Alliances éprouvées

Fin du devoir conjugal : que dit vraiment la loi ?

Contexte

La suppression explicite de toute référence au « devoir conjugal » dans le mariage civil ne constitue pas une simple clarification technique du droit. Elle manifeste une transformation profonde de la vision de l’homme, du corps et de l’engagement qui traverse nos sociétés occidentales.

Sous couvert de protection contre les violences, le mariage est progressivement vidé de sa substance propre pour être redéfini comme un contrat de coexistence entre individus souverains, où toute exigence de don, de fidélité concrète et de communauté de vie incarnée devient juridiquement suspecte. La sexualité, autrefois reconnue comme lieu de l’alliance conjugale, est ainsi neutralisée, non seulement comme obligation, mais comme réalité constitutive du mariage.

Cette évolution traduit une anthropologie individualiste et utilitariste, étrangère à la compréhension chrétienne du mariage comme alliance voulue par Dieu, ordonnée au don réciproque, à la fidélité et à la fécondité. Face à cette déconstruction progressive, il revient aux chrétiens de redire, avec clarté et sans agressivité, ce qu’est le mariage et pourquoi il ne peut survivre à sa désincarnation juridique.


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Les députés ont adopté à l’unanimité un texte affirmant explicitement l’absence de tout devoir conjugal au sein du mariage. Présentée comme une avancée contre les violences sexuelles, cette évolution juridique interroge plus largement la conception contemporaine du mariage et la place du consentement, du don et de l’engagement dans la société.

Le contenu de la loi

Le texte adopté précise que le mariage ne saurait impliquer une obligation de relations sexuelles entre époux. Il rappelle que le consentement ne peut jamais être présumé et interdit désormais de fonder un divorce sur l’absence ou le refus de relations sexuelles. Portée par Marie-Charlotte Garin et Paul Christophe, la proposition vise à lever toute ambiguïté née d’une jurisprudence ancienne évoquant une « communauté de lit », alors même que le droit civil ne formulait pas explicitement de devoir sexuel.

Clarifier le droit ou redéfinir le mariage ?

Les promoteurs de la loi affirment vouloir sécuriser juridiquement les personnes et prévenir toute forme de contrainte sexuelle. En ce sens, le rappel du principe de consentement s’inscrit dans une continuité : le viol conjugal est reconnu depuis longtemps, et aucune relation sexuelle ne peut être exigée par la force ou la menace.

Mais cette clarification n’est pas neutre. En retirant toute référence à une dimension charnelle partagée comme élément du mariage, le droit civil entérine une conception strictement minimaliste de l’union conjugale, réduite à un cadre de droits et d’interdictions, sans horizon anthropologique explicite.

Le mariage dans la tradition biblique

Dans l’Écriture, le mariage n’est ni un simple contrat ni une juxtaposition d’individus. Il est une alliance, fondée sur le don réciproque des personnes, y compris des corps. L’apôtre Paul écrit : « Le mari doit rendre à sa femme ce qu’il lui doit, et pareillement la femme à son mari » (1 Corinthiens 7.3). Cette exigence relève toutefois de l’ordre moral et spirituel, non de la contrainte juridique.

Une responsabilité normative du droit civil à ne pas évacuer

Le magistrat civil ne peut ni produire ni contraindre l’amour conjugal, ni imposer l’intimité des corps. En revanche, il lui revient de reconnaître objectivement ce qui constitue le mariage : un engagement libre et sincère, une fidélité réciproque, une communauté de vie réelle orientée vers le don de soi. À ce titre, le droit civil n’est pas axiologiquement neutre. Il protège une institution jugée nécessaire au bien commun et doit tirer les conséquences juridiques lorsque les éléments constitutifs de cette alliance sont durablement et volontairement bafoués (voir annexe).

Ainsi, refuser toute exigibilité de l’intimité conjugale ne signifie pas que son absence prolongée et unilatérale soit juridiquement insignifiante. Historiquement, de nombreuses législations ont reconnu que l’infidélité ou la disparition de la vie conjugale pouvaient légitimement fonder une demande de divorce ou une nullité de mariage, non pour imposer l’amour, mais pour sanctionner objectivement une rupture de l’engagement.

La difficulté posée par la loi récente est donc moins le refus de la contrainte que la tendance à neutraliser juridiquement la dimension charnelle du mariage, même comme critère d’évaluation de la réalité de l’alliance. Ce glissement appauvrit la compréhension du mariage dans l’espace public et affaiblit sa portée symbolique, laissant à l’Église la responsabilité accrue de rappeler ce qu’est une alliance vécue devant Dieu.

Entre protection légitime et appauvrissement symbolique

Cette législation du mariage s’éloigne toujours davantage de la conception biblique du mariage comme engagement et alliance vécus sous le regard de Dieu, et reconnue par l’État comme une réalité à protéger en vue du bien commun. Dans l’Écriture, le mariage n’est ni un simple contrat entre individus autonomes ni une juxtaposition de droits subjectifs, mais une alliance durable fondée sur le don réciproque des personnes, y compris des corps, orientée vers la communion et la fécondité.

En neutralisant juridiquement toute référence à cette dimension unitive et charnelle, la loi ne détruit pas directement le mariage chrétien, mais acte une rupture culturelle profonde entre le droit civil et la signification même de l’institution conjugale. Le risque n’est pas d’abord juridique, mais anthropologique et symbolique : un mariage pensé sans référence au don de soi, à la fidélité concrète et à la responsabilité mutuelle se réduit inévitablement à un cadre contractuel minimal, fragile par nature, exposé à l’individualisme et à la dissolution progressive du lien conjugal.

Conclusion

La suppression explicite du « devoir conjugal » ne doit pas être interprétée comme une simple mise à jour technique du droit, mais comme le symptôme d’un éloignement croissant entre la législation civile et une compréhension exigeante du mariage. En réduisant l’union conjugale à un cadre juridique essentiellement défensif, centré sur la prévention des abus, le droit renonce progressivement à reconnaître le mariage comme une alliance ordonnée au don réciproque, à la fidélité concrète et à la transmission de la vie. Ce faisant, il ne protège pas tant le mariage qu’il n’en entérine l’appauvrissement symbolique.

Dans ce contexte, la responsabilité des chrétiens ne consiste ni à idéaliser le droit civil ni à s’en remettre à lui pour sauver le mariage, mais à rappeler, par l’enseignement et le témoignage, que le mariage est une vocation reçue et assumée devant Dieu. Le respect du consentement y est absolu, mais il n’est jamais dissociable de la responsabilité du don de soi et de la persévérance dans l’engagement. Là où la loi se borne désormais à fixer des limites minimales, l’Église est appelée à redire sans détour ce qu’est une alliance véritable — non pour l’imposer, mais pour la proposer comme un chemin de vérité, de justice et de vie.


Annexe – Trois précisions nécessaires sur le rôle du droit civil

  1. L’infidélité comme violence objective
    L’infidélité ne relève pas seulement de la sphère affective ou morale ; elle constitue une violence réelle envers le conjoint trompé, en ce qu’elle détruit la confiance, trahit la parole donnée et rompt l’exclusivité promise. La reconnaissance juridique de l’adultère comme faute légitimant le divorce n’a donc rien d’arbitraire : elle sanctionne objectivement une rupture de l’alliance conjugale. Cette approche est cohérente avec la gravité que l’Écriture elle-même attache à l’adultère, compris comme une trahison de l’engagement et non comme un simple écart privé.
  2. Le magistrat civil n’est pas moralement neutre
    Le droit civil définit ce qu’est un mariage valable, lutte contre les mariages frauduleux, exige un consentement réel et reconnaît des causes de nullité ou de dissolution. Il protège ainsi une institution fondamentale pour le bien commun. Dans la tradition chrétienne, y compris réformée, le magistrat a pour vocation de préserver les cadres sociaux ordonnés par Dieu, même s’il ne peut en produire la plénitude morale. Prétendre que l’État n’aurait rien à dire sur la nature du mariage revient à ignorer à la fois l’histoire du droit et sa fonction actuelle.
  3. Ne pas imposer l’intimité n’implique pas de la rendre juridiquement indifférente
    Il est juste d’affirmer que l’intimité conjugale ne peut être imposée par la contrainte. Mais il est tout aussi juste de reconnaître que son absence durable, unilatérale et volontaire peut constituer un indice objectif de rupture de l’alliance matrimoniale. Historiquement, l’absence de vie conjugale a pu fonder une annulation ou peser dans l’appréciation d’une faute, précisément parce qu’elle contredit les finalités mêmes du mariage. Neutraliser juridiquement cette dimension, même comme critère d’évaluation, revient à désincarner l’alliance conjugale et à en affaiblir la portée symbolique.

Pour approfondir

Ouvrages de référence (vision chrétienne du mariage)

Jean-Paul II, Théologie du corps
Recueil de catéchèses développant une anthropologie du don, où le corps et la sexualité sont compris comme langage de l’alliance. Utile pour saisir la dimension unitive du mariage, même si l’approche est spécifiquement catholique.

Herman Bavinck, La famille chrétienne (dans Essais de théologie morale)
Analyse réformée classique du mariage comme institution créationnelle, antérieure à l’État, fondée sur l’alliance, la fidélité et la communauté de vie. Précieux pour articuler distinction des sphères et normativité morale.

Andreas Köstenberger & David Jones, God, Marriage, and Family
Ouvrage biblique et théologique solide sur le mariage, la sexualité et la famille. Il montre pourquoi la fidélité sexuelle et la communion conjugale sont constitutives du mariage sans être réductibles à la contrainte juridique.

Christopher West, Le mariage, icône de l’amour de Dieu
Présentation accessible de l’anthropologie chrétienne du mariage comme don total. Intéressant pour comprendre l’enjeu symbolique et spirituel de l’union conjugale dans un monde juridique sécularisé.


Ouvrages contradicteurs ou porteurs de l’anthropologie contemporaine dominante

Élisabeth Badinter, L’amour en plus
Œuvre emblématique d’une lecture individualiste des relations familiales, mettant à distance toute normativité naturelle ou symbolique du mariage. Représentative du cadre idéologique dans lequel s’inscrit la réforme actuelle du droit.

Irène Théry, Des humains comme les autres
Défense d’une redéfinition du mariage et de la famille fondée sur l’autonomie individuelle et l’égalité formelle. Utile pour comprendre les présupposés intellectuels de la neutralisation juridique de la sexualité conjugale.

Martha Nussbaum, From Disgust to Humanity
Approche philosophique libérale où les normes traditionnelles liées au corps et à la sexualité sont perçues comme potentiellement oppressives. Influence notable sur les discours contemporains autour du consentement et du droit.


Ouvrages répondant de manière critique et pertinente

Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme
Sans traiter directement du mariage, Rey propose une critique profonde de l’anthropologie individualiste et désincarnée qui sous-tend nombre d’évolutions juridiques actuelles. Très éclairant pour penser la désymbolisation du corps.

Rémi Brague, Le règne de l’homme
Analyse philosophique des ruptures modernes avec l’ordre naturel et symbolique. Aide à comprendre pourquoi le droit contemporain peine à nommer positivement les institutions humaines fondamentales.

Carl Trueman, The Rise and Triumph of the Modern Self
Ouvrage clé pour situer historiquement et culturellement l’idéologie expressive du moi, dont procède la réduction du mariage à un cadre contractuel centré sur l’autodétermination.


Outils pédagogiques

Objectif pédagogique
Aider à comprendre la portée réelle de la suppression explicite du « devoir conjugal », à distinguer droit civil et vision chrétienne du mariage, et à discerner les enjeux anthropologiques, spirituels et culturels de cette évolution.


1) Questions ouvertes (réflexion personnelle ou en groupe)

  1. Quelle différence faites-vous entre ce que le droit civil peut imposer et ce qu’il peut seulement reconnaître ou protéger dans le mariage ?
  2. En quoi le respect absolu du consentement est-il compatible, selon la Bible, avec l’idée de don de soi et d’engagement durable ?
  3. Peut-on parler d’une responsabilité du corps dans le mariage chrétien sans tomber dans la contrainte ou la domination ?
  4. L’absence durable de vie conjugale vous semble-t-elle relever uniquement de la sphère privée, ou peut-elle objectivement signifier une rupture de l’alliance ? Pourquoi ?
  5. Selon vous, que révèle cette loi de la conception contemporaine du mariage et de la personne humaine ?

2) QCM de compréhension (avec éléments de réponse)

1. Selon une compréhension chrétienne du mariage, le mariage est avant tout :
A. Un contrat entre deux individus autonomes
B. Une alliance vécue devant Dieu
C. Une institution purement privée
D. Un cadre juridique évolutif sans finalité propre

Bonne réponse : B

2. La suppression du « devoir conjugal » signifie que :
A. La fidélité n’a plus aucune valeur juridique
B. Le consentement n’est plus requis
C. L’intimité ne peut plus être juridiquement imposée
D. Le mariage n’a plus aucune signification sociale

Bonne réponse : C

3. Du point de vue réformé, le rôle principal de l’État en matière de mariage est de :
A. Produire l’amour conjugal
B. Garantir la communion spirituelle
C. Protéger les personnes et reconnaître objectivement l’institution
D. Se désintéresser totalement du mariage

Bonne réponse : C

4. Le principal risque identifié dans l’article est :
A. Une augmentation immédiate des divorces
B. Une injustice juridique ciblant un sexe
C. Un appauvrissement symbolique et anthropologique du mariage
D. Une remise en cause du consentement

Bonne réponse : C


3) Repères clairs à retenir

– Le mariage chrétien est une alliance, non un simple contrat.
– Le consentement est indispensable, mais il n’épuise pas le sens du mariage.
– Ne pas imposer l’intimité ne signifie pas la rendre insignifiante.
– Le droit civil a des limites : il protège, mais ne peut produire le don de soi.
– Lorsque le mariage est juridiquement vidé de sa dimension unitive, il devient fragile.


4) Proposition d’animation pédagogique

Animation possible (30–45 minutes)

  1. Lecture d’un court extrait de l’article (ou de la conclusion).
  2. Travail en petits groupes sur une question ouverte (au choix).
  3. Mise en commun : relever les accords, tensions et incompréhensions.
  4. Apport final de synthèse : distinguer clairement
    – contrainte / responsabilité
    – droit civil / vocation chrétienne
    – consentement / alliance

5) Question de conclusion pour prolonger

Si le droit civil ne dit plus ce qu’est pleinement le mariage, qui doit encore l’enseigner — et comment le vivre de manière crédible aujourd’hui ?


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