Vincet Bru, version 12 janvier 2026
Cette page propose un dossier consacré à une théologie chrétienne de l’histoire, entendue comme une lecture du devenir des nations à la lumière de la souveraineté de Dieu et de la révélation biblique. Elle s’adresse à un public désireux d’approfondir les fondements théologiques de l’historiographie chrétienne, tout en conservant une exigence de rigueur intellectuelle et méthodologique.
Le dossier se compose de plusieurs niveaux de lecture complémentaires. Il comprend d’abord un article court, destiné à offrir une synthèse claire et accessible des principaux enjeux : providence divine, critique du mythe de la neutralité historique, et compréhension théologique des ruptures modernes. Il est suivi d’un article long, de nature académique, développant ces questions de manière approfondie, avec citations, références précises et notes en bas de page.
La page met également à disposition une bibliographie commentée et élargie, permettant au lecteur de poursuivre la réflexion à partir des grandes sources patristiques, réformées et contemporaines, ainsi que d’ouvrages majeurs d’historiographie et de philosophie de l’histoire. Cette bibliographie vise à favoriser un travail sérieux, qu’il soit universitaire, pastoral ou personnel.
Enfin, le dossier comprend des outils pédagogiques : questions à choix multiple, questions ouvertes de dissertation et propositions d’ateliers de réflexion. Ces ressources sont conçues pour faciliter l’appropriation des contenus, l’exercice du discernement théologique et le travail en groupe, dans un cadre de formation, d’enseignement ou d’étude personnelle.
L’ensemble de la page est ainsi pensé comme un outil de compréhension, de transmission et de réflexion, permettant d’aborder l’histoire non comme une suite d’événements dépourvus de sens, mais comme un champ où se déploie, de manière souvent voilée, le gouvernement souverain de Dieu.
Article version courte
Introduction
La compréhension chrétienne de l’histoire ne peut se satisfaire d’une simple description factuelle des événements. Toute historiographie repose sur des présupposés, qu’ils soient reconnus ou non. L’illusion d’une histoire neutre, purement objective, relève davantage d’un mythe moderne que d’une réalité scientifique. L’un des apports majeurs de la tradition réformée consiste précisément à avoir assumé explicitement ces présupposés, en les enracinant dans une théologie biblique de la providence. L’histoire n’est pas seulement ce qui arrive aux hommes ; elle est le lieu où se déploie le gouvernement souverain de Dieu sur les nations.
I. L’historiographie réformée et la providence divine
C’est dans cette perspective que s’inscrit l’œuvre de Jean-Henri Merle d’Aubigné, dont Histoire de la Réformation du seizième siècle constitue l’une des expressions les plus abouties d’une historiographie confessionnellement assumée. Dès la préface de son œuvre monumentale, Merle d’Aubigné pose un principe méthodologique fondamental : l’histoire n’est intelligible que si Dieu y est reconnu comme acteur souverain.
« Dieu est dans l’histoire.
L’histoire du monde doit être racontée comme les annales du gouvernement du Roi des rois. »
(Histoire de la Réformation du seizième siècle, Préface générale, Livre I, éd. Fischbacher, Paris, 1835).
Cette affirmation n’est ni décorative ni simplement dévotionnelle. Elle fonde une lecture théologique du devenir des nations. Contre une historiographie positiviste qui se contente d’aligner des faits, Merle d’Aubigné dénonce une cécité volontaire à l’égard de la providence divine :
« On a vu les actions des hommes et des peuples se succéder avec fracas ;
on a entendu le choc des armes ;
mais on n’a point aperçu la main de Dieu qui dirige tout. »
(ibid., Préface).
L’histoire ainsi comprise n’est ni un chaos livré au hasard, ni une mécanique impersonnelle. Elle possède une structure, une direction et une finalité :
« L’histoire n’est point un chaos livré au hasard.
Elle est un temple majestueux que la main de Dieu élève pour sa gloire. »
(ibid.).
Ces affirmations donnent à l’historiographie réformée sa cohérence propre : les événements historiques sont compris comme l’expression visible de conflits spirituels plus profonds, rejoignant la perspective biblique du combat entre le Royaume de Dieu et les puissances qui s’y opposent (cf. Daniel 2 ; Apocalypse 12), sans tomber dans un dualisme simpliste.
II. Révolution moderne et absence de théologie de l’histoire
Pour Jean-Marc Berthoud, l’une des faiblesses majeures de l’historiographie contemporaine de la Révolution française — y compris dans ses courants critiques ou révisionnistes — réside dans l’absence d’une lecture résolument biblique de l’histoire. Si ces travaux ont permis de mettre au jour la violence révolutionnaire, la Terreur et la dynamique centralisatrice de l’État moderne, ils demeurent insuffisants tant qu’ils ne s’attaquent pas à la racine spirituelle du phénomène. Décrire les faits ne suffit pas : il faut encore en comprendre la logique profonde.
Selon Berthoud, la Révolution moderne ne peut être interprétée correctement sans référence explicite à la loi de Dieu, à l’ordre créationnel et à la réalité de la chute. En se détachant de toute norme transcendante, elle ne se contente pas de transformer des institutions ; elle prétend refonder l’homme lui-même et redéfinir le bien et le mal à partir de la seule volonté humaine. L’État devient alors l’instance ultime de légitimation morale, ce qui explique à la fois l’idéologie des droits abstraits et la violence politique qui l’accompagne. Sans une théologie biblique de l’histoire, la Révolution apparaît comme une crise parmi d’autres ; avec elle, elle se révèle comme une rupture spirituelle majeure.
C’est dans ce cadre que Berthoud évoque, en conclusion, une exhortation marquante attribuée au pasteur Henri Hauffmann, dont le propos demeure d’une grande actualité. En substance, cette parole rappelle que la déchristianisation des nations n’est jamais neutre : elle conduit inévitablement à l’extension d’un pouvoir étatique qui, privé de toute référence à la loi de Dieu, devient simultanément permissif sur le plan moral et coercitif sur le plan politique. Loin d’être accidentelle, cette dérive manifeste l’incompatibilité profonde entre l’Évangile et un humanisme d’État athée, et souligne l’urgence d’une lecture biblique de l’histoire pour discerner les enjeux véritables de la modernité.
III. Confrontation doctrinale : Augustin, Calvin et Van Til
La théologie de l’histoire développée par Merle d’Aubigné s’inscrit clairement dans une lignée chrétienne classique, mais elle mérite d’être confrontée aux grands cadres doctrinaux qui l’ont précédée et structurée : Augustin, Jean Calvin et Cornelius Van Til.
Chez Augustin, notamment dans La Cité de Dieu, l’histoire est comprise comme le théâtre du conflit entre deux cités irréductibles : la Cité de Dieu et la cité terrestre. Ce conflit traverse les empires et les cultures sans jamais s’identifier pleinement à l’un d’eux. La providence divine est réelle, mais souvent opaque ; la victoire de la Cité de Dieu ne sera pleinement manifeste qu’à l’eschaton. Merle d’Aubigné reprend cette structure du conflit spirituel, mais tend parfois à lire l’histoire moderne de manière plus directement polarisée, au risque d’atténuer la tension augustinienne du déjà / pas encore.
Chez Calvin, la providence historique est encore plus fermement ancrée dans la souveraineté divine. Dans l’Institution de la religion chrétienne (I, 16–18), Calvin affirme que rien n’advient sans la volonté de Dieu, y compris les actions des impies et des tyrans. Toutefois, cette souveraineté n’abolit ni la responsabilité humaine ni le mystère du dessein divin. Calvin se montre d’une grande prudence face à toute prétention à lire directement les jugements de Dieu dans les événements politiques. Comparé à Calvin, Merle d’Aubigné adopte une posture plus narrative et pédagogique, parfois moins retenue doctrinalement.
Cornelius Van Til radicalise enfin la question sur le plan épistémologique. Pour lui, l’histoire n’est intelligible qu’à partir de la révélation biblique présupposée comme autorité ultime. Toute prétention à la neutralité historiographique est une illusion issue de l’autonomie de la raison déchue. Van Til rejoint Merle d’Aubigné dans le refus d’une histoire sans Dieu, mais se montre plus réservé à l’égard des reconstructions historiques globales trop assurées des desseins divins.
Conclusion
Ainsi, Merle d’Aubigné se situe à un carrefour : plus affirmatif qu’Augustin sur la lisibilité historique du conflit spirituel, moins prudent que Calvin sur l’interprétation des événements, et moins radical que Van Til sur la question des présupposés. Sa force réside dans sa capacité à rendre visible la dimension théologique de l’histoire contre le positivisme moderne ; sa limite potentielle tient au risque d’une lecture trop démonstrative de la providence.
Cette confrontation ne disqualifie nullement son apport. Elle permet au contraire de le situer avec précision : Merle d’Aubigné ne propose pas une théologie systématique de l’histoire, mais une historiographie confessionnelle militante, profondément enracinée dans la foi réformée, destinée à réveiller une conscience chrétienne anesthésiée par le mythe moderne de la neutralité historique. Sur cette base solide, une théologie chrétienne de l’histoire peut être développée plus avant, en dialogue critique avec les défis contemporains posés à l’Église et aux nations.
Article long
Introduction générale
La compréhension chrétienne de l’histoire ne peut se satisfaire d’une simple description factuelle des événements. Toute historiographie repose nécessairement sur des présupposés, qu’ils soient explicitement reconnus ou implicitement dissimulés. L’idée selon laquelle l’histoire pourrait être écrite de manière strictement neutre, objective et axiologiquement indifférente relève moins d’une posture scientifique rigoureuse que d’un mythe hérité de la modernité. Comme toute discipline interprétative, l’histoire suppose un cadre de lecture préalable, une hiérarchisation des faits et une conception du sens même du devenir humain.
Cette constatation n’est nullement propre à la théologie chrétienne. Des historiens et philosophes de l’histoire, parfois étrangers à toute confession religieuse, ont reconnu l’impossibilité d’une neutralité absolue. L’historien sélectionne, ordonne et interprète les données du passé à partir d’un horizon intellectuel situé. Même lorsque l’effort d’objectivité est réel, il ne supprime jamais la question des présupposés ultimes qui orientent la lecture du réel. Comme le reconnaissait Pierre Chaunu, « l’histoire s’écrit toujours au présent », et toute prétention à une pure transparence méthodologique masque en réalité des choix interprétatifs préalables1.
Dans ce contexte, l’originalité — et la cohérence — de la tradition réformée ne résident pas dans la revendication d’une neutralité impossible, mais dans l’acceptation explicite de ses présupposés théologiques. Loin de considérer la foi comme un obstacle à l’intelligence historique, l’historiographie réformée assume que toute lecture de l’histoire est inséparable d’une vision du monde, et que la révélation biblique fournit un cadre interprétatif plus conforme à la réalité que les constructions autonomes de la raison moderne. L’histoire n’est pas seulement ce qui arrive aux hommes ; elle est le lieu où se déploie le gouvernement souverain de Dieu sur les nations.
Cette conviction s’enracine dans l’Écriture elle-même. La Bible ne présente jamais l’histoire comme un processus autonome ou neutre. Elle affirme au contraire que Dieu « change les temps et les circonstances, qu’il renverse et qu’il établit les rois » (Daniel 2.21), et qu’aucun événement historique, même tragique ou injuste en apparence, n’échappe à sa providence. Loin de dissoudre la responsabilité humaine, cette souveraineté divine fonde au contraire la possibilité même d’un jugement moral de l’histoire, puisque les actions des hommes et des peuples sont évaluées à l’aune d’une loi transcendante et non d’un simple consensus culturel.
C’est dans cette perspective que s’inscrit l’œuvre majeure de Jean-Henri Merle d’Aubigné, dont Histoire de la Réformation du seizième siècle constitue l’une des expressions les plus achevées d’une historiographie confessionnellement assumée. Pour Merle d’Aubigné, l’histoire ainsi conçue n’est ni un chaos livré au hasard, ni une mécanique impersonnelle gouvernée par des forces aveugles. Elle possède une structure, une orientation et une finalité, parce qu’elle est inscrite dans le dessein souverain de Dieu. Ces affirmations confèrent à l’historiographie réformée sa cohérence propre. Les événements historiques ne sont pas seulement des faits bruts, mais les manifestations visibles de réalités spirituelles plus profondes. Sans réduire l’histoire à un dualisme simpliste, cette approche rejoint la perspective biblique d’un conflit réel entre le Royaume de Dieu et les puissances qui s’y opposent (Daniel 7 ; Apocalypse 12), conflit qui traverse les institutions, les idéologies et les formes politiques successives.
L’enjeu d’une théologie chrétienne de l’histoire n’est donc pas marginal. Il engage la manière dont les chrétiens comprennent le passé, discernent le présent et envisagent l’avenir. Refuser toute lecture théologique de l’histoire revient, de facto, à adopter une autre théologie — souvent implicite — dans laquelle la souveraineté divine est remplacée par l’autonomie de l’homme, le progrès immanent ou la nécessité historique. À l’inverse, reconnaître Dieu comme Seigneur de l’histoire ne dispense ni de la rigueur critique ni de la prudence interprétative, mais fournit un cadre intellectuel cohérent pour penser le sens du devenir des nations.
C’est sur cette base que pourra être développée, dans les sections suivantes, une théologie chrétienne de l’histoire confrontée aux défis posés par la modernité politique, les révolutions, et l’État moderne, en dialogue critique avec Augustin, Calvin et la théologie réformée contemporaine.
I. L’historiographie réformée et la providence divine
C’est dans le cadre d’une théologie explicitement assumée de la providence que s’inscrit l’œuvre de Jean-Henri Merle d’Aubigné, dont Histoire de la Réformation du seizième siècle demeure l’un des témoignages les plus cohérents d’une historiographie confessionnelle protestante au XIXᵉ siècle. À rebours des tentatives modernes de neutralisation méthodologique du discours historique, Merle d’Aubigné revendique d’emblée un principe interprétatif fondamental : l’histoire n’est intelligible que si Dieu y est reconnu comme acteur souverain.
Dès la préface générale de son œuvre, il énonce sans ambiguïté ce présupposé structurant :
« Dieu est dans l’histoire.
L’histoire du monde doit être racontée comme les annales du gouvernement du Roi des rois. »2
Cette affirmation n’est ni un simple acte de piété personnelle, ni une concession rhétorique destinée à un lectorat croyant. Elle constitue le socle méthodologique à partir duquel Merle d’Aubigné entend relire les événements du passé. En affirmant que l’histoire relève du « gouvernement » de Dieu, il inscrit le devenir des nations dans le cadre biblique de la providence, entendue non comme une intervention ponctuelle et exceptionnelle, mais comme l’exercice constant de la souveraineté divine sur l’ensemble du réel.
Contre une historiographie positiviste naissante, qui tend à réduire l’histoire à une succession de causes immanentes — économiques, politiques ou sociologiques — Merle d’Aubigné dénonce ce qu’il perçoit comme une cécité méthodologique. L’accumulation des faits, même rigoureusement établie, ne suffit pas à produire une intelligence véritable du passé si elle demeure aveugle à sa signification ultime :
« On a vu les actions des hommes et des peuples se succéder avec fracas ;
on a entendu le choc des armes ;
mais on n’a point aperçu la main de Dieu qui dirige tout. »3
Cette critique ne vise pas l’étude minutieuse des faits, que Merle d’Aubigné pratique lui-même avec un grand souci des sources, mais l’exclusion volontaire de toute causalité transcendante. Une telle exclusion ne procède pas d’une neutralité scientifique, mais d’un choix philosophique préalable, incompatible avec la vision biblique du monde. En ce sens, l’historiographie positiviste apparaît moins comme une méthode objective que comme une théologie implicite, dans laquelle Dieu est méthodologiquement absent.
Pour Merle d’Aubigné, l’histoire ne saurait être assimilée à un chaos livré au hasard, ni à une mécanique impersonnelle gouvernée par des forces aveugles. Elle possède une cohérence interne, une orientation et une finalité, précisément parce qu’elle est ordonnée par la providence divine :
« L’histoire n’est point un chaos livré au hasard.
Elle est un temple majestueux que la main de Dieu élève pour sa gloire. »4
Cette métaphore architecturale est révélatrice. L’histoire est comparée à un édifice dont la cohérence globale ne peut être perçue qu’à partir de la reconnaissance de son architecte. Les événements particuliers, parfois dissonants ou tragiques, ne prennent sens qu’insérés dans une structure d’ensemble que seule la souveraineté divine garantit. Cette vision s’enracine directement dans le témoignage scripturaire, selon lequel Dieu « fait concourir toutes choses au bien de ceux qui l’aiment » (Romains 8.28) et gouverne les royaumes humains selon ses desseins (Daniel 2.21).
Ainsi comprise, l’historiographie réformée se distingue nettement d’un providentialisme naïf. Il ne s’agit pas d’identifier immédiatement et sans discernement la volonté de Dieu dans chaque événement, ni de justifier théologiquement toutes les victoires ou toutes les défaites historiques. Il s’agit plutôt de reconnaître que les faits historiques sont les manifestations visibles de réalités spirituelles plus profondes, inscrites dans le conflit biblique entre le Royaume de Dieu et les puissances qui s’y opposent.
Cette perspective rejoint la vision biblique du combat des royaumes telle qu’elle apparaît notamment dans les livres de Daniel et de l’Apocalypse, où les empires politiques sont décrits comme des puissances transitoires, soumises au jugement et à la souveraineté du Dieu Très-Haut (Daniel 7 ; Apocalypse 12). Toutefois, Merle d’Aubigné se garde de réduire l’histoire à un dualisme simpliste. Le conflit spirituel qu’il identifie traverse les nations, les institutions et même l’Église visible, sans jamais se laisser enfermer dans une opposition manichéenne immédiate entre le bien et le mal historiquement identifiables.
Par là, l’historiographie réformée acquiert sa cohérence propre : elle affirme la souveraineté absolue de Dieu sur l’histoire tout en maintenant la responsabilité morale des acteurs humains. Elle refuse à la fois le fatalisme historique et l’autonomie absolue de l’homme moderne. Cette tension féconde constitue le socle à partir duquel pourra être développée une théologie chrétienne de l’histoire capable de rendre compte des ruptures, des révolutions et des crises majeures qui ont façonné la modernité politique.
II. Révolution moderne et absence de théologie de l’histoire
Pour Jean-Marc Berthoud, l’une des faiblesses majeures de l’historiographie contemporaine de la Révolution française — y compris dans ses courants critiques ou révisionnistes — réside dans l’absence d’une lecture résolument biblique de l’histoire. Si ces travaux ont incontestablement contribué à mettre en lumière la violence révolutionnaire, la logique de la Terreur et la dynamique centralisatrice de l’État moderne, ils demeurent insuffisants tant qu’ils se limitent à une analyse descriptive ou sociopolitique des faits. Décrire les événements, même avec précision, ne suffit pas : encore faut-il en comprendre la logique profonde et les fondements spirituels.
Berthoud insiste sur le fait que la Révolution moderne ne peut être interprétée correctement sans référence explicite à la loi de Dieu, à l’ordre créationnel et à la doctrine biblique de la chute. En ce sens, la Révolution française ne constitue pas simplement une rupture institutionnelle ou juridique, mais une entreprise de refondation anthropologique. En rejetant toute norme transcendante, elle substitue à la loi divine une législation issue de la seule volonté humaine, érigée en principe souverain. L’homme n’est plus compris comme une créature responsable devant Dieu, mais comme un sujet autonome appelé à se redéfinir lui-même.
Dans cette perspective, l’État devient l’instance ultime de légitimation morale. Il ne se contente plus d’arbitrer ou de gouverner : il prétend déterminer le bien et le mal, définir les droits, et remodeler la société selon des principes abstraits. Berthoud souligne que cette prétention explique à la fois l’idéologie des droits de l’homme conçus de manière détachée de toute loi naturelle ou divine, et la violence politique qui accompagne inévitablement leur mise en œuvre. La Terreur ne constitue pas une dérive accidentelle de la Révolution, mais l’une de ses conséquences logiques.5
Sans une théologie biblique de l’histoire, la Révolution apparaît alors comme une crise parmi d’autres, inscrite dans le flux ordinaire des transformations politiques. Avec une telle théologie, elle se révèle au contraire comme une rupture spirituelle majeure, marquée par le rejet explicite de la souveraineté de Dieu sur les nations. Berthoud rejoint ici la tradition réformée classique, pour laquelle l’histoire des peuples ne peut être comprise indépendamment de leur rapport à la loi divine et à l’ordre voulu par le Créateur (cf. Daniel 2.21 ; Romains 1.18–25).
C’est dans ce cadre interprétatif que Berthoud évoque, en conclusion de certaines de ses interventions, une exhortation marquante attribuée au pasteur Henri Hauffmann, dont le propos conserve une portée remarquable. En substance, cette exhortation rappelle que la déchristianisation des nations n’est jamais neutre. Lorsqu’une société se prive délibérément de toute référence à la loi de Dieu, elle ne s’affranchit pas de toute norme : elle se soumet à d’autres absolus. Le pouvoir politique, privé de toute transcendance régulatrice, tend alors à s’étendre sans limites, devenant simultanément permissif sur le plan moral et coercitif sur le plan politique.
Loin d’être accidentelle, cette dérive manifeste l’incompatibilité profonde entre l’Évangile et un humanisme d’État athée. Elle confirme l’intuition centrale de Berthoud : seule une lecture biblique de l’histoire permet de discerner les enjeux véritables de la modernité politique et d’éviter les illusions d’une neutralité historique qui, en réalité, masque toujours un choix théologique implicite.
III. Confrontation doctrinale : Augustin, Calvin et Van Til
La théologie de l’histoire développée par Jean-Henri Merle d’Aubigné s’inscrit indéniablement dans une lignée chrétienne classique. Elle ne saurait toutefois être comprise adéquatement sans être confrontée aux grands cadres doctrinaux qui ont structuré la réflexion chrétienne sur l’histoire avant lui, et qui en constituent, de manière explicite ou implicite, l’arrière-plan théologique. Trois figures s’imposent à cet égard : Augustin, Jean Calvin et Cornelius Van Til.
1. Augustin : la providence dans la tension des deux cités
Chez Augustin, en particulier dans La Cité de Dieu, l’histoire est comprise comme le théâtre d’un conflit fondamental entre deux cités irréductibles : la Cité de Dieu, fondée sur l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, et la cité terrestre, fondée sur l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu6. Cette opposition traverse l’ensemble de l’histoire humaine, mais ne se confond jamais totalement avec des entités politiques ou institutionnelles déterminées. Aucune cité terrestre, fût-elle chrétienne dans ses apparences, ne peut être identifiée sans reste à la Cité de Dieu.
Augustin affirme avec force la souveraineté absolue de Dieu sur l’histoire. Rien n’échappe à la providence divine, pas même les empires païens ou les périodes de persécution. Toutefois, cette souveraineté n’implique pas une lisibilité immédiate du sens des événements. La providence est réelle, mais souvent opaque. L’histoire demeure marquée par l’ambiguïté, et la signification ultime du conflit entre les deux cités ne sera pleinement manifestée qu’à la fin des temps. Comme l’écrit Augustin : « Les jugements de Dieu sont profonds, et souvent cachés aux regards des hommes »7.
Merle d’Aubigné reprend clairement cette structure du conflit spirituel. Il comprend l’histoire comme un affrontement réel entre le Royaume de Dieu et des puissances qui s’y opposent. Toutefois, sa lecture de l’histoire moderne tend parfois à être plus directement polarisée que celle d’Augustin. Là où l’évêque d’Hippone insiste sur la tension du déjà / pas encore, Merle d’Aubigné paraît parfois identifier plus immédiatement certaines configurations historiques à l’un ou l’autre des deux camps. Cette différence ne relève pas d’une divergence doctrinale fondamentale, mais d’une différence de posture : Augustin écrit sous le signe de l’eschatologie, Merle d’Aubigné sous celui du témoignage historique et de l’édification.
2. Calvin : souveraineté absolue et retenue herméneutique
La réflexion de Jean Calvin sur la providence historique est encore plus fermement ancrée dans la souveraineté divine. Dans l’Institution de la religion chrétienne, en particulier aux livres I, chapitres 16 à 18, Calvin affirme sans ambiguïté que rien n’advient sans la volonté de Dieu : « Il n’arrive rien que Dieu n’ait ordonné, et cela non pas par une permission oisive, mais par un conseil secret et juste »8. Cette affirmation inclut explicitement les actions des impies, des tyrans et des puissances politiques hostiles au peuple de Dieu.
Toutefois, Calvin se distingue par une extrême prudence herméneutique. S’il affirme la souveraineté totale de Dieu, il refuse toute prétention humaine à décrypter de manière immédiate et exhaustive les jugements divins dans les événements historiques concrets. La providence est certaine, mais ses voies demeurent en grande partie cachées. Calvin insiste sur le fait que l’homme doit se garder d’une curiosité spéculative qui prétendrait pénétrer les secrets du conseil divin9.
Comparé à Calvin, Merle d’Aubigné adopte une posture plus narrative et pédagogique. Son œuvre vise à manifester la cohérence providentielle de l’histoire à travers un récit intelligible et édifiant. Cette orientation explique une moindre retenue doctrinale dans l’interprétation des événements. Là où Calvin souligne le mystère irréductible du dessein divin, Merle d’Aubigné cherche à en rendre visibles les lignes de force. Cette différence ne constitue pas une contradiction théologique, mais elle marque une tension réelle entre rigueur doctrinale et lisibilité historique.
3. Van Til : l’antithèse et les présupposés de l’histoire
Avec Cornelius Van Til, la question de la théologie de l’histoire est déplacée sur un plan épistémologique radical. Pour Van Til, l’histoire n’est intelligible qu’à partir de la révélation biblique présupposée comme autorité ultime. Toute prétention à une historiographie neutre est une illusion produite par l’autonomie de la raison déchue. Comme il l’affirme, « il n’existe pas de faits bruts ; tous les faits sont interprétés »10.
Van Til rejoint Merle d’Aubigné dans son refus d’une histoire sans Dieu. Une historiographie qui exclut méthodologiquement la révélation biblique adopte nécessairement un autre cadre théologique implicite, souvent humaniste ou naturaliste. Toutefois, Van Til se montre plus réservé que Merle d’Aubigné à l’égard des reconstructions historiques globales qui prétendraient cartographier avec assurance les desseins divins dans le détail des événements. Il insiste sur l’antithèse fondamentale entre la pensée régénérée et la pensée non régénérée, mais refuse toute prétention humaine à une lecture exhaustive du plan providentiel.
Ainsi, là où Merle d’Aubigné met l’accent sur la visibilité historique du conflit spirituel, Van Til en souligne le caractère structurel et épistémologique. L’histoire devient alors non seulement un champ d’événements, mais un lieu de confrontation entre présupposés ultimes concurrents.
4. Bilan doctrinal
Cette confrontation permet de situer avec précision l’apport de Merle d’Aubigné. Il apparaît comme un héritier fidèle de la tradition augustinienne et réformée, mais aussi comme un historien engagé, soucieux de rendre intelligible et visible la dimension théologique de l’histoire face au positivisme moderne. Sa force réside dans cette capacité à réintroduire la providence au cœur du récit historique. Sa limite potentielle tient au risque d’une lecture trop immédiatement démonstrative des desseins divins, risque que la prudence d’Augustin, la retenue de Calvin et la radicalité épistémologique de Van Til permettent de corriger.
Loin de disqualifier son œuvre, cette mise en tension en révèle la fécondité. Elle montre que toute théologie chrétienne de l’histoire doit tenir ensemble trois exigences : l’affirmation de la souveraineté divine, la reconnaissance du mystère providentiel, et la lucidité épistémologique sur les présupposés de toute lecture historique.
Conclusion générale – Pour une théologie chrétienne de l’histoire
Au terme de cette réflexion, une conviction s’impose avec clarté : toute tentative de compréhension de l’histoire qui prétend faire l’économie d’une théologie explicite repose en réalité sur une théologie implicite. Le refus moderne de toute référence à la providence divine ne conduit pas à la neutralité, mais à la substitution d’un autre principe explicatif ultime, généralement centré sur l’autonomie de l’homme, le progrès immanent ou la nécessité historique. Une telle substitution ne saurait être considérée comme méthodologiquement innocente.
La tradition réformée, telle qu’elle s’exprime de manière exemplaire chez Jean-Henri Merle d’Aubigné, a le mérite d’assumer ouvertement ses présupposés. En affirmant que Dieu est acteur de l’histoire, elle refuse de réduire le devenir des nations à une succession d’événements contingents ou à des mécanismes impersonnels. L’histoire apparaît alors comme le lieu où se déploie le gouvernement souverain de Dieu, sans que cette affirmation n’abolisse la responsabilité morale des acteurs humains ni la complexité réelle des processus historiques.
Toutefois, la confrontation doctrinale avec Augustin, Calvin et Van Til permet de préciser et de nuancer cet héritage. Augustin rappelle avec force que le conflit entre la Cité de Dieu et la cité terrestre traverse toute l’histoire sans jamais se laisser identifier purement et simplement à des configurations politiques déterminées. La victoire du Royaume de Dieu est certaine, mais sa manifestation demeure partiellement voilée jusqu’à l’eschaton. Calvin, quant à lui, affirme avec une rigueur incomparable la souveraineté absolue de Dieu sur tous les événements, tout en opposant une retenue herméneutique ferme à toute prétention humaine à déchiffrer exhaustivement les jugements divins dans l’histoire concrète. Van Til enfin radicalise la question sur le plan épistémologique, montrant que l’intelligibilité même de l’histoire dépend des présupposés ultimes adoptés, et que la prétendue neutralité historiographique est une illusion produite par la raison autonome.
Située à la lumière de ces apports, l’œuvre de Merle d’Aubigné apparaît à la fois comme profondément fidèle à la tradition chrétienne et marquée par une finalité propre : rendre visible, contre le positivisme moderne, la dimension théologique de l’histoire. Sa démarche n’est pas celle d’un systématicien, mais d’un historien confessant, soucieux d’édification autant que de compréhension. Sa force réside dans cette capacité à réintroduire la providence dans le récit historique ; sa limite potentielle tient au risque d’une lecture trop directement démonstrative des desseins divins, risque que les correctifs augustiniens, calviniens et van tiliens permettent de contenir.
L’enjeu contemporain d’une théologie chrétienne de l’histoire dépasse largement le champ académique. Il concerne la capacité des chrétiens à discerner le sens des bouleversements modernes — révolutions politiques, centralisation étatique, sécularisation — sans céder ni au fatalisme historique ni à l’optimisme naïf. Refuser la neutralité illusoire de l’histoire ne dispense pas de rigueur ; au contraire, cela exige une discipline intellectuelle accrue, attentive à la distinction des sources, à la prudence interprétative et à la reconnaissance du mystère providentiel.
Une théologie chrétienne de l’histoire digne de ce nom devra ainsi tenir ensemble trois exigences irréductibles : l’affirmation de la souveraineté de Dieu, la reconnaissance de l’opacité partielle de ses voies, et la lucidité critique à l’égard des présupposés modernes. C’est à cette condition seulement qu’elle pourra éclairer le passé sans le simplifier, comprendre le présent sans l’absoudre, et envisager l’avenir sans l’idolâtrer.
Bibliographie académique commentée
Sources primaires
Jean-Henri Merle d’Aubigné
Histoire de la Réformation du seizième siècle. Paris, Fischbacher, 1835–1853.
Ouvrage majeur de l’historiographie protestante du XIXᵉ siècle. Il constitue un exemple paradigmatique d’historiographie confessionnelle assumée, articulant rigueur historique et théologie de la providence.
Augustin
La Cité de Dieu. Traductions françaises diverses (notamment BA, Desclée de Brouwer).
Texte fondateur de la théologie chrétienne de l’histoire. Augustin y développe une vision non triomphaliste du conflit des deux cités, indispensable pour toute réflexion ultérieure.
Jean Calvin
Institution de la religion chrétienne. Livre I, chap. 16–18.
Exposé classique de la doctrine de la providence. Calvin y articule souveraineté divine, responsabilité humaine et prudence herméneutique avec une densité théologique inégalée.
Cornelius Van Til
The Defense of the Faith. Philadelphia, Presbyterian and Reformed Publishing, 1955.
Ouvrage central pour la compréhension présuppositionnaliste de la connaissance. Van Til y montre que toute intelligibilité de l’histoire repose sur des présupposés ultimes irréductibles.
Sources secondaires et contextuelles
Pierre Chaunu
Essais sur la Réforme et la Contre-Réforme. Paris, Fayard, 1983.
Réflexion méthodologique importante sur l’écriture de l’histoire, reconnaissant explicitement l’impossibilité d’une neutralité totale.
Pierre Berthoud
Conférences et articles dans La Revue réformée (années 1980–1990).
Apport décisif à une lecture théologique critique de la Révolution française et de la modernité politique, malgré une diffusion essentiellement orale ou périodique.
Marc Bloch
Apologie pour l’histoire ou métier d’historien. Paris, Armand Colin, 1949.
Référence méthodologique classique sur la critique des sources et les limites de l’objectivité historique, utile pour encadrer une démarche théologique rigoureuse.
Textes bibliques de référence
Daniel 2 ; Daniel 7
Romains 1.18–25 ; Romains 8.28
Apocalypse 12 ; Apocalypse 13
Bibliographie élargie, structurée et hiérarchisée
I. Fondements patristiques et classiques de la théologie de l’histoire
Augustin
La Cité de Dieu. Traductions françaises, Desclée de Brouwer / BA.
Texte matriciel de toute théologie chrétienne de l’histoire. Augustin y articule souveraineté divine, relativisation des empires et eschatologie, contre toute sacralisation du politique.
Eusèbe de Césarée
Histoire ecclésiastique. Traductions françaises, Cerf.
Intérêt historique majeur, mais à lire de manière critique : tendance à une lecture impériale et parfois triomphaliste de la providence.
II. Tradition réformée classique
Jean Calvin
Institution de la religion chrétienne, Livre I, chap. 16–18.
Texte normatif sur la providence : souveraineté absolue de Dieu, responsabilité humaine et refus de la spéculation sur les décrets divins.
Théodore de Bèze
Du droit des magistrats.
Fondamental pour comprendre l’articulation entre providence, résistance politique et limites du pouvoir civil.
Franciscus Junius
De vera theologia.
Clarifie la distinction entre théologie archétypale et ectypale, décisive pour éviter une lecture trop assurée de la providence historique.
III. Historiographie réformée moderne
Jean-Henri Merle d’Aubigné
Histoire de la Réformation du seizième siècle. Paris, Fischbacher.
Modèle d’historiographie confessionnelle assumée, cherchant à rendre visible la providence sans renoncer à l’enquête historique.
Herman Bavinck
Philosophie de la révélation.
Apporte une vision organique de l’histoire de la révélation, utile pour articuler histoire du salut et histoire universelle.
Abraham Kuyper
Conférences sur le calvinisme.
Développe une vision globale de l’histoire et de la culture sous la souveraineté de Dieu, avec une forte dimension civilisationnelle.
IV. Théologie réformée contemporaine et épistémologie
Cornelius Van Til
The Defense of the Faith.
Indispensable pour comprendre l’impossibilité d’une neutralité historiographique et le rôle des présupposés ultimes.
Greg L. Bahnsen
Van Til’s Apologetic.
Clarifie l’apport de Van Til et ses implications pour l’histoire et les sciences humaines.
Richard B. Gaffin Jr.
Perspectives on Pentecost.
Utile pour articuler eschatologie, histoire et déjà / pas encore.
V. Historiens et philosophes de l’histoire (pour confrontation critique)
Pierre Chaunu
Essais sur la Réforme et la Contre-Réforme.
Reconnaît explicitement les limites de la neutralité historique ; précieux pour un dialogue avec l’historiographie moderne.
Marc Bloch
Apologie pour l’histoire ou métier d’historien.
Référence méthodologique incontournable sur la critique des sources, à intégrer sans en absolutiser les présupposés.
Arnold Toynbee
A Study of History.
Vision cyclique et quasi providentialiste de l’histoire, intéressante à confronter à la théologie chrétienne sans l’adopter.
Eric Voegelin
The New Science of Politics.
Analyse pénétrante des idéologies modernes comme formes de gnose sécularisée, très pertinente pour la critique des révolutions.
VI. Révolution, modernité et théologie politique
Augustin Cochin
Les sociétés de pensée et la démocratie.
Analyse structurelle de la Révolution française, indispensable pour comprendre sa logique interne.
Edmund Burke
Réflexions sur la Révolution de France.
Critique conservatrice et morale de la Révolution, précieuse pour une lecture théologique non naïve.
Rémi Brague
La loi de Dieu.
Analyse philosophique profonde de la disparition de la loi transcendante en Occident.
VII. Textes bibliques structurants
Daniel 2 ; Daniel 7
Psaume 2
Romains 1.18–25 ; Romains 8.28
Éphésiens 1.9–11
Apocalypse 11–13
Remarque méthodologique finale
Cette bibliographie permet :
– une théologie chrétienne de l’histoire enracinée (Augustin – Calvin),
– une lecture critique de la modernité (Cochin, Voegelin, Brague),
– une épistémologie rigoureuse (Van Til, Bloch),
– sans tomber ni dans le providentialisme simpliste ni dans le relativisme historique.
Outils pédagogiques sous forme de QCM variés
QCM 1 – Fondements généraux de l’historiographie chrétienne
1. Toute historiographie repose nécessairement sur :
A. Des faits bruts sans interprétation
B. Des présupposés explicites ou implicites
C. Une neutralité axiologique parfaite
D. Une idéologie politique
Réponse correcte : B
2. Selon la théologie chrétienne de l’histoire, l’histoire est avant tout :
A. Une succession d’événements aléatoires
B. Le produit exclusif des forces économiques
C. Le lieu du gouvernement souverain de Dieu
D. Un mythe reconstruit après coup
Réponse correcte : C
3. Le mythe moderne de l’histoire « neutre » repose principalement sur :
A. Une lecture biblique de la providence
B. L’autonomie revendiquée de la raison humaine
C. La tradition patristique
D. La critique des sources
Réponse correcte : B
QCM 2 – Merle d’Aubigné et l’historiographie réformée
4. Pour Jean-Henri Merle d’Aubigné, l’histoire doit être racontée comme :
A. Une lutte des classes
B. Une construction symbolique
C. Les annales du gouvernement du Roi des rois
D. Un processus dialectique
Réponse correcte : C
5. La critique principale de Merle d’Aubigné envers l’historiographie positiviste est qu’elle :
A. Ignore les sources
B. Manque de rigueur factuelle
C. Exclut toute référence à la providence divine
D. Est trop narrative
Réponse correcte : C
6. Dans l’historiographie réformée, les événements historiques sont compris comme :
A. Des faits isolés sans cohérence
B. Des symboles purement culturels
C. L’expression visible de réalités spirituelles plus profondes
D. Des déterminismes biologiques
Réponse correcte : C
QCM 3 – Révolution moderne et théologie de l’histoire
7. Selon Pierre Berthoud, l’historiographie révisionniste de la Révolution française reste insuffisante parce qu’elle :
A. Défend la Terreur
B. Ignore les violences
C. Manque d’une théologie explicite de l’histoire
D. Est trop politique
Réponse correcte : C
8. Sans référence à la loi de Dieu et à la chute, la Révolution moderne est comprise comme :
A. Une réforme morale réussie
B. Une simple crise économique
C. Une rupture spirituelle profonde non identifiée
D. Une fatalité historique
Réponse correcte : C
9. L’humanisme d’État athée conduit structurellement à :
A. La disparition de l’État
B. Une neutralité morale durable
C. Un pouvoir à la fois permissif moralement et coercitif politiquement
D. Une démocratie stable
Réponse correcte : C
QCM 4 – Méthodologie et rigueur académique
10. Une citation théologique ne peut être utilisée académiquement que si elle est :
A. Conforme à l’intuition de l’auteur
B. Fréquemment répétée
C. Publiée et vérifiable
D. Transmise oralement
Réponse correcte : C
11. La distinction entre source écrite et témoignage oral est essentielle car elle :
A. Simplifie le discours
B. Protège la crédibilité intellectuelle
C. Évite toute interprétation
D. Supprime la théologie
Réponse correcte : B
QCM 5 – Confrontation doctrinale
12. Chez Augustin, le conflit entre la Cité de Dieu et la cité terrestre :
A. Oppose directement Église et État
B. S’identifie clairement à des régimes politiques
C. Traverse l’histoire sans identification totale
D. Est déjà pleinement résolu
Réponse correcte : C
13. Pour Calvin, la providence divine implique que :
A. Tout est lisible immédiatement
B. L’homme n’est plus responsable
C. Rien n’advient sans la volonté de Dieu
D. L’histoire est prédéterminée mécaniquement
Réponse correcte : C
14. La prudence de Calvin consiste principalement à :
A. Refuser toute théologie de l’histoire
B. Limiter l’étude des faits
C. Refuser de lire directement les jugements de Dieu dans l’histoire
D. Séparer foi et histoire
Réponse correcte : C
15. Pour Van Til, la prétendue neutralité historiographique est :
A. Une exigence scientifique
B. Une position biblique
C. Une illusion de la raison autonome
D. Une vertu académique
Réponse correcte : C
QCM 6 – Synthèse et discernement
16. Une théologie chrétienne de l’histoire équilibrée doit tenir ensemble :
A. Providence, progrès, optimisme
B. Souveraineté divine, mystère, rigueur méthodologique
C. Foi, idéologie, politique
D. Neutralité, objectivité, relativisme
Réponse correcte : B
17. Le principal danger d’une théologie de l’histoire mal maîtrisée est :
A. L’athéisme
B. Le providentialisme simpliste
C. L’érudition excessive
D. La neutralité scientifique
Réponse correcte : B
18. Refuser la neutralité historique ne dispense pas :
A. De toute méthode
B. De toute prudence
C. De la rigueur intellectuelle
D. De la théologie
Réponse correcte : C
Suggestion d’usage pédagogique
– Évaluation formative : QCM 1–3
– Évaluation académique : QCM 4–6
– Travail de groupe : justifier oralement les réponses
– Approfondissement : transformer une question en essai court (1 page)
Questions ouvertes de dissertation
Dissertation 1 – Fondements
Peut-on réellement écrire l’histoire sans présupposés ?
Vous montrerez en quoi la prétention à la neutralité historiographique relève d’un mythe moderne, puis expliquerez comment la théologie chrétienne de la providence propose un cadre interprétatif alternatif sans renoncer à la rigueur scientifique.
Dissertation 2 – Historiographie réformée
En quoi l’œuvre de Jean-Henri Merle d’Aubigné constitue-t-elle un modèle d’historiographie confessionnelle assumée ?
Vous analyserez ses principes méthodologiques, leurs fondements bibliques, et discuterez les limites possibles d’une telle approche à la lumière de la prudence calvinienne.
Dissertation 3 – Révolution et théologie
Pourquoi la Révolution française ne peut-elle être comprise pleinement sans une théologie chrétienne de l’histoire ?
Vous montrerez en quoi l’absence de référence à la loi de Dieu, à l’ordre créationnel et à la chute conduit à une lecture incomplète, voire erronée, des événements révolutionnaires.
Dissertation 4 – Conflit des cités
Comment articuler le conflit augustinien des deux cités avec l’analyse des régimes politiques concrets ?
Vous expliquerez pourquoi toute identification immédiate de la Cité de Dieu à une réalité politique est problématique, tout en montrant que l’histoire demeure un lieu réel de confrontation spirituelle.
Dissertation 5 – Providence et mystère
Comment tenir ensemble souveraineté divine et opacité du dessein providentiel dans l’interprétation de l’histoire ?
Vous mobiliserez Augustin, Calvin et Merle d’Aubigné pour montrer que la providence biblique exclut à la fois le fatalisme et le providentialisme simpliste.
Dissertation 6 – Épistémologie
En quoi l’approche présuppositionnaliste de Cornelius Van Til renouvelle-t-elle la théologie chrétienne de l’histoire ?
Vous montrerez comment la critique de la neutralité éclaire les sciences historiques, tout en soulignant les limites d’une lecture trop systématique des événements.
Dissertation 7 – Actualisation
La théologie chrétienne de l’histoire est-elle encore pertinente pour comprendre les crises contemporaines ?
Vous discuterez les apports et les risques d’une telle lecture face à la sécularisation, à l’État moderne et aux idéologies politiques actuelles.
Thèmes pour ateliers de réflexion
Atelier 1 – Neutralité et vérité
La neutralité historique est-elle une vertu ou une illusion ?
Objectif : apprendre à identifier les présupposés implicites dans des discours historiques contemporains (manuels, médias, documentaires).
Atelier 2 – Providence et responsabilité
Si Dieu gouverne l’histoire, l’homme est-il encore responsable ?
Objectif : clarifier la compatibilité biblique entre souveraineté divine et responsabilité morale.
Atelier 3 – Révolution et transcendance
Une société peut-elle se refonder durablement sans référence transcendante ?
Objectif : réfléchir aux conséquences politiques et morales de l’exclusion de Dieu du champ public.
Atelier 4 – Lire l’histoire sans l’idolâtrer
Comment éviter la sacralisation du politique dans une théologie de l’histoire ?
Objectif : identifier les dérives théocratiques, nationalistes ou idéologiques, y compris dans les discours chrétiens.
Atelier 5 – Déjà / pas encore
Pourquoi la tension eschatologique est-elle essentielle pour une lecture chrétienne de l’histoire ?
Objectif : comprendre les dangers du triomphalisme comme du pessimisme historique.
Atelier 6 – Méthodologie
Comment articuler foi confessante et rigueur académique ?
Objectif : travailler sur la distinction entre sources, interprétation et jugement théologique.
Atelier 7 – Étude de cas
Appliquer une théologie chrétienne de l’histoire à un événement précis
Exemples :
– La Révolution française
– La chute de l’Empire romain
– La Réforme protestante
– Un totalitarisme du XXᵉ siècle
Objectif : entraîner à une lecture théologique structurée sans simplisme.
Proposition de progression pédagogique
- QCM (acquisition des repères)
- Questions ouvertes (structuration de la pensée)
- Ateliers (discernement collectif)
- Dissertation finale (synthèse personnelle)
- Pierre Chaunu, Essais sur la Réforme et la Contre-Réforme, Paris, Fayard, 1983, introduction générale. ↩︎
- Jean-Henri Merle d’Aubigné, Histoire de la Réformation du seizième siècle, Préface générale, Livre I, Paris, Fischbacher, 1835. ↩︎
- Ibid., Préface. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Jean-Marc Berthoud, interventions et articles consacrés à la Révolution française et à la théologie de l’histoire, notamment dans La Revue réformée, années 1980–1990.
Sur le lien entre rejet de la loi divine, droits abstraits et violence politique, voir également Augustin Cochin, Les sociétés de pensée et la démocratie, Paris, Plon.
Références bibliques structurantes chez Berthoud : Daniel 2.21 ; Romains 1.18–25 ; Apocalypse 13. ↩︎ - Augustin, La Cité de Dieu, XIV, 28. ↩︎
- Ibid., XX, 1. ↩︎
- Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, I, 16, 3. ↩︎
- Ibid., I, 17, 1–2. ↩︎
- Cornelius Van Til, The Defense of the Faith, Philadelphia, Presbyterian and Reformed Publishing, 1955, p. 102. ↩︎

Laisser un commentaire