Vincent Bru, 02 janvier 2026
La théologie dite de la « substitution » occupe une place singulière et problématique dans l’histoire du christianisme. Selon cette conception, l’Église de la nouvelle alliance aurait remplacé le peuple d’Israël dans le dessein de Dieu, rendant caduques ou purement symboliques les promesses spécifiques faites au peuple juif dans l’Écriture. Longtemps considérée comme allant de soi, cette lecture a profondément marqué la théologie, la prédication et la conscience ecclésiale, souvent sans être explicitement nommée ni interrogée.
Or, cette théologie ne relève pas d’un simple débat académique. Elle touche au cœur même de la compréhension chrétienne de l’alliance, de l’élection et de la fidélité de Dieu. Elle engage également la responsabilité morale et spirituelle de l’Église, tant ses effets historiques ont contribué, directement ou indirectement, à nourrir un antijudaïsme chrétien persistant. À la lumière de l’Écriture, et tout particulièrement des chapitres 9 à 11 de l’épître aux Romains, une relecture critique s’impose.
Cet article se propose d’examiner la théologie de la substitution dans son sens, son histoire et ses formes contemporaines, afin d’en mesurer les limites théologiques et les conséquences ecclésiales. Il s’agira également de montrer en quoi cette approche constitue un contresens biblique, en contradiction avec la confession chrétienne d’un Dieu fidèle à ses alliances.
1. Milieux confessionnels traditionnels (catholiques et protestants historiques)
Dans le christianisme latin ancien et médiéval, la théologie de la substitution s’est structurée durablement chez plusieurs Pères de l’Église, en particulier Justin Martyr, Tertullien, et surtout Augustin d’Hippone, chez qui Israël est compris comme peuple-témoin déchu, conservé uniquement pour attester la vérité chrétienne. Cette lecture a profondément marqué la théologie catholique médiévale et une partie du protestantisme magistériel ultérieur.
Dans le protestantisme luthérien classique, malgré une théologie de la grâce profondément biblique, la lecture d’Israël reste souvent subsumée sous l’Église. Les écrits tardifs de Martin Luther, notamment Des Juifs et de leurs mensonges (1543), ont contribué à ancrer une vision théologique et polémique durable, même si elle ne saurait être confondue avec l’ensemble de la Réforme.
Références utiles
– Kendall Soulen, The God of Israel and Christian Theology, Fortress Press
– R. Kendall Soulen, The Crucified Jew, Fortress Press
– Jules Isaac, L’enseignement du mépris, Fasquelle
2. Protestantisme libéral et théologie historiciste
Dans le protestantisme libéral des XIXᵉ–XXᵉ siècles, la théologie de la substitution prend une forme plus indirecte. Israël y est souvent réduit à une étape religieuse dépassée dans l’évolution morale de l’humanité. Adolf von Harnack illustre cette tendance en dissociant fortement l’Évangile de ses racines juives, en privilégiant une lecture éthique et universaliste du christianisme.
Dans ces approches, Israël n’est plus rejeté frontalement, mais dissous dans une histoire religieuse générale, ce qui revient fonctionnellement à une substitution.
Références utiles
– Adolf von Harnack, L’essence du christianisme
– Paul van Buren, A Theology of the Jewish-Christian Reality
– Friedrich-Wilhelm Marquardt, Die Entdeckung des Judentums für die christliche Theologie
3. Une partie du protestantisme évangélique
Dans certains courants évangéliques non dispensationalistes, en particulier là où domine une herméneutique fortement ecclésiocentrique ou typologique, les promesses faites à Israël sont interprétées comme entièrement accomplies dans l’Église. Cette position est fréquente dans des formes de théologie de l’alliance simplifiée ou dans certains courants réformés non attentifs à la distinction Israël–Église dans Romains 9 à 11.
On la retrouve, par exemple, chez John Murray (dans The Epistle to the Romans, commentaire par ailleurs majeur), ou dans certaines lectures issues de la tradition puritaine et post-puritaine, où la place eschatologique d’Israël est minimisée, voire absorbée.
À l’inverse, il convient de noter que le dispensationalisme classique évangélique1 a souvent été l’un des rares courants à maintenir explicitement une distinction durable entre Israël et l’Église, même si cette approche pose d’autres difficultés théologiques.
Références utiles
– John Murray, The Epistle to the Romans
– O. Palmer Robertson, The Christ of the Covenants
– Christopher J. H. Wright, The Mission of God (positions plus nuancées)
4. Évaluations critiques contemporaines (dans la continuité réformée confessante)
Depuis la Shoah, un vaste travail de réévaluation théologique s’est imposé au christianisme, révélant que la théologie de la substitution ne constitue pas seulement une erreur exégétique ponctuelle, mais une déformation structurelle de la théologie de l’alliance, aux conséquences ecclésiales, spirituelles et morales profondes. Ce mouvement critique ne surgit pas ex nihilo : il trouve des points d’appui significatifs au sein même de la tradition réformée confessante, bien avant le XXᵉ siècle.
Jean Calvin : une tension non résolue mais décisive
Chez Jean Calvin, la théologie de la substitution n’est jamais formulée de manière systématique. Au contraire, ses commentaires bibliques, en particulier sur Romains 9 à 11, contiennent des affirmations qui résistent clairement à toute idée de remplacement définitif d’Israël.
Commentant Romains 11.29, Calvin écrit :
« Dieu ne se repent point de sa vocation ; car il ne retire jamais la grâce qu’il a une fois accordée. »
(Commentaire sur l’Épître aux Romains, ad loc.)
Et plus loin, sur Romains 11.26 (« tout Israël sera sauvé »), il affirme :
« Je comprends ici non pas chaque individu, mais le peuple juif en général, qui, après avoir été longtemps rejeté, sera de nouveau reçu en grâce. »
(Commentaire sur Romains 11.26)
Ces affirmations sont théologiquement décisives. Calvin maintient simultanément l’unicité du salut en Christ et la permanence d’une vocation collective d’Israël. S’il ne développe pas une théologie eschatologique d’Israël pleinement articulée, il refuse explicitement l’idée que l’élection d’Israël serait abolie ou transférée à l’Église. Cette tension non résolue ouvrira, bien plus tard, la voie à une critique interne du supersessionisme au sein même de la tradition réformée.
Karl Barth : l’élection et l’irrévocabilité d’Israël
Au XXᵉ siècle, Karl Barth, qui s’inscrit dans un courant théologique à la fois proche et distinct de la théologie réformée confessante (voir ici), joue un rôle majeur dans la remise en cause théologique du supersessionisme. Dans la Kirchliche Dogmatik II/2, il articule la doctrine de l’élection autour de Jésus-Christ tout en maintenant fermement la singularité d’Israël.
Barth écrit :
« Israël est le peuple élu de Dieu, même dans son refus, et l’Église ne peut jamais se comprendre qu’en relation avec ce peuple. »
(KD II/2, §34)
Et encore :
« L’Église ne remplace pas Israël. Elle est appelée après Israël et avec Israël. »
(KD II/2)
Pour Barth, toute théologie qui efface Israël ou le réduit à une simple préfiguration ecclésiale trahit la doctrine même de l’élection. Cette relecture, profondément marquée par la catastrophe de la Shoah, a contribué à délégitimer théologiquement toute forme de substitution explicite ou implicite dans la théologie réformée contemporaine.
Réformés confessants contemporains : vers une théologie non substitutive de l’alliance
Dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, plusieurs théologiens réformés confessants ont poursuivi ce travail critique. Herman Ridderbos, dans Paul : An Outline of His Theology, insiste sur le caractère encore ouvert de l’histoire d’Israël dans l’économie du salut, soulignant que Romains 9 à 11 interdit toute clôture ecclésiocentrique de l’alliance.
De même, Geerhardus Vos avait déjà montré, dans sa théologie biblique, que l’histoire de la rédemption progresse par accomplissement et élargissement, non par abolition. Cette logique rend théologiquement intenable l’idée d’un remplacement pur et simple d’Israël par l’Église.
Plus récemment, des théologiens réformés confessants ont explicitement dénoncé le supersessionisme comme incompatible avec la fidélité de Dieu2. Ils soulignent que l’Église vit non à la place d’Israël, mais à partir d’Israël, greffée sur une racine qui la précède et la porte (Romains 11.17–18) .
Une critique devenue ecclésiale et morale
Après la Shoah, il est apparu avec une clarté tragique que la théologie de la substitution n’était pas une simple abstraction doctrinale. En fournissant un cadre théologique à la marginalisation du peuple juif, elle a contribué à une longue histoire d’antijudaïsme chrétien. Sans être la cause directe des persécutions modernes, elle en a constitué un terreau spirituel et symbolique.
Dans cette perspective, la critique contemporaine du supersessionisme ne relève pas d’un ajustement marginal, mais d’un acte de fidélité doctrinale. Revenir à Calvin, à Barth – sur ce point précis – et aux ressources de la théologie réformée confessante permet de redécouvrir une vérité fondamentale : le Dieu de l’alliance est un Dieu fidèle, qui accomplit ses promesses sans jamais renier ceux à qui il les a faites.
Ainsi comprise, la remise en cause de la théologie de la substitution n’affaiblit pas la foi chrétienne ; elle la purifie, la rend plus biblique, plus humble et plus conforme au mystère du dessein de Dieu pour Israël, l’Église et les nations.
Références majeures
– Karl Barth, Kirchliche Dogmatik II/2 (élection)
– Jacques Ellul, La subversion du christianisme
– Mark S. Kinzer, Postmissionary Messianic Judaism
– Geerhardus Vos, Biblical Theology : Old and New Testaments.
Conclusion
La critique de la théologie de la substitution ne conduit ni à une relativisation du Christ, ni à une dilution de l’Évangile. Elle invite au contraire à une compréhension plus profonde et plus fidèle du dessein de Dieu, tel que l’Écriture le révèle : un dessein dans lequel Israël et les nations sont appelés à coexister, selon des modalités distinctes mais inséparables, jusqu’à l’accomplissement final des promesses.
Rejeter toute forme de substitution, c’est reconnaître que la fidélité de Dieu envers le peuple juif est le signe même de sa fidélité envers l’Église. C’est confesser, avec l’apôtre Paul, que « les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » et que le mystère d’Israël demeure un appel à l’humilité, non à la domination ou à l’appropriation.
Dans ce contexte, l’Église n’a pas à se substituer, ni à juger, ni à instrumentaliser. Elle est appelée à prier pour Israël, à cultiver une amitié judéo-chrétienne fondée sur le respect et la vérité, et à attendre avec espérance l’accomplissement du dessein de Dieu. Toute forme d’antisémitisme chrétien, qu’elle soit explicite ou diffuse, ancienne ou contemporaine, doit être dénoncée sans ambiguïté comme une trahison de l’Évangile. Il en va de même pour toute autre forme d’antisémitisme, incompatible avec la foi biblique et avec la dignité humaine.
C’est dans la prière, l’humilité et l’espérance que l’Église peut avancer, non en effaçant les différences, mais en reconnaissant que Dieu conduit l’histoire du salut selon une sagesse qui dépasse nos constructions théologiques. Ainsi seulement pourra s’ouvrir un chemin de réconciliation véritable, dans l’attente du jour où Juifs et nations glorifieront ensemble le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.
Bibliographie
Barth, Karl. Church Dogmatics. Vol. II/2, The Doctrine of God. Edited by G. W. Bromiley and T. F. Torrance. Edinburgh : T&T Clark, 1957.
Calvin, Jean. Commentaire sur l’Épître aux Romains. Trad. Française. Genève : Labor et Fides, 1964.
Ellul, Jacques. La subversion du christianisme. Paris : Seuil, 1984.
Harnack, Adolf von. What Is Christianity ? New York : Harper & Row, 1957.
Isaac, Jules. L’enseignement du mépris. Paris : Fasquelle, 1962.
Kinzer, Mark S. Postmissionary Messianic Judaism : Redefining Christian Engagement with the Jewish People. Grand Rapids : Brazos Press, 2005.
Luther, Martin. On the Jews and Their Lies. Trans. Martin H. Bertram. Philadelphia : Fortress Press, 1971.
Ridderbos, Herman. Paul : An Outline of His Theology. Grand Rapids : Eerdmans, 1975.
Robertson, O. Palmer. The Christ of the Covenants. Phillipsburg, NJ : P&R Publishing, 1980.
Soulen, R. Kendall. The God of Israel and Christian Theology. Minneapolis : Fortress Press, 1996.
Vos, Geerhardus. Biblical Theology : Old and New Testaments. Grand Rapids : Eerdmans, 1948.
Wright, Christopher J. H. The Mission of God : Unlocking the Bible’s Grand Narrative. Downers Grove, IL : IVP Academic, 2006.
- À l’opposé de la théologie de la substitution, le dispensationalisme classique opère une séparation structurelle et durable entre Israël et l’Église, au point de les inscrire dans deux économies du salut distinctes. Du point de vue de la théologie réformée de l’alliance, cette approche constitue une réaction excessive au supersessionisme : en voulant préserver les promesses faites à Israël, elle tend à fragmenter l’unité du dessein rédempteur et à dissocier l’histoire du salut en dispensations successives, parfois parallèles. Une telle lecture entre en tension avec l’affirmation biblique d’un unique plan de rédemption centré sur le Christ, d’une seule alliance de grâce déployée historiquement, et d’une seule Église composée de Juifs et de non-Juifs appelés à former un seul corps (Éphésiens 2.14–16). Si le dispensationalisme a eu le mérite de rappeler la permanence d’Israël dans l’économie du salut, la théologie réformée de l’alliance en conteste les présupposés herméneutiques, notamment la lecture hyper-littéraliste des promesses et la dissociation rigide entre Israël et l’Église, au profit d’une compréhension unitaire, christocentrique et organique de l’alliance, telle qu’elle s’exprime notamment en Romains 9–11 et Galates 3. ↩︎
- Mark S. Kinzer
Bien que n’étant pas strictement réformé, son ouvrage Postmissionary Messianic Judaism est largement mobilisé dans les milieux réformés confessants pour penser une ecclésiologie non substitutive :
« The ekklesia is grafted into Israel’s covenantal life; it does not displace it. »
R. Kendall Soulen
Dans The God of Israel and Christian Theology, Soulen identifie le supersessionisme comme une « structure théologique » incompatible avec la doctrine biblique de Dieu :
« Supersessionism is not a marginal error but a systemic distortion of Christian theology. »
Synthèse utilisable en note ou dans le corps du texte
Ces travaux convergent pour affirmer que, dans une perspective réformée confessante fidèle à Romains 11, l’Église ne se comprend ni comme succédané ni comme remplacement d’Israël, mais comme communauté greffée sur une élection qui la précède. Le supersessionisme apparaît dès lors non seulement comme une erreur exégétique, mais comme une atteinte à la confession même d’un Dieu fidèle à ses alliances. ↩︎

Laisser un commentaire