Jean-Baptiste Jouvenet : Les marchands chassés du Temple (1706)

Jean 2.13–25 : Les vendeurs chassés du Temple – Commentaire de Jean Calvin

Source ico­no­gra­phique : Jean-Bap­tiste Jou­ve­net: Les mar­chands chas­sés du Temple, 1706.

Dimanche 3 mars 2024 – 3e dimanche du temps de carême

Autres lec­tures : Exode 20.1–17 ; 1 Corin­thiens 1.22–27.

Jean 2.13–15 (Bible Louis Segond, NVS78P, dite « A la Colombe ») : Les ven­deurs chas­sés du temple

Textes paral­lèles : Mc 11.15–18 ; Mt 12.38–40 ; Lc 19.45, 46

13 La Pâque des Juifs était proche, et Jésus mon­ta à Jéru­sa­lem.

14Il trou­va éta­blis dans le temple les ven­deurs de bœufs, de bre­bis et de pigeons, et les chan­geurs.

15Il fit un fouet de cordes et les chas­sa tous hors du temple, ain­si que les bre­bis et les bœufs ; il dis­per­sa la mon­naie des chan­geurs, ren­ver­sa les tables 16et dit aux ven­deurs de pigeons :

Ôtez cela d’i­ci, ne faites pas de la mai­son de mon Père une mai­son de tra­fic.

17Ses dis­ciples se sou­vinrent qu’il est écrit :

Le zèle de ta mai­son me dévore

18 Les Juifs prirent la parole et lui dirent : Quel miracle nous montres-tu pour agir de la sorte ?

19Jésus leur répon­dit : Détrui­sez ce temple, et en trois jours je le relè­ve­rai.

20Les Juifs dirent : Il a fal­lu qua­rante-six ans pour bâtir ce temple, et toi, en trois jours, tu le relè­ve­ras !

21Mais il par­lait du temple de son corps.

22Quand il fut res­sus­ci­té d’entre les morts, ses dis­ciples se sou­vinrent qu’il avait dit cela et crurent à l’É­cri­ture et à la parole que Jésus avait dite.

23 Pen­dant que Jésus était à Jéru­sa­lem, à la fête de Pâque, plu­sieurs crurent en son nom, à la vue des miracles qu’il fai­sait, 24mais Jésus ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connais­sait tous, 25et parce qu’il n’a­vait pas besoin qu’on lui rende témoi­gnage de quel­qu’un ; il savait de lui-même ce qui était dans l’homme.

Commentaire de Jean Calvin

Voir Google Livre

Ver­set 13. La pâque des Juifs était pro­chaine. Jésus donc mon­ta.

Il y a mot à mot au grec : Et il mon­ta ; mais l’é­van­gé­liste a mis et en lieu de c’est pour­quoi, ou donc ; car il veut dire qu’il vint alors à Jéru­sa­lem afin d’y célé­brer la fête de Pâques. Or, il le fai­sait pour deux rai­sons et d’a­bord comme lui, qui était le Fils de Dieu, s’é­tait assu­jet­ti à la loi pour l’a­mour de nous, il a vou­lu en gar­dant étroi­te­ment tous les com­man­de­ments de la Loi, nous mon­trer en sa per­sonne le patron et l’exemple d’une par­faite obéis­sance. D’ailleurs, comme il pou­vait faire plus de pro­fit en une grande assem­blée de peuple, il a presque tou­jours usé de cette occa­sion. Ain­si donc, toutes les fois qu’il sera dit ci-après que Christ est venu à Jéru­sa­lem en des jours de fête, il faut que les lec­teurs observent qu’il l’a fait pre­miè­re­ment afin de gar­der, comme les autres, les exer­cices de pié­té que Dieu avait ordon­nés, et puis aus­si, afin de publier sa doc­trine en une plus vaste assem­blée de peuple.

Ver­set 16. Ne faites point, etc.

La seconde fois qu’il chas­sa les mar­chands hors du temple, les autres évan­gé­listes récitent qu’il par­la en termes plus sévères qu’à cette fois-ci ; et qu’il leur repro­cha que du temple de Dieu ils fai­saient une caverne de bri­gands. Et voi­là ce qu’il faut faire, quand un gra­cieux châ­ti­ment n’a de rien pro­fi­té. Ici, il les aver­tit sim­ple­ment de ne pas pro­fa­ner le temple de Dieu en le fai­sant ser­vir a des usages étran­gers. Le temple était appe­lé la mai­son de Dieu, parce que Dieu vou­lait être spé­cia­le­ment invo­qué, parce qu’il y mani­fes­tait sa ver­tu, et enfin parce qu’il l’a­vait des­ti­né pour l’ad­mi­nis­tra­tion des céré­mo­nies spi­ri­tuelles et sacrées. Or Christ pro­nonce ici qu’il est le Fils de Dieu, afin de mon­trer qu’il a droit et auto­ri­té de puri­fier le temple. Au reste, puisque Christ rend ici rai­son de son fait, si nous en vou­lons recueillir quelque fruit, il nous faut prin­ci­pa­le­ment arrê­ter à cette sen­tence.

Pour­quoi donc chasse-t-il les ven­deurs et ache­teurs hors du temple ? C’est afin de remettre en son entier le ser­vice de Dieu que les hommes avaient cor­rom­pu par leurs vices, et pour réta­blir et main­te­nir par ce moyen la sain­te­té du temple. Or nous savons bien que ce temple-là avait été édi­fié pour être comme une ombre des choses dont la vive image est en Christ. Ain­si donc, il fal­lait, pour qu’il demeu­rât consa­cré à Dieu, qu’il ne fût employé qu’a usages spi­ri­tuels. C’est pour cette cause que Jésus dit qu’il n’est licite de le conver­tir en un lieu de mar­ché : car il prend son prin­cipe et son fon­de­ment sur l’ins­ti­tu­tion de Dieu, et c’est là ce qu’il nous faut tou­jours gar­der. Quelque illu­sion donc que Satan nous mette devant les yeux pour nous éblouir, sachons tou­te­fois que tout ce qui dévoie du com­man­de­ment et de l’or­don­nance de Dieu, tant peu soit-il, est per­vers. C’é­tait une belle cou­ver­ture pour déce­voir, que de dire que le ser­vice de Dieu était entre­te­nu et avan­cé, quand les fidèles trou­vaient promp­te­ment ce qu’ils devaient offrir : mais parce que Dieu avait des­ti­né son temple à d’autres usages, Christ ne s’ar­rête point à ce qu’on pou­vait objec­ter contre l’ordre éta­bli de Dieu même. Il n’en est pas ain­si de nos temples aujourd’­hui ; mais ce qui est dit du temple ancien, convient pro­pre­ment à l’É­glise : car elle est sur la terre le sanc­tuaire céleste de Dieu. C’est pour­quoi nous devons avoir inces­sam­ment devant les yeux cette majes­té de Dieu, qui réside en l’É­glise, afin qu’elle ne soit jamais par nous souillée d’au­cune pol­lu­tion. Or sa sain­te­té ne demeu­re­ra en son entier, que lors­qu’on ne fera rien en icelle qui soit contraire à la parole de Dieu.

Ver­set 17. Or ses dis­ciples, etc.

Quelques-uns se tour­mentent ici sans pro­pos, deman­dant com­ment les dis­ciples ont eu sou­ve­nance de l’É­cri­ture, puis­qu’ils en étaient encore igno­rants ; car il ne faut pas entendre que ce pas­sage de l’É­cri­ture leur vînt alors en mémoire : ce ne fut que plus tard, quand étant divi­ne­ment ensei­gnés, ils consi­dé­rèrent eux-mêmes ce que pou­vait signi­fier ce fait de Jésus-Christ ; alors, par l’a­dresse du Saint-Esprit, ce pas­sage de l’É­cri­ture se pré­sen­ta à eux. Et de fait, le motif des œuvres de Dieu ne nous appa­raît pas tou­jours sur l’heure, mais plus tard et par suc­ces­sion de temps, Dieu nous mani­feste son conseil. Et c’est ici une bride fort propre à répri­mer notre audace et notre outre­cui­dance, et à nous apprendre à ne pas mur­mu­rer contre Dieu, si quel­que­fois il advient que nous ne trou­vions pas bon à notre juge­ment ce qu’il a vou­lu faire.

Nous sommes aus­si aver­tis par-là, que quand Dieu nous tient comme en sus­pens, il nous faut patiem­ment attendre le temps d’une plus pleine connais­sance, et répri­mer la hâti­ve­té exces­sive qui nous est natu­relle ; car la rai­son pour laquelle Dieu dif­fère la pleine mani­fes­ta­tion de ses œuvres, est afin qu’il nous retienne en modes­tie et en humi­li­té.

Le sens donc de ce pas­sage est, que les dis­ciples connurent fina­le­ment que c’é­tait le zèle de la mai­son de Dieu, duquel Christ était embra­sé, qui l’a­vait pous­sé à chas­ser hors du temple toutes ces pro­fa­na­tions.

Il ne faut point dou­ter que David ne com­prenne sous le nom de temple, tout le ser­vice de Dieu en géné­ral, et qu’il n’ait pris ici une par­tie pour le tout ; car le vers entier porte ces mots : « Le zèle de ta mai­son m’a ron­gé, et les opprobres de ceux qui te fai­saient des reproches sont tom­bés sur moi. » On voit bien que le second membre répond au pre­mier ; et pour mieux dire, ce n’est qu’une répé­ti­tion qui vient éclair­cir ce qui avait été dit. Ain­si la somme de tous les deux membres est que David a été por­té d’une si grande affec­tion à main­te­nir la gloire de Dieu, qu’il a de son bon gré pré­sen­té sa tête pour rece­voir tous les opprobres que les malins jetaient contre Dieu, et qu’il a été embra­sé d’un zèle si ardent, que cette seule affec­tion englou­tis­sait toutes les autres. Or il témoigne bien qu’il avait lui-même un tel sen­ti­ment ; mais il ne faut point dou­ter qu’il n’ait figu­ré dans sa per­sonne les choses qui conve­naient pro­pre­ment au Mes­sie. Et c’est pour cela que l’é­van­gé­liste nous dit que ç’a été ici l’une des marques par les­quelles les dis­ciples ont recon­nu que Jésus était le pro­tec­teur et le res­tau­ra­teur du royaume de Dien. Il nous faut encore remar­quer qu’ils ont sui­vi et étu­dié l’É­cri­ture, pour avoir du Christ l’o­pi­nion qui était conve­nable. Et de fait, jamais homme n’en­ten­dra quel est Christ, ou à quel but tend tout ce qu’il a fait et tout ce qu’il a souf­fert, à moins qu’il ne soit ensei­gné et adres­sé par la Sainte-Écri­ture. C’est pour­quoi selon qu’un cha­cun de nous dési­re­ra de pro­fi­ter en la connais­sance de Christ, il aura aus­si besoin de médi­ter dili­gem­ment l’É­cri­ture.

Au reste, ce n’est point sans cause que David fait men­tion de la mai­son de Dieu, quand il est ques­tion de la gloire d’i­ce­lui. Car, bien que Dieu ait en soi toute suf­fi­sance, et n’ait affaire de per­sonne, tou­te­fois il veut que sa gloire soit connue et magni­fiée en l’É­glise. En quoi il montre un sin­gu­lier témoi­gnage de l’a­mour qu’il nous porte, puis­qu’il conjoint sa gloire avec notre salut, comme d’un lien indis­so­luble. Il faut donc main­te­nant, pour que cha­cun se dis­pose a imi­ter Christ, (puis­qu’en l’exemple du chef une doc­trine géné­rale est pro­po­sée à tout le corps, comme saint Paul le remontre en l’é­pître aux Rom., ch. XV, 3, ) il faut, dis-je, que cha­cun de nous, autant qu’il le peut, ne souffre point que le saint temple de Dieu soit pol­lué en quelque façon que ce puisse être ; mais en même temps, il nous faut bien gar­der qu’en cela aucun n’ou­tre­passe les limites de sa voca­tion. Le zèle nous doit être com­mun à tous avec le Fils de Dieu ; mais en même temps, il n’est pas loi­sible à tous d’empoigner un fouet pour cor­ri­ger par voie de fait les vices ; car nous n’a­vons pas reçu la même puis­sance ni la même com­mis­sion.

Ver­set 18. Les Juifs donc répon­dirent, etc.

Quant à ce qu’en une si grande assem­blée nul n’a mis la main sur Christ, et que nul de ces ven­deurs de bêtes et de ces chan­geurs ne l’a repous­sé avec vio­lence, nous en pou­vons conclure qu’ils furent tous éton­nés de Dieu, en sorte qu’ils demeu­rèrent la comme gens éper­dus. C’é­tait un miracle évident qu’un homme seul entre­prit une si grande chose contre tant de gens, un homme sans armes contre gens si puis­sants, un homme incon­nu contre si grands sei­gneurs. Pour­quoi ne lui résis­taient-ils pas, puis­qu’ils étaient les plus forts de beau­coup, si n’est parce que leurs mains étaient lâches et comme rom­pues ? cepen­dant ils avaient cer­tai­ne­ment quelque rai­son pour lui adres­ser cette ques­tion ; car il n’ap­par­tient pas à cha­cun d’in­tro­duire tout sou­dain des chan­ge­ments au temple, s’il y a quelque chose de vicieux, ou qui lui déplaise. Il est vrai qu’il est en la liber­té de condam­ner les cor­rup­tions et les abus ; mais si un homme pri­vé vient mettre la main pour les ôter, on l’ac­cu­se­ra de témé­ri­té. Et comme la cou­tume de vendre au temple était com­mu­né­ment reçue, Christ a ici entre­pris une chose nou­velle et non accou­tu­mée : c’est pour­quoi c’est à bon droit qu’ils lui demandent de prou­ver qu’il est envoyé de Dieu ; car ils prennent ce prin­cipe, qu’il n’est point licite de rien chan­ger en l’ad­mi­nis­tra­tion publique sans cer­taine voca­tion et sans com­man­de­ment de Dieu. Mais ils faillaient en un autre point : c’est qu’ils ne vou­laient point admettre la voca­tion de Christ, à moins qu’il ne fit quelque miracle. En effet, cela n’a point été per­pé­tuel dans les pro­phètes et dans les autres ser­vi­teurs de Dieu, de faire des miracles ; et Dieu ne s’est point astreint à cette néces­si­té. Ils font donc mal d’im­po­ser à Dieu cette loi, en deman­dant un signe à Jésus. Et quant à ce que l’é­van­gé­liste récite que les Juifs l’ont inter­ro­gé, il est cer­tain que par ce mot, il désigne la mul­ti­tude qui était là pré­sente, qui repré­sente tout le corps de l’é­glise. C’est comme s’il disait, que ce n’a point été seule­ment la parole d’une ou de de deux per­sonnes, mais celle de tout le peuple.

Verset 19. Détrui­sez ce temple, et en trois jours je le relè­ve­rai, etc.

C’est ici une manière de par­ler allé­go­rique ; et si Christ a ain­si par­lé avec quelque obs­cu­ri­té, c’est de pro­pos déli­bé­ré, et parce qu’il les jugeait indignes d’une réponse plus claire et plus ouverte. C’est ain­si qu’ailleurs il déclare (Mt 13.11) qu’il leur parle en para­boles, parce qu’ils ne peuvent com­prendre les secrets du royaume céleste. Or, en pre­mier lieu, il leur refuse le signe qu’ils deman­daient, ou pour ce que cela n’eût de rien pro­fite, ou parce qu’il savait que le temps n’é­tait pas oppor­tun. Il a bien quel­que­fois fait de cer­taines choses pour satis­faire à des demandes qui étaient même mal réglées et impor­tunes. Il faut donc main­te­nant qu’il y ait eu quelque grande cause pour l’en­ga­ger à leur refu­ser ce qu’ils deman­daient. En même temps, cepen­dant, pour que par-là ils ne pensent pas être excuses, il leur donne à entendre que sa puis­sance sera approu­vée et confir­mée par un signe excellent et non vul­gaire. En effet, on ne pou­vait dési­rer une plus grande appro­ba­tion de la ver­tu divine qui était en Christ, que sa résur­rec­tion des morts ; cepen­dant il leur fait cette décla­ra­tion ou figure, c’est-à-dire en termes cou­verts, parce qu’il ne les estime pas dignes d’a­voir une pro­messe ouverte. En somme, il traite ces mal­heu­reux incré­dules comme ils le méritent ; et en même temps, contre tout leur mépris, il main­tient son auto­ri­té. Il est bien vrai qu’il n’ap­pa­rais­sait point encore qu’ils fussent com­plé­te­ment obs­ti­nés ; mais Christ savait bien quelle était leur affec­tion.

On pour­rait cepen­dant deman­der, puis­qu’il a fait des miracles si nou­veaux et si variés, pour­quoi il n’en men­tionne ici qu’un seul. Je réponds qu’il s’est tu de tous les autres, parce que sa résur­rec­tion seule était suf­fi­sante pour leur fer­mer la bouche, et, aus­si parce qu’il ne vou­lait pas pros­ti­tuer la puis­sance de Dieu à leurs moque­ries. Et c’est pour cette même rai­son qu’il a par­lé par allé­go­rie de la gloire de sa résur­rec­tion. D’ailleurs, j’a­joute en troi­sième lieu qu’il a mis en avant ce qui conve­nait le mieux à son des­sein ; car il montre par ces paroles qu’il a tout droit et toute auto­ri­té sur le temple, puis­qu’il a une si grande puis­sance pour édi­fier le vrai temple de Dieu. Or, bien qu’il accom­mode le nom de temple à la cir­cons­tance du fait pré­sent ; cepen­dant, c’est très-pro­pre­ment et très-conve­na­ble­ment que le corps de Christ est appe­lé un temple. Le corps de cha­cun de nous est appe­lé un taber­nacle (2 Co 5.4, et 2 P 1.13) parce que l’âme habite en ice­lui ; mais le corps de Christ a été le domi­cile de sa divi­ni­té ; car nous savons que le Fils de Dieu a tel­le­ment revê­tu notre nature, que la majes­té éter­nelle de Dieu a habi­té en la chair qu’il a prise, comme en son sanc­tuaire.

Quant à ce que Nes­to­rius abu­sait de ce pas­sage pour prou­ver qu’il n’est pas un même et seul Christ, Dieu et homme, il est aisé de le réfu­ter. Voi­ci en effet l’ar­gu­ment qu’il fai­sait : Puisque le Fils de Dieu a habi­té en la chair comme en un temple, les natures étaient donc sépa­rées, en sorte qu’un même n’é­tait pas Dieu et homme.

Mais on pour­rait trans­por­ter cet argu­ment aux hommes ; car on pour­rait dire aus­si, par un rai­son­ne­ment sem­blable : L’homme dont l’âme habite au corps comme en un taber­nacle, n’est point un homme seul. C’est donc une sot­tise que de vou­loir faire ser­vir cette façon de par­ler à ôter en Christ l’u­ni­té de la per­sonne. Au reste, il nous faut bien remar­quer que nos corps aus­si sont appe­lés les temples de Dieu (1 Co 3.16, et 7.19 ; 2 Co 6.16) ; mais c’est en un autre sens, à savoir, parce que Dieu habite en nous par la grâce et la ver­tu de son Saint-Esprit (Co 2.9) tan­dis qu’en Christ la plé­ni­tude de divi­ni­té habite cor­po­rel­le­ment (1 Tm³.16) en sorte qu’il est vrai­ment Dieu mani­fes­té en chair.

« Et je le relè­ve­rai en trois jours »

Christ s’at­tri­bue ici la gloire de sa résur­rec­tion, et tou­te­fois l’É­cri­ture témoigne par­tout que c’est une œuvre de Dieu le Père ; mais les deux s’ac­cordent très-bien ensemble. Car l’É­cri­ture, pour nous magni­fier la puis­sance de Dieu, attri­bue expres­sé­ment au Père d’a­voir res­sus­ci­té son Fils des morts ; et ici Christ se pro­pose spé­cia­le­ment en sa majes­té divine. Et saint Paul met tous les deux d’ac­cord (Rm 8.11) car fai­sant l’Es­prit auteur de sa résur­rec­tion, il le nomme indif­fé­rem­ment main­te­nant Esprit du Père, et main­te­nant Esprit du Fils.

Ver­set 20. Ce temple a été édi­fié par l’es­pace de qua­rante-six ans, etc.

La sup­pu­ta­tion de Daniel s’ac­corde avec ce pas­sage ; car il compte sept semaines, qui font qua­rante-neuf ans ; mais avant que la der­nière fût finie, le temple fut par­ache­vé. Quant à ce qu’en l’his­toire d’Es­dras, il est fait men­tion d’un temps beau­coup plus court ; bien que cela ait quelque appa­rence de répu­gnance, non­obs­tant, cela n’est point contraire aux paroles du pro­phète ; car après que le sanc­tuaire fut dres­sé, et avant que l’é­di­fice du temple fût ache­vé, ils com­men­cèrent à offrir des sacri­fices. Depuis lors, l’œuvre com­men­cée fut long­temps inter­rom­pue par la paresse du peuple ; comme on le voit clai­re­ment par les com­plaintes du pro­phète Aggée (1.4); car il reprend aigre­ment les Juifs de ce qu’ils étaient trop dili­gents à bâtir leurs mai­sons par­ti­cu­lières, tan­dis qu’ils lais­saient impar­fait le temple de Dieu.

On deman­de­ra peut-être encore à quel pro­pos ils font men­tion du temple qu’­Hé­rode avait abat­tu qua­rante ans aupa­ra­vant, ou envi­ron. En effet, le temple qu’ils avaient alors, bien que ce fut un bâti­ment fort magni­fique, et qui avait coû­té un mer­veilleux argent, avait été bâti par Hérode en huit ans contre toute espé­rance des hommes, ain­si que Joseph le récite au 15 livre des Anti­qui­tés judaïques, chap. der­nier. Je trouve vrai­sem­blable qu’on pre­nait ce nou­veau bâti­ment du temple, comme si l’an­cien eût tou­jours demeu­ré en son état, afin qu’on y por­tât plus de révé­rence, et je pense qu’ain­si ils ont par­lé à la façon com­mune et usi­tée, lors­qu’ils ont dit que les Pères avaient à grand-peine pu bâtir ce temple par l’es­pace de qua­rante-six ans. Au reste, cette réponse démontre bien de quelle affec­tion ils ont deman­dé un signe ; car s’ils eussent été prêts d’o­béir en toute révé­rence à un pro­phète envoyé de Dieu, ils n’eussent reje­té avec un tel orgueil ! ce qu’il leur avait dit de l’ap­pro­ba­tion de son office. Ils veulent avoir quelque témoi­gnage de ver­tu divine, et en même temps ils ne veulent rien rece­voir qui ne réponde à la petite capa­ci­té des hommes. C’est encore ain­si que de nos jours les papistes demandent des miracles, non pas qu’ils veuillent don­ner lieu à la puis­sance de Dieu (car ils sont réso­lus à don­ner la pre­mière place aux hommes, à mettre Dieu der­rière, et à ne relâ­cher rien de ce qu’ils ont une fois reçu par cou­tume et par usage 😉 mais pour qu’il ne semble pas que se soit sans rai­son qu’ils sont rebelles à Dieu, ils prennent cette cou­leur pour cou­vrir leur obs­ti­na­tion. Voi­là com­ment les cœurs des infi­dèles se tem­pêtent en eux-mêmes d’une impé­tuo­si­té aveugle, dési­rant que la main et la puis­sance de Dieu leur soient mon­trées, et tou­te­fois ne vou­lant pas qu’elle soit divine.

Ver­set 22. C’est pour­quoi, quand il fut res­sus­ci­té des morts, ses dis­ciples eurent sou­ve­nance.

Cette sou­ve­nance a été sem­blable à la pré­cé­dente, de laquelle saint Jean a fait men­tion ci-des­sus. Les dis­ciples ne com­pre­naient point Christ quand il disait ces paroles ; mais dans la suite, cette doc­trine qui sem­blait être bien éva­nouie en l’air et per­due, a pro­duit son fruit dans son temps. C’est pour­quoi, bien que plu­sieurs choses soient pour un temps obs­cures dans les faits et les paroles de Christ, il ne faut pas pour­tant quit­ter là tout par déses­poir, ni mépri­ser ce que Jésus-nous n’en­ten­dons pas incon­ti­nent.

Au reste, il nous faut bien remar­quer ici la suite des mots : qu’ils ont cru à l’É­cri­ture et à la parole de Christ ; car l’é­van­gé­liste veut dire qu’en confé­rant l’É­cri­ture avec la parole de Christ, ils ont été aidés à pro­fi­ter en la foi.

Ver­set 23. Et lui, étant à Jéru­sa­lem, à Pâques, au jour de la fête, etc.

L’é­van­gé­liste conjoint fort à pro­pos ce récit avec l’autre. Christ n’a­vait point fait de signe tel que les Juifs le deman­daient ; et main­te­nant, puis­qu’il n’a rien pro­fi­té envers eux par tant de miracles, si ce n’est qu’ils ont conçu une foi froide, qui n’é­tait qu’une ombre de foi, cet évé­ne­ment démontre bien qu’ils étaient indignes que Christ obtem­pé­rât à leurs pre­miers dési­rs. Il est vrai que ç’a bien été un fruit de ses miracles qu’il y en eut plu­sieurs qui crurent en Christ, et même qui crurent en son nom, en sorte qu’ils fai­saient pro­fes­sion de vou­loir suivre sa doc­trine (car le mot de nom est ici mis pour auto­ri­té). Cette appa­rence de foi qui était encore sans ver­tu, se pou­vait conver­tir plus tard en vraie foi ; ce pou­vait être une pré­pa­ra­tion utile pour célé­brer le nom de Christ auprès des autres. Tou­te­fois, ce que nous avons dit demeure véri­ta­ble­ment ; c’est qu’ils étaient encore bien loin d’une droite affec­tion, pour faire leur pro­fit des œuvres de Dieu comme il était conve­nable.

Au reste, ce qu’ils éprou­vèrent ne fut point une fein­tise de foi par laquelle ils vou­lussent avoir bruit et se faire valoir auprès des hommes ; car ils étaient per­sua­dés que Christ était quelque grand pro­phète ; et par aven­ture ils lui attri­buaient même cet hon­neur de pen­ser qu’il fût le Mes­sie dont l’at­tente était alors si grande en tous lieux. Mais parce qu’ils ne com­pre­naient pas quel était le véri­table office du Mes­sie, leur foi était mal réglée, d’au­tant qu’elle s’ar­rê­tait au monde et aux choses ter­restres. D’ailleurs c’é­tait une per­sua­sion froide et vide de vraie affec­tion du cœur ; car les hypo­crites consentent à l’É­van­gile, non pas pour s’a­don­ner à l’o­béis­sance de Christ, ni pour suivre de vraie et naïve pié­té ce Dieu qui les appelle ; mais parce qu’ils n’osent tota­le­ment reje­ter la véri­té qu’ils ont connue, et prin­ci­pa­le­ment quand ils ne trouvent point occa­sion de s’y oppo­ser. Car de mème qu’ils ne font pas la guerre à Dieu de leur propre gré et à leur plai­sir, aus­si quand ils sentent que la doc­trine est contraire à leur chair et à leurs affec­tions per­verses, ils s’ai­grissent incon­ti­nent, ou pour le moins ils se retirent de la foi qu’ils avaient déjà conque. Je n’en­tends donc point que ceux que l’é­van­gé­liste dit avoir cru, aient fait sem­blant d’a­voir une foi qu’ils n’a­vaient point ; mais j’en­tends qu’ils ont été au com­men­ce­ment contraints de se ran­ger à Christ, et que cepen­dant leur foi n’é­tait ni vraie ni légi­time, puisque Christ, au juge­ment duquel il se faut arrê­ter, les exclut du nombre des siens. D’ailleurs, cette foi ne dépen­dait que des miracles, et n’a­vait encore pris aucune racine en la bonne nou­velle de Christ : aus­si ne pou­vait-elle être ni ferme ni stable. Il est vrai que des miracles aident bien aux enfants de Dieu à par­ve­nir à la foi ; mais ce n’est point encore croire véri­ta­ble­ment, que d’a­voir en admi­ra­tion la puis­sance de Dieu, et que de croire sim­ple­ment que la doc­trine est vraie, sans s’être assu­jet­ti com­plé­te­ment à icelle. C’est pour­quoi, quand il est par­lé de la foi en géné­ral, sachons qu’il y a une foi qu’on reçoit de l’en­ten­de­ment seule­ment, et qui ensuite s’é­va­nouit faci­le­ment, parce qu’elle n’est point vive­ment impri­mée dans le cœur. C’est là cette foi que saint Jaques, chap. 2, 17 et 26, appelle morte ; mais la vraie foi a tou­jours en soi l’es­prit de la nou­velle nais­sance. Au reste, il faut remar­quer que tous ne pro­fitent pas éga­le­ment des œuvres de Dieu car quelques-uns sont ame­nés jus­qu’à Dieu par icelles, tan­dis que d’autres en sont seule­ment tou­chés d’un mou­ve­ment aveugle et confus, en sorte qu’ils aper­ce­vront bien la puis­sance de Dieu, mais qu’ils ne lais­se­ront pas tou­te­fois de s’é­ga­rer en leurs pen­sées.

Ver­set 24. Mais Jésus ne se fiait point à eux, etc.

Quelques-uns exposent ces paroles, comme si Christ s’é­tait don­né de garde de ces Juifs parce qu’il savait qu’il n’y avait ni prud’­ho­mie ni fidé­li­té en eux, mais il me semble qu’ils n’ex­priment pas assez l’in­ten­tion de l’é­van­gé­liste. Beau­coup moins encore s’y accorde l’i­dée de saint Augus­tin qui nous amène ici les nou­veaux conver­tis, et les appren­tis en la foi. Selon mon juge­ment, l’é­van­gé­liste plu­tôt veut dire, que Christ ne les a point tenus pour vrais et naïfs dis­ciples, mais les a mépri­sés comme gens incons­tants et volages. C’est un pas­sage qu’il nous faut dili­gem­ment noter, savoir que tous ceux qui font pro­fes­sion d’être dis­ciples de Christ ne sont pas pour cela répu­tés tels devant lui ; mais il faut en même temps ajou­ter la rai­son qui s’en­suit incon­ti­nent : c’é­tait parce qu’il les connais­sait tous. Il n’y a rien de plus dan­ge­reux que l’hy­po­cri­sie, tant pour d’autres rai­sons, que parce que c’est un vice plus que com­mun. Il n’y a presque homme au monde qui ne se plaise à lui-même ; et quand nous nous trom­pons par nos vaines flat­te­ries, nous pen­sons que Dieu n’y voit rien et qu’il est aveugle comme nous. Mais nous sommes ici admo­nes­tés, de la grande dif­fé­rence qu’il y a entre son juge­ment et le nôtre : car il voit au clair les choses que nous ne pou­vons aper­ce­voir, parce qu’elles sont cou­vertes de quelque dégui­se­ment. Il estime et il juge selon la source cachée les choses qui nous éblouissent les yeux, à cause de quelque faux lustre dont elles sont far­dées. C’est ce que dit Salo­mon, Pr 21.2 : Dieu pèse dans sa balance les cœurs des hommes, au lieu qu’eux se plaisent et se flattent en leurs voies. Qu’il nous sou­vienne donc qu’il n’y a point de vrais dis­ciples de Christ, que ceux qu’il approuve, parce qu’il est seul juge com­pé­tent en cette affaire.

Main­te­nant, quand l’é­van­gé­liste dit que Christ les connais­sait tous, on pour­rait ici deman­der s’il ne désigne que ceux dont il avait par­lé naguère, ou bien, si ces paroles se rap­portent géné­ra­le­ment à tout le genre humain. Plu­sieurs l’é­tendent à la nature com­mune des hommes, et pensent que tout le monde est ici condam­né d’une fein­tise per­verse et déloyale. Et de fait, c’est une sen­tence véri­table, que Christ ne peut rien trou­ver en tous les hommes qui puisse l’en­ga­ger à les mettre au nombre des siens. Mais je ne vois point que cela convienne au fil du texte je le res­treins donc à ceux des­quels il avait fait men­tion ci-des­sus. Mais comme on pou­vait dou­ter d’où venait à Christ une telle connais­sance, l’é­van­gé­liste, pré­ve­nant cette objec­tion, répond que Christ connais­sait tout ce qui est caché dans les hommes et que nous ne voyons pas ; en sorte que de son auto­ri­té il pou­vait mettre des dis­tinc­tions entre les hommes. Christ donc, qui connaît les cœurs, n’a­vait point besoin que per­sonne l’a­ver­tit pour savoir quels étaient ceux-ci : il connais­sait qu’ils étaient de telle nature, et qu’ils avaient telle affec­tion, bon droit il les répu­tait étran­gers et gens qui ne lui appar­te­naient point.

Quant à ce que quelques-uns demandent si, à l’exemple de Christ, nous ne pou­vons pas aus­si avoir pour sus­pects ceux qui ne nous ont mon­tré aucun témoi­gnage de leur prud’­ho­mie, ce ne peut être à pro­pos de ce pas­sage, car il y a bien grande dif­fé­rence entre lui et nous. Christ connais­sait jus­qu’aux racines des arbres ; mais nous, nous ne connais­sons ce qu’est un arbre que par les fruits qui se montrent au dehors. Et puisque la cha­ri­té n’est point soup­çon­neuse, (comme dit saint Paul en 1 Co 13.4) il ne nous est point licite de mal soup­çon­ner sans cause des hommes qui nous sont incon­nus. Mais afin que nous ne soyons pas tou­jours déçus par les hypo­crites, et que l’É­glise ne soit pas trop expo­sée à leurs fal­laces méchantes, l’of­fice de Christ est de nous gar­nir de l’es­prit de dis­cré­tion.

Remarques

Les ani­maux des sacri­fices ne devraient pas être sur l’es­pla­nade du Temple : nor­ma­le­ment, les mar­chands de bes­tiaux auraient dû se trou­ver dans la val­lée du Cédron et sur les pentes du mont des Oli­viers. Peu à peu, ils s’é­taient rap­pro­chés du Temple jusqu’à s’installer sur l’esplanade. C’est cela que Jésus leur reproche, à juste titre.


Publié

dans

par

Étiquettes :

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.