon ami Jean Bichon, qui était un ara­bi­sant de pre­mier plan, et qui connais­sait par­fai­te­ment le Coran, a lais­sé quelques articles cri­tiques indis­cu­tables.


Jacques Ellul

Rôle de la communication dans une société pluriculturelle 1993

[…] Il me reste à don­ner trois exemples signi­fi­ca­tifs : le Liban, entre une culture isla­mique et une culture chré­tienne. Deux cultures tout à fait oppo­sées, mais je devrais dire des « sous-cultures » ! En effet le Liban, enva­hi par des flots mili­taires de tous ordres, devient une sorte de terre d’asile pour des groupes per­sé­cu­tés, et d’origine très diverse, mais ces groupes, chré­tiens ou musul­mans, vont coexis­ter par force, et se sub­di­vi­ser en sectes diverses dans les deux cas. Deux grands règnes au xviie siècle confirment cette coexis­tence. L’un, d’un émir musul­man, l’autre d’un émir conver­ti au chris­tia­nisme (Bachir II, 1789–1840) : tous deux main­tiennent l’unité et la paix reli­gieuse. À la suite d’une his­toire com­plexe, la Tur­quie va divi­ser le Liban au xixe siècle en deux « pré­fec­tures », l’une maro­nite (chré­tienne), l’autre druze. Coexis­tence très dif­fi­cile. Les Druzes en 1860 mas­sacrent six mille chré­tiens… De nom­breuses inter­ven­tions et trac­ta­tions inter­na­tio­nales arrivent à main­te­nir un Liban à peu près paci­fique. Jusqu’à l’explosion de ces der­nières années. Autre­ment dit, mal­gré une ori­gine eth­nique com­mune, mal­gré des mœurs à peu près iden­tiques, mal­gré des cou­tumes et une langue com­munes, la socié­té plu­ri­cul­tu­relle liba­naise n’a jamais pu exis­ter par elle-même : elle l’a bien fait mais lorsqu’elle était sous la contrainte d’un pou­voir supé­rieur qui main­te­nait ensemble les deux com­mu­nau­tés. Ici encore l’obstacle était bien de l’ordre de la com­mu­ni­ca­tion : il ne pou­vait pas y avoir de com­mu­ni­ca­tion reli­gieuse, la rup­ture était radi­cale, et la langue, comme vec­teur était insuf­fi­sante ; les croyances et la concep­tion de la vie étaient un obs­tacle à la coexis­tence paci­fique parce que l’on ne pou­vait pas se com­prendre (1).

[…]

Pour ter­mi­ner cette série d’exemples, je vou­drais citer un cas, un peu en marge, parce qu’il ne s’agit pas d’une socié­té plu­ri­cul­tu­relle. On sait qu’au cours du xixe siècle il y a eu des séries de trai­tés (com­mer­ciaux, poli­tiques, etc.) entre la France et le Daho­mey [le Bénin aujourd’hui]. Jamais ces trai­tés ne don­naient satis­fac­tion et, fina­le­ment, le gou­ver­ne­ment fran­çais, las­sé de ce qu’il consi­dé­rait comme des tra­hi­sons, finit par annexer le Daho­mey. Or le Daho­mey avait une admi­nis­tra­tion déve­lop­pée, des archives, des fonc­tion­naires. C’était un royaume « modèle ». J’ai eu l’idée de sou­mettre comme sujet de thèse à l’un de mes étu­diants, daho­méen, la ques­tion de l’interprétation des trai­tés par les fonc­tion­naires daho­méens et par les juristes fran­çais du minis­tère des Affaires étran­gères. Il a pu se pro­cu­rer au Daho­mey ces trai­tés et les inter­pré­ta­tions. Même chose au minis­tère des Affaires étran­gères. Et la com­pa­rai­son était tout à fait édi­fiante : cha­cune des deux par­ties attri­buait aux mêmes textes des signi­fi­ca­tions tota­le­ment incom­pa­tibles. C’étaient les mêmes mots. Les tra­duc­tions étaient par­fai­te­ment cor­rectes, mais le fonds cultu­rel des uns et des autres inter­di­sait que l’on pût se com­prendre. La même phrase qui pour les uns n’avait qu’un conte­nu de pure forme, et presque de décla­ra­tion rituelle, com­por­tait pour les autres des obli­ga­tions juri­diques (impli­cites) pré­cises ! Telle for­mule avait une valeur reli­gieuse pour les uns, juri­dique pour les autres, etc., si bien que cha­cun obser­vait cor­rec­te­ment le trai­té, dans sa com­pré­hen­sion du trai­té, mais il était aus­si­tôt contre­dit par les autres qui insé­raient ce trai­té dans leur inter­pré­ta­tion : ils allaient de mal­en­ten­du en mal­en­ten­du, cha­cun accu­sant l’autre de mau­vaise foi. On com­prend que dans ces condi­tions la rup­ture était inévi­table (2).

[…] La seconde remarque à pré­sen­ter porte sur l’actualité évi­dente de notre ques­tion. Nous sommes actuel­le­ment en France en pré­sence de l’éventualité d’une socié­té plu­ri­cul­tu­relle, avec d’un côté la culture encore domi­nante, d’origine chré­tienne, et cor­rec­te­ment laï­ci­sée, de l’autre côté, la culture isla­mique. Tant que les Magh­ré­bins venaient eux-mêmes assez déta­chés de l’Islam sauf pour les formes exté­rieures et rites sans signi­fi­ca­tions par­ti­cu­lières, cela ne consti­tuait pas un pro­blème. Ils s’intégraient assez dans la culture domi­nante, se retrou­vant entre eux pour célé­brer sans agres­si­vi­té, leurs fêtes, comme le font les Viet­na­miens, les Mal­gaches… Le plu­ri­cul­tu­rel devient inquié­tant lorsque le groupe musul­man deve­nu très nom­breux est en même temps sai­si par la renais­sance d’un Islam pur et dur, into­lé­rant et conqué­rant. Ici encore, la com­mu­ni­ca­tion devrait être le moyen de la coexis­tence, mais pour qu’il y ait com­mu­ni­ca­tion, il ne faut jamais ces­ser de l’affirmer, il faut que les deux par­te­naires veuillent com­mu­ni­quer. Si l’un des deux refuse les infor­ma­tions que l’autre veut lui trans­mettre, si en même temps, il pré­tend prendre pour lui les moyens de com­mu­ni­ca­tion et impo­ser sa loi, alors il ne peut pas y avoir de socié­té plu­ri­cul­tu­relle : les cultures entre­ront en conflit, et cela peut faire écla­ter la socié­té. Or nous avons vu que cela res­tait tou­jours une menace pour une telle socié­té, et l’exemple du Liban doit nous don­ner à réflé­chir sur le sort de notre propre socié­té.

Notes

1. Je ne par­le­rai évi­dem­ment pas comme socié­tés plu­ri­cul­tu­relles de ces créa­tions poli­tiques tota­le­ment arti­fi­cielles comme la You­go­sla­vie : entre Serbes, Croates, Slo­vènes, etc., règne une absence com­plète de com­mu­nau­té.

2. Cet exemple peut aujourd’hui s’appliquer aux conven­tions entre Euro­péens et musul­mans. Il faut en effet se rap­pe­ler que toutes les conven­tions, trai­tés, contrats, signés par un croyant avec un incroyant n’ont aucune valeur et le croyant n’a pas besoin de les res­pec­ter. Il est dit dans le Coran que Allah n’est jamais tenu par une parole qu’il a dite à un incroyant, donc son Pro­phète non plus… ni les croyants. Et par ailleurs, aucun pacte n’est admis par Dieu et son Pro­phète avec un incroyant autre que le « pacte que vous avez déjà conclu auprès de la Mos­quée sacrée » (IX, 7).


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