Vondelkerk, Kuyper et la ruine d’un christianisme réduit au patrimoine

Dans la nuit du Nou­vel An, la Von­del­kerk, église du XIXe siècle située à Amster­dam, a été rava­gée par un violent incen­die sur fond d’émeutes urbaines, d’attaques contre les forces de l’ordre et de chaos géné­ra­li­sé. Cette nuit mar­quée par une vio­lence sans pré­cé­dent a vu poli­ciers et pom­piers pris pour cible, tan­dis que des bâti­ments sym­bo­liques, dont cette ancienne église, deve­naient les vic­times col­la­té­rales d’une socié­té en perte de repères. L’événement dépasse le simple fait divers et inter­roge pro­fon­dé­ment le rap­port contem­po­rain au sacré, à l’autorité et à l’héritage chré­tien.


La Von­del­kerk, catho­lique à l’origine puis entiè­re­ment sécu­la­ri­sée1, se situe à l’exact oppo­sé de l’héritage intel­lec­tuel, théo­lo­gique et spi­ri­tuel de Abra­ham Kuy­per. Elle en est même, d’une cer­taine manière, le sym­bole inver­sé, presque péda­go­gique, de ce que Kuy­per n’a ces­sé de dénon­cer : un chris­tia­nisme réduit à une sur­vi­vance cultu­relle, pri­vé de sa confes­sion, de sa dis­ci­pline et de sa force nor­ma­tive.

Abra­ham Kuy­per (1837–1920) fut un théo­lo­gien réfor­mé néer­lan­dais majeur, fon­da­teur du néo-cal­vi­nisme, pas­teur, intel­lec­tuel et homme d’État, connu pour avoir affir­mé la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur toutes les sphères de la vie et pour avoir com­bat­tu la sécu­la­ri­sa­tion et le pro­tes­tan­tisme libé­ral au nom d’une foi réfor­mée confes­sante.

Pour Kuy­per, le dan­ger prin­ci­pal n’était pas la per­sé­cu­tion ouverte, mais la neu­tra­li­sa­tion douce. Une Église que l’on tolère parce qu’elle ne dérange plus, que l’on conserve parce qu’elle est belle, mais que l’on a ren­due muette. Une Église trans­for­mée en patri­moine, inté­grée au pay­sage urbain comme un ves­tige res­pec­table du pas­sé, mais pri­vée de toute auto­ri­té spi­ri­tuelle réelle. La Von­del­kerk incarne pré­ci­sé­ment ce pro­ces­sus : elle a sur­vé­cu comme bâti­ment, mais non comme Église au sens plein et confes­sant du terme.

Kuy­per insis­tait sur un point fon­da­men­tal : le chris­tia­nisme ne peut pas sub­sis­ter comme simple héri­tage civi­li­sa­tion­nel. Lorsqu’il cesse d’être confes­sé publi­que­ment, orga­ni­sé ecclé­sia­le­ment et vécu com­mu­nau­tai­re­ment, il se dis­sout. Il devient esthé­tique, mémoire, émo­tion, folk­lore. On visite alors les églises comme on visite des musées, on les loue pour des évé­ne­ments, mais on ne s’y sou­met plus à la Parole de Dieu. La Von­del­kerk raconte cette his­toire avec une clar­té bru­tale : celle d’un lieu sacré deve­nu espace pro­fane, parce que la foi qui l’avait fait naître a été mar­gi­na­li­sée puis aban­don­née.

Ce glis­se­ment n’est pas sans consé­quences sociales. Kuy­per avait com­pris avec une grande luci­di­té que la sécu­la­ri­sa­tion ne pro­duit pas une socié­té apai­sée, mais une socié­té déso­rien­tée. Chas­ser le sacré n’élève pas l’homme, cela le déra­cine. Lorsque Dieu dis­pa­raît de l’horizon com­mun, il ne reste pas un vide neutre, mais un champ de bataille idéo­lo­gique et cultu­rel. Là où plus rien n’est saint, plus rien n’est pro­té­gé.

Les vio­lences qui ont entou­ré l’incendie de la Von­del­kerk ne sont donc pas un simple fait divers. Elles sont le symp­tôme d’une socié­té qui a per­du le sens de la trans­cen­dance. On n’attaque pas seule­ment la police ou les secours ; on mani­feste, sou­vent incons­ciem­ment, un rejet de toute forme d’autorité et de limite. Une socié­té qui trans­forme ses églises en lieux fes­tifs ou com­mer­ciaux ne peut s’étonner qu’elles deviennent, un jour, des proies pour la vio­lence ou l’indifférence.

Kuy­per par­lait de la sou­ve­rai­ne­té des sphères, mais cette sou­ve­rai­ne­té sup­pose une recon­nais­sance préa­lable de la sou­ve­rai­ne­té de Dieu. Sans cette ver­ti­ca­li­té, l’horizontal se dis­loque. Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme sans cadre moral com­mun, sans vision chré­tienne par­ta­gée du bien, du mal et du sacré, ne pro­duit pas la paix, mais la frag­men­ta­tion et la confron­ta­tion.

La réponse n’est pas un retour nos­tal­gique au pas­sé ni une sacra­li­sa­tion des pierres. Elle est un retour à une foi confes­sante. Une Église réfor­mée confes­sante, dans la ligne de Kuy­per, qui ne cherche pas à être accep­tée par le monde, mais fidèle à la Parole de Dieu. Une Église qui accepte d’être mino­ri­taire, mais qui refuse d’être insi­gni­fiante. Une Église qui se réforme sans cesse, non selon l’esprit du temps, mais selon l’Écriture.

Sans cette colonne ver­té­brale spi­ri­tuelle, les socié­tés occi­den­tales conti­nue­ront à pro­duire des bâti­ments reli­gieux vides, des tra­di­tions mortes et des nuits de vio­lence. Reve­nir à une vision chré­tienne du monde — et plus par­ti­cu­liè­re­ment à une foi réfor­mée confes­sante, enra­ci­née, doc­tri­nale et cou­ra­geuse — n’est pas une option par­mi d’autres. C’est une néces­si­té vitale.

Quand le sacré est chas­sé, la vio­lence s’installe. Quand Dieu est réduit au patri­moine, l’homme devient un pro­blème. Kuy­per l’avait com­pris. L’histoire de la Von­del­kerk, et l’incendie qui l’a frap­pée, en sont une illus­tra­tion tra­gique.


  1. La Von­del­kerk a été construite entre 1869 et 1872 dans le style néo-gothique par l’architecte Pierre Cuy­pers, dans un contexte de renou­veau et d’émancipation du catho­li­cisme aux Pays-Bas après des siècles de mar­gi­na­li­sa­tion dans un pays majo­ri­tai­re­ment pro­tes­tant. Dédiée au poète Joost van den Von­del, conver­ti au catho­li­cisme, elle fut une paroisse active jusqu’au XXe siècle. En 1980, face à la baisse de la pra­tique reli­gieuse, l’église fut désa­cra­li­sée, ven­due, puis pro­gres­si­ve­ment trans­for­mée en lieu cultu­rel et évé­ne­men­tiel. Elle ne relève plus aujourd’hui d’un usage cultuel et fonc­tionne comme espace pro­fane, emblé­ma­tique du pro­ces­sus de sécu­la­ri­sa­tion du chris­tia­nisme en Europe occi­den­tale. ↩︎

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