Pierre Courthial

Revue CATHOLICA – Un entretien avec le doyen Pierre Courthial

Paru dans la Revue Catho­li­ca

[C’est nous qui sou­li­gnons, afin de faci­li­ter la lec­ture et de foca­li­ser l’attention sur les concepts essen­tiels.]

Le livre post­hume de Florent Gabo­riau étant paru avec une pré­face du pas­teur Pierre Cour­thial, ancien doyen de la Facul­té de théo­lo­gie pro­tes­tante d’Aix-en-Provence, nous avons pen­sé inté­res­sant de l’interroger, sachant qu’il fut un témoin pri­vi­lé­gié des évo­lu­tions théo­lo­giques de la période des grands « tour­nants » qui ont mar­qué le XXe siècle.

CATHOLICA — Mon­sieur le doyen, pou­vez-vous vous situer, et nous dire com­ment vous avez été ame­né à suivre l’évolution de la théo­lo­gie catho­lique dans la seconde moi­tié du XXe siècle ?

PIERRE COURTHIAL — Com­ment me situer ? Il y a mon âge : je suis entré dans ma quatre-vingt-dixième année. Et puis, comme la famille de ma mère était catho­lique, je me suis tou­jours inté­res­sé à l’Église et à la foi catho­lique ; et aus­si bien de 1940 à 1974, durant mon minis­tère pas­to­ral en paroisses, qu’à par­tir de cette der­nière date, durant mon minis­tère pro­fes­so­ral à Aix, j’ai conti­nué dans cet inté­rêt. C’est ain­si que j’ai per­çu suc­ces­si­ve­ment trois flirts dans les milieux catho­liques des années 40 à 70 du der­nier siècle : le pre­mier avec le com­mu­nisme, le second avec l’évolutionnisme, et le troi­sième avec le pro­tes­tan­tisme moder­niste.

1. Dans les années 1930, le pape Pie XI avait dit et écrit qu’il était d’« une impé­rieuse néces­si­té » que les meilleurs laïcs, en union étroite avec les auto­ri­tés ecclé­sias­tiques, s’engagent dans une action apos­to­lique tour­née vers les divers milieux sociaux et pro­fes­sion­nels du monde moderne. Mais alors qu’il s’agissait, dans l’esprit de Pie XI, de faire connaître l’Évangile, la Parole de Dieu, la Foi à ceux qui l’ignoraient, les mécon­nais­saient ou s’en étaient écar­tés, bien des catho­liques, à la suite de cer­tains prêtres ou « intel­lec­tuels », se mirent en rap­port avec les com­mu­nistes jusqu’à adop­ter sou­vent leur ana­lyse mar­xiste de la socié­té, et quel­que­fois à deve­nir com­mu­nistes eux-mêmes. Ce fut le temps où un André Man­douze décla­rait car­ré­ment qu’il fal­lait être « avec les com­mu­nistes ». Ce fut le temps des prêtres-ouvriers qui pen­saient que pour évan­gé­li­ser les ouvriers, il fal­lait se natu­ra­li­ser ouvrier et que pour se natu­ra­li­ser ouvrier il fal­lait se ran­ger aux prin­cipes et aux ordres du Par­ti. Ce fut le temps de l’Union des Chré­tiens pro­gres­sistes. Ce fut le temps où l’animateur de cahiers au titre magni­fique, Jeu­nesse de l’Église (j’en vis croître la dérive de numé­ro en numé­ro), le père Mon­tu­clard, se rap­pro­cha tel­le­ment du com­mu­nisme, d’un cahier à l’autre, qu’il finit par jeter son froc aux orties ; comme le fit ensuite le père Des­roches, l’un des deux pères (l’autre était le père Lebret) qui diri­geaient la revue Éco­no­mie et Huma­nisme. Le flirt avec le com­mu­nisme se déve­lop­pa de la fin des années 1930 jusqu’au début des années 1960. Mais est-il vrai­ment fini ?

2. J’ai connu, en par­ti­cu­lier dans les années 1950, le flirt avec l’évolutionnisme, qui « écla­ta » sou­dai­ne­ment avec la noto­rié­té, avec la mode incroyable dirais-je, du père Teil­hard de Char­din dont on aurait vite dû s’apercevoir que ni la science ni la théo­lo­gie n’étaient bien rigou­reuses. Teil­hard mou­rut en 1955 mais le flirt avec l’évolutionnisme ne devait atteindre des som­mets que dans les années 1960 (la célé­bra­tion du dixième anni­ver­saire de sa mort eut des réper­cus­sions natio­nales et inter­na­tio­nales). A cer­tains, le père parais­sait être un nou­veau Père dans une Église renou­ve­lée. « On » se gar­ga­ri­sait avec Le Phé­no­mène humain, Le Milieu divin et L’Avenir de l’homme dont l’auteur, au mépris de toute science et de toute théo­lo­gie véri­tables, jon­glait avec des abs­trac­tions, sans tenir compte, hum­ble­ment, des faits ni du texte sacré dont l’Église doit être ser­vante et gar­dienne. Ce second flirt est-il vrai­ment fini ?

3. Le troi­sième flirt dont j’ai été témoin, et qui n’est pas plus fini que les deux autres sans doute, fut le flirt avec le pro­tes­tan­tisme moder­niste. On entend par­fois dire : « L’Église se pro­tes­tan­tise ». Il est indis­pen­sable à ce pro­pos de tou­jours faire une dis­tinc­tion entre le pro­tes­tan­tisme confes­sant et le pro­tes­tan­tisme moder­niste, car c’est avec ce der­nier seule­ment que le flirt s’est opé­ré. Alors que le pro­tes­tan­tisme confes­sant demeure fidèle aux Confes­sions de Foi de la Réfor­ma­tion et donc, avec celles-ci, aux dogmes tri­ni­taire et chris­tique défi­nis, selon le Texte sacré, par les six grands Conciles des pre­miers siècles, le pro­tes­tan­tisme moder­niste, lui, rejette à la fois l’autorité divine nor­ma­tive du Texte sacré et les dogmes confes­sés, sous cette auto­ri­té, par les six Conciles en ques­tion. Deux anec­dotes à ce sujet. Ayant don­né, en jan­vier 1962, des confé­rences à l’occasion de la Semaine de prière pour l’unité des chré­tiens, dans diverses villes du Sud-Ouest, je fus reçu pour dîner au grand sémi­naire de Bayonne et me suis trou­vé assis à côté d’un pro­fes­seur de ce sémi­naire. Je fus si effon­dré de ce qu’il me disait à pro­pos de l’exégèse que je ne pus m’empêcher de lui dire : « Mais vous êtes, avec beau­coup de retard, à la remorque des tra­vaux du pro­tes­tan­tisme libé­ral. Vous répé­tez des choses que l’on entend de ce côté-là depuis vingt ans, cin­quante ans et plus ». J’ai été pen­dant vingt-trois ans pas­teur de l’Église réfor­mée de l’Annonciation dont le temple se trouve 19, rue Cor­tam­bert dans le XVIe arron­dis­se­ment de Paris. Cette église est celle dont le pas­teur Marc Boe­gner avait été pas­teur de 1917 à 1953. Au début des années 1960, deux de nos parois­siens nous invi­tèrent, M. Boe­gner et moi, à ren­con­trer, à leur demande, une dizaine de prêtres catho­liques aux­quels s’était jointe la supé­rieure d’une com­mu­nau­té. Nous pas­sâmes ensemble la soi­rée avec ces mes­sieurs et cette dame (M. Boe­gner était alors à la retraite, mais gar­dait toute son auto­ri­té). Nous sor­tîmes de là ahu­ris, nous disant l’un à l’autre : « Quand on pense que c’est nous deux, les pro­tes­tants, qui avons défen­du et confes­sé, au nom de l’Écriture sainte, la nais­sance vir­gi­nale de Jésus mise en cause ce soir par des prêtres et une supé­rieure catho­liques ». Je ne raconte ces deux anec­dotes que pour don­ner une illus­tra­tion du cli­mat de l’époque immé­dia­te­ment anté­rieure au concile de Vati­can II.

CATHOLICA — Dans le pro­tes­tan­tisme aus­si, il y a eu au cours de la même période un virage « libé­ral » qui a modi­fié en pro­fon­deur le visage du pro­tes­tan­tisme his­to­rique, n’est-ce pas ?

PIERRE COURTHIAL — Effec­ti­ve­ment ! Avec la dif­fé­rence que le visage libé­ral dont vous par­lez est bien plus ancien dans le pro­tes­tan­tisme que dans le catho­li­cisme. Nous en repar­le­rons. Je note main­te­nant que, d’une cer­taine manière, le pro­tes­tan­tisme confes­sant et le pro­tes­tan­tisme moder­niste sont deux reli­gions dif­fé­rentes alors que, d’un point de vue œcu­mé­nique, le catho­li­cisme, l’orthodoxie orien­tale et le pro­tes­tan­tisme confes­sant, en rai­son de leur accord pro­fond sur les dogmes tri­ni­taire et chris­tique et les six Conciles dont j’ai par­lé, sont trois formes dif­fé­rentes de la même reli­gion. Je rap­pelle aux catho­liques que la Confes­sion de foi des Églises réfor­mées en France (la Confes­sion dite de La Rochelle, appe­lée plus briè­ve­ment la Gal­li­ca­na), comme toutes les Confes­sions de foi de la Réfor­ma­tion, affirme la véri­té des dogmes tri­ni­taire et chris­tique. Au sujet de la Sainte Tri­ni­té, voi­là ce que dit la Gal­li­ca­na : « Nous accep­tons les conclu­sions des conciles anciens et repous­sons toutes les sectes et héré­sies qui ont été reje­tées par les saints Doc­teurs, depuis saint Hilaire et saint Atha­nase jusqu’à saint Ambroise et saint Cyrille ». Et au sujet de notre Sei­gneur Jésus-Christ : « Nous croyons que Jésus-Christ a revê­tu notre chair afin d’être Dieu et homme en une même Per­sonne, et, en véri­té, un homme sem­blable à nous, capable de souf­frir dans son corps et dans son âme, mais dif­fé­rent de nous en ce qu’il était pur de toute souillure. Quant à son huma­ni­té, nous croyons que le Christ a été l’authentique pos­té­ri­té d’Abraham et de David. Ce fai­sant, nous reje­tons toutes héré­sies qui, dans les temps anciens, ont trou­blé l’Église ». Là où il y a diver­gence d’avec le catho­li­cisme et l’orthodoxie orien­tale, c’est que le pro­tes­tan­tisme confes­sant ne reçoit pas les déci­sions d’un sep­tième Concile, celui de Nicée II, ordon­nant que soit ren­du un culte aux images, aux saints et à leurs reliques. Nous sommes frères et cepen­dant, sur ce point, sépa­rés. La ques­tion tou­jours brû­lante entre nous est celle-ci : le Texte sacré per­met-il de rendre un culte à qui que ce soit en dehors du Dieu Père, Fils et Saint-Esprit ? La crise dog­ma­tique dans les Églises de la Réfor­ma­tion trouve-t-elle son ori­gine dans la crise de l’exégèse ? Je dirai plu­tôt qu’après la Réfor­ma­tion des XVIe et XVIIe siècles cer­tains pro­tes­tants, hélas ! ont bien vite mis en cause le point dog­ma­tique de l’autorité nor­ma­tive de la Parole de Dieu qu’est le Texte sacré. C’est sur ce point, d’ailleurs, que Florent Gabo­riau sou­ligne dans plu­sieurs de ses livres à par­tir de sa décou­verte de l’affirmation capi­tale de saint Tho­mas : « Seule l’Écriture cano­nique est la règle de la Foi » qui implique que l’autorité de la sainte Écri­ture doit être sous-jacente à tout ensei­gne­ment de l’Église.

CATHOLICA — Mais c’est ce que contestent les théo­lo­giens libé­raux, qui ne veulent pas entendre par­ler d’une inter­pré­ta­tion de type dog­ma­tique de l’Écriture sainte.

PIERRE COURTHIAL — Exac­te­ment ! A par­tir du moment où est reje­tée l’autorité divine du Texte sacré, on est libre de croire, de pen­ser, d’affirmer tout ce qu’on veut. Je tiens à dire que l’autre point capi­tal qui pro­voque une ten­sion cer­taine entre catho­liques romains et pro­tes­tants, c’est le point soté­rique, le point concer­nant le salut. Dans ses confes­sions de foi, la Réfor­ma­tion affirme qu’il n’y a de salut que par grâce, par le moyen de la foi ; nous ne pou­vons méri­ter le salut ; le salut nous est méri­té par Jésus-Christ seul, et nous rece­vons ce salut qui est en Jésus-Christ par grâce. Sur ce point aus­si le dia­logue est à pour­suivre à la lumière du Texte sacré.

CATHOLICA — Où situez-vous le début du virage « libé­ral » dans le pro­tes­tan­tisme ?

PIERRE COURTHIAL — Le situer pré­ci­sé­ment me paraît impos­sible. En France en tout cas, il est cer­tain qu’il a com­men­cé par une remise en ques­tion des deux dogmes tri­ni­taire et chris­tique peu après le début du XVIIe siècle. Tout s’est mani­fes­té avec ampleur aux temps des Lumières jusqu’à ce qu’au début du XIXe siècle la Com­pa­gnie véné­rable des pas­teurs de Genève en arrive à défi­nir le chris­tia­nisme comme « la reli­gion des bonnes œuvres dic­tées par la conscience » ! Les choses sont deve­nues telles que, dans la plu­part des pays, ont été consti­tuées, à côté des Églises confes­santes, des Églises moder­nistes ou, comme l’Église réfor­mée de France, des Églises qu’on peut dire plu­ra­listes, qui com­portent en leur sein à la fois des com­mu­nau­tés et des pro­tes­tants confes­sants et d’autres ne l’étant pas. Si la Facul­té d’Aix a été éta­blie en 1974, c’est pour que soient for­més, pour toutes les Églises pro­tes­tantes, des pas­teurs confes­sants.

CATHOLICA — Dans cette crise reli­gieuse actuelle, il y a donc un paral­lé­lisme entre catho­liques et pro­tes­tants. Mais quand on cherche des res­pon­sa­bi­li­tés, on incri­mine les autres : l’évolution du monde, la dis­pa­ri­tion des struc­tures rurales tra­di­tion­nelles, l’esprit de 1968… C’est l’un des mérites du livre de Florent Gabo­riau de mon­trer à quel point les théo­lo­giens catho­liques ont eu une part impor­tante dans ces effon­dre­ments. Et du côté pro­tes­tant ?

PIERRE COURTHIAL — Le paral­lé­lisme dont vous par­lez est évident. Un exemple me vient tout de suite à l’esprit, parce qu’il s’agit de deux hommes ayant mili­té au même moment. Autour de 1968, il y avait le père Car­don­nel, un domi­ni­cain ; et un pas­teur, aujourd’hui décé­dé, qui s’appelait Georges Casa­lis. Tous deux sont allés très loin dans le sou­tien aux thèses mar­xistes et révo­lu­tion­naires et à la fameuse « théo­lo­gie de la libé­ra­tion ». Georges Casa­lis avait été un de mes cama­rades d’études et nous avons long­temps été en com­mu­nion de pen­sées. Ma femme et moi avons été très liés avec lui et son épouse. Aus­si avons-nous été très éprou­vés par ce retour­ne­ment. Casa­lis avait sui­vi l’influence du théo­lo­gien tchèque Hro­mad­ka qui l’avait entraî­né dans le Mou­ve­ment pour la paix sous influence com­mu­niste. Un autre exemple de paral­lé­lisme, c’est l’histoire du Saul­choir racon­tée par Gabo­riau et l’histoire de telle ou telle Facul­té de théo­lo­gie pro­tes­tante de France qui pour­rait être racon­tée, his­toire de dérives bien mal­heu­reuses. J’ai cepen­dant connu de près non pas l’histoire d’une dérive mais celle d’une res­tau­ra­tion théo­lo­gique conduite durant les années 30 et les pre­mières années 40 du XXe siècle, à Paris, par le pas­teur et pro­fes­seur Auguste Lecerf, res­tau­ra­tion qui a eu des réper­cus­sions dans toute la France et ailleurs. Le tho­misme, en phi­lo­so­phie, a sou­vent exer­cé une influence cer­taine sur des théo­lo­giens pro­tes­tants confes­sants ; il faut don­ner par exemple les noms de Théo­dore de Bèze et de Pierre Mar­tyr Ver­mi­gli au XVIe siècle et, pour le XVIIe siècle, celui de Fran­çois Tur­re­tin. Lecerf, dans les années 1920, a par­ti­ci­pé au cercle de Meu­don que condui­saient le père Gar­ri­gou-Lagrange et Jacques Mari­tain. Dans le pre­mier volume de son Intro­duc­tion à la dog­ma­tique réfor­mée, Lecerf reprend en bonne part le réa­lisme cri­tique de Tho­mas d’Aquin. Le temps qui court de 1930 à 1943, année de sa mort, a été un moment de lumière dans l’histoire de la théo­lo­gie pro­tes­tante en France en rai­son de la grande influence qu’eut alors Lecerf : sa pen­sée gagnait des jeunes géné­ra­tions de pas­teurs. J’ai moi-même été son étu­diant à la Facul­té de théo­lo­gie pro­tes­tante de Paris de 1932 à 1936 et me sou­viens encore des leçons de latin que Lecerf don­nait à par­tir de la Pri­ma Pars de la Somme théo­lo­gique et qui étaient des leçons de solide dog­ma­tique réfor­mée. Hélas ! De même que le Saul­choir où on est pas­sé du père Gar­deil, le fon­da­teur, au père Che­nu, le modi­fi­ca­teur, puis au père Gef­fré, l’(ex)terminateur, des exé­gètes pro­tes­tants, après avoir « décons­truit » les auteurs du Texte sacré, ont « décons­truit » les textes eux-mêmes, pour affir­mer enfin que c’est le lec­teur qui devait deve­nir le libre fon­da­teur du texte ! Fin de l’exégèse.

CATHOLICA — Il y a eu aus­si un autre théo­lo­gien pro­tes­tant qui a don­né un coup d’arrêt à cette dérive, Karl Barth, qui était par ailleurs très anti­com­mu­niste. Est-ce qu’il conserve encore aujourd’hui quelque influence ou a‑t-on contour­né l’obstacle qu’il pré­sen­tait en affir­mant l’aspect divin du chris­tia­nisme ?

PIERRE COURTHIAL — Si Barth n’est pas oublié et si cer­tains de ses dis­ciples, tels Pierre Mau­ry et Jean Bosc, ont main­te­nu jusqu’à leur mort le meilleur de sa pen­sée, d’autres de ses dis­ciples, tel Georges Casa­lis, ont fina­le­ment dévié. Il y a tout de même une faille dans la pen­sée de Barth. Cette faille, c’est le refus de l’identité entre le texte sacré et la Parole de Dieu. Ce qui m’a plu, ce qui me plaît dans Gabo­riau, c’est qu’il montre très bien que ce que dit l’Écriture sainte, c’est ce que dit Dieu, c’est la Parole de Dieu — et je crois d’ailleurs que c’était tout à fait ce que dit et démontre Tho­mas d’Aquin, en par­ti­cu­lier dans ses Com­men­taires de livres saints. Barth a tou­jours tenu compte de la cri­tique biblique moderne. C’était bien sûr chez lui cor­ri­gé, tem­pé­ré, et même annu­lé sur cer­tains points par l’absolu de la Foi ; mais cela n’en demeu­rait pas moins un point faible chez lui ; il refu­sait l’inspiration divine au sens plein, la théo­pneus­tie. Quand on parle, en fran­çais, de l’inspiration de la Bible, on emploie un mot au sens vague ; saint Paul ne parle pas d’inspiration mais de théo­pneus­tie, ce qui signi­fie que c’est le souffle de Dieu, l’esprit de Dieu qui a pro­duit le Texte sacré ; que si les pro­phètes et les apôtres sont bien les auteurs réels de ce Texte, c’est de manière seconde, car l’Auteur pre­mier et der­nier du Texte c’est Dieu lui-même. Les pro­tes­tants confes­sants, les catho­liques romains et les ortho­doxes d’Orient tiennent là un point d’entente œcu­mé­nique à ne pas lâcher : le Texte sacré est reçu par l’Église qui en a la garde comme la Parole de Dieu qu’elle doit suivre hum­ble­ment et pro­cla­mer à toutes les nations. C’est cette adé­qua­tion (Texte sacré = Parole de Dieu) que Barth n’a pas accep­tée au nom de la trans­cen­dance de Dieu. Or, autant la trans­cen­dance de Dieu doit être sou­li­gnée, autant son imma­nence doit l’être aus­si ; et l’une des formes de l’immanence de Dieu, c’est que la Bible est Parole de Dieu. Sur ce point essen­tiel, la recherche œcu­mé­nique doit être pour­sui­vie et pous­sée.

CATHOLICA — C’est tout à fait à l’opposé des mon­da­ni­tés de l’œcuménisme offi­ciel, où l’on essaie de noyer dans les ambi­guï­tés toute espèce de dif­fé­rend. Mais on n’aboutit à rien par une réduc­tion par le bas.

PIERRE COURTHIAL — Ce n’est pas par le bas, mais c’est par le haut qu’il faut pro­cé­der. C’est-à-dire que ce n’est pas en tom­bant vers le plus petit com­mun déno­mi­na­teur, c’est au contraire en visant le plus grand com­mun déno­mi­na­teur qu’il faut aller. Et c’est pour cela que Gabo­riau m’a vrai­ment pas­sion­né. Je me suis dit : voi­là un catho­lique qui tout à coup remet à l’honneur l’Écriture. Un tel tho­misme authen­tique, retrou­vé par Gabo­riau (« Seule l’Écriture cano­nique est la règle de la Foi ») ne peut-il pas, ne doit-il pas, contri­buer à ras­sem­bler les chré­tiens dés­unis, alors que tout moder­nisme n’engendre que leur dis­per­sion ? Le labeur œcu­mé­nique n’esquive pas les dif­fi­cul­tés. Il les prend en compte hon­nê­te­ment. Ce qui est inté­res­sant ce sont ces dif­fi­cul­tés, car elles exigent que nous lisions, que nous écou­tions, que nous com­pre­nions les frères dont nous sommes encore sépa­rés, tout en res­tant bien nous-mêmes.

CATHOLICA — Une der­nière ques­tion, peut-être annexe, mais qui a son impor­tance depuis 1945, est d’ordre poli­tique. Par­mi les dérives dans le pro­tes­tan­tisme en géné­ral et dans l’Église réfor­mée de France, n’y a‑t-il pas aus­si une cause poli­tique ?

PIERRE COURTHIAL — Je pense au phi­lo­sophe Jean Brun qui a été un des pre­miers pro­fes­seurs de la Facul­té d’Aix. C’était un grand ami. Je crois comme lui qu’il est impos­sible d’être res­pec­tueux du texte sacré et de deve­nir un adepte des « droits de l’homme » ou de l’humanisme au sens ido­lâ­trique d’avoir le « culte de l’homme ». Avoir le culte de l’homme est une atteinte à l’homme, parce que ce qui fait l’homme et lui donne un sens pro­fond c’est d’être image de Dieu. Cette ana­lo­gie-là est fon­da­men­tale, en par­ti­cu­lier dans le domaine de la connais­sance. Nous ne pou­vons rai­son­ner bien que si notre rai­son, au lieu d’être rai­son­nante, accepte d’abord d’être rai­son­née. C’est le Logos, c’est Jésus-Christ, le Fils éter­nel de Dieu incar­né, c’est le Texte sacré, Parole de Dieu qui nous donne la juste rai­son. En ce sens-là, il y a à nos dérives une cause poli­tique. Entre les droits de l’homme éri­gés en abso­lu et l’autorité du Logos de Dieu, il faut choi­sir. Et pour­tant, au départ, par­mi les grands pen­seurs des droits de l’homme et de l’esprit moderne qu’ils tra­duisent, il y a des pro­tes­tants comme Kant et Rous­seau. Kant et Rous­seau étaient tout sauf des pro­tes­tants confes­sants. Et cela, il faut bien le savoir.

  • Entre­tien réa­li­sé par le Père Laurent-Marie Poc­quet du Haut-Jus­sé.

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