Tour de Babel

Les nations, une malédiction ? – Jean-Marc Berthoud

Essai de théologie biblique des nations.

Source ico­no­gra­phique : La Tour de Babel vue par Pie­ter Brue­ghel l’An­cien au xvie siècle.

Introduction

Dans le Jour­nal pour les années 1973–1983 du Père Alexandre Schme­mann, théo­lo­gien ortho­doxe russe et Doyen pen­dant de nom­breuses années du Sémi­naire de St. Vla­di­mir près de New York, nous trou­vons des remarques cri­tiques adres­sées par lui à son com­pa­triote Alexandre Sol­je­nit­syne [1]. Le Père Schme­mann s’en prend sur­tout à l’importance exa­gé­rée, selon lui, qu’Alexandre Sol­je­nit­syne aurait accor­dé au des­tin de la nation russe dans la vision chré­tienne de l’histoire et de la poli­tique qui est la sienne.

« Pour [Sol­je­nit­syne, écrit Schme­mann] il n’y a que la Rus­sie. Pour moi, la Rus­sie pour­rait dis­pa­raître, mou­rir, et rien de fon­da­men­tal ne chan­ge­rait dans ma vision du monde. « L’image de ce monde passe ». Cet accent de la foi chré­tienne lui est entiè­re­ment étran­ger » [2].

Si nous citons ce texte en exergue de notre expo­sé c’est qu’il est carac­té­ris­tique d’une cer­taine atti­tude chré­tienne qui se vou­drait avant tout « spi­ri­tuelle » et qui, par ce fait, se per­met de décon­si­dé­rer tout ce qui res­sort de l’ordre de la créa­tion, de l’ordre de la nature. « La figure de ce monde » (1 Co 7.31) et « sa convoi­tise aus­si » passent en effet, et seul « celui qui fait la volon­té de Dieu demeure éter­nel­le­ment » (1 Jn 2.17). Mais l’on peut se deman­der : cette véri­té évan­gé­lique veut-elle dire que l’ordre éta­bli par Dieu sur cette terre est sans impor­tance pour le chré­tien, voire sans signi­fi­ca­tion pour son Créa­teur, et que ces misé­rables réa­li­tés ter­restres seraient en consé­quence pri­vées de tout rap­port aux réa­li­tés éter­nelles ? La volon­té de Dieu ne doit-elle pas être « faite sur la terre comme au ciel » (Mt 7.10) ?

Il s’agit en fait chez le doyen Schme­mann d’une ten­ta­tion spi­ri­tua­li­sante de carac­tère docète. Le docé­tisme, rap­pe­lons-le, consiste en une néga­tion ou une mini­mi­sa­tion de la nature plei­ne­ment humaine de Jésus-Christ et, par consé­quent, de notre propre huma­ni­té. Il s’agit d’un refus de la réa­li­té de la créa­tion maté­rielle. Cette ten­dance pla­to­ni­sante a long­temps obs­cur­ci notre per­cep­tion chré­tienne de la réa­li­té biblique de l’ordre des nations. C’est cette réa­li­té créa­tion­nelle des nations que nous allons briè­ve­ment cher­cher à évo­quer devant vous ce soir.

Il y a quelques années, j’ai été conduit à exa­mi­ner ce que pou­vait nous ensei­gner la Bible, tant l’Ancien que le Nou­veau Tes­ta­ment, sur les nations. Ce que j’y ai décou­vert m’a vive­ment éton­né. On peut résu­mer les résul­tats de cette recherche comme suit.

  1. Les mots nation ou nations se retrouvent sou­vent dans la Bible, tant dans l’Ancien que dans le Nou­veau Tes­ta­ment.
  2. Le mot grec ou hébreu pour nation est sou­vent mal tra­duit ; on lui sub­sti­tue, à tort, les termes inadé­quats de Gen­tils ou de païens, termes qui ne rendent pas le sens véri­table du mot, lequel implique tou­jours le concept de nation. Ceci est dû prin­ci­pa­le­ment à une ten­dance d’une par­tie impor­tante de la pen­sée chré­tienne moderne à igno­rer les ins­ti­tu­tions (les formes sub­stan­tielles propres à cha­cune des réa­li­tés sociales) dans sa réflexion sur l’ordre créa­tion­nel de Dieu.
  3. Chaque fois que l’on trouve le mot Gen­tils (ou païens) dans les tra­duc­tions fran­çaises de la Bible, le mot ori­gi­nal en grec est eth­nos (nation) et en hébreu goyim, termes qui signi­fient tout sim­ple­ment nations. Un exa­men minu­tieux révèle qu’il n’y a pas d’exception à cette règle. Le mot tra­duit par « païens » ou « gen­tils » est tou­jours dans la Bible, soit goyim soit eth­nos, et cela sans la moindre excep­tion [3].
  4. Au juge­ment der­nier, « toutes les nations » seront ras­sem­blées devant le trône de Dieu. L’expression « toutes les nations » inclut aus­si Israël. Il appa­raît ici clai­re­ment que le juge­ment géné­ral se fera nation par nation. L’humanité ne sera pas jugée en tant que masse indé­ter­mi­née, mais chaque nation y paraî­tra dans sa per­son­na­li­té propre, comme sous son dra­peau natio­nal. Le juge­ment de Dieu se mani­fes­te­ra sur chaque indi­vi­du sépa­ré­ment, mais il sera ren­du dans le cadre spé­ci­fique propre à chaque nation.
  5. A tra­vers les élus qui les repré­sentent, tout peuple, tout clan et toute nation de cette terre feront par­tie de la nou­velle terre et des nou­veaux cieux. Ces nations seront elles-mêmes gué­ries des consé­quences du péché au tra­vers des élus adop­tés par Dieu du milieu de cha­cune d’elles. Fina­le­ment, nous décou­vrons que les richesses des nations seront elles aus­si recueillies dans la nou­velle terre et les nou­veaux cieux.
  6. Enfin, la pen­sée biblique sur l’ordre créa­tion­nel ne connaît rien du concept d’une socié­té uni­ver­selle mon­diale com­po­sée d’individus pris comme des enti­tés sépa­rées, n’ayant pas de rela­tions com­mu­nau­taires orga­niques les uns avec les autres. Un tel ensemble d’individus consti­tue­rait une « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » amorphe, ato­mi­sée et anar­chique. Cette vision indi­vi­dua­liste et volon­ta­riste de la socié­té est un fruit de l’arbre défen­du, un rejet de l’ordre créé par Dieu, une régres­sion vers le carac­tère informe et vide de la créa­tion au pre­mier jour. C’est cette idéo­lo­gie qui sous-tend le mou­ve­ment vers l’unification éco­no­mique, cultu­relle, reli­gieuse et poli­tique du monde et qui anime les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales telles la Socié­té des Nations et l’Organisation des Nations Unies [4].

1. Qu’est donc alors cette théologie biblique des nations ?

Nous lisons au Psaume 86 :

« Nul n’est comme toi par­mi les dieux, Sei­gneur, et rien ne res­semble à tes œuvres. Toutes les nations que tu as faites vien­dront se pros­ter­ner devant ta face, Sei­gneur, et rendre gloire à ton nom. Car toi, tu es grand et tu opères des miracles ; Toi seul, tu es Dieu. »

Psaume 86.8–10

L’Écriture déclare que les nations ne sont pas des ins­ti­tu­tions humaines appa­rues de manière for­tuite, éta­blies sui­vant le hasard de l’histoire ou les fan­tai­sies de la volon­té chan­geante des hommes, mais qu’elles font par­tie de l’ordre créa­tion­nel, pro­vi­den­tiel et rédemp­teur de Dieu, tout comme la famille et l’Église. Nous trou­vons une affir­ma­tion très proche de celle-ci au Psaume 22 :

« Toutes les extré­mi­tés de la terre se sou­vien­dront de l’Éternel et se tour­ne­ront vers lui ; Toutes les familles des nations se pros­ter­ne­ront devant sa face. Car le règne est à l’É­ter­nel, il domine sur les nations. »

Psaume 22.28–29

Nous voyons donc que Dieu est le créa­teur des nations, des clans et des familles dont se com­pose l’humanité. L’humanité n’est pas sim­ple­ment une mul­ti­tude amorphe d’individus jux­ta­po­sés arbi­trai­re­ment les uns à coté des autres, s’unissant et se dis­lo­quant au hasard des évé­ne­ments, mais elle est bien plu­tôt ordon­née par Dieu en nations, clans et familles. La famille vient d’abord ; c’est elle qui est l’institution fon­da­trice de toutes les socié­tés. Puis la famille se déve­loppe en clan [5]. Celui-ci gran­dit par alliances ou par conquêtes pour deve­nir tri­bu, et fina­le­ment, les alliances de clans et tri­bus donnent nais­sance à la nation. Les empires eux, par contre, pro­viennent de l’assujettissement voire de la des­truc­tion des nations par une nation ou un groupe de nations domi­nantes. Ils peuvent, comme ce fut le cas pour l’Empire romain ou pour les Empires colo­niaux du XIXe siècle, être uti­li­sés par Dieu pour favo­ri­ser la pro­pa­ga­tion de l’Évangile.

Cette doc­trine est reprise et confir­mée par le Nou­veau Tes­ta­ment, en par­ti­cu­lier par un texte capi­tal de l’apôtre Paul, son célèbre dis­cours aux phi­lo­sophes épi­cu­riens et stoï­ciens sur l’aréopage à Athènes :

« Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, lui qui est le Sei­gneur du ciel et de la terre, n’habite pas dans des temples faits par la main des hommes ; il n’est pas ser­vi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous la vie, le souffle et toutes choses. Il a fait que toutes les nations humaines, issues d’un seul (homme) habitent sur toute la face de la terre ; il a déter­mi­né les temps fixés pour eux et les bornes de leur demeure, afin qu’ils cherchent Dieu pour le trou­ver si pos­sible, en tâton­nant. Or il n’est pas loin de cha­cun de nous, car en lui nous avons la vie, le mou­ve­ment et l’être. »                      

Actes 17.24–28

Cet ensei­gne­ment n’est que l’écho de celui déjà consi­gné dans l’Ancien Tes­ta­ment. Nous lisons au livre du Deu­té­ro­nome :

« Sou­viens-toi des jours d’autrefois. Consi­dère les années, de géné­ra­tion en géné­ra­tion, inter­roge ton père, et il te l’annoncera, tes anciens, et ils te le diront. Quand le Très-Haut don­na un héri­tage aux nations, quand il sépa­ra les uns des autres les fils d’Adam, il fixa les limites des peuples d’après le nombre des fils d’Israël. »

Deu­té­ro­nome 32.7

Exa­mi­nons plus en détail cer­taines des leçons que nous apporte le texte si riche des Actes des Apôtres.

  1. Dieu a appe­lé à l’existence tout l’univers par son fiat créa­tif.
  2. Dans le contexte de la créa­tion de l’univers, Dieu a aus­si créé des nations, toute une diver­si­té de nations. Cette mul­ti­pli­ci­té des nations est le reflet de la diver­si­té interne à la Tri­ni­té, un seul Dieu, mais trois Per­sonnes.
  3. Ces nations ont toutes une ori­gine com­mune. Toutes les nations que la terre a connues et connaî­tra jamais sont issues d’un seul sang, d’un seul homme, Adam, d’une seule famille, celle de Noé.
  4. Et ce n’est pas tout. De la même façon que Dieu tient dans ses mains notre vie, ins­tant après ins­tant – « en lui nous avons la vie, le mou­ve­ment, et l’être » – ; de la même façon qu’il main­tient constam­ment toutes choses, tous les hommes et toutes les socié­tés par sa Pro­vi­dence sou­ve­raine, – « il donne à tous la vie le souffle et toutes choses » – ; de la même façon, Dieu par son irré­sis­tible Pro­vi­dence dirige la nais­sance, la vie et la mort de toutes les nations de la terre. C’est encore lui qui déter­mine pour toutes les nations « les temps fixés pour eux et les bornes de leur demeure ». Ceci signi­fie que les fron­tières géo­gra­phiques et les limites his­to­riques de toutes les nations sont éta­blies, non sim­ple­ment par les hommes et les caprices appa­rem­ment arbi­traires de l’histoire humaine, mais par le décret de Dieu.

Dieu donc, fait naître et s’agrandir les nations, et c’est lui qui décide de leur déclin et de leur mort. C’est le Tout-puis­sant qui éta­blit les fron­tières de chaque nation et règle l’étendue de son ter­ri­toire. L’existence même d’une nation et l’emplacement de ses fron­tières ont un carac­tère sacré car ils font en quelque sorte par­tie de l’ordre créa­tion­nel lui-même. La nais­sance et la dis­pa­ri­tion des nations, leur accrois­se­ment et leur déclin, sont ain­si déter­mi­nés par Dieu. Mais Dieu se sert de causes secondes, c’est-à-dire des actes concrets des hommes, pour accom­plir ses des­seins. En fin de compte, ce n’est que par le dévoi­le­ment des évé­ne­ments de l’histoire que nous pre­nons connais­sance de l’a­bou­tis­se­ment des des­seins secrets de Celui qui est et demeure le Sei­gneur de toutes les nations de la terre. Que les ambi­tions de cer­taines nations puissent les pous­ser à cher­cher à en détruire d’autres, c’est cepen­dant Dieu seul qui déter­mi­ne­ra la réus­site ou l’échec de leurs entre­prises. Que la lâche­té de cer­tains diri­geants les induise à livrer leur peuple à d’autres pou­voirs, c’est encore Dieu qui décide. Cer­taines nations dis­pa­raissent, d’autres font leur appa­ri­tion, et c’est tou­jours Dieu lui-même qui décide du temps impar­ti à cha­cune d’elles et qui en tout temps déli­mite l’é­ten­due de leur ter­ri­toire. Il s’ensuit que, comme c’est le cas pour la famille, la nation comme ins­ti­tu­tion est une réa­li­té éta­blie par Dieu lui-même. Les nations par­ti­cu­lières passent, mais la forme sub­stan­tielle de la nation demeure tou­jours. Elle s’incarne au cours de l’histoire dans les dif­fé­rentes nations.

Détruire une nation ou un groupe de nations, ne pas défendre sa propre nation ou la livrer à un autre pou­voir avant le temps fixé par Dieu pour sa dis­pa­ri­tion, consti­tuent donc des actes de révolte contre le Créa­teur et Sou­ve­rain des nations. L’am­bi­tion des hommes d’établir un ordre supra­na­tio­nal (contre la volon­té expresse de Dieu qui veut que les hommes res­pectent la diver­si­té de nations sur la terre), soit par la construc­tion d’empires néga­teurs des réa­li­tés natio­nales, soit par l’a­lié­na­tion irres­pon­sable des droits natio­naux sou­ve­rains, n’est rien d’autre qu’un acte de rébel­lion contre Dieu, rébel­lion qui res­semble fort à la construc­tion par Nim­rod du pre­mier empire mon­dial avec sa capi­tale, Baby­lone (Genèse 10–11).

Quand et comment les nations sont-elles apparues ?

Les nations trouvent leur ori­gine loin­taine dans les évé­ne­ments décrits par le récit biblique de la créa­tion de nos pre­miers parents, Adam et Ève, et au tra­vers d’eux, de l’humanité tout entière. Nous lisons au pre­mier cha­pitre de la Bible :

« Dieu créa l’homme à son image : Il le créa à l’image de Dieu, homme et femme Il les créa. Dieu les bénit et Dieu leur dit : Soyez féconds, mul­ti­pliez-vous, rem­plis­sez la terre et sou­met­tez-la. Domi­nez sur les pois­sons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout ani­mal qui rampe sur la terre. » 

Genèse 1.26–28

Dieu a donc don­né à l’homme domi­na­tion sur la terre entière pour qu’il la sou­mette et la cultive. Et pour atteindre ce but qui est celui de la « civi­li­ser » Dieu a ordon­né à l’homme d’être fécond, de se mul­ti­plier, de rem­plir la terre, afin de la sou­mettre plei­ne­ment à l’ordre divin, en tant que repré­sen­tant, admi­nis­tra­teur royal et assis­tant du Créa­teur. Une obéis­sance fidèle à l’ordre de Dieu de rem­plir la terre entière et de la sou­mettre devait à la longue conduire à la consti­tu­tion de peuples et de nations nom­breuses. Mais il fal­lut attendre la sur­ve­nance d’un évé­ne­ment capi­tal pour per­mettre la for­ma­tion effec­tive des nations : la divi­sion par Dieu, à Babel, du lan­gage des hommes.

Le man­dat cultu­rel don­né aux hommes à la créa­tion fut répé­té après le déluge dans pra­ti­que­ment les mêmes termes :

« Dieu bénit Noé, ain­si que ses fils, et leur dit : Soyez féconds, mul­ti­pliez-vous et rem­plis­sez la terre. »

Genèse 9.1

La mise en pra­tique de ce com­man­de­ment divin se trouve à l’origine de l’ap­pa­ri­tion des nations telles qu’elles sont décrites au cha­pitre dix du livre de la Genèse [6]. Le mou­ve­ment de dis­per­sion devait conduire à la for­ma­tion des nations. Il débu­ta ain­si avant le ren­ver­se­ment bru­tal par Dieu des ten­dances cen­tra­li­sa­trices et impé­riales qui ont ani­mé les construc­teurs de la Tour de Babel.

La tentation d’un empire mondial : Babel et la Bête

Écou­tons Vla­di­mir Lénine :

« Le but [ou, du moins, l’aboutissement] du socia­lisme [nous ajou­tons, du libé­ra­lisme, en fait de toutes les idéo­lo­gies] n’est pas seule­ment d’abolir la frag­men­ta­tion de l’humanité en petits États et de mettre fin à toute dis­tinc­tion entre les nations, pas seule­ment de ras­sem­bler les nations, mais de réa­li­ser leur fusion. »

Vla­di­mir I. Lenine [7]

Les deux récits bibliques qui relatent d’une part la fon­da­tion du pre­mier empire, celui de Nim­rod (Genèse 10.8–12), et d’autre part la pre­mière ten­ta­tive d’unifier les nations, celle de la tour de Babel (Genèse 11.1–9), sont le pro­to­type d’une ten­ta­tion humaine uni­ver­selle : celle de vou­loir orga­ni­ser la socié­té indé­pen­dam­ment de Dieu, de l’ordre créa­tion­nel et de la loi divine. Voyons d’abord le récit de la fon­da­tion du pre­mier empire par Nim­rod.

« Kouch engen­dra aus­si Nim­rod ; c’est lui qui, le pre­mier, fut un vaillant sur la terre. Il fut un vaillant chas­seur devant l’É­ter­nel ; c’est pour­quoi l’on dit : comme Nim­rod, vaillant chas­seur devant l’É­ter­nel. Il régna d’abord sur Babel, Erek, Akkad et Kal­né, au pays de Chi­néar. De ce pays-là sor­tit Assour ; il bâtit Ninive, la ville de Reho­both, Kalah et Résen, la grande ville entre Ninive et Kalah. »

Genèse 10.8–12

Dieu avait exi­gé de l’humanité qu’elle soit féconde, « qu’elle se mul­ti­plie, et qu’elle rem­plisse la terre ». Nim­rod, le grand guer­rier et bâtis­seur de cités et d’empires, fit exac­te­ment le contraire. Au lieu d’encourager la repro­duc­tion de la race humaine et le peu­ple­ment de la terre, il entre­prit l’expansion illi­mi­tée de son propre clan, le mas­sacre et la des­truc­tion de ses voi­sins et l’expansion de sa puis­sance, ceci en sou­met­tant un vaste ter­ri­toire au contrôle de son pou­voir cen­tra­li­sé. A trois reprises, notre texte met l’accent sur la puis­sance guer­rière et sur le pou­voir phy­sique impi­toyables de Nim­rod. Voi­là la racine pre­mière de cette ten­ta­tion qui hante tou­jours les déten­teurs d’un pou­voir qui ne connaît plus de res­tric­tions : par­ve­nir à exer­cer une puis­sance poli­tique et mili­taire illi­mi­tée ; consti­tuer, par des actions expan­sives suc­ces­sives, des empires au carac­tère uni­ver­sel. Nim­rod par­vint de manière remar­quable à assou­vir ces deux ambi­tions.

Il fon­da d’abord l’empire baby­lo­nien dans le sud de la Méso­po­ta­mie, où se trou­vait sa pre­mière base. Puis il éten­dit son pou­voir vers le nord éga­le­ment, où il éta­blit les bases d’un nou­vel empire, celui de l’Assyrie avec sa capi­tale Ninive. Nim­rod ne fût pas seule­ment un héros, un grand guer­rier et un vaillant chas­seur d’hommes devant l’É­ter­nel, mais il fût aus­si le pre­mier grand bâtis­seur de villes.

L’épisode de la Tour de Babel n’est rien autre que le récit plus détaillé d’un aspect par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant de la construc­tion de l’empire de Nim­rod. Pour détruire l’ordre décen­tra­li­sé créé par Dieu pour les hommes et éta­blir à sa place une auto­ri­té uni­fi­ca­trice il lui était indis­pen­sable de regrou­per les popu­la­tions en de vastes cités pour mieux les faire tra­vailler et les contrô­ler. Une telle ambi­tion, un pareil orgueil, ne peut guère durer long­temps, car il s’agit d’une rébel­lion contre l’au­to­ri­té sou­ve­raine de Dieu et, en par­ti­cu­lier, contre le com­man­de­ment expli­cite qu’il avait don­né aux hommes de se mul­ti­plier et de rem­plir la terre.

« Or, toute la terre par­lait un même lan­gage avec les mêmes mots. Par­tis de l’orient, ils trou­vèrent une val­lée au pays de Chi­néar, et ils y habi­tèrent. Ils se dirent l’un à l’autre : Allons ! fai­sons des briques et cui­sons-les au feu. La brique leur ser­vit de pierre, et le bitume leur ser­vit de mor­tier. Ils dirent (encore) : Allons ! bâtis­sons-nous une ville et une tour dont le som­met (touche) au ciel, et fai­sons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dis­sé­mi­nés à la sur­face de toute la terre. L’Éternel des­cen­dit pour voir la ville et la tour que bâtis­saient les fils des hommes. L’Éternel dit : Voi­là un seul peuple ! Ils parlent tous un même lan­gage, et voi­là ce qu’ils ont entre­pris de faire ! Main­te­nant il n’y aurait plus d’obstacle à ce qu’ils auraient déci­dé de faire. Allons ! des­cen­dons : et là, confon­dons leur lan­gage, afin qu’ils n’entendent plus le lan­gage les uns des autres. L’Éternel les dis­sé­mi­na loin de là sur toute la sur­face de la terre ; et ils ces­sèrent de bâtir la ville. C’est pour­quoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Éternel confon­dit le lan­gage de toute la terre, et c’est de là que l’É­ter­nel les dis­sé­mi­na sur toute la sur­face de la terre. »

Genèse 11.1–9

L’unité de langue [8] et de but avait per­mis aux hommes de Babel, appa­rem­ment sous le com­man­de­ment de Nim­rod, non seule­ment d’établir le pre­mier empire mon­dial, ceci aux dépens de la diver­si­fi­ca­tion des nations ordon­née par Dieu, mais sur­tout d’ar­rê­ter le mou­ve­ment, lui aus­si vou­lu par Dieu et qui avait été amor­cé après le déluge, d’expansion et de dif­fu­sion des popu­la­tions sur toute la sur­face de la terre.

Par contre, la construc­tion d’une tour qui « touche au ciel » fut une entre­prise à carac­tère reli­gieux. Cette tour devait ser­vir de point cen­tral, tant sur le plan idéo­lo­gique que géo­gra­phique. Elle devait atteindre un double objec­tif : atteindre le ciel – c’est-à-dire Dieu – par ses propres moyens ; et se faire un nom, une répu­ta­tion, une gloire tout humaine.

Après le déluge, Dieu avait pro­mis à Noé de ne plus jamais détruire par les eaux la tota­li­té de la race humaine. Pour confondre l’arrogance de ceux qui tra­vaillaient à l’élévation de leur tour dans la pré­ten­tion d’atteindre le ciel, Dieu déci­da de divi­ser leur lan­gage, de diver­si­fier leurs langues de façon à ce qu’ils ne se com­prennent plus et qu’ils ne puissent plus tra­vailler ensemble à cette entre­prise impie et rebelle. L’élément final, et le plus effi­cace pour conduire à la consti­tu­tion des nations – la diver­si­té des langues – cet élé­ment qui obli­ge­ra les hommes à se dis­sé­mi­ner sur toute la sur­face de la terre, pro­vient ain­si d’une action directe de Dieu inter­ve­nue de nom­breux siècles après l’é­ta­blis­se­ment de l’ordre créa­tion­nel. Grâce à cette diver­si­fi­ca­tion des langues – juge­ment de Dieu à la fois puni­tif et pro­tec­teur – le ras­sem­ble­ment durable des hommes en un seul empire devint impos­sible. Par ce moyen radi­cal, Dieu assu­ra l’exécution de sa volon­té d’ins­ti­tuer, d’a­bord dans l’es­pace, puis au cours des siècles, de nom­breuses nations, fixant lui-même, selon son décret éter­nel, le temps de leur exis­tence ain­si que les fron­tières dans les­quelles il les conte­nait lui-même.

Le nom que les gens de Chi­néar don­nèrent à leur ville, Babel, fut le même que celui des grandes tours qu’ils aimaient construire, les zig­gou­rats, ces « portes du dieu » ou « du ciel ». Mais l’Écriture nous dit que la signi­fi­ca­tion véri­table du mot « Babel » est celui de « confu­sion ». Car à Babel Dieu a confon­du non seule­ment la langue des hommes mais éga­le­ment leurs des­seins contre lui. Cette diver­si­té des langues, née de l’intervention directe de Dieu, devrait conti­nuel­le­ment rap­pe­ler aux hommes la folie que consti­tue la volon­té d’unifier toute l’humanité en une seule masse sans tenir compte, ni du Créa­teur, ni de ses Lois, ni de l’ordre éta­bli par lui dans la créa­tion elle-même. Mais il y plus que cela. La sépa­ra­tion des langues a assu­ré la diver­si­té des nations sur la terre, ceci en vue de leur entière récu­pé­ra­tion lors de la rédemp­tion finale de toutes choses par Jésus-Christ. C’est ain­si que Dieu trans­forme le mal en bien. Il uti­lise la révolte des hommes pour l’accomplissement de ses des­seins et pour le bien éter­nel de la race humaine. Ce juge­ment de Dieu sur le mal – la volon­té uni­fi­ca­trice des hommes et le refus concret de sou­mis­sion à l’ordre créa­tion­nel que cela implique – fut trans­for­mé, par l’action mys­té­rieuse de la Pro­vi­dence divine, en un bien plus grand.

« C’est pour­quoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’É­ter­nel confon­dit le lan­gage de toute la terre, et c’est de là que l’É­ter­nel les dis­sé­mi­na sur toute la sur­face de la terre. »

Genèse 11.9

Au cours de l’histoire, bien des hommes et de nom­breuses nations ont suc­com­bé à la ten­ta­tion de Babel, au désir d’une uni­té humaine dans un empire à carac­tère uni­ver­sel, un ordre poli­tique et reli­gieux qui serait véri­ta­ble­ment œcu­mé­nique, qui cou­vri­rait la  terre tout entière. Cette réa­li­té his­to­rique récur­rente est un thème per­ma­nent de l’Écriture et de l’histoire.

Cette ambi­tion impé­riale constante des rois de la terre contre Dieu et contre sa Loi, ces pro­jets de détruire, par conquête ou par trom­pe­rie, l’indépendance divi­ne­ment éta­blie des nations, cette révolte poli­tique contre l’ordre créé a reçu un nom dans la Bible : celui de « Bête ». L’Écriture nous pré­sente une varié­té de ces bêtes poli­tiques (il s’agit des pro­to­types his­to­riques du Lévia­than de Hobbes)  : l’Égypte des Pha­raons ; l’Assyrie avec sa capi­tale, Ninive ; les Chal­déens et leur grande ville, Baby­lone ; la Grèce d’A­lexandre le Grand ; Rome et son empire mon­dial irré­sis­tible. Les livres de Daniel et de l’Apocalypse nous donnent maintes pré­ci­sions sur ces réa­li­tés poli­tiques. La venue du Roi des nations, le Sei­gneur Jésus-Christ, n’a pas mis un terme à la faim qu’ont les hommes de vou­loir être les maîtres abso­lus du monde [9].

Mais ces ambi­tions de construc­tion impé­riale sont à la longue irré­mé­dia­ble­ment vouées à l’échec. Elles ne peuvent résis­ter aux ravages du temps, car elles sont bâties sur le sable de la révolte de l’homme contre son Créa­teur. C’est ce que le deuxième Psaume exprime lorsqu’il exalte le Roi des rois des nations de la terre, notre Sau­veur et Sei­gneur Jésus-Christ :

« Demande-moi et je te don­ne­rai les nations pour héri­tage, et pour pos­ses­sion les extré­mi­tés de la terre ; tu les bri­se­ras avec un sceptre de fer. Comme le vase d’un potier, tu les met­tras en pièces. Et main­te­nant, rois, ayez du dis­cer­ne­ment ! Rece­vez ins­truc­tion, juges de la terre ! Ser­vez l’É­ter­nel avec crainte, soyez dans l’allégresse, en trem­blant. Embrasse le fils, de peur qu’il ne se mette en colère et que vous ne péris­siez dans votre voie, car sa colère est prompte à s’enflammer. Heu­reux tous ceux qui se réfu­gient en lui ! »

Psaume 2.8–12

Et nous lisons au cha­pitre dix-neuf du livre de l’Apocalypse les paroles sui­vantes décri­vant le sort de cette Bête, de ce ter­rible empire mon­dial face auquel per­sonne sem­blait ne pou­voir tenir :

« Je vis la bête, les rois de la terre et leurs armées, ras­sem­blés pour faire la guerre à celui qui monte le che­val et à son armée. Et la bête fut prise, et avec elle le faux pro­phète qui avait opé­ré devant elle les signes par les­quels il avait séduit ceux qui avaient reçu la marque de la bête et qui se pros­ter­naient devant son image. Tous deux furent jetés vivants dans l’étang de feu où brûle le soufre. »

Apo­ca­lypse 19.19–20

Ain­si à la fin la Bête, c’est-à-dire tous les empires uni­ver­sels, seront de manière défi­ni­tive et irré­mé­diable, anéan­tis. Mais ces trois ordres créa­tion­nels demeurent, l’Église, la famille et la nation. Ils per­sis­te­ront jusque dans la vie à venir et nous les retrou­ve­rons tous dans la Jéru­sa­lem céleste.

La per­sis­tance dans la Nou­velle Alliance de l’ordre bien­fai­sant des nations est confir­mée par le miracle extra­or­di­naire de la Pen­te­côte qui vit l’a­bo­li­tion, non pas des diverses langues humaines au pro­fit d’une espèce d’espe­ran­to divin, mais de l’in­com­pré­hen­sion entre les hommes due à l’ef­fet divi­seur du péché sur la diver­si­té des langues. Cet évé­ne­ment, où se mani­feste une uni­té de com­pré­hen­sion dans la diver­si­té de langues, est le véri­table modèle du dépas­se­ment de la divi­sion de à Babel.

Ce que Christ est venu abo­lir, ce n’est pas l’ordre créé, avec ses nations diverses, mais c’est les œuvres du divi­seur, du diable. L’opposition fon­da­men­tale a depuis tou­jours été celle entre deux royaumes spi­ri­tuels ; celui de notre Sei­gneur et Sau­veur Jésus-Christ et celui de Satan. Il s’agit d’un conflit entre la lumière et les ténèbres à l’in­té­rieur de toute nation où l’Évangile a été effi­ca­ce­ment prê­ché. Depuis la Pen­te­côte, l’Église est deve­nue la lumière de chaque nation, le sel qui redonne son goût à chaque peuple. Mais il vien­dra un temps, nous dit l’Écriture, où le monde entier, c’est-à-dire l’élément domi­nant dans chaque nation, se retour­ne­ra contre la pré­sence en son sein de l’É­glise, du témoi­gnage vivant de la foi chré­tienne véri­table :

« Alors on vous livre­ra aux tour­ments, et l’on vous fera mou­rir, et vous serez haïs de toutes les nations, à cause de mon nom. »

Mat­thieu 24.9

La véri­table uni­té poli­tique inter­na­tio­nale est d’une tout autre nature que celle consti­tuée par cette masse confuse de nations qu’est pro­mise à deve­nir l’Or­ga­ni­sa­tion des Nations Unies. La véri­table uni­té res­pecte l’ordre créa­tion­nel (dans ce cas l’existence d’une grande diver­si­té de nations) et trouve son lien com­mun, non dans les idéo­lo­gies humaines, mais dans le res­pect de la Parole de Dieu, de ses com­man­de­ments.

Ce qui s’est pas­sé ce jour-là à Jéru­sa­lem n’a été en aucun cas l’abolition de la diver­si­té des langues et, par elle, de la diver­si­té des nations qu’elle garan­tit. Dieu révèle son des­sein de sau­ver ses élus, non plus choi­sis presque exclu­si­ve­ment au sein de la nation Israé­lite, mais de les tirer de toutes les nations de la terre. En s’ex­pri­mant dans ces dif­fé­rentes langues à la Pen­te­côte, le Saint-Esprit montre clai­re­ment qu’elles sont main­te­nant toutes inté­grées dans la rédemp­tion des nations elles-mêmes. Il ne sauve pas les hommes en les sor­tant de leur nation et de leur langue pour les mettre dans le royaume de Dieu, mais il les sauve en et à tra­vers leur nation et leur langue par­ti­cu­lières.

Car le des­sein de Dieu n’est pas de détruire l’ancienne créa­tion pour la rem­pla­cer par une terre et des cieux entiè­re­ment nou­veaux. Son but final, à tra­vers sa révé­la­tion, le des­tin d’Is­raël, l’Incarnation de son Fils et l’établissement de l’É­glise, est le renou­vel­le­ment de toutes choses.

L’homme et la nature ne sont pas les seuls à attendre avec impa­tience la mani­fes­ta­tion de leur espé­rance, ce renou­vel­le­ment dont parle Paul. Les nations elles-mêmes – en tant que créa­tures de Dieu – attendent elles aus­si le renou­vel­le­ment de leur être. Car Dieu n’a pas l’intention d’abolir les nations, mais il veut leur res­tau­ra­tion com­plète, leur rédemp­tion. Ce qui est détruit par la croix de Christ, par notre mort et par le juge­ment final des impies, ce n’est pas la créa­ture – faite entiè­re­ment bonne à l’o­ri­gine par Dieu – mais tout ce qui la cor­rompt et la déna­ture, tout ce qui en elle déplaît au Dieu Saint. Au juge­ment der­nier, la créa­tion de Dieu ne dis­pa­raî­tra pas mais elle sera puri­fiée et renou­ve­lée dans tous ses aspects. Comme l’exprime si bien le sou­hait de l’apôtre Paul :

[…] que ce qui est mor­tel soit absor­bé par la vie.

2 Corin­thiens 5.4

Ce renou­vel­le­ment final de toutes choses est le thème magni­fique et glo­rieux des der­niers cha­pitres du livre de l’Apocalypse. Écou­tons quelques ver­sets tirés des cha­pitres 21 et 22 :

« La ville n’a besoin ni du soleil ni de la lune pour y briller, car la gloire de Dieu l’éclaire, et l’Agneau est son flam­beau. Les nations mar­che­ront à sa lumière, et les rois de la terre y appor­te­ront leur gloire. Ses portes ne se fer­me­ront point pen­dant le jour, car là il n’y aura pas de nuit. On y appor­te­ra la gloire et l’honneur des nations. Il n’y entre­ra rien de souillé, ni per­sonne qui se livre à l’abomination et au men­songe, mais ceux-là seuls qui sont ins­crits dans le livre de vie de l’Agneau. Il me mon­tra le fleuve d’eau de la vie, lim­pide comme du cris­tal, qui sor­tait du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place de la ville et sur les deux bords du fleuve, se trouve l’arbre de vie, qui pro­duit douze récoltes et donne son fruit chaque mois. Les feuilles de l’arbre servent à la gué­ri­son des nations. »

Apo­ca­lypse 21.1–2, 22–27, 22.1–2

Ce texte nous apprend des choses tout à fait extra­or­di­naires.

  1. Pre­miè­re­ment, au-tra­vers de la rédemp­tion des élus, les nations sont inté­grées dans la nou­velle terre et dans les nou­veaux cieux.
  2. Deuxiè­me­ment, on apprend que ces nations sont gué­ries en la per­sonne des élus adop­tés par Dieu du milieu de cha­cune d’elles (Ap 7.9–10).
  3. Fina­le­ment, nous voyons que les richesses des nations seront recueillies dans la nou­velle terre et les nou­veaux cieux.

Ain­si tout ce que les hommes ont fait pour la gloire de Dieu, tout ce qu’ils ont ché­ri et choyé en l’honneur de Dieu et qui est net­toyé, libé­ré de toute trace de péché et de cor­rup­tion par l’œuvre rédemp­trice de Celui qui porte les péchés du monde, trou­ve­ra sa place dans le Royaume des Cieux. Tout ce qui a été fait par l’homme selon l’ordre de la créa­tion et qui honore Dieu sera sau­ve­gar­dé. On y trou­ve­ra les accom­plis­se­ments humains dans tous les domaines, rache­tés en Jésus-Christ par sa croix et sa résur­rec­tion et sanc­ti­fiés par sa Parole recréa­trice. La musique et les arts, les sciences et les tech­niques, la lit­té­ra­ture et l’histoire, toutes les sortes d’artisanat, les dif­fé­rents métiers et toutes les tâches les plus humbles fidè­le­ment accom­plies, le sachant ou non, en l’honneur de Jésus-Christ, tout cela trou­ve­ra sa place dans la nou­velle terre, dans les nou­veaux cieux. Ain­si, le salut concerne chaque aspect de nos vies et c’est là notre voca­tion que de vivre toute cir­cons­tance don­née par la pro­vi­dence divine à la gloire du Dieu Unique, Père, Fils et Saint-Esprit :

« Soit donc que vous man­giez, soit que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu. »

1 Corin­thiens 10.31

Écou­tez l’écho céleste de cette obéis­sance ici-bas :

« J’entendis du ciel une voix qui disait : Écris : Heu­reux les morts qui meurent dans le Sei­gneur, dès à pré­sent ! Oui, dit l’Esprit, afin qu’ils se reposent de leurs tra­vaux, car leurs œuvres les suivent. »

Apo­ca­lypse 14.12–13

Conclusion

Nous ter­mi­nons, comme nous avons com­men­cé, avec Alexandre Sol­je­nit­syne, roman­cier et pen­seur poli­tique dont la pen­sée se fonde sur l’amour de la créa­tion divine et la haine farouche de toute uto­pie babé­lienne – uto­pie mor­telle dont sa patrie a si pro­fon­dé­ment sen­ti la mor­sure. Contre tous les spi­ri­tua­lismes pseu­do-chré­tiens [10] qui font la guerre à l’ordre de la nature et aux richesses de la créa­tion divine au nom de la pure­té spi­ri­tuelle, contre toutes les uto­pies poli­tiques si meur­trières du monde moderne – dont l’utopie onu­sienne que nous com­bat­tons ensemble ce soir – qui cherchent à anéan­tir la diver­si­té et les richesses des nations, ce roman­cier théo­lo­gi­que­ment plus lucide que les doc­teurs de son Église, affirme avec une clair­voyance que nous devons faire nôtre :

« La dis­pa­ri­tion des nations ne nous appau­vri­rait pas moins que si tous les hommes avaient été créés pareils, avec un seul carac­tère, un seul visage. Les nations sont la richesse du monde, elles en sont les per­son­na­li­tés géné­ra­li­sées ; la plus petite d’entre-elle a ses cou­leurs par­ti­cu­lières, et incarne une facette par­ti­cu­lière du pro­jet de Dieu [11]. »

Que Dieu nous donne la force de résis­ter au cou­rant babé­lo-onu­sien qui cherche à nous faire aban­don­ner l’héritage de la nation que Dieu nous a confiée pour que long­temps encore nous puis­sions l’y glo­ri­fier et y vivre en paix.

Jean-Marc Ber­thoud

Le 19 jan­vier 2002


[1]Il faut ici pré­ci­ser les rela­tions entre ces deux hommes qui en fait se connais­saient bien. Le Père Schme­mann, par ses émis­sions reli­gieuses heb­do­ma­daires sur Radio Liber­té, fut pen­dant de longues années un appui spi­ri­tuel indé­fec­tible du grand écri­vain russe dans le com­bat achar­né qu’il menait contre l’hégémonie tota­li­taire du com­mu­nisme qui étouf­fait sa patrie.

[2] Cité par L. Joseph Letendre, « Lucid Love », Touchs­tone, A Jour­nal of Mere Chris­tia­ni­ty, Decem­ber 2001, p. 42.

[3] Dans les tra­duc­tions anglaises, le pro­blème est le même. Dans la Autho­ri­zed King James Ver­sion, le mot eth­nos a été tra­duit par Gen­tils 93 fois et par nation 64 fois (païens 5 et peuple 2 fois). Pour être consé­quent, et à moins de rai­sons tex­tuelles claires pour faire autre­ment, il serait logique de tra­duire un mot par un terme cor­res­pon­dant. Il est évident que dans presque chaque cas, l’emploi du mot Gen­tils est une inter­pré­ta­tion plu­tôt qu’une tra­duc­tion.

[4] Une telle vision « mon­dia­liste » du des­tin des nations s’est déve­lop­pée dans la tra­di­tion du contrat social moderne qui va d’Ockham au culte actuel de l‘O.N.U., en pas­sant par Hobbes, Locke, Come­nius, Rous­seau, Marx ain­si que l’essentiel de la pen­sée poli­tique moderne. C’est cette tra­di­tion d’a­to­misme indi­vi­dua­liste qui atteint aujourd’hui son point culmi­nant dans le pseu­do libé­ra­lisme anar­chique et mon­dia­liste qui règne par­tout en maître de la vie sociale. La vision du monde concré­ti­sée par l’Organisation des Nations Unies (comme à une moindre échelle celle de l’Union Euro­péenne) est celle d’un rejet de l’ordre ins­ti­tu­tion­nel natu­rel et biblique.

[5] Il s’agit ici du clan tel qu’il est conçu par les anthro­po­logues et non du clan poli­tique moderne –  tel le clan maf­fieux – qui s’arroge cer­taines des attri­bu­tions de l’État. D’après le Shor­ter Oxford Dic­tio­na­ry le mot clan peut être défi­ni comme suit : « Un nombre de per­sonnes affir­mant être des­cen­du d’un ancêtre com­mun, et vivant ensemble. »

[6] Voyez à ce sujet les remar­quables études de Arthur C. Cus­tance consa­crées à Noah’s Three Sons. Human His­to­ry in Three dimen­sions, Zon­der­van, Grand Rapids, 1975 et Gene­sis and Ear­ly Man, Zon­der­van, Grand Rapids, 1978. Par­mi les nom­breux com­men­taires de la Genèse, voyez en par­ti­cu­lier : Gor­don J. Wen­ham, Gene­sis 1–15, Word Bibli­cal Com­men­ta­ry, Vol. I, Word Books, Waco, Texas, 1987 ; James M. Boice, Gene­sis. An Expo­si­ta­ry Com­men­ta­ry, Vol. I, Zon­der­van, Grand Rapids, 1982 ; Ronald F. Young­blood, The Book of Gene­sis. An Intro­duc­to­ry Com­men­ta­ry, Baker, Grand Rapids, 1991 ; Hen­ry M. Mor­ris, The Gene­sis Record, A Scien­ti­fic and Devo­tio­nal Com­men­ta­ry on the Book of Begin­nings, Evan­ge­li­cal Press, Welwyn, 1977 ; Umber­to Cas­su­to, A Com­men­ta­ry on the Book of Gene­sis, Magnes Press, Jeru­sa­lem, 1961.

[7] Alexandre Sol­jé­nit­syne, Des voix sous les décombres, op. cit.

[8] Au ver­set 20 du cha­pitre 10 de la Genèse il est ques­tion de « langues » au plu­riel :

Ce sont là les fils de Cham, selon leurs clans, selon leurs langues, dans leur pays, dans leurs nations.

Ce texte décrit la des­cen­dance des fils de Noé, Sem, Cham et Japhet et des sep­tante nations issues de leur pro­gé­ni­ture. Cette liste va bien au-delà de la divi­sion des langues décrite au cha­pitre sui­vant.

[9] Un aspect très impor­tant, et mal­heu­reu­se­ment fort négli­gé, de la théo­lo­gie biblique des Nations, est celui du rôle que joue dans le monde poli­tique la Per­sonne du Sei­gneur Jésus-Christ en tant que Roi des rois et chef suprême de toutes les nations de la terre. A ce sujet, voyez les ouvrages sui­vants : Alexan­der McLeod, Mes­siah. Gover­nor of the Nations, Refor­med Pres­by­te­rian Press (P.O. Box 402, Elm­wood Park, NJ 07407, USA), 1992 (1803) ; William Syming­ton, Mes­siah the Prince or, The Media­to­rial Domi­nion of Jesus Christ, Still Waters Revi­val Books (12810–126 St., Edmon­ton, AB Cana­da T5L OY1), 1990 (1884) ; Christ’s King­ship over the Nations, West­mins­ter Stan­dard, (183 Rutene Road, Gis­bourne, New Zea­land.) Dans une pers­pec­tive catho­lique romaine, voyez : Mgr Mar­cel Lefebvre, Ils l’ont décou­ron­né [il s’a­git de Jésus-Christ] Du libé­ra­lisme à l’apostasie conci­liaire. La tra­gé­die conci­liaire, Édi­tions Fide­li­ter (N.-D. du Poin­tet – Broût-Ver­net, F–03110– Escu­rolles), 1987 ; Théo­time de Saint-Just, La royau­té sociale de notre Sei­gneur Jésus-Christ d’après le car­di­nal Pie, Édi­tions de Chi­ré (Chi­ré-en-Mon­treuil, B. P. 1, F–86190 Voui­lé) 1988 ; A. Phi­lippe, Le Christ, Roi des nations (Pro­cure, Sémi­naire Saint Pie X, 1908 Riddes, Suisse), 1986.

[10] Voyez Arnaud-Aaron Upins­ky, La tête cou­pée. Le secret du pou­voir, Gui­bert, 1991 (troi­sième édi­tion, Le Bief, 2001).

[11] Alexandre Sol­je­nit­syne : One Word of Truth, Lon­don, 1971, p. 15–16. Voir, éga­le­ment édi­tés par le même auteur, les textes conte­nus dans Des voix sous les décombres, Seuil, Paris, 1975, dont Alexandre Sol­je­nit­syne, « Du repen­tir et de la modé­ra­tion dans la vie des nations »et Vadim Boris­sov, « Per­sonne et conscience natio­nale ».Les écrits cultu­rels et poli­tiques du poète et cri­tique l’anglo-américain T. S. Eliot ain­si que les ouvrages de l’historien catho­lique bri­tan­nique Chris­to­pher Daw­son et les livres du théo­lo­gien et phi­lo­sophe cal­vi­niste amé­ri­cain d’origine armé­nienne, Rou­sas John Rush­doo­ny mani­festent tous une sem­blable per­cep­tion his­to­rique et sociale.

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