Cyrano refuse la servilité

Savoir dire non

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Dans une salle sombre éclai­rée à la chan­delle, Cyra­no de Ber­ge­rac se tient debout, la main levée dans un geste de refus face à des cour­ti­sans du XVIIᵉ siècle. La lumière éclaire son visage déter­mi­né tan­dis que l’assemblée demeure dans l’ombre, évo­quant la célèbre tirade des « Non, mer­ci » d’Edmond Ros­tand.


Il existe des époques où l’on croit la bon­té com­pa­tible avec la mol­lesse, la cha­ri­té avec l’indécision, la paix avec la capi­tu­la­tion. C’est une erreur. L’histoire humaine n’avance pas seule­ment par de grands « oui ». Elle avance aus­si par des refus nets, des refus coû­teux, des refus qui sauvent. Il y a des heures où ne pas consen­tir devient un devoir.

« Rien n’est plus impor­tant dans l’histoire du monde que de faire par­tie des gens qui ont été capables de dire non. »

André Mal­raux, pro­pos fil­més (source vidéo).

Cette parole d’André Mal­raux dit quelque chose de pro­fond. Cer­taines périodes ne sont sau­vées que parce que quelques hommes refusent de céder. Non à la ser­vi­tude. Non au men­songe. Non à la flat­te­rie. Non à l’air du temps. Non à l’ordre injuste. Non à la cor­rup­tion de l’âme.

Le non qui garde l’honneur

La lit­té­ra­ture fran­çaise a don­né une image célèbre de ce refus dans la tirade des « Non, mer­ci » du Cyra­no de Ber­ge­rac d’Edmond Ros­tand1. Cyra­no refuse de réus­sir au prix de l’abaissement. Il pré­fère la pau­vre­té à la ser­vi­li­té, la liber­té au confort ache­té par la com­pro­mis­sion. Sous le panache, il y a une convic­tion simple : une vie perd sa digni­té lorsqu’elle cesse de résis­ter à ce qui l’avilit.

Non, mer­ci ! non, mer­ci ! non, mer­ci !

– Cyra­no de Ber­ge­rac

On nous répète sou­vent que l’essentiel serait d’être ouverts, souples, adap­tables. En réa­li­té, un homme sans refus solides devient vite un homme sans colonne ver­té­brale. Il épouse la pres­sion domi­nante. Il cède avant même d’avoir com­bat­tu. Son pré­ten­du amour de la paix n’est par­fois qu’une peur du conflit.

Le non chré­tien n’est pas caprice mais fidé­li­té

Le chris­tia­nisme n’enseigne pas l’esprit de contra­dic­tion. Il demande autre chose : une parole droite, sobre, vraie. Dans le Ser­mon sur la mon­tagne, Jesus Christ dit : « Que votre parole soit “oui”, si c’est “oui”, “non”, si c’est “non”. » Cette parole condamne le double lan­gage et les accom­mo­de­ments de conscience.

Celui qui ne sait jamais dire non finit par dire oui à l’inadmissible. Il y a des oui qui tra­hissent, et des non qui pro­tègent. Le non chré­tien n’est pas une cris­pa­tion d’orgueil : il est l’expression d’une conscience tenue devant Dieu.

Le refus comme acte de véri­té

Un des exemples les plus mar­quants de ce refus dans l’histoire chré­tienne se trouve lors de la Diet of Worms. En 1521, Mar­tin Luther est som­mé de renier ses écrits devant l’empereur Charles V et les princes de l’Empire. Tout l’appareil poli­tique et reli­gieux est là. On lui demande sim­ple­ment de se rétrac­ter.

Je ne puis autre­ment. Que Dieu me soit en aide.

– Mar­tin Luther, Diète de Worms, 18 avril 1521.

Sa réponse demeure l’une des plus célèbres de l’histoire de la conscience chré­tienne. Il affirme que sa conscience est liée à la Parole de Dieu et qu’il ne peut se rétrac­ter sans vio­ler cette conscience. Autre­ment dit : il dit non.

« Votre Majes­té séré­nis­sime et Vos Sei­gneu­ries m’ont deman­dé une réponse simple. La voi­ci sans détour et sans arti­fice. A moins qu’on ne me convainque de mon erreur par des attes­ta­tions de l’É­cri­ture ou par des rai­sons évi­dentes – car je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls puis­qu’il est évident qu’ils se sont sou­vent trom­pés et contre­dits – je suis lié par les textes de l’É­cri­ture que j’ai cités, et ma conscience est cap­tive de la Parole de Dieu ; je ne peux et ne veux rien rétrac­ter. Car il n’est ni sur ni hon­nête d’a­gir contre sa propre conscience. Me voi­ci donc en ce jour. Je ne puis autre­ment. Que Dieu me soit en aide. »

Mar­tin Luther, Diète de Worms, 18 avril 1521.

Ce refus n’est pas celui d’un rebelle soli­taire cher­chant la gloire. C’est le refus d’un homme qui estime que la véri­té de l’Écriture ne peut être subor­don­née ni à l’autorité humaine ni à la pres­sion du moment.

Le refus comme acte d’amour

Une idée sen­ti­men­tale très répan­due affirme que l’amour consis­te­rait à tout accep­ter. C’est faux. Une mère aime en inter­di­sant par­fois. Un pas­teur aime en aver­tis­sant. Un magis­trat aime le bien com­mun en répri­mant l’injustice. Dieu lui-même mani­feste son amour par des com­man­de­ments, donc par des limites.

Refu­ser le faux, c’est ser­vir le vrai. Refu­ser l’injustice, c’est pro­té­ger le faible. Refu­ser l’idole, c’est rendre à Dieu ce qui appar­tient à Dieu.

Notre époque hait les non clairs

Le monde moderne sup­porte assez bien les croyants timides, tou­jours prêts à nuan­cer jusqu’à dis­pa­raître. Il sup­porte mal les consciences qui tracent une ligne. Car le non oblige à choi­sir. Il rap­pelle que tout ne se vaut pas.

Dire que la véri­té est véri­té implique déjà de refu­ser ce qui la contre­dit. Dire que le Christ est le che­min, la véri­té et la vie implique de dire non aux idoles spi­ri­tuelles. Dire que la Sainte Écri­ture est la Parole de Dieu implique de dire non à l’arbitraire de l’homme auto­nome.

Le grand non des fidèles

Les grandes fidé­li­tés chré­tiennes com­mencent sou­vent par un refus. Refus de brû­ler l’encens à César. Refus d’adorer les idoles. Refus de vendre la véri­té pour la tran­quilli­té. Refus de se taire quand il fal­lait confes­ser.

Les mar­tyrs ont dit non. Les Réfor­ma­teurs ont dit non. Et ce non n’était jamais un vide. Il pro­té­geait tou­jours un oui plus pro­fond : oui à la véri­té, oui à la fidé­li­té, oui au Christ.

Le vrai cou­rage n’est pas d’approuver tout pour paraître cha­ri­table. Il est par­fois sim­ple­ment de se tenir debout et de dire non. Car il arrive qu’un seul refus juste pèse plus lourd dans l’histoire que mille consen­te­ments dociles.


Outils pédagogiques

Ques­tions pour ana­ly­ser les pré­sup­po­sés

  1. Pour­quoi notre époque consi­dère-t-elle sou­vent le refus comme un signe d’intolérance ou de dure­té morale ?
  2. Quelle vision de la véri­té se cache der­rière l’idée selon laquelle toutes les opi­nions devraient être res­pec­tées de la même manière ?
  3. Une socié­té peut-elle fonc­tion­ner dura­ble­ment si elle refuse de dis­tin­guer clai­re­ment le vrai et le faux, le juste et l’injuste ?
  4. Pour­quoi le cou­rage moral consiste-t-il par­fois davan­tage à dire non qu’à dire oui ?
  5. Dans quels domaines la pres­sion sociale pousse-t-elle aujourd’hui les chré­tiens à se taire ou à se confor­mer ?

Ques­tions bibliques

  1. Lire Mat­thieu 5.37. Pour­quoi Jésus insiste-t-il sur la sim­pli­ci­té d’une parole droite : « oui » ou « non » ?
  2. Lire Actes 5.29 : « Il faut obéir à Dieu plu­tôt qu’aux hommes. » Dans quel contexte les apôtres pro­noncent-ils cette parole ?
  3. Lire Daniel 3. Qu’est-ce qui pousse les com­pa­gnons de Daniel à refu­ser d’adorer la sta­tue du roi ?
  4. Lire Apo­ca­lypse 2.10. Pour­quoi la fidé­li­té peut-elle par­fois conduire à la souf­france ou à l’opposition ?
  5. Com­ment ces textes montrent-ils que la fidé­li­té à Dieu implique par­fois un refus clair des exi­gences du monde ?

Appro­fon­dis­se­ment théo­lo­gique (théo­lo­gie réfor­mée confes­sante)

La Sainte Écri­ture enseigne que la conscience du croyant n’est pas auto­nome. Elle doit être for­mée et liée à la Parole de Dieu. Dans la tra­di­tion réfor­mée, cette convic­tion est for­te­ment affir­mée dans les confes­sions de foi. La Confes­sion de La Rochelle (1559) rap­pelle que l’autorité de la Parole de Dieu ne dépend pas du juge­ment humain mais de Dieu lui-même. C’est pour­quoi la conscience chré­tienne ne peut pas être contrainte contre l’Écriture.

Ce prin­cipe appa­raît avec force lors de la com­pa­ru­tion de Mar­tin Luther devant la Diète de Worms en 1521. Luther déclare que sa conscience est cap­tive de la Parole de Dieu et qu’il ne peut se rétrac­ter. Ce moment illustre une convic­tion cen­trale de la Réforme : la véri­té révé­lée par Dieu prime sur toute auto­ri­té humaine.

Ain­si, le refus chré­tien n’est pas un geste d’indépendance orgueilleuse. Il est au contraire un acte de sou­mis­sion à l’autorité suprême de Dieu.

Exer­cice de dis­cer­ne­ment

Pour cha­cune des situa­tions sui­vantes, réflé­chir : quel serait le « oui » fidèle à Dieu ? quel serait le « non » néces­saire ?

Situa­tion 1 : une pres­sion sociale ou pro­fes­sion­nelle demande de sou­te­nir publi­que­ment une idée contraire à l’enseignement biblique.
Situa­tion 2 : une pra­tique cultu­rel­le­ment accep­tée entre en contra­dic­tion avec la morale chré­tienne.
Situa­tion 3 : une ins­ti­tu­tion reli­gieuse encou­rage une inter­pré­ta­tion de l’Écriture qui contre­dit clai­re­ment le texte biblique.

Dis­cus­sion en groupe

  1. Pour­quoi les socié­tés modernes tolèrent-elles faci­le­ment la foi pri­vée mais résistent-elles sou­vent à la véri­té pro­cla­mée publi­que­ment ?
  2. Quels exemples his­to­riques montrent que le cou­rage moral d’une mino­ri­té peut trans­for­mer l’histoire ?
  3. Com­ment évi­ter deux dan­gers oppo­sés : la com­pro­mis­sion d’un côté et l’esprit polé­mique de l’autre ?

Lien avec les confes­sions réfor­mées

Dans le Caté­chisme de Hei­del­berg (ques­tion 1), le croyant confesse que son unique conso­la­tion est d’appartenir à Jésus-Christ. Cette appar­te­nance implique que la fidé­li­té au Christ prime sur les attentes du monde. Le croyant peut donc refu­ser cer­taines choses non par esprit de rébel­lion, mais parce qu’il appar­tient à un autre Sei­gneur.

Appli­ca­tion pra­tique
Dire non n’est pas tou­jours spec­ta­cu­laire. Bien sou­vent, il s’agit sim­ple­ment de res­ter fidèle dans des déci­sions ordi­naires : refu­ser un men­songe, refu­ser une injus­tice, refu­ser de tra­hir la véri­té de l’Évangile. Ce sont ces refus quo­ti­diens qui forment la conscience et pré­parent les grandes fidé­li­tés lorsque l’épreuve arrive.


  1. Le Bret.
    Si tu lais­sais un peu ton âme mous­que­taire
    La for­tune et la gloire…
    Cyra­no.
    Et que fau­drait-il faire ?
    Cher­cher un pro­tec­teur puis­sant, prendre un patron,
    Et comme un lierre obs­cur qui cir­con­vient un tronc
    Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
    Grim­per par ruse au lieu de s’élever par force ?
    Non, mer­ci. Dédier, comme tous ils le font,
    Des vers aux finan­ciers ? Se chan­ger en bouf­fon
    Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
    Naître un sou­rire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
    Non, mer­ci. Déjeu­ner, chaque jour, d’un cra­paud ?
    Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
    Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
    Exé­cu­ter des tours de sou­plesse dor­sale ?…
    Non, mer­ci. D’une main flat­ter la chèvre au cou
    Cepen­dant que, de l’autre, on arrose le chou,
    Et don­neur de séné par désir de rhu­barbe,
    Avoir un encen­soir, tou­jours, dans quelque barbe ?
    Non, mer­ci ! Se pous­ser de giron en giron,
    Deve­nir un petit grand homme dans un rond,
    Et navi­guer, avec des madri­gaux pour rames,
    Et dans ses voiles des sou­pirs de vieilles dames ?
    Non, mer­ci ! Chez le bon édi­teur de Ser­cy
    Faire édi­ter ses vers en payant ? Non, mer­ci !
    S’aller faire nom­mer pape par les conciles
    Que dans les caba­rets tiennent des imbé­ciles ?
    Non, mer­ci ! Tra­vailler à se construire un nom
    Sur un son­net, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
    Mer­ci ! Ne décou­vrir du talent qu’aux mazettes ?
    Être ter­ro­ri­sé par de vagues gazettes,
    Et se dire sans cesse : « Oh, pour­vu que je sois
    Dans les petits papiers du Mer­cure Fran­çois ? »…
    Non, mer­ci ! Cal­cu­ler, avoir peur, être blême,
    Pré­fé­rer faire une visite qu’un poème,
    Rédi­ger des pla­cets, se faire pré­sen­ter ?
    Non, mer­ci ! non, mer­ci ! non, mer­ci ! Mais… chan­ter,
    Rêver, rire, pas­ser, être seul, être libre,
    Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
    Mettre, quand il vous plaît, son feutre de tra­vers,
    Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
    Tra­vailler sans sou­ci de gloire ou de for­tune,
    À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
    N’écrire jamais rien qui de soi ne sor­tît,
    Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
    Sois satis­fait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
    Si c’est dans ton jar­din à toi que tu les cueilles !
    Puis, s’il advient d’un peu triom­pher, par hasard,
    Ne pas être obli­gé d’en rien rendre à César,
    Vis-à-vis de soi-même en gar­der le mérite,
    Bref, dédai­gnant d’être le lierre para­site,
    Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
    Ne pas mon­ter bien haut, peut-être, mais tout seul ! ↩︎

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