Pour une théologie biblique des nations

Vincent Bru, 29 novembre 2025

Cet article pro­pose de dis­tin­guer les dif­fé­rentes formes de natio­na­lisme afin de mon­trer qu’il existe une approche authen­ti­que­ment chré­tienne de la nation. En s’appuyant sur l’Écriture, la pen­sée réfor­mée (notam­ment Abra­ham Kuy­per), la réflexion clas­sique d’Ernest Renan et les ana­lyses contem­po­raines de Jean-Marc Ber­thoud, il met en lumière la dif­fé­rence fon­da­men­tale entre un natio­na­lisme biblique, conforme à l’ordre vou­lu par Dieu, et un natio­na­lisme païen, qui abso­lu­tise la nation jusqu’à l’idolâtrie. L’objectif est de rap­pe­ler que la nation, comme la famille ou le mariage, est une ins­ti­tu­tion ordon­née par Dieu pour le bien humain, mais qu’elle devient des­truc­trice lorsqu’elle se trans­forme en divi­ni­té ter­restre. Cette réflexion vise ain­si à offrir un dis­cer­ne­ment chré­tien solide dans un contexte où les notions de nation, de peuple et d’identité col­lec­tive sont sou­vent défor­mées ou confon­dues.


Il est essen­tiel de dis­tin­guer deux formes de natio­na­lisme :

  1. Un natio­na­lisme conforme à l’ordre de Dieu, que l’on peut appe­ler natio­na­lisme biblique ;
  2. Un natio­na­lisme ido­lâtre, que la Bible condamne et que l’histoire a vu s’incarner dans les tota­li­ta­rismes du XXe siècle.

Le natio­na­lisme biblique recon­naît que la nation est une ins­ti­tu­tion créée par Dieu après Babel (Genèse 11) pour limi­ter l’orgueil humain et empê­cher la for­ma­tion d’un empire mon­dial hos­tile à Dieu. À l’image du mariage ou de la famille, la nation appar­tient aux struc­tures fon­da­men­tales de la loi morale.

Abra­ham Kuy­per le sou­li­gnait : « Dieu a divi­sé le genre humain en nations pour pré­ser­ver l’humanité du péché col­lec­tif et de la tyran­nie uni­ver­selle. »

La nation n’est donc pas un abso­lu, mais une struc­ture ordon­née à la jus­tice, à la res­pon­sa­bi­li­té, et au res­pect de la digni­té de chaque per­sonne.

Dans cette pers­pec­tive, les nations ne sont pas des idoles mais des réa­li­tés pro­vi­den­tielles. Elles ont, pour reprendre Ernest Renan, une dimen­sion morale : « Une nation est une âme, un prin­cipe spi­ri­tuel » fon­dé sur une mémoire com­mune et une volon­té actuelle de vivre ensemble. Renan rap­pelle ain­si que la nation n’est pas un bloc racial ou tota­li­sant, mais une com­mu­nau­té libre et volon­taire.

À l’inverse, le natio­na­lisme païen abso­lu­tise la nation, la divi­nise et exige des indi­vi­dus qu’ils se dis­solvent en elle. C’est ce que l’on a vu dans le nazisme, qui sub­sti­tue au Dieu vivant une idole col­lec­tive et exige d’elle une véné­ra­tion totale. Un tel natio­na­lisme détruit la per­sonne humaine, écrase la conscience et conduit méca­ni­que­ment à la dic­ta­ture, car il fait de la nation un abso­lu auquel tout doit se sou­mettre. Le com­mu­nisme, bien que théo­ri­que­ment inter­na­tio­na­liste, a pro­duit le même résul­tat : un pou­voir total où l’individu est absor­bé par un col­lec­tif ido­lâ­tré.

Jean-Marc Ber­thoud, dans son article « Les nations, une malé­dic­tion », rap­pelle que lorsque les nations s’érigent en abso­lu et refusent leur voca­tion divine, elles deviennent effec­ti­ve­ment des lieux d’oppression, comme Israël lorsqu’il se détourne de Dieu. Mais cela ne nie pas la valeur de l’institution elle-même : c’est l’abus, et non l’institution, qui est pro­blé­ma­tique. Ber­thoud insiste que la nation rede­vient béné­dic­tion lorsqu’elle s’humilie devant Dieu et recon­naît ses limites.

C’est pour­quoi le chré­tien doit refu­ser deux extrêmes :
le mon­dia­lisme, qui rejoue Babel et veut uni­for­mi­ser l’humanité hors de la volon­té de Dieu ;
le natio­na­lisme ido­lâtre, qui trans­forme la nation en divi­ni­té ter­restre.

Entre ces deux erreurs, il existe un che­min : celui d’une vision biblique de la nation, qui honore la diver­si­té vou­lue par Dieu, pro­tège l’individu, et limite la tyran­nie. C’est le « natio­na­lisme biblique » : non pas un culte de la nation, mais un res­pect de l’institution vou­lue par Dieu pour le bien com­mun.


En défi­ni­tive, la nation ne doit jamais être abso­lu­ti­sée ni ido­lâ­trée, mais elle ne doit pas non plus être dis­soute dans une vision uni­forme de l’humanité qui répète l’orgueil de Babel. La Bible pré­sente clai­re­ment les nations comme une réa­li­té vou­lue par Dieu pour frei­ner le mal, pro­té­ger les com­mu­nau­tés humaines et per­mettre l’exercice res­pon­sable de la jus­tice. Lorsque la nation demeure dans les limites fixées par la loi de Dieu, elle devient un ins­tru­ment de sta­bi­li­té, de res­pon­sa­bi­li­té morale et de paix ordon­née.

Cal­vin rap­pe­lait pré­ci­sé­ment cette voca­tion modé­ra­trice dans son Com­men­taire sur la Genèse, en inter­pré­tant la dis­per­sion de Babel comme une mesure de grâce com­mune : « Dieu divi­sa les peuples, afin que l’ambition effré­née des hommes fût répri­mée par l’infirmité de leur état divi­sé. »

Cette dis­per­sion n’est donc pas une malé­dic­tion en soi, mais une pro­tec­tion contre la tyran­nie d’un pou­voir uni­fié et rebelle à Dieu.

C’est pour­quoi un natio­na­lisme biblique, humble et sou­mis à la loi divine, recon­naît la nation comme un cadre légi­time pour l’exercice de la jus­tice et la pré­ser­va­tion de la liber­té. À l’inverse, un natio­na­lisme païen, qui érige la nation en idole suprême, ouvre la voie à la dic­ta­ture, à la vio­lence et à la déshu­ma­ni­sa­tion.

Entre ces deux extrêmes se trouve la voie chré­tienne : res­pec­ter la nation comme don de Dieu, tout en refu­sant qu’elle devienne un faux dieu.

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