De Romains 1 à Apocalypse 13 – Crise morale, droit naturel et idolâtrie politique

Vincent Bru, 17 janvier 2026

La crise morale contemporaine ne peut être comprise sans remonter à ses racines spirituelles. Derrière la redéfinition du droit, de la vérité, de la sexualité et de la justice se joue une rupture plus profonde : le rejet de Dieu comme source du bien et du réel. En reliant Romains 1 et Apocalypse 13, cet article montre comment la négation de la transcendance conduit d’abord à la corruption du droit naturel, puis à son institutionnalisation idéologique. À la lumière de la théologie réformée confessante, il s’agit de discerner les mécanismes bibliques, théologiques et politiques par lesquels une société sans Dieu ne devient jamais neutre, mais engendre une nouvelle idolâtrie.

Article court

La crise morale contemporaine n’est pas d’abord une crise des comportements, mais une crise des fondements. Derrière les débats sur les droits de l’homme, la bioéthique, la justice sociale ou la sexualité se joue une question plus radicale : celle de la possibilité même d’un ordre moral objectif. Lorsque Dieu est écarté, le droit naturel ne disparaît pas ; il est redéfini. La Bible décrit avec une étonnante lucidité ce processus : Romains 1 en expose la racine spirituelle — le refus de reconnaître Dieu et l’échange de la vérité contre le mensonge — tandis qu’Apocalypse 13 en révèle l’aboutissement politique, lorsque cette inversion devient norme, pouvoir et exigence de conformité. Relire ces textes à la lumière de la théologie réformée confessante permet de comprendre pourquoi l’abandon de la transcendance conduit non à la liberté promise, mais à une nouvelle forme d’idolâtrie.

1. Romains 1 : la racine théologique de la crise

Dans Romains 1.18–25, Paul pose le diagnostic fondamental.

a) La connaissance de Dieu est réelle mais refoulée
Paul n’affirme pas que l’homme ignore Dieu par manque d’informations, mais qu’il retient la vérité captive (1.18). La création rend Dieu connaissable ; la loi naturelle est bien là. Le problème n’est pas l’absence de lumière, mais le refus de la recevoir.

b) Le renversement créature / Créateur
Le cœur du péché n’est pas moral d’abord, il est cultuel : l’homme échange la gloire du Créateur contre la créature (1.23, 25).
Quand Dieu n’est plus reconnu comme source du bien, quelque chose d’autre prend sa place.

c) Conséquence directe : obscurcissement noétique
Paul lie explicitement idolâtrie et corruption de l’intelligence : « leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres » (1.21).
C’est ici que la théologie réformée parle des effets noétiques du péché : la raison demeure active, mais désorientée, capable de justifier l’injustice.

d) La sexualité comme symptôme
Paul ne choisit pas la sexualité au hasard (1.26–27). Elle est le lieu où la révolte contre l’ordre créé devient visible.
Quand la création n’est plus reçue comme norme, le corps lui-même est réinterprété, et l’ordre naturel est déclaré arbitraire.

Conclusion de Romains 1
– Le droit naturel existe.
– Il est connu.
– Mais il est délibérément redéfini quand Dieu est rejeté.
La crise morale est la conséquence d’une crise théologique.


2. De Romains 1 au wokisme : continuité, pas rupture

Le wokisme illustre exactement la logique décrite par Paul :

– la création n’a plus d’autorité normative,
– la nature est déclarée « construction »,
– la vérité devient narrative,
– la morale devient idéologique,
– la loi cesse de reconnaître le réel et commence à le refaçonner.

Ce n’est pas un excès moral, c’est une idolâtrie moderne : l’homme se fait source du bien et du mal.


3. Apocalypse 13 : l’aboutissement politique de Romains 1

Si Romains 1 décrit la racine spirituelle, Apocalypse 13 décrit l’aboutissement historique.

a) La bête : le pouvoir sans transcendance
La bête représente un pouvoir politique qui réclame ultimité, loyauté et obéissance totale. Elle ne se contente pas de gouverner : elle norme le vrai et le bien.

C’est exactement ce qui arrive quand le droit n’est plus soumis à une loi supérieure : l’État, ou le système, devient quasi-divin.

b) Le faux prophète : la légitimation idéologique
Le faux prophète ne gouverne pas par la force brute, mais par le récit, la moralisation, les signes. Il rend la domination désirable et la dissidence immorale.

C’est la fonction idéologique : expliquer pourquoi la norme imposée est « juste », « nécessaire », « émancipatrice ».

c) La marque : conformité totale
La marque n’est pas seulement économique ; elle est symbolique et identitaire.
Elle conditionne l’accès à la vie sociale. On n’est pas seulement puni pour des actes, mais exclu pour ce que l’on est ou pour ce que l’on refuse d’affirmer.

C’est la conséquence logique d’une loi devenue liturgie : la conformité remplace la justice.


4. L’unité théologique Romains 1 – Apocalypse 13

Paul et Jean décrivent le même mouvement, à deux niveaux différents.

Romains 1Apocalypse 13
Refus de reconnaître DieuPouvoir autonome
Échange du vrai contre le fauxIdéologie totalisante
Obscurcissement de la raisonNormalisation coercitive
Désordre moralConformité imposée
Idolâtrie privée et culturelleIdolâtrie politique

Romains 1 explique pourquoi l’homme redéfinit la réalité.
Apocalypse 13 montre ce que devient cette redéfinition quand elle s’institutionnalise.


Conclusion

Là où Dieu est écarté,
le droit naturel n’est pas simplement oublié :
il est redéfini.

Là où la nature n’est plus reçue,
la loi n’est plus un frein :
elle devient un outil de transformation de l’homme.

Là où l’Écriture n’éclaire plus la raison,
la raison ne devient pas neutre :
elle devient idéologique.

Romains 1 montre que l’homme, livré à lui-même, appelle bien ce que Dieu appelle mal.
Apocalypse 13 montre que cette inversion, une fois politisée, exige l’adoration.

La théologie réformée confessante n’annonce pas cela pour effrayer,
mais pour avertir :
toute société sans transcendance finit par diviniser le pouvoir.

La seule digue durable n’est pas l’utopie,
mais la confession :
Dieu est Dieu,
sa loi est vraie,
la création a un sens,
l’homme n’est pas son propre sauveur.

C’est là que le droit naturel retrouve sa place légitime :
non comme fondement autonome,
mais comme écho créationnel d’une loi révélée
que seule l’Écriture permet de lire sans mensonge.


Article long

Introduction générale – Les enjeux théologiques, moraux et politiques

La crise des fondements à la lumière de la théologie réformée

L’analyse de Paul en Romains 1.18–25 n’est pas isolée dans l’Écriture ; elle a profondément structuré la réflexion des Réformateurs et de leurs héritiers. Tous ont reconnu que la crise morale découle d’une rupture théologique, et que le rejet de Dieu entraîne nécessairement une désorientation de la raison, donc une corruption du droit naturel.1

Luther : la raison idolâtre sans la Parole

Chez Martin Luther, la critique est frontale. Luther ne nie pas l’existence d’un ordre créé ni d’une loi morale inscrite dans la conscience, mais il insiste sur l’incapacité radicale de la raison humaine déchue à s’y soumettre correctement.

Dans De servo arbitrio (1525), Luther affirme que la raison, laissée à elle-même, ne devient pas simplement faible, mais ennemie de Dieu. Elle conserve ses capacités logiques, mais les met au service de la révolte. La raison humaine n’est pas neutre : elle est courbée sur elle-même (incurvatus in se).

Ainsi, lorsque Dieu est rejeté, la raison ne disparaît pas ; elle se déchaîne. Elle produit des systèmes moraux, juridiques et politiques cohérents en apparence, mais fondés sur une prémisse fausse : l’autonomie de l’homme. Luther rejoint ici exactement le diagnostic de Paul : la vérité est connue, mais retenue captive.

Le droit naturel, sans la Parole, devient pour Luther un outil d’autojustification, non une norme qui juge l’homme.


Calvin : la loi naturelle réelle, mais obscurcie

Jean Calvin adopte une position plus nuancée, mais tout aussi radicale dans ses conséquences. Contrairement à certaines caricatures, Calvin affirme explicitement l’existence du droit naturel et de la conscience morale universelle. Dans l’Institution de la religion chrétienne (II.2 ; IV.20), il reconnaît que même les païens possèdent un sens du juste et de l’injuste, sans lequel aucune société ne pourrait subsister.

Cependant, Calvin insiste sur les effets noétiques de la chute. La raison humaine demeure fonctionnelle, mais elle est désorientée. Elle perçoit des fragments de la loi morale, mais elle les déforme, les hiérarchise mal, et surtout refuse d’en reconnaître l’auteur.

C’est ici qu’intervient la célèbre métaphore des lunettes de l’Écriture. La création est bien un livre, mais l’homme pécheur le lit mal. L’Écriture ne remplace pas le droit naturel ; elle le rectifie, le clarifie, et l’empêche d’être capturé par l’idolâtrie.

Pour Calvin, Romains 1 montre que le rejet de Dieu ne détruit pas la connaissance morale, mais la pervertit. Le droit naturel subsiste, mais il est redéfini contre Dieu.


Kuyper : la perte de l’antithèse et la capture de la raison

Avec Abraham Kuyper, la réflexion prend une dimension culturelle et politique. Kuyper reprend Romains 1 pour montrer que toute pensée est religieusement orientée. Il n’existe pas de raison « pure », autonome, universellement neutre.

Dans ses Lectures on Calvinism (1898), Kuyper développe l’idée d’antithèse : entre la pensée soumise à Dieu et la pensée qui s’en affranchit. Lorsque cette antithèse est niée, le droit naturel cesse d’être compris comme un ordre reçu et devient un produit culturel, soumis aux idéologies dominantes.

Kuyper observe que les sociétés occidentales continuent longtemps à utiliser le vocabulaire du droit, de la justice et de la dignité, tout en en ayant abandonné la source. C’est précisément cette incohérence qui conduit, tôt ou tard, à une réinterprétation radicale de ces notions.

Sans reconnaissance explicite de la souveraineté de Dieu, le droit naturel est inévitablement sécularisé, puis instrumentalisé.


Van Til : la négation de Dieu rend le droit arbitraire

Cornelius Van Til pousse cette analyse à son terme philosophique. S’appuyant explicitement sur Romains 1, Van Til montre que toute pensée qui refuse de partir de Dieu comme présupposition ultime tombe dans la contradiction.

Dans The Defense of the Faith, Van Til affirme que l’homme naturel ne manque pas de preuves, mais qu’il interprète toutes les preuves dans un cadre idolâtre. La loi naturelle n’est jamais niée frontalement ; elle est reconstruite selon des prémisses autonomes.

Ainsi, le droit n’est plus ce qui correspond à l’ordre créé, mais ce qui fonctionne, ce qui émancipe, ou ce qui correspond à un récit idéologique. Van Til rejoint ici la logique de Romains 1 : l’échange de la vérité contre le mensonge n’est pas une erreur intellectuelle involontaire, mais un choix religieux.

Là où Dieu n’est pas reconnu, le droit devient nécessairement arbitraire, car il n’est plus ancré dans un être donné.


Synthèse doctrinale

Luther montre que la raison sans la Parole devient idolâtre.
Calvin montre que le droit naturel subsiste, mais qu’il est obscurci et déformé.
Kuyper montre que la culture et le droit ne sont jamais neutres.
Van Til montre que toute négation de Dieu conduit à une reconstruction arbitraire du réel.

Tous convergent avec Paul :
la crise morale est le fruit d’une révolte théologique,
et la redéfinition du droit naturel est la conséquence directe du rejet de Dieu.

Romains 1 ne décrit donc pas seulement le monde antique ;
il fournit la clé herméneutique pour comprendre les dérives contemporaines.
Ce que l’Apocalypse appellera plus tard la normalisation idolâtre du pouvoir (Apocalypse 13) commence toujours ici :
par l’échange de la vérité contre le mensonge,
et par la prétention de l’homme à devenir la mesure du bien et du mal.


1. Romains 1 : la racine théologique de la crise

A) La connaissance de Dieu est réelle mais refoulée (Romains 1.18–20)

Paul ouvre son raisonnement par une affirmation décisive :

« La colère de Dieu se révèle du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes qui retiennent la vérité captive dans l’injustice » (Romains 1.18).

Le verbe clé est κατεχόντων (katechontōn), participe présent de κατέχω, qui signifie « retenir », « maintenir », mais aussi « empêcher », « étouffer ».
Paul ne dit pas que les hommes ignorent la vérité, mais qu’ils la retiennent prisonnière, qu’ils l’empêchent d’agir selon ce qu’elle est.

La vérité est donc :
– connue,
– accessible,
– mais volontairement entravée.

Cette vérité concerne Dieu lui-même :

« Ce qu’on peut connaître de Dieu est manifeste pour eux, Dieu le leur ayant manifesté » (1.19).

Paul utilise φανερόν (phaneron), « manifeste, évident ». La connaissance de Dieu n’est pas ésotérique ni réservée à une élite religieuse. Elle est publique, visible, enracinée dans la création :

« Ses perfections invisibles, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil nu depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages » (1.20).

Le verbe καθορᾶται (kathoratai) signifie « être clairement perçu », « être compris par observation attentive ».
Nous sommes ici au cœur de ce que la théologie appelle le droit naturel : un ordre intelligible, voulu par Dieu, perceptible par la raison humaine.

Le problème n’est donc pas l’absence de révélation, mais le refus moral de tirer les conséquences de ce qui est connu.


B) Le renversement créature / Créateur : une faute cultuelle (Romains 1.21–25)

Paul précise ensuite la nature du péché fondamental :

« Ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces » (1.21).

Le péché premier n’est pas une transgression morale particulière, mais un refus de reconnaissance. Il est cultuel avant d’être éthique.

Ce refus conduit à un échange, terme central du passage :

« Ils ont échangé (ἤλλαξαν, ēllaxan) la gloire du Dieu incorruptible contre des images… » (1.23).
« Ils ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge » (1.25).

Le verbe ἀλλάσσω indique une substitution consciente.
L’homme ne supprime pas la norme ; il la remplace.

Quand Dieu n’est plus reconnu comme source du bien :
– autre chose devient normatif,
– autre chose reçoit la loyauté ultime,
– autre chose définit le vrai et le juste.

C’est ici que toute idolâtrie prend naissance. Et cette idolâtrie n’est jamais neutre moralement.


C) Conséquence directe : l’obscurcissement noétique (Romains 1.21–22)

Paul établit un lien explicite entre idolâtrie et corruption de l’intelligence :

« Ils se sont égarés dans leurs raisonnements (διαλογισμοῖς), et leur cœur sans intelligence (ἀσύνετος καρδία) a été plongé dans les ténèbres » (1.21).

Le terme διαλογισμοί désigne les raisonnements, les constructions intellectuelles. Paul ne parle pas d’irrationalité brute, mais de rationalisations dévoyées.

L’expression ἀσύνετος καρδία signifie littéralement « cœur sans compréhension ». Dans l’anthropologie biblique, le cœur n’est pas seulement le siège des émotions, mais celui de l’intelligence morale.

C’est ici que la théologie réformée parle des effets noétiques du péché :
la raison fonctionne, mais elle est désorientée, capable de produire des systèmes cohérents pour justifier l’injustice et appeler bien ce que Dieu appelle mal.

Paul enfonce le clou :

« Se vantant d’être sages, ils sont devenus fous » (1.22).

La prétention à l’autonomie intellectuelle est précisément le signe de la folie spirituelle.


D) La sexualité comme symptôme théologique (Romains 1.26–27)

Paul introduit ensuite un domaine précis :

« C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions déshonorantes… » (1.26).

Le « c’est pourquoi » (διὰ τοῦτο) est fondamental. Les dérèglements sexuels ne sont pas la cause première, mais la conséquence d’une rupture antérieure avec Dieu.

Paul parle d’un usage « contre nature » (παρὰ φύσιν, para physin).
Cette expression suppose :
– l’existence d’une nature,
– dotée d’un ordre,
– reconnaissable.

La sexualité devient le lieu où l’aveuglement noétique se manifeste de manière visible, parce qu’elle touche directement au corps, c’est-à-dire à la création elle-même.

Quand la création n’est plus reçue comme norme, le corps cesse d’enseigner quoi que ce soit.
Il devient matière à interpréter, à remodeler, à redéfinir.


Conclusion de Romains 1

Paul établit un enchaînement rigoureux :

– Le droit naturel existe (création intelligible).
– Il est connu (révélation évidente).
– Mais il est refoulé quand Dieu est rejeté.
– Cette rébellion produit un obscurcissement de la raison.
– Et cet obscurcissement conduit à une redéfinition du bien, du mal et de l’ordre créé.

La crise morale n’est jamais autonome.
Elle est toujours le fruit d’une crise théologique.

Romains 1 nous enseigne ainsi que l’abandon de Dieu ne conduit pas à la neutralité morale, mais à une réécriture idéologique du réel. C’est cette logique que l’Apocalypse montrera, au chapitre 13, parvenue à sa pleine maturité politique.


2. De Romains 1 au wokisme : continuité, pas rupture

Le wokisme n’est pas une anomalie historique ni une simple radicalisation morale. Il constitue l’aboutissement cohérent d’un long processus décrit dès Romains 1 : le refus de recevoir la création comme ordre normatif, et la substitution progressive de la vérité par des constructions humaines.2

A) La négation de la création comme norme

Dans la perspective biblique, la création possède une autorité morale dérivée : elle n’est pas divine, mais elle est voulue, ordonnée et signifiante. C’est précisément ce que Paul affirme lorsqu’il parle de ce qui « se voit » et « se comprend » à partir des œuvres de Dieu (Romains 1.20).

Le wokisme rompt frontalement avec cette ontologie. La nature n’est plus reçue comme donnée, mais soupçonnée comme instrument de domination. Sexe, différence sexuelle, famille, filiation, langage : tout est requalifié en construction sociale révisable.

Cette logique correspond exactement à ce que Paul appelle un échange (ἀλλάσσω) : la réalité n’est pas niée, elle est réinterprétée contre son sens propre.


B) La vérité devient narrative

L’un des traits les plus caractéristiques du wokisme est le déplacement du critère de vérité. Celle-ci n’est plus définie par l’adéquation au réel (adaequatio rei et intellectus), mais par :
– l’expérience vécue,
– le ressenti subjectif,
– l’appartenance identitaire,
– la conformité au récit dominant.

Le philosophe Jean-François Braunstein, dans La religion woke, montre que le wokisme fonctionne comme une religion séculière :
– avec ses dogmes (identité auto-définie, oppression structurelle),
– ses hérésies (désaccord = violence),
– ses rites (langage obligatoire, autocritique),
– et ses sanctions (exclusion, cancel culture).

Braunstein souligne que cette idéologie ne cherche plus à convaincre rationnellement, mais à imposer un cadre interprétatif. Nous ne sommes plus dans le débat moral, mais dans la liturgie idéologique.

C’est exactement ce que Paul décrit : non pas une ignorance de la vérité, mais un mensonge substitué à la vérité (Romains 1.25).


C) La morale devient idéologique

Dans le droit naturel classique, la morale vise à discerner le bien en fonction de la nature des choses et de la finalité de l’homme.
Dans le wokisme, la morale est redéfinie comme alignement sur une grille idéologique.

Le bien n’est plus ce qui est juste, mais ce qui est :
– inclusif selon des critères mouvants,
– conforme au récit de l’oppression,
– validé par l’instance morale dominante (université, médias, institutions).

Le théologien réformé contemporain Carl Trueman a montré que cette mutation est directement liée à l’effondrement de l’anthropologie chrétienne. Dans The Rise and Triumph of the Modern Self, il explique que l’identité moderne est devenue expressive : l’individu ne découvre plus qui il est, il s’affirme.

Dans un tel cadre, la morale ne juge plus les désirs ; elle les sacralise. Toute norme extérieure devient oppressive par définition.

La morale cesse alors d’être un frein au mal ; elle devient un outil de légitimation du désir.


D) La loi ne reconnaît plus le réel, elle le refaçonne

L’ultime étape de cette logique est juridique.
Lorsque la nature est disqualifiée et que la vérité devient narrative, la loi ne peut plus se contenter de reconnaître le réel. Elle est sommée de le produire symboliquement.

On le voit clairement dans :
– la redéfinition légale de la personne,
– la dissociation du sexe biologique et de l’identité juridique,
– la pénalisation du désaccord anthropologique.

Le théologien réformé Kevin DeYoung a montré que ce glissement est caractéristique d’un relativisme devenu paradoxalement coercitif. Lorsque plus rien n’est vrai en soi, la loi doit fabriquer la vérité pour maintenir l’ordre social.

C’est le passage du droit comme reconnaissance à la loi comme performativité.


Conclusion théologique de la section

Le wokisme n’est pas une rupture avec Romains 1 ; il en est la mise en œuvre culturelle.

– La création n’est plus reçue comme norme.
– La vérité est échangée contre un récit.
– La morale devient idéologique.
– La loi devient liturgique.

Ce n’est pas un excès moral, mais une idolâtrie moderne :
l’homme se fait source du bien et du mal,
et l’idéologie remplace la loi de Dieu.

Comme l’avait déjà vu la théologie réformée, le relativisme ne mène pas à la tolérance, mais à la contrainte. Lorsque Dieu est exclu, quelque chose doit prendre sa place. Et ce quelque chose exige toujours une loyauté totale.


3. Apocalypse 13 : l’aboutissement politique de Romains 1

Si Romains 1 décrit la racine spirituelle de la crise — l’échange de la vérité contre le mensonge — Apocalypse 13 en décrit l’aboutissement historique et politique : lorsque la révolte théologique devient système, institution, norme contraignante.

Jean ne décrit pas d’abord un scénario futuriste, mais une logique spirituelle récurrente : ce qui arrive quand le pouvoir humain, privé de transcendance, réclame ce qui revient à Dieu seul.3


A) La bête : le pouvoir sans transcendance (Apocalypse 13.1–8)

Jean voit « une bête qui montait de la mer » (13.1).
Le terme θηρίον (thērion) désigne une bête sauvage, indomptée. Dans l’Apocalypse, il ne renvoie pas à un monstre mythologique, mais à un pouvoir politique brutal et déchaîné, libéré de toute limite morale transcendante.

La bête reçoit :
ἐξουσία (exousia) : autorité,
δύναμις (dynamis) : puissance effective,
θρόνος (thronos) : trône, c’est-à-dire souveraineté.

Le vocabulaire est celui du gouvernement, pas seulement de la violence.

Ce pouvoir réclame implicitement ce qui appartient à Dieu :
– ultimité (il décide du vrai et du faux),
– loyauté totale (13.4 : « Qui est semblable à la bête ? »),
– obéissance sans appel.

Dans la Bible, toute autorité humaine est ministérielle (Romains 13).
Ici, elle devient autonome.

C’est exactement ce qui se produit lorsque le droit n’est plus soumis à une loi supérieure :
l’État, ou le système, cesse d’être serviteur de la justice et devient source du bien et du mal.

Le théologien réformé Jean-Marc Berthoud a montré à plusieurs reprises que l’État moderne, lorsqu’il se coupe de la loi de Dieu et du droit naturel, tend inévitablement à l’absolutisation. Il ne se contente plus de garantir l’ordre ; il prétend refaire l’homme, ce qui est précisément le signe d’une sotériologie politique.


B) Le faux prophète : la légitimation idéologique (Apocalypse 13.11–15)

Jean voit ensuite « une autre bête », appelée plus loin ὁ ψευδοπροφήτης (ho pseudoprophētēs), le faux prophète (16.13 ; 19.20).

Sa fonction n’est pas de gouverner directement, mais de légitimer.

Il agit par :
σημεῖα (sēmeia) : signes, prodiges,
– discours persuasifs,
– récits mobilisateurs.

Il ne contraint pas d’abord par la force, mais par la moralisation.

Le faux prophète explique pourquoi :
– l’obéissance est bonne,
– la norme est juste,
– la dissidence est dangereuse ou immorale.

Nous sommes ici au cœur de ce que la théologie réformée contemporaine identifie comme idéologie : un système de pensée qui ne se contente pas d’interpréter le réel, mais qui exige l’adhésion morale.

Le relativisme moderne fonctionne exactement ainsi :
il nie toute vérité absolue, mais absolutise son propre récit. Toute contestation devient non pas une erreur, mais une faute.

Le faux prophète n’abolit pas la morale ; il la réoriente au service du pouvoir.


C) La marque : conformité totale (Apocalypse 13.16–18)

La bête impose ensuite une marque :
χάραγμα (charagma), terme utilisé pour désigner une empreinte officielle, un sceau, une marque d’appartenance.

Cette marque :
– conditionne l’accès à la vie économique (« acheter ni vendre »),
– distingue les conformes des non-conformes,
– n’est pas seulement extérieure, mais identitaire.

Jean précise qu’elle est sur la main ou le front — symboles bibliques de l’action et de la pensée.

Il ne s’agit donc pas seulement de contrôler des actes, mais d’exiger une adhésion intérieure, au moins déclarative.

C’est ici que l’on comprend la profondeur de l’analyse biblique :
quand la loi n’est plus fondée sur le réel et la justice, elle devient liturgie.
Elle ne juge plus les actes injustes ; elle fabrique de la conformité.

Le théologien réformé contemporain Carl Trueman (déjà cité) a montré que les sociétés expressives exigent non seulement l’obéissance, mais la reconnaissance. Refuser de dire, de nommer ou d’affirmer ce que le système exige devient un acte de subversion.

La conformité remplace la justice.
L’exclusion remplace le jugement équitable.


Synthèse théologique de la section

Romains 1 décrit le moment où l’homme échange la vérité de Dieu contre le mensonge.
Apocalypse 13 décrit le moment où ce mensonge devient structurel, politique, contraignant.

– La bête : le pouvoir sans transcendance.
– Le faux prophète : l’idéologie qui moralise la domination.
– La marque : la conformité totale exigée pour participer à la vie sociale.

Comme l’a souvent rappelé Jean-Marc Berthoud, une société qui rejette la loi de Dieu ne devient pas neutre ; elle devient religieuse autrement. Elle remplace la transcendance divine par une transcendance immanente : l’État, l’idéologie, le progrès, l’humanité abstraite.

Apocalypse 13 n’est pas une fable apocalyptique.
C’est une clé de discernement.

Lorsque le droit naturel est nié,
lorsque la loi cesse de reconnaître le réel,
lorsque la morale devient idéologique,
le pouvoir réclame ce qui revient à Dieu seul.

C’est l’aboutissement logique de Romains 1.


4. L’unité théologique Romains 1 – Apocalypse 13

Paul et Jean ne parlent pas de deux crises différentes, mais de deux moments du même processus.
Paul analyse la dynamique intérieure du péché dans l’humanité ; Jean en décrit la forme institutionnelle et totalisante lorsque cette dynamique devient pouvoir.4

1. Refus de reconnaître Dieu → pouvoir autonome

Dans Romains 1.21, Paul écrit :

« Ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu. »

Le verbe clé est δοξάζω (doxazō) : reconnaître le poids, la valeur ultime. Le péché n’est pas ignorance mais déni de souveraineté. Dieu est connu, mais désavoué.

Dans Apocalypse 13, ce refus devient structurel. La bête reçoit ἐξουσία (exousia), autorité souveraine, sans référence à Dieu. Elle agit comme source ultime de décision.

Ce que Paul décrit comme refus intérieur devient chez Jean autonomie politique : un pouvoir qui ne se reconnaît plus comme ministériel, mais auto-fondé.

Le théologien réformé David VanDrunen souligne que lorsque l’autorité n’est plus comprise comme dérivée de Dieu, elle devient nécessairement absolutisante, même si elle se présente comme libératrice¹.


2. Échange du vrai contre le faux → idéologie totalisante

Paul insiste sur l’échange :

« Ils ont échangé (ἤλλαξαν, ēllaxan) la vérité de Dieu contre le mensonge » (Romains 1.25).

La vérité (ἀλήθεια, alētheia) n’est pas supprimée, mais remplacée. Le mensonge devient cadre interprétatif global.

Dans Apocalypse 13, cet échange prend la forme d’une idéologie totalisante portée par le faux prophète. Le terme ψευδοπροφήτης (pseudoprophētēs) désigne non un simple menteur, mais un producteur de sens, un interprète autorisé du réel.

L’idéologie joue exactement le rôle du mensonge paulinien : elle fournit une contre-explication globale du monde.

Le théologien réformé Carl Trueman montre que le relativisme contemporain n’abolit pas la vérité, mais la relocalise dans le récit identitaire dominant². C’est précisément le mécanisme de Romains 1 appliqué au niveau culturel.


3. Obscurcissement de la raison → normalisation coercitive

Paul écrit :

« Leur cœur sans intelligence (ἀσύνετος καρδία) a été plongé dans les ténèbres » (Romains 1.21).

Le terme ἀσύνετος signifie « incapable de relier », « privé de discernement ». La raison demeure active, mais désorientée.

Dans Apocalypse 13, cette désorientation devient norme imposée. La coercition n’est pas seulement physique ; elle est cognitive et morale. La société entière est sommée d’adopter une même lecture du réel.

Ce qui était confusion intérieure devient normalisation collective.

Le théologien réformé John Frame observe que lorsque la raison n’est plus soumise à la révélation, elle tend à se protéger par la contrainte : le pluralisme apparent masque une intolérance doctrinale croissante³.


4. Désordre moral → conformité imposée

Dans Romains 1, le désordre moral est la conséquence directe du refus de Dieu : passions, injustices, violences, rationalisées par une raison dévoyée.

Dans Apocalypse 13, le problème n’est plus seulement le désordre, mais la conformité exigée. Le terme χάραγμα (charagma), marque, renvoie à un sceau d’appartenance officielle. Il ne s’agit pas seulement de contrôler des actes, mais d’exiger une adhésion visible.

La morale cesse d’être discernement du bien ; elle devient preuve de loyauté.

Le théologien réformé Michael Horton note que les sociétés post-chrétiennes tendent à remplacer l’éthique par la reconnaissance publique : ce qui compte n’est plus ce qui est juste, mais ce qui est affirmé correctement⁴.


5. Idolâtrie privée et culturelle → idolâtrie politique

Romains 1 décrit une idolâtrie diffuse, culturelle, intérieure : la créature remplace le Créateur.

Apocalypse 13 montre l’aboutissement logique : une idolâtrie politique, où le pouvoir réclame ce qui appartient à Dieu seul :
– ultimité,
– loyauté,
– obéissance morale.

L’idolâtrie devient institution.

Le théologien réformé Jean-Marc Berthoud résume ce mouvement ainsi :
lorsque la loi de Dieu est rejetée, l’État ou l’idéologie se chargent de dire le bien et le mal, transformant la politique en religion de substitution⁵.


Synthèse finale

Romains 1 explique pourquoi l’homme redéfinit la réalité :
par refus de Dieu, par échange de la vérité, par obscurcissement de la raison.

Apocalypse 13 montre ce que devient cette redéfinition quand elle s’institutionnalise :
pouvoir autonome, idéologie totalisante, conformité exigée, idolâtrie politique.

Paul décrit la génétique du relativisme.
Jean en décrit la forme totalitaire.

La théologie réformée confessante y voit un avertissement majeur :
lorsque Dieu n’est plus reconnu comme source du vrai et du juste,
la société ne devient pas neutre,
elle devient religieuse autrement,
et cette religion exige toujours une allégeance totale.


Conclusion doctrinale

Là où Dieu est écarté, le droit naturel n’est jamais simplement oublié : il est redéfini.
Car l’homme ne supporte pas le vide normatif. Lorsque Dieu n’est plus reconnu comme source du bien, l’homme se donne à lui-même la tâche de dire ce qui est juste, vrai et désirable. Cette prétention n’est pas neutre : elle est idolâtre.5

1. Luther : la raison sans Dieu devient une puissance ennemie

Martin Luther a vu avec une lucidité brutale que la raison humaine, laissée à elle-même, ne devient pas simplement faible, mais adverse à Dieu. Dans De servo arbitrio, il affirme que la raison est « la plus grande ennemie de la foi » lorsqu’elle prétend juger sans la Parole.

Luther ne nie pas l’ordre créé ni la loi morale ; il montre que, sans la révélation, la raison se retourne contre cet ordre. Elle conserve sa puissance argumentative, mais l’emploie à justifier ce que Dieu condamne. Ainsi, le droit naturel ne disparaît pas : il devient outil d’autojustification.

Là où l’Écriture n’éclaire plus la raison, la raison ne devient pas neutre : elle devient idéologique.


2. Calvin : la loi naturelle subsiste, mais elle est pervertie

Jean Calvin permet d’éviter deux écueils : le rejet du droit naturel et la naïveté rationaliste. Calvin affirme sans ambiguïté l’existence d’une loi morale inscrite dans la création et la conscience humaine. Sans elle, aucune société ne pourrait subsister.

Mais Calvin insiste avec force sur les effets noétiques du péché. La raison humaine voit encore, mais elle voit mal. Elle perçoit des fragments du bien, mais les désordonne, les absolutise, ou les détourne. C’est pourquoi la loi naturelle, lorsqu’elle n’est pas jugée et rectifiée par l’Écriture, devient instable et manipulable.

La métaphore des lunettes de l’Écriture résume cette position : la création est lisible, mais seulement si la Parole de Dieu vient corriger notre regard.

Là où la nature n’est plus reçue comme création, la loi cesse d’être un frein : elle devient un instrument de transformation de l’homme.


3. Kuyper : une société sans Dieu n’est jamais neutre

Abraham Kuyper a montré que toute culture repose sur une orientation religieuse fondamentale. Il n’existe pas de neutralité axiologique. Lorsque Dieu est exclu de la sphère publique, ce n’est pas la liberté qui s’installe, mais une religion de substitution.

Dans ses Lectures on Calvinism, Kuyper explique que les sociétés post-chrétiennes continuent un temps à vivre sur le capital moral du christianisme. Mais, privées de leur source, ces valeurs sont progressivement réinterprétées, puis renversées.

Là où Dieu est écarté, le droit naturel est tôt ou tard reconfiguré selon l’idéologie dominante.


4. Van Til : sans Dieu, le droit devient arbitraire

Cornelius Van Til pousse cette analyse à son terme. Pour lui, Romains 1 montre que l’homme ne manque pas de données, mais qu’il interprète toute réalité à partir d’un présupposé idolâtre lorsqu’il refuse Dieu.

La loi naturelle n’est jamais niée frontalement ; elle est reconstruite sur des bases autonomes. Ce qui était reconnaissance de l’ordre devient fabrication de normes. La morale cesse d’être reçue ; elle est produite.

Ainsi, le relativisme n’aboutit pas à la tolérance, mais à la coercition : quand il n’y a plus de vérité objective, le pouvoir doit l’imposer.


5. Péguy : la modernité a perdu le sens du réel

Charles Péguy et la perte du réel

Charles Péguy n’est pas un théologien systématique, mais il est l’un des diagnosticiens les plus lucides de la désagrégation spirituelle de la modernité. Sa critique ne porte pas d’abord sur l’immoralité, mais sur la rupture avec le réel, conséquence directe de la perte de toute transcendance.

Dans Notre jeunesse (1910), Péguy analyse la substitution de la fidélité par l’idéologie. Il montre comment la modernité morale conserve des mots (justice, vérité, humanité), mais en a perdu la source vivante. Ce ne sont pas les idéaux qui manquent, mais l’enracinement ontologique qui leur donnait chair.

Dans L’Argent (1913), Péguy va plus loin : lorsque l’homme ne reçoit plus l’ordre du monde comme don, il le réorganise selon ses abstractions, jusqu’à réduire l’homme lui-même à un matériau économique, social ou politique. La morale devient alors fonctionnelle, instrumentale, détachée de toute vérité reçue.

Enfin, dans De la raison (publié dans les Œuvres complètes), Péguy critique une raison moderne devenue désincarnée, coupée de la chair, du temps, de la tradition et de la mémoire. Cette raison n’est plus ordonnée au vrai, mais à l’efficacité et à la justification de soi.

Sans employer le vocabulaire du droit naturel, Péguy décrit exactement ce que Romains 1 annonce :
lorsque la vérité est échangée contre le mensonge, le réel devient insupportable, et l’homme lui substitue des constructions morales abstraites.


6. Bernanos : la négation de la vie intérieure comme racine de la crise

La critique de Péguy trouve un écho saisissant chez Georges Bernanos, qui formule l’un des diagnostics les plus célèbres et les plus rigoureux de la modernité.

Dans La France contre les robots (1947), Bernanos écrit cette phrase devenue classique :

« On ne comprend rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

Cette citation est exacte et référencée.
Elle ne relève pas de la polémique, mais d’un constat anthropologique :
une société qui refuse la transcendance finit par éradiquer l’intériorité, parce qu’elle rappelle à l’homme qu’il n’est pas autosuffisant.

Bernanos rejoint ici, par une autre voie, la théologie de Romains 1 et d’Apocalypse 13 :
– sans Dieu, l’homme devient opaque à lui-même,
– sans vie intérieure, il devient manipulable,
– sans vérité reçue, il devient disponible pour toutes les idéologies.

La crise morale moderne est donc inséparable d’une crise spirituelle, même lorsqu’elle se présente comme émancipation.


Synthèse finale

Romains 1 montre que l’homme, livré à lui-même, appelle bien ce que Dieu appelle mal.
Apocalypse 13 montre que cette inversion, une fois politisée, exige l’adoration.

La théologie réformée confessante n’annonce pas cela pour effrayer, mais pour avertir.
Elle sait que toute société sans transcendance finit par diviniser le pouvoir, et que toute morale sans Dieu devient idéologie.

Péguy montre que la modernité a perdu le sens du réel.
Bernanos montre qu’elle a détruit la vie intérieure.
La théologie réformée confessante montre pourquoi :
parce que Dieu a été écarté comme source du vrai et du bien.

Lorsque l’homme ne reçoit plus la loi comme don,
– il la fabrique,
– il l’impose,
– il l’absolutise.

Alors le droit naturel ne disparaît pas :
il est redéfini,
jusqu’à devenir un instrument de transformation de l’homme.

Romains 1 en décrit la genèse spirituelle.
Apocalypse 13 en dévoile la forme politique.

La confession chrétienne demeure la seule digue durable :
Dieu est Dieu,
l’homme est créature,
la création a un sens,
et la liberté ne naît jamais de l’utopie,
mais de la vérité reçue.


Outils pédagogiques

Objectifs pédagogiques

À l’issue du travail, le lecteur ou le groupe doit être capable de :

  • Comprendre le lien biblique entre théologie, morale et politique ;
  • Expliquer la relation entre rejet de Dieu, corruption du droit naturel et idéologie ;
  • Distinguer droit naturel classique, relativisme moderne et théologie réformée confessante ;
  • Discerner les implications concrètes pour la vie sociale et ecclésiale ;
  • Formuler une réponse chrétienne non utopique, non violente et non idéologique.

Plan de travail proposé (article long)

Séquence 1 – Comprendre la thèse centrale

Temps indicatif : 20–30 min

Idée clé à faire émerger :
👉 La crise morale est d’abord une crise théologique.

Travail demandé :

  • Résumer en 5 lignes la thèse principale de l’article.
  • Identifier les deux textes bibliques structurants (Romains 1 / Apocalypse 13).
  • Repérer les notions clés : droit naturel, idolâtrie, relativisme, idéologie, pouvoir.

Séquence 2 – Lecture biblique guidée (Romains 1)

Questions ouvertes

  1. En quoi Paul affirme-t-il que Dieu est connu, et non ignoré ?
  2. Que signifie « retenir la vérité captive » ?
  3. Pourquoi Paul lie-t-il idolâtrie et désordre moral ?
  4. En quoi la sexualité est-elle un révélateur théologique plutôt qu’un simple problème moral ?

Exercice

  • Reformuler Romains 1.18–25 avec ses propres mots, sans jargon théologique.
  • Identifier une application contemporaine directe (sans polémique).

Séquence 3 – Lecture biblique guidée (Apocalypse 13)

Questions ouvertes

  1. Quelle différence fais-tu entre pouvoir légitime et pouvoir idolâtre ?
  2. Pourquoi la bête ne peut-elle pas être réduite à une seule époque ou un seul régime ?
  3. Quel est le rôle spécifique du faux prophète ?
  4. Pourquoi la « marque » est-elle plus symbolique qu’économique ?

Exercice

  • Montrer le lien logique entre Romains 1 et Apocalypse 13 en un paragraphe.

Séquence 4 – Comparaison doctrinale

Tableau à compléter

QuestionRéformé confessantRelativisme moderne
Source du bien
Nature humaine
Vérité
Rôle de la loi
Liberté

Objectif : montrer que le désaccord est anthropologique et théologique, pas simplement moral.


Séquence 5 – QCM de compréhension
  1. Selon l’article, le droit naturel :
  • ☐ est une construction sociale
  • ☐ est une illusion religieuse
  • ☑ existe mais doit être éclairé par l’Écriture
  • ☐ suffit sans référence à Dieu
  1. Le relativisme moderne :
  • ☐ conduit à la tolérance
  • ☑ conduit à une nouvelle forme de contrainte
  • ☐ est neutre religieusement
  • ☐ protège toujours la liberté
  1. Apocalypse 13 décrit principalement :
  • ☐ un scénario futuriste codé
  • ☑ une logique spirituelle et politique récurrente
  • ☐ une critique du commerce mondial
  • ☐ un mythe symbolique sans portée morale

Séquence 6 – Mise en situation (discernement)

Cas pratique 1

Une loi impose un langage obligatoire au nom de la dignité et de l’inclusion.
Questions :

  • S’agit-il de justice ou de conformité ?
  • Quelle vision de la vérité et de l’homme est impliquée ?
  • Comment discerner sans tomber dans la peur ou la violence ?

Cas pratique 2

Une société revendique des « valeurs » fortes mais exclut toute référence transcendante.
Questions :

  • Sur quoi reposent réellement ces valeurs ?
  • Que se passe-t-il quand elles entrent en conflit ?
  • Qui tranche, et au nom de quoi ?

Séquence 7 – Synthèse théologique

Travail écrit possible :

  • Rédiger un paragraphe répondant à la question :
    Pourquoi une société sans Dieu ne devient-elle jamais neutre ?

Ou :

  • Résumer l’article en une phrase doctrinale (max. 20 mots).

Exemple attendu (indicatif) :

« Lorsque Dieu est rejeté, le droit naturel est redéfini, la loi devient idéologie et le pouvoir exige l’adhésion. »


Séquence 8 – Pistes pour aller plus loin

Axes de réflexion :

  • Comment articuler droit naturel et mission chrétienne aujourd’hui ?
  • Quelle différence entre résistance spirituelle et combat idéologique ?
  • Comment confesser la vérité sans chercher à imposer le Royaume par la loi ?

Conclusion pédagogique

L’article ne cherche pas à produire de la peur, mais du discernement.
Il ne propose ni utopie politique, ni retrait du monde, mais une confession lucide :

Dieu est Dieu.
L’homme est créature.
La loi n’est juste que si elle reconnaît le réel.
Et la liberté véritable ne naît jamais de l’idéologie,
mais de la vérité reçue.


Bibliographie finale commentée

Sources bibliques et exégétiques

La Bible, Romains 1.18–32 ; Apocalypse 13
Textes fondateurs de l’analyse. Romains 1 fournit la clé anthropologique et noétique (refus de Dieu, échange du vrai contre le faux) ; Apocalypse 13 en dévoile l’aboutissement politique et coercitif.

G. K. Beale, The Book of Revelation, NIGTC, Eerdmans
Commentaire de référence pour comprendre Apocalypse 13 sans dérive sensationnaliste. Beale montre la portée transhistorique et symbolique du texte, centrée sur l’idolâtrie du pouvoir.


Réformateurs et théologie réformée classique

Martin Luther, De servo arbitrio (1525)
Texte fondamental sur la corruption de la volonté et de la raison. Luther éclaire la thèse centrale : la raison sans la Parole ne devient pas neutre, mais ennemie de Dieu.

Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, II.2 ; IV.20
Référence majeure sur la loi naturelle, la conscience morale et les effets noétiques du péché. Calvin fournit l’équilibre réformé : réalité du droit naturel, mais nécessité des « lunettes » de l’Écriture.

Abraham Kuyper, Lectures on Calvinism
Analyse décisive du caractère religieux de toute culture. Kuyper montre que la neutralité morale et politique est un mythe : toute société repose sur une confession implicite.


Théologie réformée contemporaine et critique du relativisme

Cornelius Van Til, The Defense of the Faith
Ouvrage clé pour comprendre pourquoi le rejet de Dieu conduit à une reconstruction arbitraire du réel. Van Til montre que le relativisme est une idolâtrie rationnelle cohérente.

Carl Trueman, The Rise and Triumph of the Modern Self
Analyse magistrale de l’identité expressive moderne. Indispensable pour comprendre le lien entre subjectivisme, morale idéologique et contrainte sociale.

David VanDrunen, Politics after Christendom
Lecture réformée sobre et lucide de la politique post-chrétienne. Utile pour penser l’autorité civile sans naïveté ni théocratisme.

Michael Horton, The Christian Faith
Synthèse dogmatique solide, notamment sur loi, grâce commune et idolâtrie moderne.


Analyses philosophiques et critiques culturelles

Jean-François Braunstein, La religion woke
Analyse philosophique rigoureuse du wokisme comme religion séculière. Utile pour établir le lien entre relativisme, morale narrative et coercition.

Charles Péguy, Notre jeunesse ; L’Argent
Diagnostic prophétique de la perte du réel et de la substitution de l’idéologie à la fidélité. Lecture précieuse pour comprendre la modernité morale.

Georges Bernanos, La France contre les robots
Texte clé sur la destruction de la vie intérieure dans les sociétés techniques et idéologiques. Éclaire le lien entre déspiritualisation et manipulation de masse.


  1. Martin Luther, De servo arbitrio (1525), trad. fr. Du serf arbitre, en particulier les sections sur la raison comme « ennemie de Dieu ».
    Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, II.2 ; IV.20, éd. Labor et Fides.
    Abraham Kuyper, Lectures on Calvinism, Grand Rapids, Eerdmans, 1931 (conférences de Princeton, 1898).
    Cornelius Van Til, The Defense of the Faith, Philadelphia, Presbyterian and Reformed Publishing, plusieurs éditions. ↩︎
  2. Jean-François Braunstein, La religion woke, Paris, Grasset, 2022.
    Carl R. Trueman, The Rise and Triumph of the Modern Self, Wheaton, Crossway, 2020.
    Kevin DeYoung, What Does the Bible Really Teach about Homosexuality?, Wheaton, Crossway, 2015 (pour l’anthropologie biblique et la critique du relativisme moral).
    Romains 1.18–25 ; 1.26–27. ↩︎
  3. Apocalypse 13.1–18 (texte grec : NA28).
    Jean-Marc Berthoud, Plaidoyer pour une civilisation chrétienne, Aix-en-Provence, Kerygma, 2012 ; voir aussi ses articles dans La Revue réformée sur l’État moderne et la loi de Dieu.
    Carl R. Trueman, The Rise and Triumph of the Modern Self, Crossway, 2020.
    G. K. Beale, The Book of Revelation, NIGTC, Eerdmans, pour l’arrière-plan exégétique d’Apocalypse 13. ↩︎
  4. David VanDrunen, Politics after Christendom, Zondervan, 2020.
    Carl R. Trueman, The Rise and Triumph of the Modern Self, Crossway, 2020.
    John M. Frame, The Doctrine of the Knowledge of God, P&R Publishing, 1987.
    Michael Horton, The Christian Faith, Zondervan, 2011.
    Jean-Marc Berthoud, Plaidoyer pour une civilisation chrétienne, Kerygma, 2012. ↩︎
  5. Martin Luther, De servo arbitrio (1525), trad. fr. Du serf arbitre.
    Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, II.2 ; IV.20, Labor et Fides.
    Abraham Kuyper, Lectures on Calvinism, Eerdmans, 1931 (conférences de Princeton, 1898).
    Cornelius Van Til, The Defense of the Faith, Presbyterian and Reformed Publishing.
    Charles Péguy, Notre jeunesse, L’Argent, De la raison, œuvres complètes, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade).
    Charles Péguy, L’Argent, 1913, in Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade.
    Charles Péguy, De la raison, textes rassemblés dans les Œuvres complètes, Gallimard.
    Georges Bernanos, La France contre les robots, 1947, Gallimard. ↩︎

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