Abraham et sa maison

Patriar­cat biblique et pater­ni­té de Dieu : auto­ri­té, res­pon­sa­bi­li­té et complémentarité

Le mot « patriar­cat » sus­cite aujourd’hui des réac­tions presque exclu­si­ve­ment idéo­lo­giques. Il évoque sou­vent domi­na­tion mas­cu­line, oppres­sion domes­tique ou struc­tures sociales archaïques. Pour­tant, dans la pers­pec­tive biblique, la ques­tion doit être posée autre­ment. L’Écriture ne part pas d’une théo­rie poli­tique du pou­voir fami­lial, mais d’une réa­li­té théo­lo­gique : la pater­ni­té de Dieu.

La famille n’est pas sim­ple­ment une orga­ni­sa­tion sociale. Elle est une ins­ti­tu­tion créée par Dieu et struc­tu­rée selon un ordre qui reflète, ana­lo­gi­que­ment, la pater­ni­té divine. Com­prendre ce point per­met de dépas­ser à la fois les cari­ca­tures modernes du patriar­cat et les dérives auto­ri­taires qui ont pu exis­ter dans l’histoire.

La pater­ni­té humaine comme reflet de la pater­ni­té divine

Dans l’épître aux Éphé­siens, Paul écrit : « Je flé­chis les genoux devant le Père, de qui toute famille dans les cieux et sur la terre tire son nom » (Éphé­siens 3.14−15). Le texte grec éta­blit un lien direct entre patēr (père) et patria (famille, lignée).

La pater­ni­té humaine est donc déri­vée. Elle n’est pas un pou­voir auto­nome. Elle existe parce qu’elle par­ti­cipe ana­lo­gi­que­ment à la pater­ni­té de Dieu.

Cela change pro­fon­dé­ment la nature de l’autorité pater­nelle. Dans de nom­breuses socié­tés his­to­riques, l’autorité du père repose sur la pro­prié­té, la force ou la tra­di­tion. Dans la Bible, elle repose sur une voca­tion reçue de Dieu.

Le père n’est pas seule­ment le chef éco­no­mique du foyer. Il est res­pon­sable devant Dieu de la trans­mis­sion de la foi, de l’ordre moral et de l’éducation spi­ri­tuelle de la maison.

Genèse 18.19 résume cette voca­tion lorsque Dieu parle d’Abraham : « Je l’ai choi­si afin qu’il ordonne à ses fils et à sa mai­son après lui de gar­der la voie de l’Éternel. »

Le patriarche biblique n’est donc pas un simple admi­nis­tra­teur domes­tique. Il est le gar­dien de l’alliance dans la famille.

Le cin­quième com­man­de­ment : fon­de­ment de l’ordre familial

Le cin­quième com­man­de­ment éta­blit le prin­cipe cen­tral de l’ordre fami­lial :
« Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se pro­longent dans le pays » (Exode 20.12).

Plu­sieurs élé­ments sont remarquables.

D’abord, le com­man­de­ment vise les deux parents. L’autorité fami­liale n’est pas exclu­si­ve­ment mas­cu­line. Le père et la mère sont ensemble por­teurs d’une digni­té et d’une auto­ri­té qui doivent être honorées.

Ensuite, ce com­man­de­ment fonde la sta­bi­li­té sociale. Dans la tra­di­tion réfor­mée, il est sou­vent inter­pré­té comme le prin­cipe de toute auto­ri­té légi­time. Cal­vin y voit le fon­de­ment des rela­tions d’autorité dans la socié­té : parents, magis­trats, maîtres, pasteurs.

La famille devient ain­si la pre­mière école de l’obéissance et de la res­pon­sa­bi­li­té. C’est dans cette rela­tion d’honneur envers les parents que l’enfant apprend la struc­ture même de l’ordre créé.

Digni­té égale et complémentarité

La Bible affirme clai­re­ment la digni­té égale de l’homme et de la femme.

Genèse 1.27 déclare que Dieu créa l’humanité « homme et femme » à son image. La valeur onto­lo­gique des deux sexes est donc iden­tique. Aucun n’est plus humain que l’autre.

Cepen­dant, l’Écriture ne confond jamais éga­li­té de digni­té et éga­li­té de fonc­tions. La créa­tion éta­blit une dis­tinc­tion struc­tu­rante : l’homme est appe­lé à une res­pon­sa­bi­li­té de direc­tion et la femme à une aide cor­res­pon­dante (Genèse 2.18).

Cette rela­tion n’est pas hié­rar­chie de valeur mais com­plé­men­ta­ri­té vocationnelle.

Le Nou­veau Tes­ta­ment confirme cette struc­ture. Paul écrit : « Le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Église » (Éphé­siens 5.23). Mais cette auto­ri­té est immé­dia­te­ment défi­nie par le modèle du Christ : un amour sacrificiel.

Le mari n’est donc pas appe­lé à domi­ner mais à ser­vir, à pro­té­ger et à se sacri­fier pour sa famille.

Le com­plé­men­ta­risme biblique repose ain­si sur deux prin­cipes simultanés :

l’égalité de digni­té des per­sonnes
la dis­tinc­tion des res­pon­sa­bi­li­tés dans l’ordre de la création

Confondre ces deux niveaux pro­duit deux erreurs oppo­sées. Le patriar­ca­lisme auto­ri­taire nie l’égalité de digni­té. L’égalitarisme moderne nie la dif­fé­rence des vocations.

La Bible refuse les deux.

L’autorité pater­nelle comme res­pon­sa­bi­li­té spirituelle

Le cœur de l’autorité pater­nelle biblique est la trans­mis­sion de la foi.

Deu­té­ro­nome 6.6−7 ordonne :
« Ces com­man­de­ments que je te donne aujourd’hui seront dans ton cœur. Tu les incul­que­ras à tes enfants. »

La mai­son devient le pre­mier lieu de for­ma­tion spirituelle.

Dans la tra­di­tion réfor­mée, cette dimen­sion a été for­te­ment sou­li­gnée. Cal­vin parle de la famille comme d’une « petite Église ». Le père y exerce une forme de pré­si­dence spi­ri­tuelle : prière fami­liale, caté­chèse, lec­ture de l’Écriture.

Cette res­pon­sa­bi­li­té explique pour­quoi l’autorité pater­nelle est prise si au sérieux dans la Bible. Elle n’est pas seule­ment sociale. Elle est théologique.

Les limites bibliques de l’autorité paternelle

Contrai­re­ment à cer­taines socié­tés antiques, la Bible limite expli­ci­te­ment le pou­voir du père.

La loi mosaïque empêche l’arbitraire. Par exemple, dans le cas du fils rebelle (Deu­té­ro­nome 21.18−21), le père ne peut pas agir seul. La com­mu­nau­té inter­vient par l’intermédiaire des anciens.

Le Nou­veau Tes­ta­ment ren­force encore cette limi­ta­tion. Paul écrit :
« Pères, n’irritez pas vos enfants, mais éle­vez-les en les cor­ri­geant et en les ins­trui­sant selon le Sei­gneur » (Éphé­siens 6.4).

L’autorité pater­nelle doit donc reflé­ter le carac­tère de Dieu : jus­tice, patience et miséricorde.

Un patriar­cat biblique ne peut jamais être tyran­nique. Dès qu’il devient domi­na­tion arbi­traire, il cesse de reflé­ter la pater­ni­té divine.

Patriar­cat his­to­rique et patriar­cat biblique

Les his­to­riens décrivent diverses formes de patriar­cat dans l’histoire euro­péenne. Les struc­tures fami­liales de l’Ancien Régime, évo­quées par Emma­nuel Le Roy Ladu­rie ou Jérôme Viret, reflètent des tra­di­tions juri­diques et sociales com­plexes : droit romain, cou­tumes régio­nales, orga­ni­sa­tion féodale.

Cer­taines de ces struc­tures rap­pellent l’ordre fami­lial biblique. D’autres s’en éloignent.

Le « capo­ra­lisme pater­nel » décrit par Res­tif de la Bre­tonne, par exemple, cor­res­pond davan­tage à une logique dis­ci­pli­naire auto­ri­taire qu’à la pater­ni­té biblique.

Le cri­tère théo­lo­gique n’est donc pas la force de l’autorité pater­nelle, mais sa confor­mi­té au modèle divin.

La ques­tion déci­sive est la sui­vante : l’autorité exer­cée dans la famille reflète-t-elle réel­le­ment la pater­ni­té de Dieu ?


Annexe 1 : Le cin­quième com­man­de­ment dans la tra­di­tion réformée

Dans L’Institution de la reli­gion chré­tienne, Cal­vin explique que le cin­quième com­man­de­ment dépasse la simple rela­tion familiale.

Selon lui, Dieu a vou­lu que toute auto­ri­té légi­time soit hono­rée parce qu’elle par­ti­cipe à l’ordre qu’il a éta­bli dans la création.

Jean Cal­vin, Ins­ti­tu­tion de la reli­gion chré­tienne, II.8.35 :
« Dieu veut que nous hono­rions toutes les auto­ri­tés qu’il a éta­blies pour gou­ver­ner les hommes, parce qu’elles sont comme ses lieutenants. »

La famille devient ain­si le pre­mier lieu où l’homme apprend à recon­naître l’autorité vou­lue par Dieu.


Annexe 2 : Com­plé­men­ta­ri­té et ordre de la création

La dis­tinc­tion des res­pon­sa­bi­li­tés entre l’homme et la femme ne pro­vient pas de la chute mais de la création.

Paul le rap­pelle expli­ci­te­ment dans 1 Timo­thée 2.13 :
« Adam a été for­mé le pre­mier, Ève ensuite. »

L’apôtre fonde son argu­ment non sur la culture mais sur l’ordre de la création.

La théo­lo­gie réfor­mée clas­sique en a déduit que l’autorité mas­cu­line dans la famille n’est pas une domi­na­tion arbi­traire mais une res­pon­sa­bi­li­té struc­tu­relle liée à la création.


Annexe 3 : Le père comme gar­dien de l’alliance

Dans l’Ancien Tes­ta­ment, la trans­mis­sion de l’alliance passe d’abord par la famille.

Josué 24.15 exprime cette res­pon­sa­bi­li­té :
« Moi et ma mai­son, nous ser­vi­rons l’Éternel. »

La mai­son n’est pas seule­ment un espace pri­vé. Elle est un lieu de fidé­li­té à l’alliance de Dieu.

Cette dimen­sion explique pour­quoi la Bible accorde une telle impor­tance à la pater­ni­té : elle est l’un des prin­ci­paux ins­tru­ments de la trans­mis­sion de la foi dans l’histoire du salut.


Des­crip­tion de l’image

La scène repré­sente Abra­ham entou­ré de sa mai­son dans une atmo­sphère intime, éclai­rée par une lumière chaude rap­pe­lant le clair-obs­cur des peintres du XVIIᵉ siècle. Le patriarche appa­raît comme un père ensei­gnant ses enfants, sym­bole de la trans­mis­sion de l’alliance. Sarah est pré­sente à ses côtés, rap­pe­lant que la pro­messe de Dieu passe par un couple et une famille. L’image illustre visuel­le­ment la voca­tion biblique de la pater­ni­té : conduire sa mai­son dans la fidé­li­té à Dieu (Genèse 18.19 ; Josué 24.15). Dans la pers­pec­tive de la théo­lo­gie réfor­mée de l’alliance, la famille appa­raît comme le pre­mier lieu de la trans­mis­sion de la foi, une « petite Église » où les parents ins­truisent leurs enfants dans la connais­sance du Seigneur.

Légende
Abra­ham ensei­gnant sa maison

Titre de l’image
Abra­ham et sa maison


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