La Cité de Dieu et la cité terrestre

Peuple, identité et Alliance

1. Introduction

La question de l’identité est redevenue centrale. Immigration massive, recompositions démographiques, mondialisation économique, fragmentation culturelle, pluralisme religieux : autant de facteurs qui obligent les nations occidentales à se demander ce qui les tient ensemble.

Peut-on encore parler de peuple ? Une nation a-t-elle le droit de défendre sa culture ? Une civilisation peut-elle survivre sans matrice religieuse ? À l’inverse, toute affirmation identitaire est-elle suspecte de dérive raciste ?

Deux extrêmes dominent souvent le débat.

D’un côté, une naïveté universaliste : l’idée que les différences culturelles seraient secondaires, que toutes les civilisations seraient interchangeables, que le vivre-ensemble se décréterait indépendamment des héritages historiques et religieux.

De l’autre, une idolâtrie identitaire : le glissement vers l’essentialisation, la sacralisation du sang, l’idée que l’identité serait une essence biologique à protéger contre toute altération.

Entre ces deux impasses, il est nécessaire de retrouver un cadre conceptuel solide, à la fois anthropologique, historique et théologique.


2. Clarifier les concepts

Les confusions naissent d’abord d’un vocabulaire imprécis.

Race

La biologie moderne reconnaît des variations entre populations humaines (pigmentation, certaines prédispositions génétiques, adaptations géographiques). Mais elle ne valide pas l’existence de « races » humaines au sens de sous-espèces naturelles hiérarchisées et nettement séparées.

Le racialisme du XIXe siècle reposait sur une triple erreur :
– naturaliser des différences statistiques,
– les hiérarchiser moralement,
– en déduire des droits inégaux.

Parler aujourd’hui de différences biologiques ne doit jamais signifier attribuer une valeur ontologique ou morale différente à des groupes humains.

Peuple

Un peuple est une réalité historique. Il se forme dans le temps par une mémoire partagée, une langue, des institutions, des épreuves communes. Il n’est pas une catégorie biologique pure ; il est une continuité historique.

Nation

La nation est une construction politique : un peuple qui se dote d’un cadre institutionnel souverain. Elle implique un territoire, un droit commun, des frontières, une autorité légitime.

La nation n’est pas une race. Elle est une communauté politique organisée.

Culture

La culture regroupe les mœurs, les symboles, les normes implicites, la manière d’habiter le monde. Elle comprend le rapport à la famille, à l’autorité, à la loi, au travail, au temps, à la liberté.

Une culture peut évoluer, mais elle ne se décrète pas. Elle est transmise.

Civilisation

La civilisation est l’horizon moral et religieux d’une culture. Elle répond aux grandes questions : qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce que le bien ? Quelle est la source de l’autorité ? Qu’est-ce que la justice ?

Historiquement, les civilisations se sont agrégées autour d’une matrice religieuse. Même les sociétés sécularisées héritent de catégories forgées par une tradition spirituelle.


3. Le cadre biblique

La pensée chrétienne offre des repères décisifs.

Monogénisme : une seule humanité

L’Écriture affirme une origine commune de l’humanité. Il n’existe pas plusieurs humanités. Tous les hommes partagent une même nature, une même dignité, une même responsabilité morale.

Toute hiérarchisation ontologique des peuples est incompatible avec cette donnée fondamentale.

Élection : vocation, non supériorité

Lorsque Dieu choisit Israël, ce n’est pas en raison d’une supériorité naturelle. L’élection est gratuite et souveraine. Elle confère une vocation et une responsabilité, non une essence supérieure.

Ce principe vaut pour toute théologie de l’élection : la grâce exclut l’orgueil.

Alliance : structure familiale et générationnelle

L’Alliance biblique est structurée familialement. Dieu fait alliance avec Abraham et sa descendance. Le signe de l’Alliance est transmis aux enfants. La promesse traverse les générations.

Cette transmission n’est pas raciale au sens moderne. Elle est covenantale : les enfants naissent dans le cadre de la promesse et de l’enseignement. Ils bénéficient d’un statut d’appartenance, sans que cela garantisse automatiquement la foi personnelle.

Dans le christianisme apostolique, cette logique demeure : la foi d’un chef de famille engage sa maison dans la sphère visible de l’Alliance. Les enfants sont mis à part. La transmission est familiale, non biologique au sens racial.

Universalité finale du salut

Le particularisme biblique n’est jamais une clôture ethnique. L’élection d’Israël vise la bénédiction de toutes les nations. L’Évangile abolit toute prétention à une supériorité naturelle.

La tension biblique est donc claire : particularité historique et universalité anthropologique.


4. Le problème contemporain

Les sociétés occidentales font face à plusieurs défis simultanés.

Assimilation

Une nation peut-elle exiger l’adoption d’un cadre commun ? Oui, si l’on comprend l’assimilation comme l’adhésion loyale à un droit, à une langue publique, à des normes civiques fondamentales.

L’assimilation n’est pas l’effacement des particularités privées. Elle est l’intégration dans un cadre commun.

Pluralisme religieux

Lorsque des visions du monde profondément différentes coexistent, la question n’est pas simplement culturelle mais civilisationnelle. Certaines doctrines ont des implications sociales directes : liberté de conscience, statut de la loi religieuse, rapport entre politique et sacré.

Ignorer ces différences par idéologie produit des tensions latentes.

Fragmentation identitaire

Le multiculturalisme radical fragmente la société en communautés juxtaposées. L’identité nationale devient floue, la confiance civique diminue, le sens du bien commun s’affaiblit.

Idéologie multiculturaliste

L’idéologie multiculturaliste affirme que toutes les cultures sont équivalentes et interchangeables dans l’espace public. Elle nie la nécessité d’une culture majoritaire structurante.

Or aucune société ne fonctionne sans norme dominante minimale.


5. Thèse générale

Une nation peut légitimement défendre une culture commune.

Elle peut affirmer une continuité historique, transmettre une langue, préserver un héritage moral et religieux.

Elle peut réguler l’immigration et exiger l’intégration.

Mais elle ne peut pas fonder cette défense sur une anthropologie raciale.

La ligne rouge est claire :
– Défendre une culture n’est pas hiérarchiser des essences humaines.
– Préserver une civilisation n’est pas idolâtrer le sang.
– Exiger l’intégration n’est pas nier la dignité universelle.

L’anthropologie chrétienne impose trois garde-fous :

  1. Une seule humanité, image de Dieu.
  2. Aucune supériorité naturelle des peuples.
  3. Une vocation particulière toujours ordonnée au bien commun et, ultimement, à l’universalité.

Entre naïveté universaliste et idolâtrie identitaire, il existe un chemin de fidélité : reconnaître les réalités historiques, défendre le cadre commun, refuser la déshumanisation.


Articles associés

Pour approfondir ces questions, voir :

Articles spécialisés proposés

Alliance, famille et nation : fondements créationnels de l’identité et du vivre-ensemble

Contenu :
– Structure fédérale
– Baptême des enfants
– Transmission culturelle et religieuse
– Différence entre hérédité biologique et hérédité covenantale

Objectif : montrer que l’identité biblique est historique et relationnelle.

On commence par la structure biblique.
On pose la logique covenantale avant toute discussion moderne.
Pourquoi ?
Parce que cela montre que l’identité n’est pas biologique mais relationnelle.

  1. L’élection biblique et la question juive

L’élection biblique et la question juive

Contenu :
– Alliance abrahamique
– Transmission familiale
– Conversion possible
– Pourquoi le judaïsme n’est pas une théorie raciale
– Réponse aux accusations d’ethnicisme

Objectif : désamorcer l’argument « race juive ».

Race : réalité biologique ou construction idéologique ?

Contenu :
– Différences populationnelles réelles
– Pourquoi les « races » au sens XIXe siècle sont scientifiquement fragiles
– Où commence le racialisme
– Critères de bascule vers l’essentialisation

Objectif : clarifier le terrain scientifique.

Nation et civilisation : peut-on vivre ensemble ?

Contenu :
– Culture commune minimale
– Religion comme matrice civilisationnelle
– Samuel Huntington et le conflit des civilisations
– Conditions réalistes du vivre-ensemble

Objectif : sortir du slogan pour aller vers une politique concrète.

Les dérives de l’officialisme identitaire

Contenu :
– Quand l’identité devient idole
– Mythologie du sang
– Glissement vers l’exclusion ontologique
– Nazisme comme religion politique

Objectif : poser les garde-fous.

Immigration, assimilation et fidélité chrétienne

Contenu :
– Hospitalité biblique
– Ordre et justice
– Intégration vs multiculturalisme
– Responsabilité politique

Objectif : application contemporaine.


  • Alliance, famille et nation : fondements créationnels de l’identité et du vivre-ensemble

    Alliance, famille et nation : fondements créationnels de l’identité et du vivre-ensemble

    Si l’on veut comprendre l’identité biblique, il faut quitter les catégories modernes de l’individu abstrait ou de l’essence biologique. L’identité, dans l’Écriture, est historique, relationnelle et fédérale. Elle se transmet dans le cadre de l’Alliance, et cette Alliance a une structure familiale. Mais elle ne s’arrête pas à la famille : elle s’inscrit dans un…


  • Pour une théologie biblique des nations

    Pour une théologie biblique des nations

    Découvre la distinction entre nationalisme biblique et nationalisme païen, à la lumière de la Bible, de Kuyper, de Renan et de Berthoud. Une réflexion chrétienne solide sur le rôle divin des nations face au mondialisme et aux dérives idolâtres.


  • Forces et faiblesses du christianisme identitaire : analyse réformée

    Forces et faiblesses du christianisme identitaire : analyse réformée

    Cette question touche à une tension majeure de notre époque : comment un chrétien réformé peut-il penser la nation — et l’identité nationale — sans tomber dans les dérives du nationalisme idolâtre


  • Laïcité et identité chrétienne selon la théologie réformée classique

    Laïcité et identité chrétienne selon la théologie réformée classique

    Peut-on concilier le principe de laïcité avec la préservation d’une identité chrétienne nationale, notamment dans une perspective calviniste ?


  • 6 janvier 1412 : Naissance supposée de Jeanne d’Arc

    6 janvier 1412 : Naissance supposée de Jeanne d’Arc

    Jeanne d’Arc, dite « la Pucelle », née vers 1412 à Domrémy, village du duché de Bar (actuellement dans le département des Vosges en Lorraine), et morte sur le bûcher le 30 mai 1431 à Rouen, capitale du duché de Normandie alors possession anglaise, est une héroïne de l’histoire de France, chef de guerre et sainte de l’Église catholique, surnommée posthumement « la Pucelle d’Orléans ». Seule effigie contemporaine connue de Jeanne d’Arc, représentée à tort avec une robe féminine et des cheveux…


  • Les nations, une malédiction ? – Jean-Marc Berthoud

    Les nations, une malédiction ? – Jean-Marc Berthoud

    Essai de théologie biblique des nations. Source iconographique : La Tour de Babel vue par Pieter Brueghel l’Ancien au xvie siècle. Introduction Dans le Journal pour les années 1973-1983 du Père Alexandre Schmemann, théologien orthodoxe russe et Doyen pendant de nombreuses années du Séminaire de St. Vladimir près de New York, nous trouvons des remarques critiques adressées par lui à son compatriote…