Si l’on veut comprendre l’identité biblique, il faut quitter les catégories modernes de l’individu abstrait ou de l’essence biologique. L’identité, dans l’Écriture, est historique, relationnelle et fédérale. Elle se transmet dans le cadre de l’Alliance, et cette Alliance a une structure familiale. Mais elle ne s’arrête pas à la famille : elle s’inscrit dans un ordre créationnel plus large où la famille, le mariage et la nation participent à l’organisation du vivre-ensemble.
Loin d’être des constructions arbitraires, ces réalités correspondent à des institutions fondamentales voulues par Dieu pour structurer l’humanité.
1. La structure fédérale de l’Alliance : de l’homme à la descendance
La Bible ne pense pas l’homme comme un atome isolé. Elle pense en termes de solidarité représentative.
Adam est tête de l’humanité.
Abraham est père d’un peuple.
Le chef de famille engage sa maison.
Ce modèle est dit “fédéral” : un représentant agit au nom d’un ensemble. La promesse s’adresse à une personne, mais elle déborde vers sa descendance.
Lorsque Dieu conclut l’Alliance avec Abraham (Genèse 17), il promet d’être son Dieu et celui de sa descendance après lui. L’Alliance n’est pas purement individuelle. Elle s’inscrit dans une continuité générationnelle.
L’identité d’Israël se forme ainsi : non par une essence biologique mystérieuse, mais par l’insertion dans une histoire d’Alliance. Ce n’est pas le sang qui crée la vocation ; c’est la promesse qui structure la descendance.
La logique est historique et relationnelle, non raciale.
2. Baptême des enfants et continuité covenantale
Dans la perspective réformée confessante, le baptême des enfants des croyants s’inscrit dans cette continuité.
Dans l’Ancien Testament, le signe de l’Alliance (la circoncision) était appliqué aux enfants des membres de l’Alliance.
Dans le Nouveau Testament, la promesse est annoncée aux croyants et à leurs enfants ; ceux-ci sont dits “saints”, c’est-à-dire mis à part dans la sphère visible du peuple de Dieu.
Le baptême ne repose pas sur une régénération automatique ni sur une hérédité biologique salvatrice. Il signifie que l’enfant est introduit dans la communauté visible de l’Alliance, placé sous l’enseignement, la discipline et les promesses de Dieu.
L’identité chrétienne se transmet ainsi dans le cadre familial et ecclésial. Elle n’est pas une transmission génétique ; elle est une transmission de parole, de foi, de culte et d’appartenance.
3. Famille et mariage : premières institutions du vivre-ensemble
Avant même l’Alliance abrahamique, la Genèse présente le mariage et la famille comme des institutions créationnelles. L’union de l’homme et de la femme fonde la cellule première de la société. C’est là que naissent, sont éduqués et formés les enfants.
La famille est le premier lieu :
– d’apprentissage de l’autorité et de la responsabilité,
– de transmission de la langue et des récits,
– d’intériorisation des normes morales,
– de socialisation.
Une société qui affaiblit structurellement le mariage et la famille fragilise le socle même de son identité.
Dans la perspective biblique, l’identité personnelle ne se construit pas contre les liens, mais à travers eux.
4. De la famille à la nation : continuité et élargissement
La nation n’est pas une simple addition d’individus. Elle est une communauté historique structurée par des familles, un droit commun, une mémoire partagée et un territoire.
Si la famille est la cellule, la nation est l’organisme. Elle élargit la solidarité au-delà du cercle domestique.
La Bible reconnaît l’existence des nations comme réalités historiques distinctes. Après Babel, les peuples sont différenciés par langue et territoire. Cette diversité n’est pas présentée comme une anomalie biologique, mais comme une structuration historique de l’humanité.
Ainsi, l’ordre créationnel comprend :
– le mariage (union fondatrice),
– la famille (transmission),
– la nation (cadre politique et culturel).
Ces institutions ne sont pas absolues ; elles ne sauvent pas. Mais elles sont nécessaires au vivre-ensemble ordonné.
5. Transmission culturelle et religieuse
Toute identité durable suppose une transmission. La Bible insiste sur l’enseignement intergénérationnel : les parents doivent instruire leurs enfants, rappeler les œuvres de Dieu, transmettre la Loi.
Cette transmission n’est pas uniquement religieuse. Elle est aussi culturelle :
– langue commune,
– fêtes et rites,
– symboles,
– mémoire collective.
La nation reçoit et prolonge ce travail familial. Elle stabilise juridiquement et politiquement ce que la famille transmet organiquement.
L’identité biblique est donc :
– historique parce qu’elle traverse le temps,
– relationnelle parce qu’elle s’inscrit dans des liens concrets,
– institutionnelle parce qu’elle s’appuie sur des structures objectives.
6. Hérédité biologique et hérédité covenantale
Il faut ici opérer une distinction décisive.
L’hérédité biologique concerne la transmission génétique.
L’hérédité covenantale concerne la transmission d’un statut, d’une promesse et d’un cadre d’appartenance.
Dans l’Alliance biblique, l’enfant naît dans un contexte de promesse. Il bénéficie d’un environnement spirituel et communautaire. Mais il ne reçoit ni une essence supérieure ni un salut automatique.
De même, appartenir à une nation par naissance ne signifie pas supériorité ontologique. Cela signifie insertion dans une histoire, une culture et un cadre juridique.
Le racialisme confond biologie et valeur.
L’Alliance distingue transmission historique et dignité universelle.
On peut naître dans l’Alliance et s’en détourner.
On peut être étranger et être greffé.
Cette souplesse montre que l’identité biblique n’est ni fixiste ni fermée.
Conclusion : articuler famille, nation et Alliance
L’Alliance révèle un modèle d’identité profondément différent des constructions raciales modernes.
Elle est :
– Historique : enracinée dans une histoire concrète.
– Relationnelle : structurée par la famille et la communauté.
– Fédérale : organisée autour d’une représentation et d’une solidarité.
– Institutionnelle : intégrée dans les structures créationnelles du mariage et de la nation.
– Ouverte : susceptible d’intégration par la foi et l’adhésion.
La famille transmet.
La nation organise.
L’Alliance donne sens.
Comprendre cette articulation permet d’éviter deux erreurs contemporaines :
l’individualisme désincarné qui nie les médiations institutionnelles, et l’essentialisation raciale qui absolutise le sang.
L’identité biblique n’est pas une nature figée.
Elle est une histoire reçue, transmise et assumée dans des institutions voulues pour le bien du vivre-ensemble.
Annexe 1 : Citations
I. Bible
Alliance et descendance
Genèse 17.7
« J’établirai mon alliance entre moi et toi, et ta descendance après toi, selon leurs générations : ce sera une alliance perpétuelle, en vertu de laquelle je serai ton Dieu et celui de ta descendance après toi. »
Structure clairement générationnelle et familiale.
Transmission intergénérationnelle
Deutéronome 6.6–7
« Ces commandements, que je te donne aujourd’hui, seront dans ton cœur. Tu les inculqueras à tes enfants, et tu en parleras quand tu seras dans ta maison… »
L’identité religieuse est explicitement transmise dans le cadre domestique.
Structure familiale de l’Alliance dans le Nouveau Testament
Actes 16.31
« Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé, toi et ta maison. »
La promesse s’étend à la maisonnée.
Mise à part des enfants
1 Corinthiens 7.14
« Autrement, vos enfants seraient impurs ; tandis que maintenant ils sont saints. »
Statut covenantal, non biologique.
Nations comme réalités historiques voulues par Dieu
Actes 17.26
« Il a fait que tous les hommes, sortis d’un seul sang, habitent sur toute la surface de la terre ; il a déterminé la durée des temps et les bornes de leur demeure. »
Unité de l’humanité + distinction des nations.
II. Pères de l’Église
Augustin, La Cité de Dieu, Livre XIX, chap. 17 (Édition originale latine : De civitate Dei, 426)
« La paix de la cité terrestre consiste dans la concorde bien ordonnée des citoyens pour commander et pour obéir. »
Augustin reconnaît la légitimité d’un ordre politique structuré.
Jean Chrysostome, Homélie sur l’Épître aux Éphésiens, Homélie 20 (sur Éph 5)
« La maison est une petite Église. »
La famille est vue comme structure fondamentale de l’ordre chrétien.
Irénée de Lyon, Contre les hérésies, IV, 16, 2
Irénée insiste sur la pédagogie divine dans l’histoire, montrant que Dieu conduit l’humanité par étapes, notamment par l’Alliance.
Il écrit (traduction française classique) :
« Dieu a instruit l’homme progressivement, l’accoutumant à porter Dieu et Dieu à habiter en l’homme. »
Dimension historique et relationnelle de l’identité.
III. Théologiens réformés
Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, IV, 20, 1 (1559)
« Dieu veut qu’il y ait des magistrats pour gouverner le monde, afin que la société humaine soit conservée. »
Reconnaissance claire de l’ordre politique comme institution voulue par Dieu.
Jean Calvin – transmission familiale
Commentaire sur Genèse 17.7
Calvin écrit que Dieu « embrasse les enfants des fidèles dans l’Alliance, afin que la grâce ne soit pas restreinte aux personnes seules, mais s’étende à leur postérité. »
La transmission est covenantale, non biologique.
Herman Bavinck, Reformed Dogmatics, vol. 3 (Baker Academic, 2006), p. 213 (édition anglaise)
Bavinck affirme :
« La famille est la première société naturelle et la racine de toutes les autres formes de communauté. »
Vision organique : famille → société → nation.
Abraham Kuyper, Lectures on Calvinism (1898), Lecture 3
Kuyper développe la doctrine des sphères :
la famille, l’Église et l’État possèdent chacune une autorité propre dérivant de l’ordre créationnel.
Il écrit :
« There is not a square inch in the whole domain of our human existence over which Christ, who is Sovereign over all, does not cry: Mine! »
L’ordre social est sous souveraineté divine.
Johannes Althusius, Politica Methodice Digesta (1603)
Althusius développe une théorie fédérale de la société, fondée sur l’association progressive : famille → corporations → cité → province → nation.
Il parle de consociatio, communauté organisée par pacte.
Synthèse théologique
Ces textes permettent d’établir :
- L’Alliance est générationnelle (Bible).
- La famille est matrice ecclésiale et sociale (Chrysostome, Bavinck).
- La nation est une réalité historique légitime (Actes 17 ; Calvin).
- L’ordre politique est voulu pour préserver la paix (Augustin).
- L’identité est relationnelle et fédérale (Althusius, tradition réformée).
Annexe 2 : Notice bibliographique
Augustin d’Hippone, La Cité de Dieu (Édition originale : De civitate Dei, 413–426)
Fondement incontournable pour penser la distinction entre cité terrestre et cité de Dieu. Permet d’éviter l’idolâtrie politique tout en reconnaissant la légitimité de l’ordre civil.
Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne (Livre IV, chapitres sur l’Église et le magistrat) (Édition originale latine 1536, éditions augmentées jusqu’en 1559)
Base réformée pour comprendre l’articulation entre autorité civile, ordre public et souveraineté divine.
Herman Bavinck, Reformed Dogmatics, vol. 3–4 (Édition originale néerlandaise 1895–1901 ; traduction anglaise Baker Academic, 2003–2008)
Particulièrement utile sur la doctrine de l’image de Dieu, l’anthropologie, la grâce commune et l’ordre social.
Abraham Kuyper, Lectures on Calvinism (Princeton, 1898)
Expose la vision calviniste de la société, des sphères de souveraineté (famille, Église, État), et la dimension civilisationnelle du christianisme.
Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (New York, Simon & Schuster, 1996)
Analyse géopolitique des identités civilisationnelles. À lire avec esprit critique, mais incontournable pour comprendre la thèse du conflit culturel.
Pierre Manent, La raison des nations(Paris, Gallimard, 2006)
Réflexion philosophique sur la nation comme forme politique historique. Permet de penser la nation sans tomber dans le nationalisme absolu.
George M. Fredrickson, Racism : A Short History(Princeton University Press, 2002)
Étude historique claire sur la formation du racialisme moderne.
Lecture synthétique de la bibliographie
- Augustin → hiérarchie des cités
- Calvin/Bavinck/Kuyper → articulation théologie / société
- Huntington → diagnostic civilisationnel
- Manent → réflexion politique moderne
- Fredrickson → clarification historique du racisme
Annexe 3 : Outils pédagogiques
Voici des outils pédagogiques pour travailler l’ensemble du dossier « Peuple, identité et Alliance » en groupe (adultes, étudiants, formation civique ou théologique).
1️⃣ Questions ouvertes (discussion approfondie)
Pourquoi est-il insuffisant de définir l’identité uniquement en termes individuels ?
En quoi la structure familiale de l’Alliance change-t-elle notre compréhension du peuple ?
Quelle est la différence entre transmission biologique et transmission covenantale ?
Une nation peut-elle exister sans culture commune minimale ?
Le multiculturalisme est-il compatible avec un droit commun fort ?
Où se situe la frontière entre attachement légitime à son identité et idolâtrie identitaire ?
Comment articuler hospitalité chrétienne et responsabilité politique ?
L’élection biblique implique-t-elle un privilège ou une vocation ?
Peut-on reconnaître des différences culturelles sans tomber dans l’essentialisation ?
Quelles sont les conditions concrètes d’un vivre-ensemble stable ?
2️⃣ QCM de compréhension
- La structure fédérale signifie :
A) Chaque individu est totalement autonome
B) Un représentant agit au nom d’un ensemble
C) La biologie détermine l’identité
D) La nation est supérieure à la famille
Réponse : B
- L’Alliance biblique est fondée sur :
A) La pureté du sang
B) Une hiérarchie naturelle des peuples
C) La promesse divine et la transmission familiale
D) Une sélection biologique
Réponse : C
- Le racialisme commence lorsque :
A) On observe des différences statistiques
B) On essentialise et hiérarchise les groupes
C) On parle de culture
D) On défend une nation
Réponse : B
- L’intégration suppose :
A) La suppression de toute identité privée
B) L’adhésion au cadre juridique commun
C) La disparition de la culture majoritaire
D) L’absence de lois migratoires
Réponse : B
- La nation, dans une perspective créationnelle, est :
A) Un absolu spirituel
B) Une invention moderne sans racine
C) Une communauté politique structurée historiquement
D) Une race biologique
Réponse : C
3️⃣ Travail en groupes
Atelier 1 : Identifier les glissements dangereux
Donner aux groupes plusieurs affirmations ambiguës et leur demander :
– Est-ce descriptif ou essentialiste ?
– Est-ce culturel ou ontologique ?
– Où commence le risque ?
Atelier 2 : Construire un socle commun
Demander :
Quels éléments constituent une culture commune minimale indispensable au vivre-ensemble ?
Les classer en :
– Non négociables
– Adaptables
– Secondaires
Atelier 3 : Étude biblique
Textes à travailler :
– Genèse 12
– Genèse 17
– Deutéronome 7.7–8
– Actes 16.31
– 1 Corinthiens 7.14
– Romains 9–11
Questions :
– Qu’est-ce que l’élection signifie ?
– Quelle est la place de la descendance ?
– Où apparaît l’universalité ?
4️⃣ Exercice d’analyse critique
Comparer deux discours :
Discours universaliste radical (identité inutile)
Discours identitaire absolutisé (identité sacrée)
Objectif : repérer les présupposés anthropologiques.
5️⃣ Mise en situation pratique
Scénario :
Une ville connaît une forte immigration en peu de temps.
Les tensions augmentent.
Questions :
– Quels principes chrétiens doivent guider les décisions ?
– Quelles erreurs faut-il éviter ?
– Quelles conditions d’intégration poser ?
6️⃣ Repères synthétiques à mémoriser
- Une seule humanité.
- L’élection est vocation, non supériorité.
- L’identité est historique et relationnelle.
- La famille transmet.
- La nation organise.
- La culture structure.
- La race n’est pas une essence ontologique.
- Le vivre-ensemble exige un cadre commun.
7️⃣ Exercice personnel
Écrire en 10 lignes :
Comment articuler amour du prochain et protection du bien commun sans contradiction ?

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