Vincent Bru, 10 janvier 2026
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Article court
Introduction : la question décisive
Après avoir examiné les sources et les conceptions de la révélation, la comparaison entre christianisme et islam doit nécessairement se concentrer sur une figure centrale : Jésus-Christ. Ce n’est pas un hasard si le Nouveau Testament place la personne du Christ au cœur de toute la révélation, ni si le Coran consacre également une place importante à ʿÎsâ ibn Maryam. Pourtant, derrière cette apparente convergence nominale se cache une divergence radicale.
La question n’est pas simplement de savoir si Jésus est respecté ou honoré, mais qui il est. Est-il un prophète parmi d’autres, ou le Fils éternel de Dieu incarné ? Est-il un messager qui transmet une parole extérieure à lui, ou la Parole elle-même faite chair ? Toute la théologie chrétienne, comme toute la théologie islamique, dépend de la réponse donnée à cette question.
1. La christologie biblique : révélation incarnée
Dans le christianisme biblique, Jésus n’est pas d’abord un maître spirituel ou un prophète moral. Il est présenté comme l’accomplissement de la révélation de Dieu. L’Évangile selon Jean ouvre explicitement cette perspective en identifiant Jésus au Logos éternel : le Verbe qui était auprès de Dieu et qui était Dieu, et qui s’est fait chair (Jean 1.1–14). Cette affirmation ne relève pas d’une spéculation tardive, mais structure dès l’origine la confession chrétienne.
Le Nouveau Testament attribue à Jésus des titres, des fonctions et des prérogatives qui, dans le cadre du monothéisme juif, ne peuvent appartenir qu’à Dieu : il pardonne les péchés (Marc 2.5–12), reçoit l’adoration (Matthieu 14.33), se présente comme le Seigneur du sabbat (Marc 2.28) et revendique une relation unique et éternelle avec le Père (Jean 5.18 ; 10.30).
Les écrits apostoliques développent cette confession. L’hymne christologique de Philippiens 2.6–11 décrit le Christ comme existant en « forme de Dieu » avant son abaissement volontaire, puis exalté au-dessus de toute créature. Paul affirme également que « toute la plénitude de la divinité habite corporellement » en Christ (Colossiens 2.9). Ces affirmations ne sont pas marginales : elles constituent le cœur de la proclamation apostolique.
Les Pères de l’Église ont très tôt reconnu que la foi chrétienne se jouait sur ce point. Athanase d’Alexandrie, dans sa lutte contre l’arianisme, insiste sur le fait que seul Dieu peut sauver : si le Christ n’est pas véritablement Dieu, alors la rédemption est impossible. Cette conviction sera formalisée dans les symboles œcuméniques, notamment à Nicée (325) et Constantinople (381), qui confessent le Fils comme « consubstantiel au Père ».
2. Incarnation et médiation : le cœur du christianisme
La divinité du Christ ne peut être dissociée de l’incarnation. Le christianisme affirme que Dieu ne s’est pas contenté de parler aux hommes : il est entré dans l’histoire humaine. Le Verbe s’est fait chair, assumant pleinement la condition humaine sans cesser d’être Dieu. Cette affirmation constitue une singularité radicale dans l’histoire religieuse.
La lettre aux Hébreux exprime cette conviction en opposant les révélations fragmentaires du passé à la révélation définitive en Christ : Dieu, après avoir parlé autrefois par les prophètes, a parlé « en ces derniers temps » par le Fils (Hébreux 1.1–3). Le Christ n’est pas seulement un messager ; il est l’expression parfaite de l’être de Dieu.
Cette incarnation fonde également la médiation unique du Christ. Selon le Nouveau Testament, Jésus est le seul médiateur entre Dieu et les hommes (1 Timothée 2.5), non parce qu’il transmettrait un message supérieur, mais parce qu’il est à la fois pleinement Dieu et pleinement homme. La réconciliation s’opère non par une loi nouvelle, mais par la personne et l’œuvre du Christ, en particulier sa mort et sa résurrection.
Jean Calvin résume cette perspective en affirmant que le salut repose sur la « double nature » du Christ : il fallait que le médiateur soit véritablement homme pour nous représenter, et véritablement Dieu pour nous sauver. Cette christologie n’est pas accessoire ; elle structure toute la sotériologie chrétienne.
3. ʿÎsâ dans le Coran : un prophète honoré mais dédivinisé
Le Coran reconnaît l’existence historique de Jésus, désigné comme ʿÎsâ ibn Maryam. Il lui attribue un statut particulier : il est né d’une vierge, accomplit des miracles et est qualifié de « parole » et « esprit » venant de Dieu (Coran 4.171). Cependant, ces expressions ne doivent pas être interprétées selon la christologie biblique.
Dans le cadre coranique, Jésus demeure un prophète humain, soumis à Dieu, chargé de transmettre un message, et intégré dans la lignée des envoyés. Le Coran rejette explicitement toute filiation divine du Christ et condamne l’idée de Trinité comprise comme une association à Dieu (shirk). Plusieurs passages insistent sur le fait que Jésus n’est qu’un serviteur de Dieu (par exemple Coran 5.72–75).
La recherche islamologique contemporaine souligne que le Coran adopte une stratégie de relecture des traditions chrétiennes, en conservant certains éléments narratifs tout en les réinterprétant à l’intérieur d’un strict monothéisme unitaire. Angelika Neuwirth montre que le Coran dialogue avec des formes de christianisme tardo-antique, mais qu’il en rejette les affirmations centrales concernant l’incarnation et la filiation divine.
Ainsi, même lorsque le Coran utilise des termes élevés pour parler de Jésus, leur sens est radicalement différent de celui qu’ils ont dans le Nouveau Testament. Il n’y a pas continuité, mais réinterprétation.
4. La négation de la croix : un Christ sans rédemption
Cette divergence atteint son point culminant dans la question de la crucifixion. Le Nouveau Testament affirme unanimement que la mort du Christ sur la croix est un événement historique central et salvifique. Paul va jusqu’à dire que sans la croix, la foi chrétienne est vaine (1 Corinthiens 1.18 ; 15.14).
Le Coran, en revanche, affirme que Jésus n’a pas été crucifié, ou du moins que les juifs ne l’ont pas tué, mais que cela leur est apparu ainsi (Coran 4.157). Les interprétations musulmanes classiques divergent sur le détail, mais convergent sur un point : Jésus n’est pas mort sur la croix.
Du point de vue chrétien, cette négation ne concerne pas un détail secondaire, mais le cœur même de l’Évangile. La croix n’est pas un accident malheureux de l’histoire ; elle est l’acte par lequel Dieu réconcilie le monde avec lui-même. Supprimer la croix, c’est supprimer la médiation rédemptrice.
Sur le plan historique, cette négation pose également un problème majeur. La crucifixion de Jésus est attestée non seulement par les sources chrétiennes, mais aussi par des sources non chrétiennes du Ier et du IIe siècle (Tacite, Flavius Josèphe, Lucien de Samosate). Aucun historien sérieux ne remet aujourd’hui en cause cet événement.
5. Deux portraits incompatibles
L’examen des textes conduit à une conclusion nette : le Jésus du Nouveau Testament et le ʿÎsâ du Coran ne sont pas deux interprétations complémentaires d’une même figure. Ils reposent sur des conceptions théologiques incompatibles.
Dans la Bible, Jésus est le Fils éternel, incarné, médiateur unique et rédempteur. Dans le Coran, ʿÎsâ est un prophète éminent, mais strictement humain, dont le rôle est subordonné à une révélation ultérieure. L’un est au centre de la révélation ; l’autre en est un maillon.
Cette incompatibilité n’est pas le fruit d’une mauvaise compréhension chrétienne de l’islam, ni d’un excès polémique. Elle découle directement de ce que les textes disent d’eux-mêmes. Affirmer que l’islam reconnaît « le même Jésus » que le christianisme, tout en niant sa divinité, son incarnation et sa croix, revient à vider ces termes de leur contenu biblique.
Conclusion : la pierre de touche
La figure de Jésus-Christ constitue la pierre de touche de toute comparaison entre christianisme et islam. Elle révèle que le désaccord n’est pas seulement doctrinal, mais structurel. Là où le christianisme confesse que Dieu s’est fait homme pour sauver les hommes, l’islam affirme que Dieu ne peut ni ne doit s’incarner.
Cette divergence explique pourquoi les deux systèmes ne peuvent être harmonisés sans trahir l’un ou l’autre. Si Jésus est véritablement le Fils éternel incarné, alors l’islam se trompe sur le cœur de la révélation. S’il n’est qu’un prophète, alors le christianisme est dans l’erreur la plus radicale.
Il n’y a pas ici de terrain d’entente théologique possible. Il y a une alternative claire. C’est pourquoi toute réflexion honnête sur le dialogue entre christianisme et islam doit commencer, puis revenir sans cesse, à cette question décisive : qui est Jésus-Christ ?
Article long
Introduction
Après avoir examiné les sources et les conceptions de la révélation, la comparaison entre christianisme et islam doit nécessairement se concentrer sur une figure centrale : Jésus-Christ. Cette focalisation n’est ni arbitraire ni dictée par une préférence confessionnelle. Elle découle de la structure même des deux traditions. Le Nouveau Testament affirme explicitement que la révélation de Dieu atteint son accomplissement dans la personne du Christ, tandis que le Coran accorde à ʿÎsâ ibn Maryam une place singulière parmi les prophètes, tout en redéfinissant radicalement son identité.
Dans le christianisme biblique, Jésus n’est pas simplement un témoin de la révélation ; il en est le centre. L’épître aux Hébreux exprime cette conviction de manière programmatique : après avoir parlé « à bien des reprises et de bien des manières » par les prophètes, Dieu a parlé « en ces derniers temps » par le Fils, présenté comme « le rayonnement de sa gloire et l’empreinte de sa substance » (Hébreux 1.1–3). Cette affirmation ne décrit pas seulement une supériorité fonctionnelle, mais une identité ontologique unique : le Fils partage l’être même de Dieu.1
Cette compréhension est confirmée par l’ensemble du témoignage néotestamentaire. L’Évangile selon Jean identifie Jésus au Logos éternel, par qui tout a été créé et qui « s’est fait chair » (Jean 1.1–14). L’apôtre Paul affirme que « toute la plénitude de la divinité habite corporellement » en Christ (Colossiens 2.9). Ces textes ne sont pas des ajouts tardifs à une christologie primitive supposément plus modeste. Les recherches contemporaines sur les origines de la foi chrétienne montrent au contraire que la confession de Jésus comme Seigneur participe dès l’origine de l’identité monothéiste chrétienne.2
Le Coran, pour sa part, reconnaît explicitement Jésus (ʿÎsâ) comme une figure majeure. Il le désigne comme Messie, né de la vierge Marie, et lui attribue des miracles accomplis par la permission de Dieu (Coran 3.45–49). Toutefois, cette reconnaissance s’inscrit dans un cadre théologique strictement unitaire. Le Coran rejette toute filiation divine du Christ et condamne explicitement l’idée selon laquelle Jésus serait Dieu ou Fils de Dieu (Coran 4.171 ; 5.72–75). Jésus y est présenté comme un serviteur et un prophète, soumis à Dieu et annonçant un message qui le dépasse.
La divergence ne porte donc pas sur l’existence historique de Jésus ni sur son importance religieuse, mais sur son identité profonde. Est-il un messager qui transmet une parole extérieure à lui-même, ou la Parole même de Dieu faite chair ? Cette distinction est décisive. Dans la théologie chrétienne, Jésus n’est pas seulement porteur de la révélation ; il est la révélation. Comme le résume Athanase d’Alexandrie dans son traité De l’Incarnation, le salut n’est possible que si celui qui assume la nature humaine est véritablement Dieu, car seul Dieu peut restaurer ce qui a été perdu.3
Jean Calvin reprend cette intuition patristique en l’intégrant dans une théologie systématique de la médiation. Il affirme que le Christ doit être à la fois vrai Dieu et vrai homme : homme pour représenter l’humanité devant Dieu, Dieu pour communiquer efficacement la vie divine.4 Cette christologie n’est pas un élément parmi d’autres ; elle fonde la sotériologie chrétienne tout entière.
Du côté islamique, la négation de la divinité du Christ ne relève pas d’un détail secondaire, mais d’une exigence structurelle du monothéisme coranique. L’attribution d’une nature divine à un être humain est perçue comme une atteinte directe à l’unicité absolue de Dieu (tawḥīd). Comme l’ont montré plusieurs islamologues contemporains, le Coran dialogue avec des traditions chrétiennes tardo-antiques, mais il en rejette précisément les affirmations centrales concernant l’incarnation et la filiation divine.5
Il en résulte que l’apparente convergence autour de la figure de Jésus masque une opposition radicale. Employer le même nom ne signifie pas désigner la même réalité. Le Jésus confessé par le Nouveau Testament et le ʿÎsâ présenté par le Coran ne remplissent pas la même fonction théologique, n’occupent pas la même place dans l’économie de la révélation, et ne rendent pas compte de la relation entre Dieu et l’homme de la même manière.
Ainsi, la question christologique constitue le point de fracture décisif entre christianisme et islam. Elle conditionne la compréhension de Dieu, de la révélation, du salut et de l’histoire. Toute tentative de dialogue ou de comparaison qui contournerait cette question, ou qui la réduirait à une divergence terminologique, manquerait le cœur même du désaccord.
1. Christologie biblique : Jésus, accomplissement de la révélation
Dans le christianisme biblique, la question de l’identité de Jésus-Christ ne relève pas d’une spéculation abstraite ni d’un développement théologique tardif. Elle s’enracine dans le témoignage même des Écritures, qui présentent Jésus comme l’accomplissement de la révélation de Dieu et comme le centre de l’histoire du salut. La christologie ne constitue pas une annexe de la théologie biblique ; elle en est l’axe structurant.
Dès les Évangiles, Jésus apparaît investi d’une autorité qui excède celle des prophètes. Il ne se contente pas de transmettre une parole reçue ; il parle en son propre nom. Là où les prophètes introduisaient leurs oracles par la formule « ainsi parle l’Éternel », Jésus déclare : « Mais moi, je vous dis » (Matthieu 5). Cette autorité personnelle est d’autant plus frappante qu’elle s’exerce à l’intérieur du cadre strict du monothéisme juif du Second Temple.
Les Évangiles attribuent à Jésus des prérogatives divines. Il pardonne les péchés, ce qui provoque l’indignation des scribes, qui reconnaissent implicitement que seul Dieu peut accomplir un tel acte (Marc 2.5–12). Il se présente comme le Seigneur du sabbat, institution divine donnée par Dieu lui-même (Marc 2.28). Il accepte l’adoration de ses disciples sans la refuser ni la relativiser (Matthieu 14.33 ; Jean 9.38). Ces éléments, pris ensemble, indiquent que Jésus est présenté non seulement comme un envoyé de Dieu, mais comme participant à l’autorité divine.
L’Évangile selon Jean explicite cette identité de manière théologique. Le prologue identifie Jésus au Logos éternel, qui était auprès de Dieu et qui était Dieu, et par qui toutes choses ont été faites (Jean 1.1–3). Cette affirmation ne signifie pas que Jésus serait un second Dieu, mais qu’il participe pleinement à l’être divin tout en étant distinct du Père. Le Logos « s’est fait chair » (Jean 1.14), assumant la condition humaine sans cesser d’être ce qu’il était de toute éternité.
Les écrits apostoliques développent cette confession dans un langage liturgique et doxologique. L’hymne de Philippiens 2.6–11 décrit le Christ comme existant en « forme de Dieu », s’abaissant volontairement jusqu’à la mort de la croix, puis exalté par Dieu au-dessus de toute créature. Ce texte présuppose une préexistence du Christ et une égalité avec Dieu, tout en affirmant son incarnation et son obéissance. De même, l’épître aux Colossiens affirme que « toute la plénitude de la divinité habite corporellement » en Christ (Colossiens 2.9), expression qui exclut toute lecture purement fonctionnelle ou honorifique de la divinité du Christ.
Les recherches contemporaines sur les origines du christianisme ont confirmé que cette haute christologie n’est pas le produit d’une hellénisation tardive de la foi chrétienne. Richard Bauckham a montré que l’inclusion de Jésus dans l’identité divine constitue une reconfiguration du monothéisme juif, et non son abandon6. Larry Hurtado a mis en évidence l’émergence très précoce d’une dévotion envers Jésus, incluant prière, invocation et adoration, au sein même des premières communautés chrétiennes7. Ces pratiques seraient inconcevables si Jésus n’avait été perçu que comme un prophète.
La christologie biblique est inséparable de la révélation trinitaire. Le Nouveau Testament confesse un seul Dieu, mais distingue le Père, le Fils et l’Esprit dans leurs relations personnelles. Cette confession n’est pas une spéculation philosophique abstraite, mais le résultat de l’expérience historique de la révélation : le Père envoie le Fils, le Fils accomplit l’œuvre du salut, et l’Esprit en applique les fruits. La Trinité n’est pas une complication inutile du monothéisme, mais l’expression fidèle de ce que Dieu a révélé de lui-même dans l’histoire.
Jean Calvin souligne que la connaissance de Dieu est inséparable de la connaissance du Christ. Dans l’Institution, il affirme que Dieu ne peut être connu comme Père que dans le Fils, et que toute tentative de connaître Dieu en dehors du Christ conduit à une abstraction vide ou à une idole8. La christologie n’est donc pas seulement un article de foi parmi d’autres ; elle est la condition même d’une théologie authentiquement biblique.
Cette compréhension explique pourquoi, dans le christianisme, Jésus n’est pas simplement un médiateur fonctionnel, comparable à d’autres figures religieuses. Il est le médiateur parce qu’il est à la fois Dieu et homme. Sa personne précède et fonde son œuvre. Sans cette identité unique, la révélation chrétienne perd sa cohérence interne, et le salut devient soit impossible, soit réduit à une simple exhortation morale.
La christologie biblique établit ainsi un cadre théologique précis et exigeant. Elle affirme que Dieu s’est révélé de manière décisive et définitive dans la personne de Jésus-Christ. Toute relecture ultérieure de cette figure devra donc être évaluée à l’aune de ce témoignage apostolique. C’est précisément sur ce point que la présentation coranique de Jésus entre en tension irréductible avec la confession chrétienne, comme il conviendra de l’examiner dans la section suivante.
2. ʿÎsâ dans le Coran : un prophète honoré mais dédivinisé
Le Coran accorde à Jésus, désigné sous le nom de ʿÎsâ ibn Maryam, une place singulière parmi les figures prophétiques. Il est l’un des rares personnages nommément mentionnés à de multiples reprises et fait l’objet de développements narratifs et doctrinaux spécifiques. Cette présence importante a parfois conduit à affirmer que l’islam reconnaîtrait une forme de continuité substantielle avec la christologie chrétienne. Une analyse attentive des textes montre toutefois que cette reconnaissance s’accompagne d’une redéfinition radicale de l’identité et de la fonction de Jésus.
Le Coran affirme explicitement la naissance virginale de Jésus (Coran 3.45–47 ; 19.16–21) et lui attribue des miracles, tels que la guérison des malades ou la résurrection des morts, accomplis « par la permission de Dieu » (Coran 3.49). Jésus est également qualifié de Messie (al-Masīḥ) et désigné comme « parole » (kalima) et « esprit » (rūḥ) venant de Dieu (Coran 4.171). Ces titres, pris isolément, pourraient suggérer une proximité avec le langage chrétien. Toutefois, leur signification est déterminée par le cadre théologique coranique, et non par la christologie biblique.
Dans le Coran, Jésus demeure fondamentalement un être humain créé, entièrement soumis à Dieu. Il est présenté comme un prophète envoyé aux fils d’Israël, chargé de confirmer la Torah et d’annoncer une guidance divine adaptée à son peuple (Coran 3.50 ; 5.46). Toute attribution d’une nature divine à Jésus est explicitement rejetée. Le Coran condamne l’affirmation selon laquelle Jésus serait Dieu ou Fils de Dieu, et assimile une telle confession à une association illégitime (shirk) portant atteinte à l’unicité absolue de Dieu (Coran 5.72–75).
Cette dédivinisation est particulièrement nette dans le passage de Coran 4.171, qui enjoint aux chrétiens de ne pas « exagérer » dans leur religion et de ne pas dire « trois ». Jésus y est explicitement défini comme « messager de Dieu », « parole qu’Il a jetée à Marie » et « esprit venant de Lui », mais il est immédiatement précisé que Dieu est un Dieu unique et qu’Il est trop élevé pour avoir un fils. Le texte opère ainsi un double mouvement : il reconnaît certains éléments du récit chrétien tout en neutralisant leur portée théologique centrale.
La recherche islamologique contemporaine souligne que le Coran ne se contente pas de nier la christologie chrétienne ; il la reconfigure. Angelika Neuwirth a montré que le Coran s’inscrit dans un dialogue critique avec des traditions chrétiennes de l’Antiquité tardive, mais qu’il refuse précisément ce qui constitue le cœur de la foi chrétienne : l’incarnation du Verbe et la filiation divine du Christ9. Jésus est intégré dans une économie prophétique continue, sans rupture qualitative entre lui et les autres envoyés.
Gabriel Said Reynolds insiste sur le fait que le Coran ne présuppose pas une lecture canonique du Nouveau Testament, mais dialogue avec des traditions chrétiennes fragmentées, parfois apocryphes, qu’il réinterprète à partir de ses propres présupposés théologiques10. Ainsi, même lorsque le Coran reprend des motifs chrétiens, il les insère dans un cadre doctrinal incompatible avec la confession apostolique.
Cette relecture s’exprime également dans la manière dont le Coran présente la mission de Jésus. Celui-ci annonce une révélation qui lui est extérieure et qui le dépasse. Il n’est jamais présenté comme la révélation elle-même. Contrairement à l’Évangile selon Jean, où Jésus se désigne comme le chemin, la vérité et la vie (Jean 14.6), le Coran présente ʿÎsâ comme un serviteur exemplaire, soumis à la loi divine et appelant à l’adoration exclusive de Dieu (Coran 5.116–117).
Cette différence touche à la structure même de la révélation. Dans la Bible, Jésus est à la fois le contenu et le médiateur de la révélation. Dans le Coran, il est un relais parmi d’autres, dont le message est relativisé par une révélation ultérieure. Le Coran affirme d’ailleurs que Jésus annonce la venue d’un messager après lui, identifié à Muhammad (Coran 61.6), ce qui inscrit sa mission dans une logique de dépassement et non d’accomplissement définitif.
Il convient également de souligner que le Coran rejette explicitement la crucifixion de Jésus, élément pourtant central de la foi chrétienne. Cette négation sera examinée plus en détail dans une section ultérieure, mais elle confirme déjà que le portrait coranique de Jésus ne peut être compris comme une simple variante de la christologie biblique. Un Christ qui n’est ni Fils éternel, ni incarné, ni crucifié ne correspond pas au Jésus confessé par l’Église apostolique.
Ainsi, malgré le respect manifeste accordé à ʿÎsâ dans le Coran, la figure qui en émerge est théologiquement incompatible avec celle du Nouveau Testament. L’honneur rendu à Jésus ne doit pas masquer le fait qu’il est radicalement dédivinisé et fonctionnalisé à l’intérieur d’un système religieux qui exclut par principe toute incarnation de Dieu. Employer le même nom ne suffit pas à garantir une identité de contenu.
Cette constatation conduit à une conclusion nette : le Jésus du Coran n’est pas le Jésus de la Bible. Il ne s’agit pas d’une divergence d’accent ou de vocabulaire, mais d’une opposition structurelle quant à la nature de la révélation et à l’identité du médiateur. Toute comparaison honnête doit donc reconnaître que l’islam ne propose pas une christologie alternative au christianisme, mais une réinterprétation qui en nie les fondements mêmes.
3. Divinité du Christ, incarnation et médiation : le point de rupture théologique
La divergence entre christianisme et islam atteint son point de rupture théologique le plus net dans la question de la divinité du Christ et de l’incarnation. Ce désaccord n’est pas simplement une différence d’interprétation ou de langage religieux ; il engage deux conceptions incompatibles de Dieu, de la révélation et du salut.
Dans la foi chrétienne, la confession de la divinité du Christ n’est pas une spéculation métaphysique tardive. Elle découle directement de la manière dont Jésus est présenté et confessé dans les Écritures. Le Nouveau Testament affirme que Jésus partage pleinement l’être divin tout en étant distinct du Père. L’Évangile selon Jean articule cette confession de manière programmatique : « le Verbe était Dieu » et « le Verbe s’est fait chair » (Jean 1.1.14). Loin d’introduire une pluralité de dieux, cette affirmation s’inscrit dans une reconfiguration du monothéisme biblique, désormais compris comme trinitaire.
Cette confession est reprise et approfondie dans les écrits apostoliques. Paul affirme que le Christ est « l’image du Dieu invisible » et que « tout a été créé par lui et pour lui » (Colossiens 1.15–17), et que « toute la plénitude de la divinité habite corporellement en lui » (Colossiens 2.9). Ces affirmations impliquent que la divinité du Christ n’est ni honorifique ni fonctionnelle, mais ontologique. Le Christ n’est pas divin par délégation ; il l’est par nature.
Les débats christologiques des premiers siècles n’ont pas inventé cette foi ; ils l’ont clarifiée face aux contestations. Le concile de Nicée (325) confesse le Fils comme « consubstantiel au Père » (homoousios), afin de préserver à la fois l’unicité de Dieu et la pleine divinité du Christ. Athanase d’Alexandrie souligne que si le Fils n’est pas véritablement Dieu, alors l’homme n’est pas véritablement sauvé, car seule la vie divine peut vaincre la mort et la corruption11. Cette articulation entre christologie et sotériologie est décisive.
L’incarnation constitue le cœur de cette confession. Le christianisme affirme que Dieu ne s’est pas contenté de parler aux hommes par des intermédiaires ; il est entré lui-même dans l’histoire humaine. Cette entrée n’est ni apparente ni symbolique : le Verbe assume pleinement la nature humaine. Comme le formule Athanase, « ce que le Verbe n’a pas assumé, il ne l’a pas guéri »12. L’incarnation fonde ainsi la possibilité même de la rédemption.
Jean Calvin reprend cette intuition patristique en l’intégrant dans une théologie systématique rigoureuse. Il affirme que le Christ est le médiateur précisément parce qu’il est à la fois vrai Dieu et vrai homme. Sans cette double nature, la médiation s’effondre : un simple homme ne peut réconcilier l’humanité avec Dieu, et un Dieu qui ne serait pas devenu homme ne pourrait représenter l’humanité déchue13. La médiation chrétienne est donc personnelle avant d’être fonctionnelle.
Cette conception tranche radicalement avec la théologie islamique. Dans l’islam, l’attribution d’une nature divine à Jésus est non seulement rejetée, mais considérée comme une atteinte directe à l’unicité absolue de Dieu (tawḥīd). Le Coran affirme explicitement que Dieu n’engendre pas et n’est pas engendré (Coran 112.3), et il rejette toute filiation divine du Christ comme une exagération inadmissible (Coran 4.171). L’incarnation est impensable dans ce cadre théologique, car elle impliquerait une confusion entre le Créateur et la créature.
Cette incompatibilité n’est pas accidentelle. Elle révèle deux conceptions opposées de la transcendance divine. Dans le christianisme, la transcendance de Dieu n’exclut pas son immanence ; elle la rend possible. Dieu est suffisamment transcendant pour pouvoir se donner librement sans se dissoudre dans le monde. Dans l’islam, la transcendance est conçue de telle manière que toute proximité ontologique entre Dieu et l’homme est exclue par principe. Dieu parle, mais il ne se donne pas.
La conséquence est immédiate sur la question de la médiation. Le Nouveau Testament affirme qu’il n’y a « qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme » (1 Timothée 2.5), précisément parce que ce médiateur est aussi Dieu. Dans l’islam, aucune médiation comparable n’est concevable. Le salut ne passe pas par une personne qui serait Dieu fait homme, mais par la soumission à la volonté divine exprimée dans la loi révélée.
Plusieurs théologiens contemporains ont souligné que cette divergence ne relève pas simplement d’une christologie différente, mais d’une anthropologie et d’une sotériologie incompatibles. Joseph Ratzinger note que le christianisme repose sur l’idée que Dieu se rend proche au point d’assumer la condition humaine, tandis que l’islam insiste sur une distance irréductible entre Dieu et l’homme14. Herman Bavinck souligne de son côté que la médiation personnelle du Christ est inséparable de la structure trinitaire de la révélation chrétienne, et qu’elle ne peut être traduite dans un cadre strictement unitarien sans être vidée de son sens15.
Ainsi, la divinité du Christ et l’incarnation ne constituent pas des ajouts secondaires à la foi chrétienne. Elles en sont le centre de gravité. En les rejetant, l’islam ne propose pas une variante du christianisme, mais une vision radicalement différente de Dieu et du salut. Le point de rupture théologique est donc clair et irréductible : là où le christianisme confesse un Dieu qui se donne lui-même pour sauver, l’islam affirme un Dieu qui sauve en donnant une loi.
Cette divergence explique pourquoi toute tentative d’harmonisation christologique entre christianisme et islam échoue nécessairement. On peut dialoguer, comparer, comprendre, mais on ne peut effacer ce désaccord sans trahir l’un ou l’autre des deux systèmes. La question de la divinité du Christ et de l’incarnation demeure ainsi le critère décisif pour évaluer la compatibilité — ou l’incompatibilité — des deux visions religieuses.
4. Incompatibilité des deux portraits
L’examen attentif des textes conduit à une conclusion qui ne peut être évitée sans affaiblir la rigueur intellectuelle de la comparaison : le Jésus confessé par le christianisme biblique et le ʿÎsâ présenté par le Coran ne constituent pas deux interprétations légitimes d’une même figure religieuse, mais deux portraits théologiquement incompatibles. La divergence ne porte pas sur des éléments secondaires ou périphériques ; elle touche à l’identité même de Jésus, à sa relation à Dieu, et à sa fonction dans l’économie du salut.
Dans le Nouveau Testament, Jésus est présenté comme le Fils éternel de Dieu, incarné dans l’histoire humaine. Sa personne est indissociable de sa mission : il est à la fois le révélateur et le contenu de la révélation. La confession chrétienne affirme que Dieu s’est fait homme en Jésus-Christ, non de manière symbolique ou métaphorique, mais réelle et historique. Cette affirmation structure l’ensemble de la théologie chrétienne, depuis la doctrine de Dieu jusqu’à la sotériologie et à l’eschatologie.
Dans le Coran, au contraire, ʿÎsâ est intégré dans une lignée prophétique continue et strictement humaine. Il est honoré, mais il est aussi radicalement dédivinisé. Toute affirmation de filiation divine ou d’incarnation est explicitement rejetée comme incompatible avec l’unicité absolue de Dieu. Jésus n’est jamais présenté comme la révélation de Dieu, mais comme un serviteur et un messager dont la mission est limitée dans le temps et relativisée par une révélation ultérieure.
Cette différence n’est pas simplement doctrinale ; elle est structurelle. Dans le christianisme, la révélation culmine dans une personne. Dans l’islam, la révélation est identifiée à un texte. Là où le christianisme confesse un Dieu qui se donne lui-même dans l’histoire, l’islam affirme un Dieu qui se fait connaître par une parole descendante, extérieure au monde et à l’homme. Cette opposition se manifeste de manière particulièrement nette dans la christologie.
La négation coranique de la crucifixion confirme cette incompatibilité. Pour le Nouveau Testament, la mort du Christ sur la croix n’est pas un accident de l’histoire, mais l’acte central du salut. Paul affirme que la prédication chrétienne est vaine sans la croix et la résurrection (1 Corinthiens 1.18 ; 15.14). Le Coran, en niant la crucifixion, supprime non seulement un événement historique attesté, mais aussi le fondement théologique de la rédemption chrétienne. Un Christ qui n’est ni crucifié ni ressuscité ne peut être le médiateur du salut biblique.
Les historiens du christianisme ancien soulignent que la crucifixion de Jésus constitue l’un des faits les mieux attestés de l’Antiquité. Martin Hengel a montré que la mort de Jésus par crucifixion est solidement enracinée dans les sources chrétiennes et non chrétiennes, et qu’elle représente un scandale que les premiers chrétiens n’auraient eu aucun intérêt à inventer16. La négation de la croix dans le Coran ne relève donc pas d’une correction historique, mais d’une relecture théologique incompatible avec les données disponibles.
Cette incompatibilité se manifeste également dans la compréhension de la médiation. Le christianisme affirme que Jésus est l’unique médiateur entre Dieu et les hommes précisément parce qu’il est à la fois Dieu et homme (1 Timothée 2.5). Cette médiation est personnelle, ontologique et rédemptrice. Dans l’islam, aucune médiation comparable n’est concevable. Le salut repose sur la soumission à la volonté divine révélée dans la loi, non sur l’œuvre rédemptrice d’un médiateur incarné.
Plusieurs théologiens ont souligné que cette divergence rend impossible toute assimilation théologique entre christianisme et islam. Herman Bavinck note que la christologie constitue le critère décisif permettant de discerner la spécificité du christianisme : retirer la divinité du Christ revient à dissoudre l’ensemble du système théologique chrétien². Joseph Ratzinger observe de son côté que la foi chrétienne repose sur l’audace d’affirmer que Dieu est entré dans l’histoire humaine, tandis que l’islam exclut par principe une telle proximité ontologique entre Dieu et l’homme³.
Il convient donc de reconnaître avec clarté que parler du « même Jésus » dans le christianisme et dans l’islam relève d’une simplification trompeuse. Le partage d’un nom et de certains éléments narratifs ne suffit pas à établir une identité de contenu. Le Jésus du Nouveau Testament et le ʿÎsâ du Coran ne jouent pas le même rôle, ne possèdent pas la même nature, et ne rendent pas compte de la relation entre Dieu et l’homme de la même manière.
Cette constatation n’implique ni mépris ni caricature. Elle relève de l’honnêteté intellectuelle. Le dialogue authentique ne consiste pas à gommer les divergences fondamentales, mais à les reconnaître et à les examiner avec rigueur. En ce sens, l’incompatibilité des deux portraits de Jésus ne constitue pas un obstacle au dialogue, mais sa condition de possibilité. On ne dialogue véritablement que lorsque l’on sait de quoi l’on parle.
Ainsi, la question christologique apparaît comme la pierre de touche de toute comparaison entre christianisme et islam. Elle révèle que les deux traditions ne proposent pas deux voies parallèles menant au même sommet, mais deux visions théologiques distinctes et irréductibles. C’est à partir de ce constat, et non en dépit de lui, que peut s’engager une réflexion sérieuse sur les convergences possibles et les divergences assumées entre les deux religions.
Conclusion synthétique – Jésus-Christ, pierre de touche irréductible
L’examen comparatif de la figure de Jésus dans le christianisme biblique et dans l’islam conduit à une conclusion claire et structurante : le désaccord entre les deux traditions ne porte pas sur un détail doctrinal, mais sur le cœur même de la révélation. La christologie ne constitue pas un thème parmi d’autres ; elle est la clé de voûte de l’ensemble du système théologique.
Dans le christianisme, Jésus-Christ est confessé comme le Fils éternel de Dieu, incarné dans l’histoire humaine pour accomplir l’œuvre du salut. Sa personne et son œuvre sont indissociables : il est à la fois le révélateur de Dieu et le moyen par lequel Dieu réconcilie l’humanité avec lui-même. Cette confession fonde la compréhension chrétienne de Dieu, de la révélation, de la médiation, du salut et de l’histoire.
Dans l’islam, Jésus (ʿÎsâ) occupe une place honorable, mais strictement subordonnée. Il est un prophète éminent, né d’une vierge et doté de signes extraordinaires, mais il demeure un homme créé, soumis à Dieu, et intégré dans une économie prophétique qui le dépasse. Sa mission est limitée, relativisée par une révélation ultérieure, et explicitement dissociée de toute filiation divine ou incarnation.
Cette divergence n’est pas accidentelle. Elle découle de deux conceptions incompatibles de la révélation et de la transcendance divine. Le christianisme affirme que Dieu se révèle en se donnant lui-même, jusqu’à assumer la condition humaine. L’islam affirme que Dieu se révèle en donnant une parole normative, sans jamais entrer dans l’histoire humaine de manière incarnée. Ces deux modèles ne peuvent être superposés sans être dénaturés.
Il en résulte que parler du « même Jésus » dans les deux traditions relève d’une simplification trompeuse. Le partage d’un nom et de certains éléments narratifs ne suffit pas à établir une identité de contenu théologique. Le Jésus confessé par l’Église apostolique et le ʿÎsâ présenté par le Coran ne répondent pas à la même question, n’occupent pas la même place dans l’économie du salut, et ne rendent pas compte de la relation entre Dieu et l’homme de la même manière.
Reconnaître cette incompatibilité ne signifie ni mépriser ni caricaturer l’autre tradition. Cela signifie prendre au sérieux ce que les textes disent d’eux-mêmes. Le dialogue authentique ne se construit pas sur l’effacement des divergences fondamentales, mais sur leur reconnaissance lucide. C’est à cette condition seulement qu’un échange honnête et respectueux peut avoir lieu.
La PARTIE 2 a ainsi montré que la question christologique constitue la pierre de touche de toute comparaison entre christianisme et islam. Elle prépare logiquement la suite de la série. Si Jésus n’est pas le Fils incarné mort et ressuscité, alors la croix ne peut être comprise comme l’acte central du salut. Et si la croix est niée ou vidée de sa portée rédemptrice, alors c’est toute la compréhension chrétienne du salut qui est remise en cause.
C’est précisément ce point que la PARTIE 3 se propose d’examiner : la croix et la rédemption, lieu du scandale et de la séparation la plus nette entre christianisme et islam.
Fiches apologétiques – PARTIE 2
FICHE 1 – Terrain (claire, mémorisable)
Question clé
Les chrétiens et les musulmans parlent-ils du même Jésus ?
Point central
Non. Le christianisme confesse Jésus comme le Fils éternel de Dieu incarné.
L’islam reconnaît ʿÎsâ comme prophète, mais nie sa divinité, son incarnation et sa croix.
Repères essentiels
– Dans la Bible, Jésus est au centre de la révélation.
– Dans le Coran, Jésus est un messager subordonné.
– Sans incarnation ni croix, il n’y a pas de rédemption biblique.
Phrase de synthèse (terrain)
Si Jésus n’est pas Dieu incarné mort et ressuscité, alors le christianisme est faux.
S’il l’est, alors l’islam se trompe sur le cœur de la révélation.
FICHE 2 – Dialogue (argumentée, respectueuse)
Point de départ
Le désaccord ne porte pas sur le respect dû à Jésus, mais sur son identité.
Clarification
– La Bible affirme que Jésus est le Verbe incarné.
– Le Coran rejette explicitement cette affirmation.
Question à poser en dialogue
Si Jésus n’est qu’un prophète, pourquoi la Bible le présente-t-elle comme objet d’adoration ?
Et si la Bible est fiable historiquement, sur quelle base nier la croix ?
Clé de compréhension
Le problème n’est pas une mauvaise interprétation chrétienne de l’islam,
mais une divergence irréductible entre les textes eux-mêmes.
Outils pédagogiques
Questions ouvertes (réflexion et dialogue)
- Pourquoi la question de l’identité de Jésus est-elle centrale aussi bien pour le christianisme que pour l’islam ?
- En quoi la christologie biblique ne peut-elle pas être réduite à un simple respect ou à une vénération de Jésus ?
- Quels éléments du Nouveau Testament montrent que Jésus ne se présente pas seulement comme un prophète, mais comme plus que cela ?
- Pourquoi la naissance virginale et les miracles attribués à Jésus dans le Coran ne suffisent-ils pas à établir une continuité avec la foi chrétienne ?
- En quoi la négation de la divinité du Christ entraîne-t-elle nécessairement une autre compréhension du salut ?
- Pourquoi l’incarnation est-elle au cœur de la foi chrétienne, et pourquoi est-elle incompatible avec la théologie islamique classique ?
- Comment la conception chrétienne de la médiation diffère-t-elle de celle que l’on trouve dans l’islam ?
- Peut-on parler du « même Jésus » dans la Bible et dans le Coran ? Pourquoi ?
- En quoi la christologie conditionne-t-elle toute la théologie (Dieu, salut, révélation, eschatologie) ?
- Pourquoi reconnaître des divergences irréductibles est-il une condition du dialogue honnête plutôt qu’un obstacle ?
QCM – Compréhension doctrinale
1. Selon le Nouveau Testament, Jésus est présenté principalement comme :
A. Un prophète supérieur aux autres
B. Un messager annonçant une loi nouvelle
C. Le Fils éternel de Dieu incarné
D. Un sage inspiré
Bonne réponse : C
2. Dans la christologie biblique, la divinité du Christ est :
A. Honorifique
B. Fonctionnelle
C. Ontologique
D. Symbolique
Bonne réponse : C
3. Dans le Coran, Jésus (ʿÎsâ) est :
A. Le Fils de Dieu
B. Dieu incarné
C. Un prophète humain honoré
D. Un médiateur rédempteur
Bonne réponse : C
4. Quelle affirmation est explicitement rejetée par le Coran ?
A. La naissance virginale de Jésus
B. Les miracles de Jésus
C. La mission prophétique de Jésus
D. La filiation divine de Jésus
Bonne réponse : D
5. Pourquoi l’incarnation est-elle essentielle au christianisme ?
A. Elle illustre l’amour de Dieu de manière symbolique
B. Elle permet une réforme morale de l’humanité
C. Elle fonde la médiation et la rédemption
D. Elle renforce l’autorité de la loi
Bonne réponse : C
6. Selon la foi chrétienne, Jésus est médiateur parce qu’il est :
A. Le plus grand des prophètes
B. Un homme parfaitement obéissant
C. À la fois vrai Dieu et vrai homme
D. Le dernier messager
Bonne réponse : C
7. Quelle est la conséquence théologique de la dédivinisation de Jésus dans l’islam ?
A. Une christologie alternative compatible
B. Une autre compréhension du salut
C. Une simple divergence de vocabulaire
D. Une continuité doctrinale
Bonne réponse : B
8. Pourquoi la négation de la crucifixion est-elle décisive ?
A. Elle remet en cause la morale chrétienne
B. Elle supprime le centre de la rédemption chrétienne
C. Elle concerne un détail historique
D. Elle n’a pas d’impact théologique
Bonne réponse : B
9. Dans le christianisme, la révélation culmine :
A. Dans un texte
B. Dans une loi
C. Dans une personne
D. Dans une communauté
Bonne réponse : C
10. Reconnaître l’incompatibilité des deux portraits de Jésus permet surtout :
A. De condamner l’autre religion
B. D’éviter le dialogue
C. De clarifier les désaccords réels
D. D’imposer une foi
Bonne réponse : C
Utilisation pédagogique suggérée
• Formation / catéchèse adultes : questions 1–6
• Dialogue interreligieux structuré : questions 7–10
• Évaluation de compréhension : QCM
• Terrain apologétique : QCM 1, 4, 6, 8
Notices bibliographiques
1. Christologie biblique et divinité du Christ
Bauckham, Richard. Jésus et le Dieu d’Israël. Dieu crucifié et autres études sur la christologie du Nouveau Testament. Trad. Française. Charols : Excelsis, 2010.
Hurtado, Larry W. Jésus-Christ Seigneur. La dévotion envers Jésus aux origines du christianisme. Trad. Française. Charols : Excelsis, 2009.
Cullmann, Oscar. Christologie du Nouveau Testament. Trad. Française. Neuchâtel : Delachaux & Niestlé, 1963.
2. Incarnation, médiation et sotériologie
Athanase d’Alexandrie. De l’Incarnation du Verbe. Trad. Française. Paris : Cerf, coll. « Sources chrétiennes », 1989.
Calvin, Jean. Institution de la religion chrétienne. Traduction française. Aix-en-Provence : Éditions Kerygma, 2009–2012, livres I–II (notamment I.13 ; II.12–16).
Bavinck, Herman. Dogmatique réformée, vol. 3 : Le péché et le salut en Christ. Trad. Française. Charols : Excelsis, 2013.
3. Jésus (ʿÎsâ) dans le Coran et l’islam
Reynolds, Gabriel Said. Le Coran et la Bible. Textes et contextes. Trad. Française. Paris : Cerf, 2020.
Neuwirth, Angelika. Le Coran et l’Antiquité tardive. Trad. Française. Paris : Cerf, 2021.
Watt, W. Montgomery. Jésus dans le Coran. Trad. Française. Paris : Cerf, 1989.
4. La croix : événement historique et théologique
Hengel, Martin. La crucifixion dans l’Antiquité. Trad. Française. Paris : Cerf, 1978.
Stott, John. La croix de Jésus-Christ. Trad. Française. Charols : Excelsis, 2008.
Tacite. Annales, livre XV, chap. 44. Trad. Française, Paris : Les Belles Lettres.
5. Incompatibilité des christologies chrétienne et islamique
Ratzinger, Joseph. Introduction au christianisme. Trad. Française. Paris : Parole et Silence, 2005.
Bavinck, Herman. Dogmatique réformée, vol. 1 : Prolégomènes. Trad. Française. Charols : Excelsis, 2004.
6. Articles de théologie réformée (accès libre en ligne)
La Revue réformée (revue théologique réformée confessante, accès libre) :
– Reymond, Robert L. « La personne du Christ ». La Revue réformée, n° 169.
– Poythress, Vern S. « Le Christ, révélation finale de Dieu ». La Revue réformée, n° 214.
– Nicole, Roger. « La christologie biblique face aux hérésies anciennes et modernes ». La Revue réformée, n° 132.
Site : https ://larevuereformee.net
7. Repères confessionnels
Confession de foi de La Rochelle (1559), articles christologiques.
Dans : Les confessions de foi des Églises réformées. Genève : Labor et Fides.
Symboles œcuméniques : Nicée (325), Constantinople (381).
Dans : Textes symboliques des Églises chrétiennes. Paris : Cerf.
- La Bible. Hébreux 1.1–3. ↩︎
- Richard Bauckham, Jésus et le Dieu d’Israël. Dieu crucifié et autres études sur la christologie du Nouveau Testament (Charols : Excelsis, 2010) ; Larry W. Hurtado, Jésus-Christ Seigneur. La dévotion envers Jésus aux origines du christianisme (Charols : Excelsis, 2009). ↩︎
- Athanase d’Alexandrie, De l’Incarnation du Verbe, trad. française (Paris : Cerf, coll. « Sources chrétiennes », 1989). ↩︎
- Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, trad. française (Aix-en-Provence : Éditions Kerygma, 2009–2012), livre II, chap. 12–16. ↩︎
- Angelika Neuwirth, Le Coran et l’Antiquité tardive (Paris : Cerf, 2021) ; Gabriel Said Reynolds, Le Coran et la Bible. Textes et contextes (Paris : Cerf, 2020). ↩︎
- Richard Bauckham, Jésus et le Dieu d’Israël. Dieu crucifié et autres études sur la christologie du Nouveau Testament (Charols : Excelsis, 2010). ↩︎
- Larry W. Hurtado, Jésus-Christ Seigneur. La dévotion envers Jésus aux origines du christianisme (Charols : Excelsis, 2009). ↩︎
- Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, trad. française (Aix-en-Provence : Éditions Kerygma, 2009–2012), livre I, chap. 13 ; livre II, chap. 12. ↩︎
- Angelika Neuwirth, Le Coran et l’Antiquité tardive (Paris : Cerf, 2021). ↩︎
- Gabriel Said Reynolds, Le Coran et la Bible. Textes et contextes (Paris : Cerf, 2020). ↩︎
- Athanase d’Alexandrie. De l’Incarnation du Verbe. Trad. française. Paris : Cerf, coll. « Sources chrétiennes », 1989. ↩︎
- Ibid. (Athanase), principe sotériologique développé dans De Incarnatione. ↩︎
- Calvin, Jean. Institution de la religion chrétienne. Traduction française. Aix-en-Provence : Éditions Kerygma, 2009–2012, livre II, chap. 12–16. ↩︎
- Ratzinger, Joseph. Introduction au christianisme. Paris : Parole et Silence, 2005. ↩︎
- Bavinck, Herman. Dogmatique réformée, vol. 3 : Le péché et le salut en Christ. Charols : Excelsis, 2013. ↩︎
- Pour ce paragraphe voir :
Athanase d’Alexandrie. De l’Incarnation du Verbe. Trad. française. Paris : Cerf, coll. « Sources chrétiennes », 1989.
Bavinck, Herman. Dogmatique réformée, vol. 3 : Le péché et le salut en Christ. Trad. française. Charols : Excelsis, 2013.
Hengel, Martin. La crucifixion dans l’Antiquité. Trad. française. Paris : Cerf, 1978.
Ratzinger, Joseph. Introduction au christianisme. Trad. française. Paris : Parole et Silence, 2005. ↩︎

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